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Précis de l'histoire de la révolution française

Ernest Hamel · 1870 · Scanned text · Free in the US

175,062 words · about 12 h 16 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Ernest Hamel
Language
French
Published
1870
Length
175,062 words · about 12 h 16 min
Sections
13 reader sections
Text
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Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (13)
  1. Preface about 6 min
  2. Chapitre Premier 'j about 3 min
  3. Chapitre Premier '6 about 3 min
  4. Chapitre Premier 7 about 3 min
  5. Chapitre Premier 9 about 3 min
  6. Chapitre Premier 11 about 3 min
  7. Chapitre Premier 13 about 3 min
  8. CHAPITRE PREMIER \i> about 3 min
  9. Chapitre Premier 17 about 5 min
  10. Chapitre Premier 21 about 3 min
  11. Chapitre Premier 23 about 3 min
  12. Chapitre Premier 25 about 11 h 29 min
  13. Chapitre Premier about 11 min

Continue:

Preface

Un homme de grand sens et de grand savoir témoignait un jour, devant moi, le regret qu'on ne possédât pas dans notre pays un résumé très-complet, très-exact et très-fidèle de l'histoire de la Révolution française. Tout le monde, disait-il, n'a pas le loisir de lire et les moyens d'acheter des ouvrages volumineux et d'un prix élevé. Un simple précis, rédigé d'après des documents certains, authentiques, incontestables, serait accessible à tous, et contribuerait infailliblement à dissiper bien des préjugés et bien des erreurs qui, malheureusement, ont cours, aujourd'hui encore, sur les hommes et sur les choses de la Révolution. Il y avait là, selon lui, une lacune tout à fait fâcheuse. Je pris alors avec moi-même l'engagement de combler cette lacune ; je me suis tenu parole.

Il y a vingt-cinq ans, il n'eût pas été possible d'écrire le livre que je publie présentement, tant h PREFACE

l'époque révolutionnaire se trouvait enveloppée de nuages, tant étaient empoisonnées les sources où avaient puisé presque tous les historiens, tant était puissante encore la triple légende royaliste, thermidorienne et girondine, tant hommes et choses nous étaient arrivés travestis, défigurés par l'esprit de parti et par la calomuie, malgré les efforts persévérants de quelques amis ardents de la vérité. Mais, depuis, grâce aux travaux incessants d'une critique éclairée, on a pu démolir pièce à pièce cet échafaudage de faux et de mensonges si laborieusement dressé ; des documents , enfouis jusque-là dans les cartons des archives publiques ou dans des collections particulières, sont remontés au jour, et ont permis à de consciencieux historiens de remettre chaque chose à sa place, et de restituer à chacun sa véritable physionomie. Devant des preuves irréfutables les ténèbres se sont dissipées, la lumière s'est faite, et ceux-là seuls qu'aveugle l'esprit de parti refuseront de se rendre à l'évidence.

Je ne crois pas qu'il existe de journaux, d'ouvrages,— livres ou brochures, — de pièces officielles et authentiques, de documents manuscrits ou imprimés, conservés dans nos archives nationales et ayant traita la Révolution, que je n'aie lus, compulsés, minutieusement analysés. Je laisse pour mémoire la multitude de pièces et lettres autographes que d'intelligents collectionneurs ont bien voulu mettre à ma disposition! Ce précis de l'histoire de la Révolution est donc la résultante, la synthèse, le suc, — si je

P R E F A C K puis ainsi parler, — des innombrables documents qui depuis quinze ans me sont passés sous les yeux? et qui ont été l'objet de mes investigations les plus approfondies.

Ce n'est pas une de ces œuvres de fantaisie, plus ou moins brillantes, où, sous prétexte de raconter notre épique et formidable période révolutionnaire, l'auteur donne librement carrière à son caprice et à sa passion ; c'est un livre sévère et méthodique, dans lequel je me suis attaché à raconter jour par jour les événements extraordinaires qui ont renouvelé la face de notre pays, et qui s'enchaînent si logiquement les uns aux autres qu'ils deviennent en quelque sorte incompréhensibles du moment où on ne les rapporte pas dans l'ordre que j'ai suivi. Je n'ai rien affirmé d'ailleurs dont je ne fusse parfaitement sûr. Je n'ai pu, il est vr.à, contrairement à mes habitudes, dans cette narration rapide et pressée, soumettre à l'analyse et à la discussion les choses sur lesquelles je suis en désacord avec certains historiens, mes prédécesseurs; mais il n'est pas un seul des faits que j'ai avancés, dont je ne sois en mesure d'administrer la preuve rigoureuse.

