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McKEW PARR COLLECTION
MAGELLAN
V—
Préface
Les nations de l'Europe occidentale présentent en ce moment un singulier spectacle. Tandis qu'au point de vue politique elles tendent vers la démocratie, c'est-à-dire vers un état toujours plus éloigné de celui qui a prévalu au Moyen Age, il semble, au point de vue économique, en ce qui concerne au moins l'organisation du travail, que l'on veuille revenir à ce qui existait en ce temps. Tout alors était groupeet association, les individus n'étaient rien, les compagnies étaient tout. Cet état de choses, attaqué avec persistance par les écrivains du xviii" siècle, fut détruit par la force, soit à la fin de ce siècle même, soit dans le nôtre. Et toutefois les lois d'abolition firent disparaître des institutions qui souvent n'avaient plus que leur ancienne forme. Avec un grand extérieur, elles étaient entamées et changées au dedans. Enfin les corporations d'arts et métiers disparurent partout, il n'y eut plus de compagnies d'artisans, non plus qu'il n'y eut de compagnies de justice ou autres ; on ne connut plus dans la nation que des particuliers et un État très puissant.
VI PREFACE.
Aujourd'hui on tend à refaire ces compagnies d'artisans. Partout des lois favorables remplacent les lois de prohibition, les hommes de métiers peuvent se réunir de nouveau, la législation le leur permet, et au dehors tout les y invite. Ils sont unis déjà, ils s'uniront sans doute plus encore dans l'avenir. Mais d'oii vient ce mouvement, et que peut-on bien en attendre? Ici paraît l'utilité de l'histoire et en quoi les leçons du passé peuvent nous servir. Ce mouvement qui rassemble les hommes de même profession a existé autrefois, il a donné les corporations de métiers fameuses dans l'histoire économique de l'Europe du Nord et qui ont réglé le travail pendant cinq siècles. Certes des institutions qui ont eu cette durée méritent qu'on les considère. On y verra ce qui a fait cette union des artisans, quelles institutions elle a produites, comment le législateur est intervenu avec sa force, ce qui a amené enfin ledéveloppemenl d'abord et ensuite la ruine de ces communautés professionnelles. En tenant compte de la différence de temps, c'est-à-dire du changement économique et du changement des esprits, on trouvera encore dans une telle étude d'utiles enseignements. C'est ce qu'a pensé l'Académie des sciences morales et politiques lorsqu'elle a mis au concours cette question des corporations d'arts et métiers : « Etudier ces corporations dans le passé en France et à l'étranger, chercher les inconvénients ou les avantages qu'elles pourraient avoir aujourd'hui ; si elles seraient défavorables ou favorables au progrès industriel, quelle
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action elles pourraient exercer sur les conditions du travail. »
Elle a l)ien voulu accorder une récompense au mémoire queje lui avais adressé (1), et cette distinction m'a fait penser qu'il ne serait pas indigne d'être présenté au puljlic.
On y verra que je me suis inspiré constamment de cette pensée qui avait décidé l'Académie : trouver dans l'histoire du passé le moyen de mieux connaître le temps présent.
Ainsi je trouve au Moyen Age des associations fondées par les artisans d'alors pour défendre leurs intérêts communs. Ces associations ont une figure qui me plaît et que j'acclame : elles s'établissent librement, font leurs règles, choisissent leurs membres. Et puis je les vois un peu après avec un caractère tout opposé, jjien que leur forme soit à l'extérieur la même; elles ont le monopole du travail dans une jjranche de l'industrie, sont fermées, exclusives; mais, en cet état même, elles ont encore des vertus. Loin de diminuer, leur nombre croît avec le temps;, elles se rétrécissent au lieu de s'étendre, et cependant elles durent des siècles.
