Front matter
Digitized by f
DE LA
SCIENCE POLITIQUE
Avant-propos
v
Et, de nos jours même, n'est-ce pas encore la force qui les maintient pour une large part? (3)
Voilà le peuple, être unique ! Il n'est pas aujourd'hui sous le soleil un seul État où les différentes parties de cet être prétendu ne vivent entre elles dans une lutte incessante. Étrange organisme que celui qui subsisterait au milieu du conflit des éléments dont il est formé !
Arrière donc ces vains rêves ; ils enlèvent toute base à la science politique; ils affirment implicitement la séparation perpétuelle des hommes en nations ; ils rendent impénétrable la loi du progrès !
La vérité, la voici :
La monade sociale, c'est l'individu ; mais, à mesure que l'Humanité avance, tous les [individus qui en font partie se sentent davantage reliés les uns aux autres, et, en même temps, par une admirable loi, chacun se sent davantage l'homme de sa volonté et de son droit.
Donc, le peuple n'existe pas. Existât-il, quels droits pourrait il avoir? La souveraineté, prétend- on.
La souveraineté , rien que ce hochet ? Vraiment , l'homme m'amuse, quand il se l'attribue.
Et d'abord, ne renfermât-il que des fous à attacher, un peuple ne saurait se croire souverain à l'égard de la nature, car, de ce côté, il ne peut ni créer ni détruire un fétu; or, s'il n'est pas souverain à l'égard de la nature, comment pourrait-il l'être à l'égard de lui-même, car, apparemment, un peuple fait partie de la nature, et, si d'ailleurs il l'était, j'imagine qu'on verrait ce qui ne s'est pas vu encore : tous les peuples seraient toujours vertueux et prospères, car il ne semble pas douteux que toujours ils voulussent l'être.
V l
AVANT-PROPOS.
Mais j'entends, un peuple est souverain à l'égard des individus qui le composent; ces individus sont ses membres; il peut mesurer, comme il l'entend, l'espace et le soleil à chacun; il peut en immoler vingt mille, si le salut de tous l'exige, et, en immolât-il vingt mille ou cent mille de plus, que je ne vois pas, pour mon compte, quî aurait le droit de réclamer.
Ce n'est pas tout ; le peuple, cet être unique et souverain, peut renfermer une foule de volontés différentes; qui fera le triage entre ces différentes volontés? qui marquera celle qui doit l'emporter? La majorité, sans nul doute.... La majorité, ah! le beau conte bleu! comme si, jusqu'à présent, les majorités nominales avaient été autre chose que des minorités effectives; comme si, de longtemps, elles pouvaient être autre chose ! Comme si la fortune, l'instruction, tout ce qui donne aux hommes l'influence, n'était pas aux mains du petit nombre! Comme si, enfin, ce n'était pas le petit nombre qui, forcément, règne et gouverne !
Ainsi, nous tenons le dernier mot des droits et de la souveraineté du peuple : quelques-uns, par un mécanisme plus ou moins adroitement construit, mènent tous les autres.
Or, supposons dans un peuple la minorité la meilleure que le monde ait vue, supposons même une majorité vraie et aussi considérable qu'on voudra, dès le moment qu'à cette minorité ou à cette majorité vous remettez le sceptre et la main de justice, je ne me sens plus, quant à moi, que la vocation de fuir au désert, car la tyrannie est dans nos murs.
J'ai dit le droit social.
AVANT-PROPOS.
VII
A ces théories décrépites, je viens opposer la seule qui soit jeune et qui soit nouvelle; je viens dire le droit qui est le principe et qui est la fin, celui qui renferme toute la science politique et tout le secret de nos destinées; je viens exposer le droit d'autonomie de la personne humaine.
La République que nous voulons, c'est celle qui aura pour pôle ce droit-là : toute autre république n'est pas la République.
•
I
Chapitre Premier La Science Et Dieu
Pour qu'un enseignement soit revêtu du caractère scientifique, deux choses sont nécessaires :
Il faut, en premier lieu, que cet enseignement ne contienne rien qui ne soit démontré ou démontrable ;
Il faut, en second lieu, que toutes les propositions qu'il contient se combinent, s'enchaînent, se commandent entre elles, et, qu'en outre, elles se relient à l'enseignement général, de manière à former avec cet enseignement un tout harmonique.