Assurément ce livre ne saurait remplacer les ouvrages plus étendus, où le drame révolutionnaire apparaît avec tous ses développements, — comme celui de M. Louis Blanc, par exemple, lequel est de beaucoup 1e monument le plus complet et le plus magnifique qu'on ait encore élevé à la gloire de la Révolution française; — mais quiconque aura lu atten-

IV PREFACE

tivement ce précis possédera une notion très-exacte de tous les événements de notre Révolution. J'ose même dire qu'après l'avoir étudié avec soin, on lira avec plus de fruit les œuvres de longue haleine. On aura du moins un guide pour s'y reconnaître au travers de tant de faits et de péripéties ; on ne s'y trouvera pas en pays inconnu, et surtout on sera suffisamment en garde contre les erreurs involontaires ou de parti pris qui déparent la plupart d'entre elles.

N'appartenant à la cause républicaine et démocratique que par mon amour pour la liberté et pour le droit, par mon respect pour les grandes traditions révolutionnaires, à cette noble cause que j'ai embrassée il y a plus de quinze ans, bien jeune encore, le jour où j'ai plongé à fond dans l'étude des questions politiques et sociales, j'ai voulu surtout, en écrivant ce livre, vulgariser des vérités historiques trop longtemps méconnues. Sans dissimuler mes préférences, j'ai rendu à chacun des grands acteurs de notre Révolution la justice qui lui est due, et je me suis efforcé d'être impartial pour ceux-là même qu'à travers les âges je puis considérer comme des adversaires. Cette œuvre n'est donc pas une arme de parti, c'est une œuvre de bonne foi et de sincérité; car, — j'ai le droit de le dire, et ce sera le dernier mot de cette courte préface , — il n'y a que deux choses au monde devant lesquelles je m'incline, dans l'ordre moral : la vérité et ma conscience.

Février 1870.

PRÉCIS

D E L'H I S T O I R E

RÉVOLUTION

FRANÇAISE

CHAPITRE PRE III UK

Origines lointaines de la Révolution. — Coup d'œil à travers les siècles. — La démocratie au moyen âge. — Ce que furent les états généraux. — La tyrannie royale affermie. — La Fronde et le Parlement. — Le despotisme sous Louis XIV. — La Régence. — Progrès de la bourgeoisie. — La monarchie s'en va. — Misère générale. — Révolte des esprits. — Les Encyclopédistes. — Voltaire et Rousseau. — Avènement de Louis XVI. — Turgot au pouvoir. — Premier ministère de Necke.r. — Sa chute. — La cour s'amuse. — Le contrôleur- général de Galonné. — Première assemblée des notables. — Calonne est remplacé par Loménie de Brienne. — Lutte des parlements contre la royauté. — La cour plénière. — Chute de Brienne 1 1 de Lamoignon. — Rappel de Necker. — Convocation des états généraux.

Quand on se transporte par la pensée au milieu de la France du dix-huitième siècle, et qu'on voit ce pays, si beau et si favorisé de la nature, se débattre, gémir, étouffer sous une tyrannie séculaire; quand on se représente ses malheureux habitants opprimés à la fois par une royauté en dissolution, par des parlements cruels, par un clergé sans entrailles et une noblesse insatiable, on se demande, avec un étonnement suprême, comment

l

Origines

lointaines

de la

Révolution.

tant de générations, comment tant de millions de créatures humaines ont pu docilement porter, pendant des siècles, unjongsi pesant, si odieux et si barbare. Depuis le berceau jusqu'à la tombe, l'homme du peuple semblait

voué à une servitude éternelle. Taillable et corvéable à merci, proie vivante du fisc, contraint de payer la dime et d'acquitter les droits féodaux, il n'estsorte d'outrages et d'insultes qu'il n'ait journellement à souffrir de la part des suppôts de la régie générale.