Ramenant ensuite mes regards sur le temps présent, je vois s'établir des sociétés qui, avec la difi'érence résultant des temps et des circonstances, présentent une vive ressemblance avec les corporations
(I) On trouvera le rapport sur ce concours fait par M. Léon Say dan.^ le Bullftin de l'Académie de Février-Mars 1885. L'étendue de ce rapport, qui dépasse celle de ma préface,, ne me permet pas de le reproduire, et je ne voudrais pas scinder une œuvre qui veut être lue en entier.
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ouvrières des siècles passés. Elles commencent de même librement, mais dans leurs vœux on sent déjà qu'elles tendent au monopole, que plusieurs du moins y tendent et qu'elles y arriveraient vite si on leur lâchait la bride. Quel va être ici le rôle utile del'historien? N'est-ce point de rechercher ce qui a changé dans ces corporations du Moyen Age, le principe de leur institution première? Or deux causes paraissent avec évidence qui ont amené ce résultat funeste : la faiblesse des législateurs d'alors et l'avidité du fisc.
Ces artisans librement unis ont voulu avoir non plus un droit, mais un monopole; ils ne se sont point contentés de travailler librement, ils ont voulu pouvoir seuls travailler, et le législateur, par indifférence, a donné force de loi à leurs vœux. Et puis, ce même législateur trouvant dans ces corporations organisées ainsi un élément facile à imposer et propre à fournir des sommes que l'on n'aurait point tirées d'artisans isolés, parce que ces artisans isolés n'auraient pas obtenu les emprunts que les corporations trouvaient à contracter, n'a songé qu'à accroître leur nombre, tout en permettant à leurs membres de resserrer leur monopole. Ne fallait-il point leur donner une compensation des charges qui leur étaient imposées et un moyen d'y faire face?
Voilà le législateur (et quel citoyen aujourd'hui n'a pas part à la confection des lois) averti de la ligne qu'il doit suivre et du péril qu'il doit éviter. Il voit quel fort penchant et dans les siècles passés et dans le nôtre pousse les artisans à l'association.
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11 ne peul s'y opposer sans injustice, mais en même temps qu'il accordera à leurs associations ce qui les peut faire durer, c'est-à-dire le droit d'avoir et de gérer un patrimoine, le même législateur se gardera de concessions excessives et considérera toujours, à côté des réclamations des compagnies, la liberté générale. Mais pourquoi insister? Avec la disposition d'esprit de nos contemporains, il n'est pas à craindre que le législateur accorde trop à ces compagnies, mais bien plutôt qu'il mette des entraves à leur établissement et leur refuse ce qui est juste.
Oserai-je dire que le second point me laisse plus d'appréhensions? Les embarras financiers ont souvent des conséquences imprévues. Nos rois, lorsqu'ils s'engageaient dans ces dépenses qui les ont conduits aux extrémités que l'on sait, n'avaient pas dessein d'entreprendre sur la liberté du travail ni d'exagérer un monopole qu'eux-mêmes avaient à plusieurs fois déclaré fâcheux. C'est pourtant où ils ont été conduits contre leur inclination. Mais il fallait payer les dépenses faites, et voilà souvent ce qui arrive. On se laisse engager en de grands frais pour le bien public (car c'est toujours un aussi pressant motit qui détermine à les faire), et l'on aboutit à des résultats aussi contraires à l'intérêt général que l'ont été ces entreprises contre la liberté de l'industrie.
Mais ces exemples du passé ne peuvent-ils nous servir aussi d'autre sorte? Après qu'ils ont fait voir le péril, ne peuvent-ils montrer quelle voie il faut suivre et quels principes font réussir une
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fondation? J'ai dit qu'à côté de ses vices l'ancienne organisation avait ses vertus, et il fallait qu'elle en eût quelques-unes pour s'être établie malgré les obstacles et avoir persisté tant de siècles. Quelles causes l'ont ainsi soutenue? Il y en a deux principales : une longue tradition qui donnait aux membres de ces compagnies le goût, je dirai plus, l'orgueil de leur métier, et l'esprit des artisans d'alors, esprit de foi, esprit religieux qui les maintenait dans le devoir et éloignait les périls dont notre société est aujourd'hui menacée.