On l'a dit avec profondeur : il n'y a pas de science du particulier, il n'y a qu'une science du général; la science du particulier conduirait à l'anarchie dans la connaissance.
Toutefois, dès le début, une question se pose : la scienee du général est-elle possible? La science de l'homme, la science de la Politique en particulier l'est-elle? C'est ce que nous avons à examiner.
Pour qu'il y ait matière à science, matière à la science de l'homme et à celle de la Politique en particulier, il faut les trois choses suivantes :
1° Un objet qui puisse être connu;
2° Un sujet qui puisse connaître;
3° Un moyen pour le sujet d'atteindre à la connaissance de l'objet.
Voyons ces différents points :
1° Objet. — Et, d'abord, y a-t-il pour la science un objet possible?
La réponse sera faite, si seulement nous jetons un regard sur ce qui nous entoure, et si nous nous considérons nous-mêmes. Ne voyons-nous pas, en effet, qu'il y a des êtres, que ces êtres, placés à côté les uns des autres, ne subsistent pas séparés les uns des autres, qu'ils sont rattachés entre eux par certains rapports, que tous ont leurs fonctions, à la fois différentes et harmoniques, que chacun, à sa façon, sert la vie de l'ensemble, finalement qu'il y a un ordre du monde ?
Il y a un ordre du monde! Prémisse la plus grosse de toutes, et qui emporte le reste avec elle. Qui peut, en effet, douter, qui doute en effet que dans l'ordre du monde ne se trouve un objet de science? Ce que nous nommons la science, c'est précisément la connaissance dès rapports qui existent entre les êtres, c'est la pénétration de plus en plus complète de ces rapports, c'est la \ ision de plus en plus nette de Tordre du monde 1 .
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Considérons donc un instant de près cet ordre, et, par la pensée, détachons-en, s'il est possible, l'être qui nous intéresse le plus, c'est-à-dire l'homme, afin de savoir si l'homme aussi est matière à science.
Une chose d'abord pourrait nous troubler; l'homme se meut à travers les âges; il est parti d'un certain point, et, bien que parfois il nous paraisse hésiter dans sa marche ou même reculer, il n'en a pas moins fait et n'en fait pas moins des pas considérables en avant. Or, sur un être qui se meut, qui change, comment asseoir des observations positives, comment élever un édifice scientifique ?
Certains ont été touchés de l'objection et ils ont nié que la faculté politique dans l'homme pût être l'objet d'une science ; ils ont affirmé que la Politique ne peut être qu'un tâtonnement, un empirisme; l'homme à leurs yeux, par ses progrès, dérangerait l'ordre du monde. { Pitoyables logiciens! comme si l'homme, lui seul, était un être séparé des autres êtres, comme s'il pouvait échapper aux règles qui gouvernent l'ensemble !
Pour le cosmos tout entier, il existe des rapports nécessaires, dérivant de la nature des êtres qui le composent, rapports nécessaires mais non pas immuables, rapports sujets à changements, car le monde, comme l'a dit un penseur profond, est un perpétuel devenir (2). Ces rapports existent pour l'homme comme pour les autres êtres; ces rapports sont les lois.
C'est la science de ces lois, en ce qui concerna l'homme, qui constitue la science politique.
Notre preuve est donc faite, il y a un objet de la science et l'homme rentre dans cet objet,
2° Sujet. — Y a-t-il un sujet de la science? Sur ce chef encore, le doute serait difficile. Oui, évidemment, il y a un sujet de la science, et ce sujet c'est chacun de nous, chacun de nous muni des instruments qui lui permettent d'attaquer la vérité et de s'en emparer; c'est chacun de nous armé de ses facultés, de sa raison.
Si la raison de l'homme était niable, s'il pouvait être nié que l'homme est apte à se représenter les choses, à en concevoir l'idée, si l'homme était de nature condamné à s'égarer de chimères en chimères, le sujet manquerait, et, par ce côté, la science cesserait d'être possible; mais, heureusement, il n'en est pas ainsi, et, malgré les anathèmes que des cerveaux dérangés ou mal faits ont lancés contre la raison, il suffît que nous descendions au fond de nous-mêmes pour constater que nous possédons une lumière susceptible de nous guider, de nous montrer de mieux en mieux les choses, de nous en faire découvrir de plus en plus le secret, par conséquent qu'il y a un sujet de la science (3).
