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Toussaint Louverture, général en chef de l'armée de Saint-Domingue, surnommé le premier des noirs. Ouvrage écrit d'après des documents inédits et les papiers historiques et secrets de la famille Louverture ...

Gragnon-Lacoste, Thomas Prosper, b. 1820 · 1877 · Scanned text · Free in the US

89,019 words · about 6 h 14 min to read

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About this book

Author
Gragnon-Lacoste, Thomas Prosper, b. 1820
Language
French
Published
1877
Length
89,019 words · about 6 h 14 min
Sections
47 reader sections
Text
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Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (47)
  1. Front matter about 4 min
  2. Chapitre Premier about 1 min
  3. Chapitre Premier about 2 min
  4. Chapitre Premier. 5 about 2 min
  5. Chapitre Premier about 2 min
  6. Chapitre Premier. ' 9 about 2 min
  7. Chapitre Premier. 11 about 4 min
  8. Chapitre Premier. 15 about 2 min
  9. Chapitre Premier. 17 about 2 min
  10. Chapitre Premier. 19 about 2 min
  11. Chapitre Premier. 21 about 2 min
  12. Chapitre Premier. 23 about 2 min
  13. Chapitre Premier. 25 about 1 min
  14. Chapitre II about 12 min
  15. CHAPITRE III Toussaint fait ses premières armes about 5 min
  16. CHAPITRE IV Toussaint passe au service de l'Espagne about 2 min
  17. Chapitre V about 12 min
  18. CHAPITRE VI Campagne des Gonaïves. — Invasion anglaise about 8 min
  19. Chapitre VII, 73 about 8 min
  20. CHAPITRE VIII Toussaint-Louverture se distingue au service de la France about 4 min
  21. Chapitre IX about 7 min
  22. Chapitre X about 4 min
  23. Chapitre XI about 6 min
  24. Chapitre XII about 11 min
  25. Chapitre XIII about 8 min
  26. Chapitre XIV about 2 min
  27. Chapitre XV about 7 min
  28. Chapitre XVI about 16 min
  29. Chapitre XVII. 157 about 4 min
  30. Chapitre XVIII about 2 min
  31. Chapitre XIX about 4 min
  32. Chapitre XX about 4 min
  33. Chapitre XXI about 8 min
  34. Chapitre XXII about 10 min
  35. Chapitre XXIII about 7 min
  36. Chapitre XXIV about 3 min
  37. Chapitre XXV about 8 min
  38. Chapitre XXVI about 16 min
  39. CHAPITRE XXVII Toussaint-Louverture aux Cayes. — Il organise sa conquête about 6 min
  40. Chapitre XXVIII about 11 min
  41. CHAPITRE XXIX Toussaint-Louverture fait rédiger la Constitution coloniale about 8 min
  42. Chapitre XXX about 7 min
  43. Chapitre XXXI about 13 min
  44. Chapitre XXXII about 1 h 8 min
  45. Chapitre XXXIII about 9 min
  46. Chapitre XXXIV about 40 min
  47. Chapitre Premier 1 about 4 min

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Front matter

nj

Le.

cV?

Chapitre Premier

Origine. — Éducation. — Première occupation de Toussaint Louverture. — Insurrection de Saint-Domingue.

L'origine de ce noir que les négrophiles du siècle dernier ont considéré comme un homme jprovidentiel; de cette individualité pour le moins extraordinaire dont la renommée occupa un instant les Deux Mondes, et qui eut en mains, pendant plusieurs années, les destinées de Saint-Domingue, la plus importante des colonies que les Français possédaient encore en Amérique au commencement de ce siècle, mérite de fixer un moment notre attention.

Pierre-Dominique Toussaint, surnommé d'aboi^d Bréda, puis Louverture, descendait de Gaou-

TOUSS AINT-LOUVERTURE .

Guinou (1), chef de la puissante nation des Aradas, redoutée entre toutes celles qui peuplaient autrefois la Côte des Esclaves, à cause de ses qualités guerrières. Le père de Toussaint, second fils de ce roi, fut fait prisonnier dans une de ces guerres à outrance que l'amour des combats et la soif d'un riche butin entretiennent parmi les peuples sauvages, et vendu comme esclave, suivant la coutume barbare des Africains (^).