Qui veut savoir combien manque aujourd'hui celle tradition, le comprendra en lisant les nombreuses enquêtes faites dans ces dernières années. Quelles plaintes y ont été apportées? On ne trouve plus chez les chefs d'industrie ni goût ni capacité pour le métier. Autrefois ces mêmes chefs de maisons savaient la profession pour l'avoir apprise dans l'atelier de leur père ; ils étaient fiers de leur qualité d'artisan et tenaient à honneur de conserver au nom qu'ils portaient la réputation de loyauté et de bonne confection des produits qui s'y atlachait; aujourd'hui ce sont des hommes empressés de faire fortune par tous les moyens afin de quitter le métier au plus vite, afin du moins de permettre à leurs enfants de vivre sans travailler. Souvent même ils sont ignorants du métier ; ce sont des capitalistes qui entreprennent une profession quelconque comme moyen de faire valoir leur argent.
D'où venait donc aux anciens artisans cet attache-
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ment au métier, cet amour-propre professionnel dont il reste aujourd'hui si peu de trace? De ce qu'ils appartenaient à une compagnie honorée et forte qui communiquait à ses membres quelque chose de sa force et de son honneur. C'est l'ordinaire effet de cet esprit de corps trop méprisé de nos jours ; il donne à ceux qui sont du corps un sentiment qui ne leur permet pas de rien faire qui soit indigne de sa réputation, et il est certain que l'on ne trouve pas chez un homme isolé et qui se sent perdu dans la foule cette rectitude de conduite et ce soin de sa réputation qu'on voit chez les membres d'une compagnie et surtout d'une compagnie exposée à tous les regards comme étaient les anciens corps de métiers. Voilà pourquoi on se sentait honoré d'être artisan, pourquoi on regardait sa profession comme une dignité véritable que l'on voulait porter sans reproche, accroître s'il se pouvait par ses efforts et laisser glorieuse à ses enfants.
Cette tradition était un des bons côtés des corps de métiers, un de ceux qui auraient dû faire respecter l'institution, car on pouvait réprimer ses abus sans l'abolir. L'institution corporative considérée comme destinée à procurer le monopole du travail ne se pouvait défendre et ce monopole du reste disparaissait de lui-même par les changements survenus dans l'état économique du pays^, surtout par le commencement de la grande industrie. Les corporations pouvaient rendre de grands services en conservant parmi les artisans le goût du métier, l'honneur de
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la profession manuelle; toutes choses dont le manquement est sensible aujourd'hui et qui venaient de la tradition, c'est-à-dire de ce sentiment fruit de l'éducation et du milieu où l'on vit. Mais la tradition est longue à établir, facile à rompre, et une fois rompue ne se peut renouer.
Une autre cause encore soutenait les compagnies d'artisans et leur procurait la paix. Cette cause ne tenait pas au régime corporatif, mais à l'esprit de leurs membres ; je veux parler de la foi religieuse si répandue alors et si ferme qu'elle faisait vraiment le fonds des institutions comme celui des hommes.
C'est un acte religieux, le serment qui fut le premier lien des artisans librement associés, et lorsque plus tard le pouvoir public eut érigé leurs sociétés en institutions légales, lorsqu'elles furent non pas fortes seulement, mais exclusives, c'est la charité chrétienne qui tempéra l'orgueil et la dureté, suites inévitables de leur puissance ; c'est elle encore qui rapprocha dans les confréries ces hommes opposés d'intérêt, les maîtres et les ouvriers que le monopole accordé aux premiers divisait déjà. C'était cette unité de croyances et ce sentiment religieux alors au fond de toutes les âmes qui rendaient temporaires et sans périls définitifs ces conflits entre patrons et ouvriers qui sont le grand danger de notre époque. Oui, le Moyen Age et les siècles antérieurs au nôtre ont connu ces luttes entre ouvriers et maîtres que l'on croit être quelquefois spéciales à notre époque, mais elles étaient transitoires parce
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que, des deux parts, il y avait des croyances communes qui prescrivaient l'obéissance et la discipline aux ouvriers, la modération et la justice aux maîlres. On pouvait bien dans un temps d'effervescence oublier ces préceptes, mais on y revenait toujours. Les ouvriers ne formaient pas une tribu perpétuellement ennemie des maîtres, tandis qu'aujourd'hui cette hostilité paraît à tout instant; l'ouvrier moderne a son travail en dégoût et s'y livre, non par devoir, mais contraint par le besoin, faisant du bien-être son but et satin suprême.