3° Moyen. — Y a-t-il enfin pour le sujet un moyen d'arriver à la connaissance de l'objet? En d'autres termes, y a-t-il une méthode scientifique?
Nous avons vu que l'objet de la science, c'est nous-mêmes et tout ce qui nous entoure, en un mot la nature dont nous sommes une partie intégrante. Or, quel peut être le moyen pour nous de connaîlrc la nature, sinon de l'examiner attentivement, d'observer ce qui s'y passe? Mais, lorsque nous aurons constaté que, telles circonstances étant données, les mêmes phénomènes se suivent et se reproduisent, nous serons alors en droit de géné-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
raliser, de faire une induction, et l'induction nous donnera la loi de toute une série de faits.
Ainsi, nous aurons une méthode, la plus sûre, car, autant que possible, elle sera adéquate à l'objet à connaître, la plus susceptible de nous rapprocher progressivement de la connaissance du tout, car, à mesure que les inductions se multiplient, les caractères de ressemblance qui nous avaient d'abord échappé nous apparaissent; un lien se forme entre les êtres qui nous semblaient les plus éloignés les uns des autres, et nos différentes inductions tendent à s'absorber dans • une induction toujours plus compréhensive dont le dernier terme serait la loi du cosmos entier.
Cette méthode, nous l'avons déjà nommée méthode inductive d' observation de la nature.
Du reste, il faut bien se garder de la confondre avec la méthode dite expérimentale ou, en un langage baroque, méthode positiviste ou positive (4).
Le vice du mot expérimentale, pour désigner la méthode scientifique générale, est de donner à entendre que le lendemain n'a pour boussole que l'expérience de la veille, que ce qui peut se faire, c'est uniquement ce qui s'est déjà fait; c'est d'arriver, par une déduction fatale, à nier que l'homme se meuve en avant.
Ainsi, supposons une méthode qui fût strictement expérimentale, il serait impossible d'en faire sortir l'élément du progrès. Prenons un exemple dans la société contemporaine. Aujourd'hui, la femme se montre inférieure à l'homme pour remplir la plupart des fonctions, et la femme est, en tous ordres, la subalterne de l'homme. Que devra conclure de ce fait la méthode expérimentale? Depuis des siècles, dira-t-clle, c'est le sort de la femme de rester au-dessous du niveau de l'homme ; c'est son sort d'être soumise à l'homme; donc, c'est là la loi, et il en sera toujours ainsi.
Le même raisonnement serait applicable au prolétaire.
Pourtant, dans les sectes positivistes, il y a des gens de progrès! Comment le sont-ils? Parce que, sur certains points, ils sont infidèles à leur prémisse, parce qu'ils ne relient pas leurs idées, parce qu'ils sont dupes de leur sentiment. En réalité, les sectaires positivistes ne font que reprendre en politique le vieux thème de tous les despotismes, car ils affirment que la majeure partie du genre humain est destinée à subir la tutelle de la plus petite partie. En somme, le Positivisme n'est qu'une doctrine de gouvernement, ou, pour mieux dire, d'autocratie, au profit des plus savants; c'est, pour partie, un plagiat et, pour partie, une hérésie du saint - simonisme (5).
Arrivés à ce point, nous connaissons l'objet de la science, nous en connaissons aussi le sujet; nous en possédons la méthode ; nous avons donc tout ce qu'il faut pour construire la science. Toutefois, en face de ce que nous venons de dire, uîie idée se dresse, idée formidable, si elle est exacte; idée susceptible de frapper d'avance d'inutilité toutes nos recherches et d'en réduire tous les résultats à néant. Quelle est celte idée? Quel est ce fantôme? Ce fantôme est celui de Dieu.
L'idée de Dieu est antiscientifique; elle Test, quant au procédé par lequel on y arrive; elle Test en elle-même, et nous allons le démontrer.
Voyons d'abord le procédé.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Si vous interrogez les théologiens, ils vous diront tous sans ambiguïté que la raison ne peut suffire à prouver l'existence de Dieu et à en pénétrer la nature; que, pour y parvenir, la foi, l'abandon du sens rationnel est indispensable. Et les philosophes, à leur tour, lorsqu'ils prétendent prouver l'existence de Dieu, procèdent-ils, en réalité, d'une autre façon que les théologiens?