Malheur à lui s'il vient à être soupçonné de vivre dans une certaine aisance : il en est réduit à cacher le pain dont il nourrit ses enfants. Pour lui, pas d'inviolabilité du foyer domestique : on ira fouiller dans tous les coins de sa pauvre maison, et jusque dans le lit de sa femme, pour voir s'il n'y cache pas quelque denrée sujette à l'impôt. Malheur à lui si. au temps des semailles ou à l'approche des moissons, il essaye de défendre sa récolte contre les - fauves ou le gibier : les gens de justice ne tardent pas à lui apprendre ce qu'il en coûte d'oser attenter aux plaisirs de la noblesse et du roi. Déshérité de toute espèce de droits, il vit comme un paria, comme une bête de somme, sur cette terre fécondée et enrichie par ses travaux.

Si encore, au milieu de cette oppression matérielle, il avait eu la libre disposition de sa conscience, s'il lui avait été permis d'exprimer hautement sa pensée, mais non, l'âme était esclave comme le corps. Plus d'un expia, par la prison sans fin, par la corde ou par le feu, l'irrémissible crime d'avoir douté d'un article de foi, ou la faute plus impardi innable encore d'avoir tourné en dérision quelque puissant du jour. Chaque siècle, chaque règne ayant apporté son contingent d'abus, la multitude en était innombrable. Tout semblait d'ailleurs, de temps immémorial, dans un état provisoire. Rien de fixe, rien de certain, hormis la servitude des uns et la tyrannie des autres. Point d'institutions

Chapitre Premier 'j

uniformes en rapport avec le génie national. Une foule de lois et d'impôts établis pour des cas spéciaux, dans des circonstances particulières, avaient été maintenus, immobilisés, sans nécessité pour l'intérêt public. L'arbitraire était partout, lajustice nulle part.

La justice! ce, mot, appliqué au système judiciaire Ce l'ancien régime, est une véritable dérision. Au chaos d£ la féodalité avait succédé un immense désordre dans les procédures civiles et criminelles. La justice du roi ne valait pas beaucoup mieux que celle du seigneur, et la rapr.- cité des hommes de loi et des magistrats ne le cédait en rien à celle des anciens barons. Pas de justice pour le pauvre ! La vénalité des charges de judicature en interdisait l'accès aux hommes de talent sans fortune, et il nrrivait trop souvent que les acquéreurs de ces charges, pour s'indemniser de leurs sacrifices, faisaient de la justice — cette chose sainte — un honteux trafic, et rançonnaient impitoyablement les malheureux plaideurs. Ajoutez à cela les bizarreries, les contradictions, les inextricables difficultés résultant de la prodigieuse variété des lois qui régissaient hommes et choses. Il y avait des pays de droit coutumier et des pays de droit écrit. La France était gouvernée par plus de trois cents coutumes , dont les dispositions se trouvaient la plupart du temps tout opposées les unes aux autres. C'était le cas ^de dire : Erreur au delà, vérité en deçà. Telle province était cssujettie aux lois romaines, telle autre absolument soumise aux simples coutumes; chaque ville avait ses usages particuliers. La destinée des personnes, le sort des propriétés variaient suivant les localités. Au criminel, les peines étaient d'une barbarie atroce, et la mort, la torture, prodiguées à tout propos. La justice était insatiable de sang. Les mœurs, qui s'étaient adoucies et polies dans les autres classes de la société, avaient conservé dans le monde judiciaire un étrange caractère de férocité. Nulle garantie pour la liberté individuelle, effroyables conflits de juridictions, absence de toute unité de jurisprudence, magistrature horriblement suspecte depuis le bailliage jusqu'au Parlement, âmes vénales et charges vénales, voilà pour la justice.