C'est ce que déclarent nos modernes enquêtes et, parmi les témoignages, ceux des ouvriers ne son! pas les moins forts.
Mais quel remède à cela? Ici les déposants hésitent ou s'abstiennent ; ils ont fort bien signalé le mal, ils ne peuvent indiquer le remède. Ceux qui tentent de le faire, ou se contredisent, ou font paraître une faiblesse qui étonne.
Il faut, disent les uns, répandre Finstruction parmi le peuple. Mais encore quelle instruction? Si celle qui leur est donnée laisse leur âme vide et les laisse livrés à de mauvais conseils, qu'a-t-on fait en les instruisant qu'exalter leur orgueil et aider à leur perversion?
Il faut donc une éducation morale. Mais quelle morale va-t-on enseigner? La morale officielle? Outre qu'elle sera variable avec les régimes, il est à craindre qu'elle nous donne des citoyens plus ins- Iruits de leurs droits politiques que de leurs devoirs de particuliers et de travailleurs.
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Pour les autres, le remède est dans l'association: Association syndicale, Association coopérative. Mais ceux-là oublient que l'association est un moyen, qu'elle n'est pas une doctrine, et qu'elle vaudra encore ce que vaudront ceux qui vont l'entreprendre. Quel esprit les animera? S'ils apportent dans leur entreprise cet esprit d'indiscipline et de dégoût au travail, leurs Sociétés coopératives échoueront, et quant à leurs Chambres syndicales, elles seront un péril social, loin d'aider à la paix publique.
Demandera-t-on aux patrons d'intéresser leurs ouvriers au travail, de les admettre au partage de leurs bénéfices? Mais les patrons nous répondront qu'en beaucoup d'occasions et surtout dans les occasions difficiles, en temps de crise par exemple, un tel procédé ne peut être apphqué. Plusieurs qui l'avaient tenté ont dû y renoncer ensuite devant l'hostilité de leurs ouvriers; les moins mal disposés sont indifférents.
Mais puisque ni l'instruction, ni l'association, ni la participation aux bénéfices, c'est-à-dire aucun des remèdes proposés ne produit l'etîet qu'on en veut attendre, il faut chercher ailleurs, il faut trouver un remède dont l'effet se fasse partout sentir et qui soit vraiment efficace, c'est-à-dire un remède qui change les âmes. Or, je ne connais que les croyances religieuses qui puissent produire un tel effet et donner aux hommes, avec le contentement de leur condition, la force et la conscience de les bien remplir. Et puisque nul autre moyeu n'existe, puisqu'on n'en a
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pu du moins proposer aucun qui n'ait échoué, je demande, et c'est bien peu, qu'il soit permis à ceux qui croient à son efficace, d'en tenter l'application par une action toute volontaire et toute libre.
Je vais ainsi, je le sais, contre l'esprit de mon époque, et j'en ai été solennellement averti (1). Elle veut limiter l'action des croyances religieuses à l'homme intérieur ; rien n'en doit paraître au dehors ; en particulier, les questions du travail échappent à leur empire.