Un vaisseau négrier le déposa sur l'île de Saint Domingue, vers le milieu du xvin® siècle; là, réduit à la plus abjecte des conditions par un odieux préjugé que le sentiment chrétien repousse et que l'esprit moderne combat de la plume et du canon sous tous les hémisphères, il fut versé au milieu de plus de mille de ses anciens sujets, devenus ses congénères, sur l'habitation sucrière que le comte

(') Guinou, en arada ou adra, langue qui est encore parlée au Dahomey dont cette ancienne tribu fait aujourd'hui partie, sous le nom de langue Dgedji, signifie bon.

En l'an X, quand la perte du général Toussaint-Louverture fut jurée, on lui reprocha dans les journaux d'être descendu d'un roi d'Afrique.

{*) Chateaubriand a souvent décrit dans ses Voyages en Amérique les guerres que se livraient entre eux les sauvages du pays des Natchez ou de la Louisiane : toutes se l'essemblent sous le rapport de la férocité; seulement, en Afrique, les prisonniers réduits en esclavage par le vainqueur étaient livrés à la traite; aujourd'hui ils servent aux hécatombes dans les cérémonies du culte.

Chapitre Premier

de Noé possédait dans le quartier du Haut du Cap (').

Loin de sa patrie, le second fils de Gaou-Guinou n'entendait plus, d'après le récit de M. Isaac Louverture, « les chants mâles et terribles des guerriers de sa nation, dans lesquels ils célébraient la valeur de leur roi et les exploits de ses aïeux; mais il en conserva le souvenir, et ce souvenir adoucit les premiers temps de sa captivité. Il retrouva chez le comte de Noé et parmi les travailleurs des habitations voisines, quelques-uns des siens, qui, sujets comme lui sous un autre hémisphère, le reconnurent encore pour leur chef et lui rendirent les honneurs dus à sa naissance, en le saluant à la manière de leur pays. Instruit de ces circonstances, M. Béager, gérant de l'habitation

(') Ce point est intéressant pour l'histoire. Les premier? Français qui quittèrent l'île de la Tortue, berceau de notre colonisation en Amérique, pour s'établir à Saint-Domingue, qu'ils allaient disputer aux Espagnols, n'étaient qu'au nombre de douze, et ce fut là que se fit le rassemblement de leurs forces et de leurs moyens; une nature superbe les y conviait.

Le comte de Noé possédait en cet endroit, en 1789, une riche habitation sucrière, qui portait le nom de son précédent propriétaire, le comte de Bréda.

Le comte de Noé, originaire de l'Ile-en-Jourdain (Gascogne), était très considéré dans le pays; il passait parmi les noirs pour un maître si humain, qu'ils disaient entre eux : heureux comme nègue à Bréda. — Cham, si cher aux lecteurs du Charivari, perpétue, en France, la haute réputation de sa maison.

TOUSSAINT-LOUVERTURE.

Bréda, Français aux mœurs douces, crut devoir prévenir les intentions généreuses du maître de céans, en donnant au prince africain la liberté de savanne (^). Il eut cinq nègres pour cultiver la portion de terre qui lui fut assignée. Bientôt la religion catholique devint la sienne ; il épousa une femme de son pays qui était belle et vertueuse; elle avait reçu au baptême le nom de Pauline. »

L'occasion de ce mariage amena dans la région du Cap un événement tragique que nous raconterons en abrégeant les notes qui nous l'ont transmis. — De la naissance à la mort, la destinée du noir célèbre qui fut le « premier de sa race » , a tenu du prodige.

Parmi les prisonniers de guerre vendus sur le marché de Whyda p) et entassés à bord des négriers qui vinrent déposer, au Cap-Français, leurs cargai-

(*) Cette sorte de liberté dont ne parlent pas les historiens mérite un mot d'explication. La condition de l'Africain passant de la servitude à ce nouvel état était quasi préférable à un affranchissement absolu, en ce que celui qui obtenait une telle faveur restait sous la protection de son ancien maître, quant à sa personne et à ses biens. Cette classe intermédiaire ne fut pas nombreuse : une demi-liberté ne valait pas la liberté, malgré son cortège d'inconvénients; les afïranchis n'étaient pas assimilés aux blancs quant aux prérogatives.

(*) Les noirs aradas prononçaient Ouéda; c'était le mot créole. — Whyda, grande ville située à quelque distance de la côie maritime, appartient au royaume du Dahomey. Elle est ouverte aux Européens, ainsi que Godomé, sa rivale. Whyda ou Quidda, fut, de tout temps, un important marché aux esclaves.