Ils le croient ou feignent de le croire; mais passez au crible leurs raisonnements, passez-y ceux de Clarke et ceux de Descartes ; qu'en retirerez -vous, en dernière fin? Des prémisses qu'il eût fallu commencer par démontrer, de purs postulata.
Quant à l'accord de la raison avec la foi, c'est le pire rêve de le juger possible. Augustin, que l'Église est bien loin de renier, Augustin a écrit : « Credo quia absurdum. » Parole profonde, si on la scrute! Je crois, car si ma raison était susceptible de me démontrer ce que je crois, je ne ferais plus acte de foi, je ferais acte de raison. Ainsi, voilà un docteur, un Père de l'Église qui, lui, ne transige pas comme nos éclectiques, et qui, pour son compte, ne pense pas que la raison et la foi puissent être conciliées l'une avec l'autre (6).
Augustin a dit vrai, et, comme la notion de Dieu appartient au domaine de l'antiscientifique, de la foi, la conséquence est toute tirée.
Examinons maintenant l'idée de Dieu en elle-même.
Il y a deux manières de concevoir Dieu : on peut le comprendre comme un être personnel ou comme une loi.
Voyons d'abord l'être personnel.
A son tour, l'être personnel est susceptible d'être conçu de doux manières différentes : ou bien comme un être qui emprunte ses traits à l'homme, comme un être anthropomorphique, ou bien comme un être qui n'emprunte aucun traita l'homme.
Dieu est un êlre anthropomorphique ; c'est là une pensée qui a occupé jadis les plus grands esprits, et, la foi servant de base, elle était, en effet, toute naturelle. On a pris les facultés de l'homme ; on les a élevées, autant qu'on l'a pu, à la plus haute puissance et l'on a dit : voilà Dieu. C'est le mot de la Bible retourné, celui de ce grand rieur Voltaire : « la Bible enseigne que Dieu a fait l'homme à son image ; mais l'homme le lui a bien rendu. »
Or, qu'est-ce que l'homme ? C'est un être doué d'un certain pouvoir d'agir. Que sera Dieu ? Il sera un être doué d'un suprême pouvoir d'agir, il sera le tout-puissant.
Qu'est-ce encore que l'homme? C'est un être possédant des facultés affectives; il aime. Que sera Dieu? 11 sera le tout-aimant.
Dieu tout-puissant, tout-aimant, et il y a du mal dans le monde, le mal existe (7) !
Dieu tout-puissant, mais il eût pu faire que le mal n'existât pas, et le mal existe ! Dieu tout-aimant, mais il eût dû vouloir que le mal n'existât pas, et le mal existe! Philosophies et théologies, sortez de cette impasse, si vous le pouvez.
Ce n'est là que le commencement; voyons la suite.
Dieu est aussi le tout-prévoyant, le tout-prescient ; quand un homme commet une action mauvaise, Dieu, par conséquent, savait d'avance que cet homme la commettrait, et lui, qui eût pu faire que cette action n'eût
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
pas lieu, lui qui l'eût dû faire, lui qui a fait qu'elle eut lieu, ce n'est pas lui qui sera puni, c'est l'autre, c'est le pantin dont il a tiré les fils ; car, vous diront les philosophes et les théologiens, l'homme n'en est pas moins responsable, et, dès lors, quel devra être le damné? ce n'est pas Dieu, ce sera le pantin ! Et qui damnera le pantin? ce sera Dieu! Ah! pour le coup: Credo quia absurdum !
Je n'ai dit encore qu'un détail !
Dieu est le tout-puissant; s'il est le tout-puissant, que va devenir l'ordre du monde? Car, ou il est enchaîné par cet ordre, et alors il n'est pas le tout-puissant, ou il n'est pas enchaîné par cet ordre. Nous sommes obligés de dire qu'il n'est pas enchaîné. Donc, Dieu peut suspendre à son gré les lois du monde; donc, il peut bouleverser à son gré l'ordre du monde, et l'ordre du monde n'est plus qu'une simple fantaisie de Dieu.
C'est là, en effet, la thèse que soutiennent les théolo - giens, et, au point de vue où ils sont placés, les théologiens ont raison ; la conception anthropomorphique de Dieu entraîne à sa suite la possibilité permanente du miracle ; mais si le miracle est toujours possible, toute base certaine est enlevée à la science.
En résumé, la science, c'est l'affirmation d'un ordre nécessaire ; Dieu, c'est celle d'un ordre arbitraire ; entre Dieu et la science, il y a un abîme qui ne peut être comblé !