Non moins triste, non moins affligeant est le tableau de l'administration. La nation était un vaste corps dont les différentes parties n'étaient réunies par aucun lien politique, sinon la volonté du monarque. Séparées les unes des autres par des intérêts contraires, divisées par de profondes lignes de douanes, et jouissant de prérogatives et de privilèges particuliers, les provinces paraissaient n'avoir aucun rapport entre elles. La Franche- Comté était en quelque sorte aussi étrangère au Languedoc, la Bretagne à l'Artois, qu'elles pouvaient l'être à la Saxe et à la Bavière. Ici c'étaient des pays d'élection, uniquement soumis au régime du bon plaisir ; là des pays d'états, censément en possession de voter librement l'impôt; mais c'était pure fiction. En réalité, les assemblées provinciales se trouvaient dans la dépendance du souverain, et n'avaient aucun moyen de se soustraire à ses entreprises.

Si encore, grâce à ces complications administratives, le citoyen avait pu vivre à l'ombre d'une certaine liberté! mais non ; la tyrannie était multiple, voilà tout. Tant pis pour qui n'appartient pas aux ordres privilégiés: il aura à subir le despotisme de la province et celui du clocher, le pire, peut-être, dans les pays où n'existe pas une intelligente centralisation politique. Et cela, sans préjudice du despotisme royal, car au sommet de cette hiérarchie de tyrannies est le maître suprême, le roi de France, aux pieds duquel tous s'inclinent, depuis le manant attaché à la glèbe jusqu'au grand seigneur qu'on voit humblement prosterné dans les antichambres de Versailles, comme un laquais. Si veut le roi, si veut la loi. C'est lui le maître absolu; son autorité est sans bornes : d'un signe, d'un ca-

Chapitre Premier '6

price de lui dépendent des milliers de vies. Seul, il décide de la paix ou de la guerre, lève l'impôt, distribue les grâces. C'est l'absorption, par un homme, de vingt-cinq millions d'hommes.

On est donc douloureusement stupéfait, je le répète, en songeant avec quelle docilité ce joug a été longtemps supporté, et l'on se demande, non sans anxiété, si les hommes sont éternellement destinés à être les propres instruments de leur servitude. Quel peuple ne pourrait, s'il le voulait bien, briser de sa main puissante le despotisme et les despotes? Mais ce qui fait la force de la tyrannie, ce sont les passions mesquines dont nous sommes le jouet, et qui nous divisent. Chacun semble peu se préoccuper d'avoir un maître et de ramper sous lui, à la condition de tenir au-dessous de soi quelqu'un à qui il puisse, à son tour, faire sentir sa supériorité. Ainsi s'étend, de proche en proche, l'esprit de dépendance et de subordination ; si bien que celui qui, par le hasard de la naissance ou de la fortune, est placé au degré le plus élevé de l'échelle sociale, s'épanouit à l'aise dans sa puissance et dans sa majesté, et trouve dans l'abaissement général la garantie de son omnipotence.

Ce n'est pas qu'à certains intervalles de généreux efforts n'aient été tentés pour briser les chaînes forgées à l'humanité dans notre pays, depuis l'asservissement des Gaules, et surtout depuis la chute de la domination romaine ; le travail de l'émancipation remonte aux temps les plus reculés de notre histoire. Tyrannie féodale et despotisme monarchique ont rencontré en chemin de rudes adversaires, morts, hélas ! à la tâche : la liberté n'a pas attendu notre époque pour avoir ses martyrs.

Jetons un rapide coup d'œil, à travers les siècles écoulés, Cou d, ^ sur les luttes ardentes, entreprises contre l'oppression, ne à travers fût-ce que pour honorer la mémoire de ceux qui, devançant les âges, ont, les premiers, réclamé, au nom de la les siècl dignité humaine offensée, et montré au monde, comme le domaine de tous, comme le patrimoine commun, les pures 3 régions de la liber