Chapitre Premier. 5

sons de chair humaine, à l'époque déjà indiquée, se trouvaient la femme et les deux enfanis en bas-âge du fils de Gaou-Guinou; l'esclavage avait associé pour la seconde fois ces jeunes époux; la barbarie et la cupidité devaient briser cette double union pour leur river séparément des fers.

La jeune Africaine était une fille du roi des Aygas ■ — Aquapéens d'aujourd'hui — voisins des Aradas; deux enfants : un garçon et une fille, formaient l'apanage de cette mère infortunée, et doublaient la valeur de l'esclave future.

D'une taille élancée, mais qui ne manquait point de grâce ; d'une physionomie agréable et imposante à la fois; offrant dans tout l'ensemble de sa personne la réunion de ces qualités natives que les anciens attribuaient à ces femmes guerrières qu'ils disent avoir rencontrées dans les plaines de Thémiscyre, que les voyageurs trouvent encore dans quelques contrées de l'iVsie (^) et de l'Amérique, et qui composent, de nos jours, les meilleurs bataillons du Dahomey (^), Affiba était belle, même sous le

(^) Le roi de Siam a ses amazones.

(^) Badou, roi actuellement régnant du Dahomey, compose ses meilleures troupes d'assaut de femmes d'armes aradiennes. Le mot arada étant créole, on doit dire allada en français; cette dernière orthographe est observée par les géographes modernes.

« Les Aradas, dit M. Moreau de Saint-Méry, respirent dans une large poitrine, et la vue de leurs corps donne une image de lambeau de pagne qui sauvegardait à peine sa pudeur.

L'Africaine devint la propriété du plus offrant : ce fut heureusement un homme estimable, qui dès qu'il eut connaissance des circonstances de sa naissance et de sa captivité, lui rendit la liberté et remit à une personne de confiance le soin de l'initier aux premières notions de la civilisation; un prêtre catholique lui donna le baptême : esclave sur la terre, l'homme, quelle que soit la couleur de sa peau, pur caprice de la nature, ne diffère d'aucun de ses semblables devant Dieu.

D'Afïiba païenne devint donc par la grâce du baptême Catherine; sa fille s'appela Geneviève; le garçon prit le nom d'Augustin ; il portait aussi celui d'Affiba.

Si ce n'est la patrie absente, dont le souvenir tient si fort au cœur de l'exilé, l'ajoupa paternel, les durs regrets d'une séparation cruelle, les grands lacs où le palétuvier plantureux marie ses hanes à

la force et de la beauté. » Ces qualités, qui ne se retrouvaient pas chez Toussaint-LouverLure, reparaissaient à un degré éminent dans la personne de son fils aîné.

Les Bordelais voyaient dans leurs murs, il n'y a guère que quelques années, un nègre d'une taille avantageuse, au port grave et distingué, marqué au front du cachet de l'intelligence et dont la physionomie reflétait la bonté et la pureté de l'âme; ce nègre était le fils du général français Toussaint-Louverture, ancien gouverneur de Saint-Domingue.

Chapitre Premier

la terre en formant d'épais berceaux, les forêts de senteur où s'ébattent, joyeux et gazouillants, les oiseaux aux couleurs cent fois variées, la jeune négresse, libre au milieu de ses frères de race courbés sous le joug de l'esclavage, n'avait presque plus rien à envier à la blanche orgueilleuse.

Cependant des cris d'allégresse qui s'entendaient à distance, annonçaient un jour de fête sur l'habitation Bréda. Catherine, obéissant à un sentiment de curiosité qui devait la fixer sur la cause de cette effervescence, apprend bientôt qu'un esclave libéré épouse la belle Pauline, fille aradienne comme elle. Mille pensers amers traversent son âme. 0 désespoir! L'heureux époux est précisément Gaou-Guinou, dont un affreux destin l'avait séparée sur la Côte des Esclaves... Un chagrin mortel s'empara de son âme ; bientôt après elle mourut. Les Aradas du Haut du Cap racontèrent longtemps à leurs petits-enfants l'histoire navrante d'Atfiba l'Africaine.