Vraiment, c'est mal connaître l'efficace de la religion chrétienne que de la reléguer ainsi, et les effets qu'elle a produits tout le long du Moyen Age pour mettre en honneur le travail et procurer la paix des ateliers montrent assez ce qu'on en peut attendre. Il ne s'agit pas aussi de contraindre et de plier sous une foi commune des hommes différant d'opinion. Ce sont des hommes laissés à leur libre initiative, ce sont des artisans qui, voulant fonder une entreprise où ils ont besoin les uns des autres, veulent trouver chez leurs compagnons d'action des idées communes, des principes communs qui leur soient un gage de bon accord, de persévérance, de dévouement à l'entreprise. Or quel est le sentiment le plus fort qui anime et remue les hommes, sinon une même rehgion?
C'est donc sur ce fondement des croyances chrétiennes que nous devons asseoir nos modernes asso-
(1) Dans le rapport mentionné plus haut.
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ciations si nous voulons qu'elles soient durables, qu'elles soient pacifiques, qu'elles soient fermes. L'esprit de tradition est éteint, et combien d'années, combien de siècles peut-être lui faudra-t-il pour revivre? L'esprit religieux existe et peut, chez ceux qui le conservent, avoir encore efficace.
Voilà ce que je me suis proposé, voilà dans quel esprit j'ai écrit, et le lecteur peut déjà indiquer, par ce qui précède, le plan qui sera suivi dans mon étude. Elle se partage en deux parties : partie historique, partie moderne.
On ne sera pas surpris de voir mon historique se borner à l'étude des corporations de métiers au Moyen Age, bien qu'il y ait eu de ces corporations à Rome et dans les pays de la domination romaine, en Gaule notamment. Comme ces corporations différaient sensiblement de celles qui ont été érigées plus tard, et que je désire avant tout donner à mon travail un tour pratique, je le bornerai à ce qui nous est propre, c'est-à-dire à ces institutions disparues depuis peu et dont le rétablissement, au moins partiel, a été ou même est encore tenté de nos jours.
Le lecteur aussi remarquera que je m'étendrai, dans cette même partie historique, plus longtemps sur la France, beaucoup moins sur les autres pays, et il en comprendra facilement la raison, s'il réfléchit à la difficulté qu'il y a de trouver des documents sur l'étranger. M. de la Farelle, qui a écrit en 1840 sur le sujet qui m'occupe un mémoire couronné par une académie locale, mais remarqué dans la France
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entière, se plaint de n'avoir pu, malgré ses recherches, obtenir que quelques renseignements très incomplets sur la Suisse et l'Angleterre seulement. Un Liégeois, M. Bormans, qui a écrit en 1866, et dans le pays même, une très curieuse monographie de deux corporations de sa ville natale, se plaint de ce qu'il n'existe aucun livre sur les corporations de métiers dans un pays où ces corporations ont joué un si grand rôle même politique. L'érudition moderne, surtout l'érudition allemande, ont faitàla vérité beaucoup en ce sens, mais nul de ces documents n'a été traduit en notre langue, et il est difficile d'en avoir une connaissance et d'en faire un usage tels qu'on ferait d'ouvrages français. Quant aux contrées méridionales : Italie, Espagne, Portugal, des recherches assidues m'ont amené à penser qu'aucun travail spécial n'existe de ce côté et qu'il faut se contenter des indications sommaires puisées dans les histoires générales.
Une considération, d'ailleurs, fera moins regretter cette lacune. C'est qu'en décrivant les corporations françaises je décris les corporations étrangères. En effet les hommes du xiv'' siècle (et c'est alors que le régime corporatif s'est trouvé établi par toute l'Europe) étaient, suivant la profonde remarque de M. de Tocqueville, plus semblables peut-être par leur état social qu'ils le sont de nos jours. Les différences étaient à la surface, dans la langue vulgaire, dans le costume et dans les manières, mais il y avait une cause puissante d'unité:
Xviil PRÉFACE.
c'était une foi commune d'où était résultée, en un siècle tout empreint de religion et de foi, une même langue parlée par tous les hommes instruits, une même éducation donnée à tous et par suite une organisation sociale partout semblable dans son ensemble, quoique prodigieusement diverse dans ses
détails.