Yoilà où nous conduit la notion anthropomorphique de Dieu !
Mais, est-il possible de concevoir Dieu comme un être personnel, sans lui donner les attributs de la personne humaine? Non, cola n'est pas possible, car l'être le moins imparfait que nous connaissions, c'est l'homme, et, quand nous pensons à l'être parfait, ce que nécessairement nous prenons pour type, c'est la nature imparfaite de l'homme transformé par nous, pour la circonstance, en un être parfait.
Toute conception de Dieu, qui n'a pas pour base l'idée que nous nous faisons de l'homme, ne peut être qu'une pure imagination, que l'hallucination d'un cerveau mal fait ou malade.
Au surplus, quelle qu'elle soit, cette conception rencontrerait devant elle exactement les mêmes objections que celle du Dieu anthropomorphique.
Et, pour mettre le comble a la réfutation du Dieu être personnel, nous nous bornerons à poser ce dilemme :
Ou Dieu est en dehors du monde, ou il est en dedans.
S'il est en dehors, où est-il et de quelle manière influet-il sur le monde ?
Qu'on le dise !
S'il est en dedans, il participe, cela est inévitable, à la nécessité qui domine le monde.
Donc, finalement, nous sommes conduits à nier l'existence du Dieu être personnel.
Passons au Dieu loi.
Si Dieu est une loi, il faut encore, à ce nouveau point de vue, conclure que Dieu n'est pas. En effet, qu'est-ce qu'une loi?
Une loi est une abstraction ; donc, si Dieu est une loi, Dieu va passer dans le domaine de l'abstraction !
Une loi esl une règle nécessaire ; donc, si Dieu est
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
1 I une loi, Dieu va être ressaisi par la nécessité qui est au fond des choses !
Mais Dieu loi, Dieu rapport, rapport inflexible comme tous ceux qui relient les différents êtres, c'est Dieu n'existant pas lui-même, c'est Dieu n'existant que dans notre entendement.
Et, au surplus, que pourrait être cette loi, sinon la loi suprême, celle dont toutes les autres découleraient, celle qui les comprendrait toutes? Or, connaissons-nous une telle loi? Non, car si nous la connaissions, nos sciences cesseraient d'être des recherches, des constatations qui s'améliorent d'âge en âge; nos sciences seraient finies, nous saurions le mot du commencement et celui de la fin, nous saurions le secret du tout.
Donc, en résumé, nous ne pénétrons pas l'idée de Dieu loi, et, la pénétrassions-nous, la thèse de l'existence de Dieu n'y gagnerait rien, car le Dieu loi, le Dieu rapport, ce serait le Djeu néant.
Donc, par là, se trouve réfutée la conception des déistes comme celle des théistes.
Quant à la doctrine panthéistique, nous aurons occasion de l'examiner plus loin, et nous démontrerons qu'entre l'idée du Dieu personnel et celle du Dieu loi, elle n'a pas de place rationnelle possible.
Ainsi, de toutes parts, l'idée de Dieu tombe en ruine, et il est acquis que, dans l'état actuel, cette idée n'est pas scientifique, car elle n est pas démontrable (8).
Donc, Dieu ne menace pas la science des écarts de sa toute-puissance et de son arbitraire: donc, la science est possible ; donc, il est possible à l'homme d'aller à la recherche d'une vérité toujours plus complète et, sous des
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
horizons qui s'élargissent à mesure qu'ils changent, de contempler de plus en plus la réalité des cho^ ss 9
Et la science possible, c'est la science de tout ce que le cosmos renferme, c'est la science de tous les êtres, l'homme y compris.
Chapitre II La Science Et L'homme
La science est possible, la science de l'homme comme celle des autres êtres ; donc, la science politique est possible. Et, en effet, la science politique est éminemment une partie de la science de l'homme, car l'homme a besoin de la société pour se développer ; l'homme est un être sociable, politique.
Toutefois, nous savons qu'on oppose à la possibilité de la science politique une objection tirée de la nature plus particulièrement mobile de l'homme, et nous avons déjà fait à cette objection cette réponse: le cosmos est régi par des lois; l'homme apparemment est dans le cosmos; donc, l'homme aussi est régi par des lois.