Du mariage de Gaou-Guinou avec Pauline naquirent cinq enfants : Jean, le plus jeune, qui ressemblait à son aïeul, reçut le nom de Gaou : il mourut en bas-âge; Pierre, qui servit en qualité de colonel dans l'armée de Charles IV, roi d'Espagne, possesseur de la partie de l'île dite Espagnole ; Paul, général dans l'armée française coloniale; Marie Jeanne, mariée au colonel Claude Martin; enfin l'aîné de tous, Toussaint, plus illustre par lui-même que par le rang qu'avaient occupé ses ancêtres en Afrique.

^ Quelques historiens, se répétant les uns les autres, ont fixé au 20 mai 1743 la date de la naissance de Toussaint; c'est une erreur : il naquit au Haut-du-Cap, sur l'habitation du comte de Noé, le 20 mai 1746.

— i Toussaint entra dans la vie si frêle, si chétif, que ses parents craignirent longtemps de ne pouvoir conserver leur premier-né à l'existence. Son enfance ayant été souffreteuse, sa constitution devint si débile, et tout son corps était si mal tourné, que ses camarades ne l'appelaient que fatras-bâton; fatras, pris dans le sens de désordre, et bâton donnant l'idée de tout son être.

Au soir des victoires qu'il remporta si souvent sur les ennemis de la France, Toussaint-Louverture se plaisait à exciter l'enthousiasme patriotique de ses officiers, en leur racontant les histoires des héros de la mère-patrie. — Pour moi, leur disait-il plaisamment et avec ce ton de finesse qui lui était propre, je suis fatras-bâton, comme vous savez. — Cette quahfication, qui témoignait dans sa bouche d'une certaine bonhomie et toujours de sa satisfaction, portait à rire ses auditeurs et enflammait leur courage dans les combats.

Chapitre Premier. ' 9

Malgré sa faiblesse apparente, Toussaint, dont le système nerveux était surexcité par une grande puissance de caractère, s'adonnait à tous les exercices du corps : nul autre enfant de son âge ne pouvait lui disputer le prix de la course, ni le surpasser dans ces mille jeux de souplesse auxquels aiment à se livrer les adolescents; nul surtout ne sut, comme lui, lancer un cheval à fond de train, franchir à poil un dangereux précipice, gravir une roche escarpée ; en un mot, exciter ou modérer l'ardeur d'un coursier. 11 semblait, dès lors, que le jeune Toussaint préludait à ses futures destinées; car il dut plus d'une fois à sa dextérité dans l'art de manier un cheval, le succès de ses armes et même le salut de sa personne.

L'intelligence, chez notre jeune noir, n'attendit point, pour se développer, une grande amélioration dans ses forces physiques. Gaou-Guinou, son père, lui enseigna ce qu'il savait : l'histoire de ses aïeux, la langue des Aradas et la connaissance des simples : Toussaint devra à ces précieuses notions sa première élévation dans l'armée des noirs, où les médecins faisaient défaut. C'était, a-t-on dit, un bonheur pour les anciens Aradas de l'habitation Bréda et de tout le village du Haut-du-Cap, de causer avec le jeune Toussaint du pays des aïeux, dans cet idiome qui leur rappelait les joies de l'enfance et la douce patrie.

11 y avait au Haut-du-Cap un noir 'estimé pour la pureté de ses mœurs, et qui n'était point dépourvu de connaissances; il se nommait Pierre-Baptiste. U savait un peu de français, encore moins de latin; ajoutez à cela quelques notions de géométrie, et pour toute géographie la carte de son canton, vous aurez alors une idée assez juste du bagage scientifique de notre savant.

Pierre-Baptiste était, en efTet, un véritable érudit pour les temps et les lieux où il vivait, et surtout eu égard aux préjugés de caste. Un noir instruit à ce point, au milieu d'une multitude abrutie, n'était-il point un véritable prodige?

Il possédait à un haut degré un bien plus précieux que tous les autres, la philosophie du cœur. Ah! c'est que si l'esclavage déprime l'âme, la Hberté grandit l'homme à ses propres yeux, et lui donne conscience de ses droits et de ses devoirs. Pierre-Baptiste, affranchi, n'était plus ce ver rampant de la servitude, cette chose qui restait le jouet du sort.

Ce noir devait le bienfait de son instruction à la bonté de l'un de ces missionnaires jésuites qui, en prêchant la morale d'une religion divine, éclairaient et ennobhssaient l'esprit humain dans les diverses contrées où les jetait la Providence.