Voyez les cathédrales gothiques, ces précieux monuments de l'art chrétien au Moyen Age et ce témoignage toujours subsistant de la foi des populations qui les ont élevées, elles ont dans tous les pays de l'Europe une même disposition et des traits communs qui en font d'abord et sûrement reconnaître l'époque; c'est qu'elles servaient à un même culte. Mais elles présentent entre elles d'infmies variétés, si l'on en veut venir au détail, et ces variélés ne se trouvent point seulement entre les monuments de pays différents et de différentes provinces, on les retrouve entre les parties d'un même édifice et encore entre des parties construites à la même époque. La disposition des tours ou des clochers, celle des rosaces, tout y est divers avec une smprenante simihtude dans l'ensemble. C'est l'image des institutions sociales au Moyen Age ; dans le fond, elles se ressemblent partout, mais partout aussi un même principe a été plié aux applications que requéraient les habitudes et Tétat du pays.
Les corporations de métiers ont même figure dans les diverses parties de l'Europe, elles ne varient que dans le détail. Il suffira donc de les
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examiner en France et d'indiquer assez brièvement quelles différences caractérisent les corporations de chacun des autres pays.
L'examen du temps présent, c'est-à-dire de celui qui vient après l'abolition des corporations françaises en 1791, forme la seconde partie de mon étude. C'est un nouvel état social qui paraît; il a pour fondement la liberté de l'industrie. Non que cette liberté soit sans mélange; ainsi, pour la France, les faits qui y sont d'abord relatés s'appliquent au rétablissement de corporations privilégiées, corporations des boulangers et des bouchers à Paris et dans quelques autres villes, corporations des officiers ministériels encore existantes.
Bien que ces corporations aient une très différente ligure de celles qui furent abolies en 1774 et en 1791, elles n'en ont pas moins eu ce caractère, qui était celui des corporations anciennes, de procurer à leurs membres, limités en nombre, le droit exclusif d'exercer une profession déterminée.
Les nouvelles corporations autrichiennes n'ont pas, à la vérité, cette forme. Ce sont plutôt des sociétés obligatoires de secours formées de gens qui, dans une certaine circonscription de territoire, exercent à leur compte quelque profession. Ainsi, tandis qu'autrefois l'entrée dans la corporation procurait l'exercice du métier parce qu'on n'y entrait qu'après diverses épreuves établies à la volonté des membres de la compagnie, actuellement, en Autriche, c'est au contraire l'exercice d'un métier (ou le
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fait d'avoir une maison à son compte, car d'ordinaire nulle capacité n'est requise pour devenir chef d'industrie) qui oblige à être membre de la corporation. Mais parce que l'entrée dans ces compagnies est obligée, parce que ceux qui avaient demandé cette institution et ceux qui l'ont établie pensaient ressusciter les corporations anciennes et qu'en France même bien des gens croient qu'il en a été ainsi, pour ces motifs, j'ai mis dans la section qui traite des tentatives faites pour rétablir les anciens corps de métiers ce qui regarde la loi autrichienne du 15 mars 1883. Cet exemple d'ailleurs était nécessaire à la conclusion du chapitre : pourrait-on à notre époque refaire les corporations anciennes?
Les associations professionnelles qui existent en Angleterre, en France, en Allemagne, pour ne parler que des pays sur lesquels j'ai pu avoir des renseignements certains, ont un autre caractère; elles sont absolument volontaires. Nul n'est forcé d'y entrer; quiconque y est entré en peut librement sortir. Voilà donc des associations bien différentes des premières. L'exposé de ce qu'elles sont, de ce qu'il semble qu'on en puisse attendre, remplit le reste de mon ouvrage. Cette seconde partie a été fort augmentée par comparaison avec le manuscrit que j'avais remis à l'Académie. La loi autrichienne, au moment oh j'écrivais ce manuscrit, ne faisait qu'entrer en vigueur; la loi française du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels n'était encore pas votée; l'enquête de 1884, si riche en renseigne-
PREFACE. XXI
ments, n'était pas encore faite ; en Allemagne, la loi sur l'assurance obligatoire, qui forme entre les patrons de véritables corporations forcées, n'était pas rendue. Mon travail est donc assez différent de ce qu'il était, non point comme conclusion, mais comme détails et comme étendue.