11 nons faut rappeler d'abord le grand mouvement libéral dont la France fut le théâtre depuis la fin du xie siècle jusqu'au xive, et qui, parti de nos vieilles cités gauloises du midi, gagna d'abord les provinces du centre et s'étendit jusque sur les bords de la Somme et de l'Escaut. < >n vit, dans une foule de villes et certaines grosses bourgades, des ass «nations puissantes se fermer entre bourgeois et gens du peuple, afin de se défendre contre les rapines des seigneurs du voisinage, de résister à leurs insoutenables minus, et de reconquérir les franchises municipales dont ces villes et bourgades auraient joui sous la domination romaine, et dont la conquête n'avait pas entièrement ctiacé le souvenir. Réunis dans la grande église ou sur la place du marché de la cité, les habitants des villes en révolte contre la tyrannie féodale formaient entre eux une conjuration sainte, et prêtaient le serment solennel de .-'assister les uns les autres et de ne pas permettre que dorénavant on les traitât en serfs. Force fut au seigneur et même au prince de ratifier par des chartes ces volontés hautement exprimées, et qu'au besoin les conjurés étaient -'■sa soutenir par les armes. C'est là ce qu'on a appelé l'affranchissement des communes; affranchissement que nos rois favorisèrent dans une certaine mesure, mais auquel ils mirent fin de grand eœur, quand ils jugèrent ire favorable, et avec beaucoup 'plus d'empressement qu'ils n'en avaient apporté à le consolider.

Si la bourgeoisie et le peuple des villes avaient su trouver dans le sentiment de la solidarité et dans la puissance de l'association de sûrs moyens de résistance contre la féodalité, il n'en était pas de même du menu peuple des campagnes. Traités comme de vils animaux, impitoyablement rançonnés parle seigneur, ces pauvres par/sans, que leur

Chapitre Premier 7

misère même ne garantissait pas du pillage, dont la femme ou la fille servait de proie à l'occasion, n'avaient nul asile où se mettre à l'abri du château. On les voyait errer comme des ombres, pâles, décharnés, poursuivis par deux fléaux : les nobles et la faim, les nobles'plus redoutables que la faim. Il arriva qu'un jour leur désespoir fit explosion : trois semaines durant il se livrèrent à d'horribles représailles. Des torches d'une main, une faux ou le soc de leur charrue de l'autre, ils se ruèrent contre leurs oppresseurs et portèrent la terreur dans les forteresses crénelées d'où elle était si souvent sortie. C'était l'esprit de vengeance, non celui de cupidité qui les animait. Ils ne rançonnaient pas à leur tour, ils tuaient ; ils ne pillaient pas, ils brûlaient. L'égorgement des nobles se faisait à la lueur des incendies qui dévoraient leurs châteaux. Mais cela ne devait pas être de bien longue durée. Revenus de leur effroi et de leur surprise, les nobles ne tardèrent pas à prendre leur revanche. Armés jusqu'aux dents, eux et leurs valets, ils n'eurent pas de peine à avoir raison d'adversaires à moitié nus et sans armes. Le boucherie continua donc en sens inverse. Taillés à coups de lance et d'épée, tombant comme des bœufs sous les lourds maillets de fer, foulés aux pieds des chevaux cuirassés, les vilains succombèrent par milliers, et tout fut dit pour bien longtemps. Pauvre Jacques Bonhomme '

Une seule chose peut-être aurait pu assurer la victoire La démocratie au peuple des campagnes, c'eût été une alliance offensive a»

et défensive avec la bourgeoisie des villes. Peu s'en fallut lnoyen &m qu'elle ne se conclût, et qui sait si la Révolution française ne se fût pas trouvée alors avancée de plus de quatre cents ans? A cette époque, en effet, s'accomplissaient dans Paris de prodigieux événements. C'était pendant la captivité du roi Jean. Appelés par la royauté aux abois, les états généraux siégeaient, et, animés d'un souffle révolutionnaire que leur communiquait un des plus riches bourgeois de la ville, le prévôt des marchands Etienne Marcel, ils imposaient au jeune dauphin leurs volontés pour loi.