L'homme important dont il s'agit, était le

Chapitre Premier. 11

parrain (^) du fils de Gaou-Guinou; aussi s'appliquat-il à transmettre à celui-ci tout ce qu'il avait appris lui-même à l'école du bon missionnaire. « Toussaint, a dit un écrivain, ayant reçu quelques rayons de lumière, se conduisit d'une manière admirable dans la révolution qui, terrible comme un volcan des Andes, bouleversa l'île de Saint-Domingue. »

Toussaint se fit ensuite lui-même. Doué d'une grande intelligence, d'un excellent jugement, d'une mémoire prodigieuse, d'une faculté d'assimilation étonnante ; méprisant les ignorants et les paresseux, visant aux honneurs, il se fit lire d'abord l'histoire, les auteurs, et plus tard les traités de stratégie et les Commentaires de César ; il posséda également la vie des grands capitaines. Son style — car il avait sa manière de penser et d'écrire, — son style que nous retrouvons au naturel dans une multitude d'écrits : proclamations, correspondances, actes administratifs, mémoires, etc., reflète le feu de son imagination, le

(1) Le nègre respectait peut-être plus son parrain que son père : ce papa douan bon Dié, disait-il.

On doit en dire autant à l'égard de la marraine. La force de ce népotisme était si grande à Saint-Domingue, qu'un ancien colon a pu écrire avec vérité que « les parrains, les filleuls et les commères décidaient de tout lorsqu'ils avaient un parent puissant. » — Le parrainage devint la cause de dévouements sublimes de la part de quelques noirs pendant les horreurs de la révolution dont les bhmcs furent les victimes, en expiation de l'esclavage de leurs frères noirs.

12 TOUSSAINT-LOUVERTUllE.

cachet de son génie. Il sut, à l'égal des officiers d'é lai- major, dresser un plan de campagne, prendre la topographie des lieux, dicter à ses secrélaires des ordres, des arrêtés ou toutes autres communications officielles, où étincelaient son esprit supérieur et des connaissances dont on aura plusieurs fois l'occasion de s'étonner. Tel est le propre de l'homme de génie ; il sort presque tout fait de la main de Dieu.

On a reproché à cet houmie qui s'élança comme un météore du sein des ténèbres ; à cet homme que Dieu suscita pour ramener tout un peuple dans le giron de l'huaianité, son peu de savoir en matière de linguistique ('). Il est à croire que Mérovée, Pepin-le-Bref, Hugues-Capet et tant d'autres illustres guerriers, n'étaient pas des plus letlrés; cela les empêcha-t-il de fonder des dynasties et de gagner des batailles?

Quoi! n'élait-il donc qu'un homme vulgaire, ce noir que la guerre surprit à la tête de simples travailleurs de cannes; qui s'improvisa général de par ses victoires; cette vaillante épée que la Convention française proclama général de brigade et dont le Directoire exécutif fit un général de division; ce guerrier, à qui le héros d'Aboukir et des Pyramides

(') M. B. Ardoiiin, un écrivain d'Haïti, dont on aura souvent occasion de parler, a voulu pousser la chose jusqu'à la démonstration. Dans quel but?

CHAPITRE PREMIER. 13 donna pour la seconde fois le suprême commandement de Saint-Domingue; ce législateur enfin dont l'œuvre préside encore aux destinées du peuple qu'elle devait lancer dans la voie de la civilisation moderne, à une époque où la France n'avait encore ni administration ni lois?

Les généraux français qui prirent part à l'expédition de Saint-Domingue : Boudet, Dugua, de Vincent, Fressinet, les amiraux Latouche-Tréville et Ganiheaume, ont rendu justice aux talents administratifs et militaires, au caractère élevé de celui qu'ils avaient vu à l'œuvre sur le théâtre de la guerre.

Devenu homme fait, Toussaint n'avait plus l'apparence d'un fatras-bâton. Il était d'une taille ordinaire, d'une tournure dégagée ; son maintien ne manquait point de cette dignité qui doit être l'apanage du chef qui exerce le premier commandement; son visage ovale et presque sans barbe portait un nez aux narines ouvertes, des lèvres épaisses, mais expressives; des yeux étincelants reflétaient le feu de son âme. Si le front paraissait découvert, c'est qu'il repliait ses cheveux en arrière, pour en faire l'objet d'une queue élégamment façonnée, qu'il portait à la française; en tout il s'étudiait à paraître comme il faut.