On pourrait me reprocher peut-être d'avoir rangé parmi les associations volontaires les hmïmgen allemands régis par la loi de 1881, qui ont une forte pente à prendre la forme de corporations obligées et à devenir ainsi ce que sont les corporations autrichiennes. Je n'ai point dissimulé cette tendance qui toutefois, n'étant pas encore venue à effet, m'oblige à décrire ces corporations avec la figure qu'elles ont encore, c'est-à-dire celle de compagnies volontaires, et à les ranger dans le nombre des associations librement établies.
Voilà le lecteur instruit du sens et de la division de mon travail, il faut maintenant entrer dans le sujet.
Juillet 1885.
LES CORPORATIONS
D'ARTS ET MÉTIERS
PREMIÈRE PARTIE
HISTORIQUE LES CORPORATIONS D'ARTS ET MÉTIERS DANS LE PASSÉ
CHAPITRE PREMIER Leur origine
On comprendrait mal la manière dont se sont formées les corporations d'arts et métiers et l'esprit qui animait leurs membres, si l'on ne considérait l'aspect qu'offrait l'Europe et surtout les villes au Moyen-Age et Tétat de la législation à la même époque.
L'invasion des barbares avait fort diminué la population et encore plus la richesse générale, et par suite les besoins extérieurs des hommes. Les arts et l'industrie, que la politesse romaine avait mis à un si haut point, étaient presque anéantis. Dès l'époque mérovingienne, on ne trouvait plus d'ouvriers pour exécuter des travaux délicats. Aussi n'en fallait-il point pour contenter les hommes de noble race, qui ne connaissaient que la chasse, la guerre, et n'avaient aucun de ces goûts délicats qui ne viennent qu'à la suite d'une civilisation assez raffinée. Al'encontre des patriciens romains qui vivaient dans les villes, ceux-ci habitaient leurs métairies où des ateliers domestiques suffisaient à tous leurs besoins. Les villes, sauf un très petit nombre, n'étaient encore au XII' siècle que des villages fortifiés où habitait la population qui cultivait les campagnes environnantes et un petit nombre d'artisans exerçant des industries très primitives : boulangers, bouchers, forgerons (1).
Lorsque le système féodal fut bien établi et qu'il en résulta une sécurité relative, on vit s'accroître les besoins des hommes, et par suite l'industrie et le commerce reprirent quelque force.
Les seigneurs serrés dans leurs étroits châteaux forts n'avaient plus la ressource des ateliers qu'entretenaient leurs ancêtres; l'organisation féodale, d'autre part, en les rapprochant, en les réunissant, leur donna des goûts de fête et de luxe que leurs ancêtres n'avaient pas connus. Il leur fallut donc avoir recours aux marchands, aux artisans des villes. Le grand nombre des pèlerinages rapprochait les hommes même des classes les plus humbles, et leur affluence en de certains sanctuaires renommés était un nouvel aliment pour le commerce et l'industrie.
(1) On est surpris du peu d'étendue même des villes qui ont joué alors un rôle politique : Beaumont en Argonne, dont la charte communale a été si réputée et imitée par tant de villes qu'aujourd'hui encore on l'appelle dans le pays « la capitale », n'a jamais eu plus de 800 à 1,000 habitants. Le voyageur qui visite Montferrand en Auvergne, peut à peine croire à son antique renom, bien qu'il en soit encore averti par les vieilles maisons à sculptures qui boi-dent ses deux rues principales. Mais l'ancienne ville est moins étendue que beaucoup de villages des environs.