Ce n'est toutefois point assez que nous ayons répondu en forme; il nous faut aller plus avant, car l'opinion que nous réfutons repose sur une erreur fortement enracinée et qu'on ne peut détruire qu'en la touchant tout à fait à fond.
\k DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Longtemps a régné la croyance que la terre était le centre du monde. Copernic, Kepler, Newton, Cassini, Laplacc, Herschell sont venus, ils ont forcé le secret des cieux, et la terre a repris sa place dans l'ordre du monde.
Mais, c'est peu d'avoir renversé l'erreur qui faisait de la terre le centre de l'univers, car il en reste debout une seconde, à peine séparable de la première, et plus invétérée encore; car la 'foule pense que l'homme est le centre des êtres, qu'il a dans la nature, ou en dehors de la nature — point difficile à préciser, — une place à part, qu'en un mot, l'homme est la fin de tous les autres êtres.
Et le pis est que, tous les jours, la théologie contribue à accréditer cette superstition, et qu'il ne faudrait pas ouvrir beaucoup de livres de philosophie pour la trouver plus ou moins explicitement enseignée par les philosophes.
Cependant, la science a détrôné l'homme comme elle avait détrôné la terre. A leur tour, Linné, Gœthe,Lamarek, Geoffroy-Saint-Hilaire, Lyell, Schaafïhausen, Schleiden, Huxley, Darwin, Karl Vogt, Bùchner, Haeckel, ont levé les voiles qui empêchaient l'homme de reconnaître qu'il ne forme qu'un chaînon dans Tordre des choses. Et de ces profondes investigations nous avons rapporté une formule qui est comme la clef d'or au moyen de laquelle il nous est désormais possible de pénétrer à notre guise dans le sanctuaire si longtemps fermé : dans la nature, il y a unité de substance et continuité de composition.
Unité de substance, cela veut dire que tous les êtres ont le même fond commun, et que, sous leurs qualités différentes, se trouve la même matière. Continuité de
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
composition, cela veut dire qu'il n'y a pas de solution de continuité d'un règne à l'autre ; que les différents êtres organisés forment une série ininterrompue, une échelle dans laquelle chacun occupe son degré, et qu'il n'y a de différences entre eux que dans le mode d'arrangement. Or, l'homme est dans la série, il y est à sa place ; nous pouvons même ajouter que, pour nous, il tient la têle ; mais, en résulte-t-il qu'il soit un être à part et un roi? Non, car dans la nature il n'y a ni rois, ni êtres à part ; il en résulte seulement que, sur notre menu globe, l'espèce des hommes paraît appelée à jouer un rôle plus important que les autres espèces.
Cette fois, notre base est posée, elle l'est complètement. Grâce aux travaux des naturalistes, grâce à leurs magnifiques découvertes, nous savons maintenant, d'une façon certaine, que la science de l'homme fait partie de celle de la nature ; grâce à ces travaux et à ces découvertes, nous savons que la science politique se rattache à la physiologie humaine et qu'elle n'est qu'un chapitre de l'histoire naturelle.
Ce serait donc à vous, naturalistes, d'ouvrir les voies même dans cet ordre particulier; et, si mes inductions sont aujourd'hui imparfaites, cela tient sans doute, et avant tout, à ma propre insuffisance; mais cela tient aussi à ce que la science naturelle n'a point mesuré jusqu'ici son vrai domaine, à ce qu'elle n'a point étendu ses limites jusqu'aux points extrêmes où elle peut et doit les étendre (10).
La science de la nature est tout ou presque tout! Qu'à son souffle s'écroulent les idoles érigées par les religions imbéciles et par les philosophies fausses, qu'elle
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
régénère la science de l'homme comme elle a fait de celle du monde, et que par elle, enfin, nous apprenions que, pour remonter jusqu'aux causes, l'unique moyen est d'observer rationnellement les faits (11) !
PREMIERE PARTIE
D'après l'étymologie, la science politique est la science de l'organisation de la cité; notion exacte, mais insuffisante, car elle n'indique pas la forme que doit revêtir l'organisation de la cité; quelle est cette forme?
Le prodigieux génie qui, le premier, a essayé de soumettre la Politique à des lois, le grec Aristote, a écrit que c'est la science de l'association appelée l'État (1).
Dans cette définition, il y a à considérer deux parties : celle qui répond directement à notre question et qui affirme que la science politique se propose d'associer les hommes, celle ensuite qui ajoute que l'association que la science politique a en vue, c'est l'État.