Ses costumes de ville et de parade témoignaient du goût d'un coupeur habile en son art. Il aimait les bijoux et les belles armes. Sa maison du Gap, tout entière en marbre blanc, recelait des meubles splendides ; il en était de même sur chacune des habitations (^) où il aimait à se reposer des fatigues de ses campagnes et à se livrer aux douces joies de la famille.

En suivant l'ordre des faits, un moment interrompu, nous retrouvons Toussaint sur l'habitation Bréda, non point armé du fouet du commandeur p) ; mais préposé, après avoir passé par plusieurs emplois toujours intelligemment remplis, à la garde et au soin du mobilier de l'habitation, ou pour mieux dire, des ustensiles de la sucrerie ; cette haute position qu'il devait à l'intendant générai, M. Bayon de Libertat, était de nature à combler son ambition, car elle l'élevait au rang et aux avantages réservés aux blancs.

Puisqu'on a parlé de ses qualités, pourquoi n'avouerait-on pas ses faiblesses? Toussaint avait la réputation d'être volage. Pierre-Baptiste ayant eu

(*) On donnait le nom d'habitation à l'ensemble d'une exploitation agricole et manufacturière; ainsi, on disait une habitation sucrière.

{^) On appelait ainsi un affranchi, nègre ou mulâtre, préposé à la conduite des noirs. Ce commandeur était la plupart du temps très dur envers les esclaves, dont il surveillait le travail sur les champs ou dans l'atelier.

Chapitre Premier. 15

avis de quelques méchants propos, il fallut prendre femme. Toussaint a raconté lui-même quelque part que M. Bayon de Libertat «lui voulait choisir une jeune et fringante négresse » ; mais qu'il préféra épouser une « femme toute faite aux tracas du ménage». Ce fut Suzanne Simon, la propre belle sœur de Pierre-Baptiste, une fille d'Aradas, pour ne point faire de mésalliance. L'un et l'autre avaient déjà sacrifié aux habitudes des colonies ou, si l'on préfère une expression usitée, ils avaient contracté mariage à la créole (^) ; le ménage se trouva donc au complet au jour de la bénédiction nuptiale.

Suzanne, bonne et laborieuse, avait eu d'un homme de couleur un fils nommé Placide, qui ne fut jamais reconnu par son père. Toussaint accueillit cet enfant au foyer domestique, l'éleva comme son propre fils, et l'appela, au temps de sa prospérité, à des destinées brillantes; mais de quels retours celui-ci paya-t-il sa famille adoptive ! Il ne fallut rien moins qu'un arrêt de la cour d'Agen, où la famille Louverture resta internée pendant plusieurs années, après des événements qui seront racontés plus tard, pour empêcher Placide d'usurper le nom de Louverture et lui dénier tout droit à l'héritage du général en chef.

(*) Personne n'y pensait à mal dans la colonie, sauf le prêtre.

Toussaint cultiva avec soin le domaine paternel. «Nous allions, racontait-il un jour ('), Suzanne et moi, travailler à nos champs en nous donnant la main; nous revenions de même; à peine nous apercevions-nous des fatigues du jour. Le Ciel a toujours béni notre travail; non seulement nous nagions dans l'abondance, mais nous avions encore le plaisir de donner des vivres aux noirs qui en manquaient:

» Le dimanche et les jours de fêtes, nous allions à la messe; après un repas agréable, nous passions le reste du jour en famille, et nous le terminions par la prière que nous faisions en commun. »

L'heureux Toussaint, à cause de la régularité de ses mœurs et de son application à l'étude qui élève l'esprit de l'homme et dirige ses pensées, était réellement aimé et respecté par toutes les classes des habitants ; les gens de sa couleur lui vouaient une sorte de culte et lui rendaient souvent des honneurs, reconnaissant en lui un enfant de tige royale ; les grands planteurs eux-mêmes, étonnés de rencontrer chez un noir une si grande élévation d'âme et autant de pénétration, ne pouvaient se défendre de l'estimer.

Ses facultés intellectuelles mûrissaient en raison

(') Moniteur de l'an Vîl.