Vrai Danton du xrv" siècle par la fougue et par l'audace, Marcel fit entendre comme une sorte de prélude de la déclaration des droits sous les voûtes des Cordeliers, où, quatre siècles plus tard, devaient retentir de si grandes voix populaires. Des états de 13.'i7. épurés et régénérés par lui, sortit l'ordonnance fameuse qu'on peut regarder comme le code de la démocratie au moyen âge. Intervention du tiers état dans les affaires publiques; restrictions apportées à l'exercice de l'autorité royale; interdiction formelle au gouvernement de lever d'autres impôts que ceux votés par les états; abolition de la vénalité des offices de justice : suppression de toutes les juridictions exceptionnelles: droit do paix et de guerre exclusivement réservé aux états; armement de la nation tout entière, telles sont les dispositions principales de cette immortelle ordonnance. Forcé, bien à contre-cœur, de la promulguer, le jeune dauphin en conçut un ressentiment qui n'allait pas tarder à se traduire en terribles exécutions. La fortune, en effet, sert trop rarement les bonnes causes : l'héroïque prévôt ne devait pas voir se réaliser les réformes auxquelles il s'était dévoué. Trahi par d'anciens compères, il tomba sous les coups de quelques misérables, a qui l'on paya largement le prix du sang, et son œuvre périt avec lui. Ce que furent H avait fallu un caractère de cette trempe, une àme de les états cette énergie pour donner vie aux états généraux, et leur imprimer ce mouvement franchement démocratique auquel on les vit exceptionnellement céder après la bataille de Poitiers. Mais au point de vue des droits populaires et des prérogatives nationales, ces assemblées sont loin d'avoir eu l'importance que leur ont complaisamment attribuée certains historiens. Et d'abord le peuple proprement dit n'y était pour ainsi dire point représenté. Convoqués pour la première fois par Philippe le I>el, au commencegénéraux.

Chapitre Premier 9

ment du xiv° siècle, les états généraux ne servaient guère, comme l'a justement remarqué Mézeray, qu'à augmenter les subsides. C'était un expédient commode, employé par nos rois, pour extorquer de l'argent au pays, en ayant l'air de l'obtenir de son libre consentement. Encore en usait-on sans beaucoup de façon avec ces états, témoin Charles VII qui, les ayant réunis à Bourges, les laissa se morfondre sans les consulter. Un peu plus tard on l'entendit déclarer qu'il n'était nullement besoin de leur concours pour asseoir l'impôt, et que les dépenses occasionnées par la réunion de tant de députés étaient une surcharge inutile pour les peuples.

Convoqués à d'assez rares intervalles, les états généraux se trouvèrent réunis, il est vrai, en certaines circonstances graves et décisives. Nos rois même ne firent aucune difficulté d'en reconnaître la souveraineté dans maintes ordonnances de convocation; leurs assemblées, entourées d'un grand appareil et d'un éclat inaccoutumé, exerçaient sur les imaginations populaires un prestige dont le rayonnement est venu jusqu'à nous; mais il s'en fallait de beaucoup que la réalité répondît aux apparences. Tout était pour la forme ou à peu près. La représentation n'était d'ailleurs pas sérieuse pour tout le pays, car il arrivait que des provinces entières n'envoyaient pas de députés. Et puis, quelle était la situation du tiers état ? Chargé de tout le fardeau des impôts, il avait par-dessus le marché toutes sortes d'humiliations à subir: tandis que les deux ordres privilégiés, le clergé et la noblesse, parlaient debout et couverts, il était tenu de s'exprimer à genoux, comme un suppliant, et chapeau bas. Aux états de KÏ14, l'orateur du tiers, Robert Miron, prévôt des marchands de.la ville de Paris, s'étant permis de comparer les trois ordres à une même famille, dont les membres du clergé étaient les aînés, ceux de la noblesse les puînés et ceux du tiers état les cadets, la noblesse s'en plaignit très-vivement au jeune roi comme d'une injure, et le tiers fut obligé d'adresser des excuses à cet ordre ombrageux. Sans doute il ne se privait pas de formuler ses doléances dans tes cahiers des bailliages, et à ces états de 1614, les derniers de la monarchie avant la

Révolution, il ne manqua pas de réclamer la réforme d'une foule d'abus, la suppression de la vénalité des charges; la réduction des impôts, la convocation des états généraux tous les dix ans : mais autant en emporta le vent : la cour promit beaucoup, et elle se garda bien de réaliser aucune des réformes demandées. 0» peut juger par là combien ces grandes assemblées, dont le principe était excellent, comme expression d'un droit plus ou moins reconnu |i .::• la royauté, exerçaient peu d'influence sur les destinées de la nation.