PIIILOSOPIIIK
Sur le premier point, il est impossible de dépasser l'idée d'Aristote. La Politique, en effet, est la science de l'association; elle a pour base la sociabilité de l'être humain, et il a fallu je ne sais quelle folie de l'espèce pour que certains esprits aient entendu la fonder sur l'antagonisme des intérêts (2).
Quant au second point, Aristote est l'homme de son temps; il voit les peuples en lutte les uns avec les autres, et la Grèce elle-même déchirée par des divisions intestines; il ne s'élève pas de ce côté plus haut que le fait qu'il a sous les yeux; il admet l'association des hommes entre eux pour chaque État en particulier, mais il n'aperçoit pas, il ne soupçonne pas qu'il y a une association plus vaste possible, nécessaire, celle des Étals les uns avec les autres (3).
Au surplus, disons bien vite que, même restreinte aux membres d'un État particulier, l'idée d'association n'a point empêché Aristote de légitimer l'esclavage, et que l'association à laquelle iî songe, c'est uniquement celle des citoyens.
Pour nous, qui nous glorifions d'être le fils de l'immortel Dix-huitième siècle et qui écrivons à la lumière de ses idées, nous n'admettons pas que la science politique n'ait pour horizons que les limites de chaque État pris isolément; nous professons que la science politique est celle qui a pour but spécial d'enseigner aux hommes les moyens de vivre les uns à côté des au 1res, ou, pour en donner une définition régulière, que c'est la constatation des rapports sociaux naturels, nécessaires (4).
Que dire maintenant de certaines autres dénommalions appliquées à la science politique, telles que celles de science sociale, de sociologie?
L'expression science sociale ne signifie pas autre chose que l'expression science politique, et, comme on a bien à tort perdu de vue cette synonymie, il y a d'autant plus lieu de l'attester (5).
Quant au terme de sociologie, inventée par une école qui paraît s'être imaginé qu'en inventant des vocables nouveaux elle trouvait des idées nouvelles , ce n'est qu'un néologisme incorrect, peu clair et absolument inutile (6).
Vient un mot, l'effroi des uns, la suprême espérance des autres : j'ai nommé le socialisme.
L'expression socialisme a été employée pour désigner non la science politique, mais un ensemble d'aspirations vers des réformes politiques, d'ailleurs plus ou moins semblables, ou, si l'on veut, plus ou moins divergentes. Nous n'insisterons pas ici sur le socialisme, nous aurons occasion d'en parler à une autre place (7).
Continuons donc de scruter l'idée fondamentale de la science politique.
Aristote ajoute que l'association politique est la plus haute des associations, et il en conclut qu'elle doit avoir le but le plus haut.
Nous rectifions cette proposition d'Aristote, et nous disons, nous, que l'association politique est la plus large de toutes les associations et qu'elle a le but le plus large.
Elle est la plus large, cela est évident, puisqu'elle tend à embrasser tous les États d'abord, et ensuite le genre humain.
Quant à son but, on ne saurait le marquer ni plus ni moins haut que celui de toutes les associations, car il
.est exactement le même. Que les individus associent leurs efforts ou qu'ils agissent, autant que cela se peut, isolément, ils ne doivent tous avoir qu'un but; ce but, c'est de se développer soi-même et de développer les autres par soi, c'est de se perfectionner soi-même et de perfectionner les autres, c'est d'aider à constituer autant que possible dans chacun l'autonomie de la personne humaine.
Ces explications fournies, nous sommes en situation d'aborder l'étude des éléments de la science politique.
En première ligne, se présente la Morale.
Les mœurs c'est la conduite, et la Morale c'est la règle de la conduite ; donc, à le bien prendre, la Morale embrasse tout l'homme. Cependant, la Morale se borne à formuler des préceptes ; elle est, comme nous allons le voir, Liberté, Justice, Amour; mais elle n'indique pas les arrangements extérieurs que l'infirmité de l'homme peut rendre nécessaires pour faire passer dans les faits la Liberté, la Justice et l'Amour ; puis, l'homme est plus frappé des résultats que des causes, il est plus frappé de l'Utilité que de la Liberté, de la Justice et de l'Amour qui la produisent: de là, une seconde section dans la Science de la Politique, celle de l'Économie politique.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Philosophie de la Science politique et commentaire de la Déclaration des droits de l'homme de 1793.