Chapitre Premier. 17

des rapports habituels qu'il avait avec la classe blanche. Portant souvent ses réflexions sur la dégradation qu'un régime barbare faisait peser sur ses frères d'origine, il se demandait si elle était bien l'effet de la malédiction de Gham, ou simplement d'une inhumaine spéculation; car Dieu, se disait-il à lui-même, a créé tous les hommes à son image et pour les mêmes destinées. N'avait-il pas lu dans ses livres que la civilisation dont les blancs tirent une si grande vanité, avait eu son berceau dans l'extrême Orient? L'humanité tout entière ne se trouvait-elle point symbolisée dans l'adoration des mages? Puis élevant sa pensée jusqu'aux régions qui touchent à la métaphysique, il ne voyait dans la couleur de la peau qu'un accident, un effet de latitude, la nature ayant disposé fous les êtres pour les nécessités de leur existence dans le milieu qui les voit naître et où ils doivent parcourir le cycle de la vie. Un homme de science (') lui avait révélé, du reste, que les enfants de nègres ne diffèrent presque point des blancs en venant au monde et que l'air seul altère la teinte de leur corps en développant

(^) Saint-Domingue comptait plusieurs Sociétés savantes. Les hommes qui en faisaient l'ornement envoyaient leurs communications à l'Académie française et à l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.

Elles siégeaient toutes au Cap-Français, capitale de la Partie française.

une qualité ou, vulgairement parlant, un vice du sang (1).

C'est ainsi qu'en réfléchissant sur les lois de la transformation de l'homme, à notre époque, et les conditions qui l'amènent à cette transformation, il arrivait à ce résultat indiqué par la science, que l'homme se transforme, par transition, du type blanc au type nègre, et vice versa, dans l'action des milieux. Il savait aussi qu'en Afrique, par exemple, certaines fractions des principales classes de la population d'origine asiatique, ont conservé le type blanc au nord des déserts ; tandis que celles répandues dans les régions négricentes du sud, sont transformées en proportion du temps qu'elles y ont vécu; que dans la transformation, on reconnaît la marche de l'action des milieux, qui est dilTérenle de celle des croisements. ^

L'homme noir, se disait-il encore, n'a-t-il pas été

(*) M. Moreau de Saint-Méry, dont il faut consulter les œuvres quand on éerit sur Saint-Domingue, a recueilli cette observation : « Les enfants nègres ont, à l'époque de leur naissance, une peau dont la teinte rougeàtre laisserait indécis sur leur couleur, si un léger bord noirâtre ne se faisait pas remarquer sur certaines parties du corps et à la naissance des ongles. » Nous ajouterons qu'on trouve des lignes blanches dans les mains des nègres, quel que soit leur âge.

« On ne trouve des nègres, dit Buffon, que dans les climats de la terre où toutes les circonstances sont réunies pour produire une chaleur constante et toujours excessive. » fHist. nat.J

Chapitre Premier. 19

créé comme l'homme blanc pour regarder le ciel? Ne jouit-il point lui aussi de la faculté de penser? N'a-t-il pas l'idée de Dieu, une conscience, une âme? Et la religion, en imprimant sur le front du nègre le sceau du christianisme, ne lui assigne-t-elle point sa place au sein de l'humanité? En quoi donc au moral, si tant est que sa couleur le dégrade, différerait-il des autres hommes?

Toussaint ne voyait plus, dès lors, pour quelle raison l'esclavage, qui est un fait contre nature et en opposition avec la reHgion du Christ, qui a régénéré le monde, se trouvait si près de la liberté, et comment une simple différence dans l'épiderme avait mis une si énorme distance entre un homme et un autre homme. Son imagination s'exaltait en entendant citer les passages d'un livre nouveau que les négrophiles d'Europe avaient introduit clandestinement en Amérique : VFlistoire philosophique des Deux-Indes, de l'abbé Raynal {^). Il parvint par la suite à se procurer cet ouvrage. La lecture de certaines pages lui fit voir toute la profondeur des maux qui écrasaient ses semblables; peut-être même se demanda-t-il alors s'il ne deviendrait point

(*) La célèbre Société des Amis des Noirs, lisez des Mulâtres, répandit en même temps dans la colonie l'ouvrage d'Hilliartd'Auberteuil, traitant des revendications légitimes de la race noire.

un jour leur libérateur (i). Pour le moment, l'exaltation qu'une pareille découverte devait imprimer à son esprit était heureusement tempérée par les sentiments qu'il puisait dans les livres saints dont il chérissait les doctrines. Que n'a-t-on pas dit de ses « idées monacales » ?