11 y avait bien eu sous la Ligue un essai de gouvernement populaire; seulement la tentative avait avorté et avait dû avorter, parce que ce gouvernement s'était proposé surtout d'extirper laRéforme, une des grandes manifestations delà pensée humaine au xvT siècle, parce qu'il s'était donné la triste mission d'étouffer la liberté de conscience, et que tout ce qui conspire contre la liberté mérite de périr. N 'eut-elle été qu'une protestation contre le principe d'autorité, la Réforme devrait être regardée comme un des signes précurseurs, comme un des prodromes de la Révolution.

Avec Richelieu, on peut le dire, commence la monarchie absolue dans toute sa pureté. Le temps est loin déjà où, au roi de France demandant a l'un de ses vassaux : Qui t'a fait comte ? le puissant vassal répondait fièrement, la main appuyée sur la garde de son épée : Qui t'a fait roi? L'or- L'iieilleiix seigneur n'est plus désormais qu'an très-humble courtisan. Le sombre cardinal a tout nivelé. Plus de communes se gouvernant à la façon des petites républiques italiennes: plus de grands vassaux entrant en lutte contre l'autorité royale. Bourgeois et nobles semblent avoir ac-

Chapitre Premier 11

cepté avec une étonnante docilité le joug commun; les uns satisfaits d'avoir trouvé dans un pouvoir fort la protection de leurs intérêts matériels; les autres, d'avoir échangé contre les largesses et les faveurs de la cour l'espèce d'indépendance dont ils jouissaient. Toutefois, entre les uns et les autres la situation était encore loin d'être égale, ceux-ci continuant d'être exempts de la plupart des charges et contributions auxquelles ceux-là étaient astreints, et rendant largement aux paysans de leurs terres le despotisme dont ils avaient accepté le poids. Si la condition de la bourgeoisie s'était améliorée dans une certaine mesure, il n'en «'tait guère de même de celle du peuple des villes et des campagnes. Mêmes corvées et même servitude pour ces déshérités de la terre ; ils passent à travers les siècles, victimes prédestinées à l'esclavage éternel, et paraissent même ne plus sentir la lourdeur de leurs chaînes, tant ils les portent patiemment. Tout est muet, tout est courbé sous celui qu'on appelait l'Eminence rouge ; il faut arriver jusqu'à la régence d'Anne d'Autriche pour entendre comme un lointain écho des clameurs séditieuses d'autrefois, ou un bruit légèrement avant-coureur des grands orages de l'avenir.

On doit bien se garder, du reste, de considérer La Fronde comme de sérieuses tentatives révolutionnaires les émeu- et le tes avortées qu'on a décorées du nom de guerre de la Fronde. L'esprit de justice, de liberté, de tolérance et d'égalité n'était pour rien dans ces essais de soulèvement, entrepris au nom d'intérêts particuliers et personnels. Qu'importait à la nation que les princes du sang sentissent plus ou moins peser sur eux la main de fer du despotisme, et que des magistrats orgueilleux se rendissent plus ou moins indépendants du pouvoir royal ? Sans doute le Parlement sut intéresser le peuple à sa querelle en réclamant quelques petites réformes, en s'élevant contre de petits abus; et, a la nouvelle de l'arrestation de deux de

Parlement.

12 HISTOIRE DE LA RÉSOLUTION

ses membres, on vit des barricades se dresser dans Paris ému. Mais ce dont se préoccupait surtout ce grand corps judiciaire, c'était la conservation de ses privilèges; et ce

qu'il demandait par-dessus toutes choses, c'était qu'il ne fur plus permis au gouvernement de créer de nouveaux offices dejudicature, afin que la valeur vénale des charges existantes ne se trouvai pas diminuée.