LEUR ORIGINE. 3
Mais ces marchands, ces artisans dont le nombre commençait à croître et la situation à devenir meilleure, étaient individuellement très faibles; leur situation, ou politique, ou économique, était très précaire. Les hommes de notre temps se figurent difficilement ce. qu'a été la situation de leurs pères au Moyen-Age, parce qu'ils trouvent en naissant une force publique qui les protège et leur assure, avec la sécurité matérielle, la faculté de trafiquer et de travailler comme ils l'entendent, à des conditions et moyennant des charges connues à l'avance, et les mêmes pour tous les habitants d'un pays ; ils ne comprennent pas ces ligues des bourgeois des xi" et xii^ siècles, ces luttes si longues, ces chartes variables avec chaque métier, avec chaque ville, qui faisaient que chaque cité avait sa constitution politique et chaque corps d'état sa législation à part. Ils voient Là des privilèges, et ce mot leur fait horreur.
C'est qu'au temps dont je parle, chaque ville, chaque canton formait un Etat qui avait sa législation propre. Les hommes qui l'habitaient étaient sans lien politique avec ceux du voisinage, et de plus ils étaient sans garantie vis-à-vis du pouvoir; leur sort dépendait du seigneur, dont la volonté était variable et arbitraire. A part quelques droits personnels obtenus par les efforts de l'Eglise, ils n'avaient aucune assurance contre la volonté de leurs maîtres, et c'était pour obtenir les garanties les plus nécessaires, les libertés les plus humbles : trafiquer et travailler sans en être empêchés ou sans être soumis à des droits trop onéreux, avoir des juges équitables, payer des impôts connus à l'avance ; c'est pour cela que se liguèrent les bourgeois du xi^ siècle. Ils se liaient par serment, parce que le serment, dans ces siècles de foi, était le lien le plus fort, et promettaient de poursuivre ensemble les revendications communes.
Les premières de ces associations furent naturellement formées de gens de même métier, parce qu'il n'y a rien qui rapproche plus, après une même foi, que la similitude des intérêts. Ils convenaient d'observer certains modes de travail fixés par l'usage et propres à asssurer la bonne confection des produits et leur réputation au dehors; mais comme ils étaient sans action contre les parjures et surtout contre les concurrents étrangers, il leur fallait obtenir, pour les règles qu'ils avaient ainsi fixées, la sanction du souverain. Ils priaient donc leur seigneur de vouloir bien donner à ces règles force de loi, et les seigneurs y consentaient d'ordinaire, quelquefois moyennant finance, plus souvent sur la prière de leurs sujets. C'est ainsi que chaque métier avait sa loi propre.
Les Communes se sont formées de même manière, et cet exemple historique, bien connu aujourd'hui grâce aux travaux de MM. Augustin Thierry el Guizot, nous peut faire comprendre comment se sont formées les Corporations de métiers.
Les Communes ont été établies par l'association sous serment des bourgeois d'une ville qui obtenaient du seigneur une charte toute locale. Les Corporations d'artisans ont été formées par la libre association des bourgeois d'un métier qui obtenaient un acte seigneurial donnant force de loi à leurs conventions.
Il y a toutefois entre les Corporations et les Communes cette grande différence, que les secondes se sont rarement établies sans lutte, et sans lutte opiniâtre; leur histoire est sanglante. De plus, elles ne réussissent qu'en
LEUR ORIGINE. 5
quelques endroits et, en France du moins, succombent, du xiv^ au xvi^ siècle, devant l'extension de la puissance royale. Au contraire, l'histoire des corps de métiers est une histoire pacifique. Ils ne s'établissent d'abord qu'en un petit nombre de cités, car bien peu de villes alors contenaient des artisans en quelque nombre. Puis, comme l'industrie se développe, leur nombre s'accroît; la puissance royale, funeste aux Communes, est au contraire favorable aux corps de métiers, dont elle se sert dans un intérêt de fiscalité et de police. Elle travaille donc à en accroître le nombre, et dans le temps oii elle enlève aux municipes leurdernier reste d'indépendance, elle s'efforce de mettre toute l'industrie sous la forme corporative.
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