Nous nous permettrons ici une petite digression qui ajoutera un regain d'intérêt à cet écrit. Les nègres avaient une singulière façon d'exposer la théorie de la couleur. Selon leur système, Dieu fit l'homme et le fit blanc; le diable, qui l'épiait, fit un être tout pareil ; mais le diable le trouva noir lorsqu'il fut achevé, par un châtiment de Dieu qui ne voulait pas que son ouvrage fût confondu avec celui de l'esprit malin. Celui-ci fut tellement irrité de cette différence, qu'il donna un soufflet à la copie, et la fit tomber sur la face, ce qui lui aplatit le nez et lui fit gonfler les lèvres.

(^) Le philosophe Raynal évoqua le libérateur des noirs par ce cri sauvage : « Nations de l'Europe, vos esclaves n'ont besoin ni de votre générosité ni de vos conseils pour briser le joug sacrilège qui les opprime... Il ne manque aux nègres qu'un chef... Où est-il ce grand homme?... Il paraîtra, n'en doutons point; il se montrera, il lèvera l'étendard sacré de la liberté. Ce signal vénérable rassemblera autour de lui les compagnons de son infortune. Plus impétueux que les torrents, ils laisseront partout les traces ineffaçables de leur juste ressentiment... L'ancien monde joindra ses applaudissements au nouveau; partout on bénira le nom du héros qui aura rétabli les droits de l'espèce humaine, partout on érigera des trophées à sa gloire. »

Chapitre Premier. 21

D'autres nègres, moins modestes, disent que le premier homme sortit noir des mains du Créateur, et que le blanc n'est qu'un nègre dont la couleur est dégénérée; exemple : un Jean blanc — nègre albinos.

Ne trouverons-nous rien à dire à la charge du blanc? «Intérieurement, a écrit un partisan fanatique du système colonial, le nègre doit différer du blanc » ; voilà l'affirmation. Ecoutons maintenant l'explication : «car le pian, les vers de Guinée, des crabes à la plante des pieds, l'éléphantiasis, le spalme dans les adultes, et le tétanos parmi les enfants, sont des maladies familières aux noirs, dont les exemples sont infiniment rares parmi les blancs, créoles ou non. » Et cela suffit pour troubler les lois de la nature humaine ! Autre sophisme : « Dans le Nouveau Monde, on n'a trouvé de civilisation et quelques lumières que dans la zone tempérée : le Pérou et le Mexique. » Bornons ici ces citations, car bientôt le lecteur sera à même de porter son jugement.

Les temps avançaient : une nouvelle philosophie venait de mettre en doute tout ce que les hommes avaient jusque-là respecté : autorité , religion. Une grande révolution, qui était le renversement des principes dont on vient de parler, éclatait sur le continent européen, dans le sein de la métropole. Le canon de la Bastille retentit jusqu'à Saint-Domingue ; le moment était solennel pour un homme de l'intelligence et du cœur du nègre Toussaint. Nous le verrons bientôt en présence des événements.

Un mot, comme préliminaire à l'immense catastrophe qui va se dérouler sous nos regards.

Les colons ayant eu longtemps à gémir du despotisme ministériel, saluèrent avec un aveugle enthousiasme l'aurore d'une révolution qui promettait de les affranchir du joug d'une administration cupide et tracassière. L'impôt, la justice et le service de la milice étaient le thème de toutes leurs plaintes; ils jurèrent de reconquérir, à la faveur des circonstances, leurs anciens privilèges, et de créer eux aussi leur constitution. Le mouvement naquit sans provocation aucune et se développa avec fureur. La classe des affranchis, noirs et mulâtres, entra en lice à son tour, à la faveur de la fameuse Déclaration des droits de l'homme. La résistance des patriotes blancs à des exigences qui auraient dû leur faire oubher leurs griefs, fut opiniâtre ; des deux côtés on en vint aux armes. L'exécution d'un homme de couleur (^), venu de France armé de la carte d'émancipation octroyée par l'Assemblée nationale, fut le signal improvisé du soulèvement des mulâtres, qui ne précéda que de quelques jours la révolte des noirs.

(*) Il se nommait Vincent Ogé. Il partit de France avec habit ealonné et décoré des insignes du Lion d'or.

Chapitre Premier. 23

L'insurrection éclata au nord de l'île, dans la nuit du %] août. Les nègres, sous la conduite d'un scélérat nommé Bouckmann, se livrèrent avec fureur au massacre des blancs et à l'incendie des habitations : ils commirent de telles atrocités, que la plume ne saurait les décrire. Ce sujet a cependant tenté les pinceaux de quelques écrivains.

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