Qu'était-ce donc en définitive que ces Parlements, si complaisamment présentés par certains publicistes comme un pouvoir modérateur, comme un contre-poids à l'omnipotence monarchique ? Composés, à l'origine, de hauts barons, à une époque où rendre la justice était un apanage exclusivement seigneurial, ils avaient été peu à peu envahis par des gens de loi, intrigants et dociles, nourris de dr<>it romain et de droit coutumier, et qui portaient seuls tout le fardeau du labeur judiciaire, ce dont s'étaient parfaitement accommodées la paresse et l'ignorance des seigneur-. ( >n v voyait bien encore siéger, de temps à autre. les ducset pairs : mais c'était dans les grandes occasions, quand il s'agissait de leurs intérêts d'abord, ou de l'enregistrement d'unédit important, ou bien encore de l'usage, assez inoffensif, du droit de remontrances, double point par où ces corps judiciaires touchaient au pouvoir politique. On aurait tort d'ailleurs de prendre trop au sérieux ce droit de remontrances dont parfois on a fait grand bruit. Le Parlement en usait avec une modération tout exemplaire, et lorsque, par hasard, ses représentations prenaient un caractère gênant, un lit de justice en avait bien vite raison. Il suffit a Mazarin d'un peu d'habileté pour venir à bout de son effervescence ; puis, un beau jour, pliant sous la cravache de Louis XIV, il rentra sous terre, et, pour bien longtemps, fit le mort. Le despotisme Admirablement servi par la plus étonnante réunion de sous grands hommes qui se soit rencontrée à la fois dans tous les genres, le jeune roi imprima a son despotisme un in-

Chapitre Premier 13

contestable caractère de grandeur. Courbée sous un joug doré, la France rayonnait, au dedans comme au dehors, par l'éclat de ses armes, par le génie de ses écrivains, par la puissance toute nouvelle de son industrie et de son commerce. Mais cette brillante période ne devait pas être de bien longue durée. Écrasé d'impôts, torturé, pressuré pour la satisfaction de fantaisies coûteuses, le pays courait à une ruine certaine. La révocation de l'édit de Nantes acheva de jeter la perturbation dans le royaume. On vit se tarir les meilleures sources de la richesse nationale devant la persécution religieuse ; la plupart des protestants aisés préférèrent l'exil à l'abjuration; ce fut une longue procession d'émigrés, qui s'en allèrent porter à l'étranger le secret de notre prospérité commerciale et industrielle. Et pas une bouche n'osait dénoncer hautement au monde cette tyrannie devenue bigote et sanglante. On sait ce qu'il en coûta au tendre Racine pour avoir peint sous des couleurs un peu trop sombres les calamités auxquelles la France était en proie; le pauvre homme mourut d'un froncement de sourcil du grand roi.

Ce n'est pas que, sous ce règne du despotisme par excellence, l'idée révolutionnaire n'ait été servie, involontairement peut-être, par certains esprits généreux. Molière, en ridiculisant les marquis, en démasquant les faux dévots; la Fontaine, en dénonçant, sous une forme ingénieuse, les abus résultant des inégalités sociales, en défendant, dans ses fables immortelles, les petits contre les grands, en prenant parti pour les pauvres contre les riches; le doux archevêque de Cambrai, en posant complaisammentles principes d'un gouvernement sage, libéral et modéré , sans oublier pour cela qu'il était gentilhomme ; Vauban enfin, en s'élevant avec indignation, dans sa Dîme royale, contre les vexations de toutes sortes dont les pauvres gens étaient victimes, en soutenant énergiquement les droits du travail, avaient certainement ouvert la voie par

La Régence

et.

Law.

où dev.iit venir la Révolution. Toutefois, ce n'étaient encore là que de vagues aspirations vers cet idéal de justice et de liberté, qu'avanl eux avait appelé de ses vœux le républicain La Boétie, lor^ju'il écrivait sou traité De h servitude voluntenre. 11 faut attendre au siècle suivant pourvoir se définir plus nettement, s'accentuer d'une manière plus précise le grand mouvement qui portait les esprits vers une réforme sociale, et pour entendre se formuler, d'une façon déjà menaçante, les plaintes des opprimés et des victimes.

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