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De la méthode a posteriori expérimentale et de la généralité de ses applications

Michel Eugène Chevreul · 1870 · Scanned text

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Author
Michel Eugène Chevreul
Language
French
Published
1870
Length
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DE LA

Chapitre 2. — De l'analyse et de la synthèse en chimie. Définition du mot fait

Chapitre 5. — De la distinction des propriétés des espèces chimiques, en propriétés physiques, en propriétés chimiques et en propriétés organoleptiques. De la distinction de la chimie d'avec la physique.

Chapitre 4. — Des propriétés physiques et des propriétés chimiques qui sont susceptibles d'être étudiées, aux points de vues absolu, relatif et corrélatif.

Chapitre 5. — Classification des plantes et des animaux.

Chapitre 6. — Application à la géologie, à la botanique, à la zoologie, à l'anatomie et à la physiologie, de la manière dont la chimie et la physique ont été envisagées comme partie d'une même science.

Chapitre 7. — L'anatomie, la physiologie, la médecine comparées ne sont pas des sciences finies, les conclusions auxquelles elles arrivent pour les études comparées relatives à la structure et aux fonctions des organes, et aux maladies de l'homme et des animaux, doivent être ramenées à chacune des espèces dont les individus ont été examinés.

DIVISION DE L'OUVRAGE.

DEUXIÈME PARTIE. — APPLICATIONS

DES VUES DE LA PREMIÈRE PARTIE A L'ENSEIGNEMENT

ET A DIFFÉRENTS FAITS SOCIAUX.

Section 1. — Applications Relatives A L'enseignement

Chapitre 1. — De la manière dont les êtres concrets ont été envisagés dans la première partie, relativement aux mots de la grammaire, le substantif, l'adjectif, et le substantif abstrait.

Chapitre 2. — De différents mots du langage usuel auxquels les idées de corrélation sont applicables.

Chapitre 3. — Différence qu'il peut y avoir quant à la clarté du sens entre la définition d'une propriété qui est toujours une abstraction, et la définition des êtres concrets auxquels cette propriété est appliquée comme caractère.

Chapitre 4. — Du principe de l'association des idées dans renseignement

Chapitre 5. — Expériences propres à montrer comment nous sommes exposés à Terreur dans nos jugemens concernant des choses que nous croyons absolues tandis qu'elles sont relatives.

Section 2. — Applications Relatives A Des Faits Sociaux

Chapitre 1. — Considérations générales servant d'introduction. Chapitre 2. — Difficulté d'appliquer au concret les caractères dis-

linctifs de la méthode naturelle et les articles

d'une loi.

Chapitre 3. — Comment l'étude du concret et de l'abstrait, telle

qu'elle est faite dans cet ouvrage, donne la

cause d'opinions fréquemment reproduites dans

la conversation.

TROISIÈME PARTIE. — APPLICATION FINALE

A L'ENSEIGNEMENT CONSIDÉRÉ AU POINT DE VUE

LE PLUS GÉNÉRAL.

Introduction

Chapitre 1. — Des méthodes spéciales qui ont guidé l'auteur dans les recherches dont cet ouvrage est la conclusion.

1er groupe. — Recherches chimiques.

§ t . — Observations relatives à l'exécution de manipulations et à l'emploi de réactifs qui intéressent la chimie de recherche.

Article 1. — De l'emploi des réactifs colorés.

Article 2. — De l'altérabilité du verre par l'eau et de l'altérabilité du verre-cristal par les réactifs alcalins.

Arlicle 5. — De l'usage de l'alcool et de l'éther dans l'analyse organique immédiate.

Article 4. — De l'usage de la potasse et de la soude préparées à l'alcool, comme réactifs.

Article 5. — Essais en petit pour rechercher divers corps dans les matières organiques.

Article 6. — De la recherche de la partie minérale des composés organiques par l'incinération.

Article 7. — Reconnaître le gaz sulfhydrique dans des gaz où il n'entre à l'état de mélange que dans une très-faible proportion.

§ 2. — Diverses séries de recherches chimiques. Article 1. — Série de recherches sur les matières colorantes. Article 2. — Série de recherches sur les matières astringentes

naturelles.

Article 3. — Série de recherches sur les matières astringentes

artificielles.

Article 4 — Série de recherches sur les matières grasses. § 3. — Méthode des lavages successifs. § i. — Compositions équivalentes. § 5. - Définition de l'espèce chimique. § 6. - Distinction des forces qui1 interviennent dans les

actions chimiques. § 7. — Distinction de l'analyse minérale d'avec l'analyse

organique immédiate. § 8. — Les composés d'origine organique ne diffèrent point

essentiellement des composés inorganiques. § 9. — Transformation de la matière inorganique en matière organique dans les êtres vivants.

2e groupe. — Recherches chimiques et physiologiques.

§ 1. — Méthode à posteriori expérimentale appliquée à reconnaître l'action des corps sur l'organe du goût.

§ 2. — Méthode pour reconnaître dans les eaux naturelles des corps qui sont la cause d'effets chimiques ou organoîeptiques que ces eaux produisent.

3e groupe. — Recherches physico-physiologiques sur la vision

DES COULEURS.

Méthode à posteriori expérimentale appliquée à l'étude

de la vision des couleurs.

Article 1. — Contraste simultané des couleurs;

Harmonies d'analogue ;

— de contraste.

Article 2. — Contraste successif et contraste mixte des couleurs.

4e groupe. — Recherches psychologiques

SUR UNE CLASSE PARTICULIÈRE DE MOUVEMENTS MUSCULAIRES.

Méthode h posteriori expérimentale appliquée à l'explication de certains mouvements musculaires exécutés sans que la volonté les commande.

Chapitre 2. — Distinction de deux ordres d'enseignement.

PREMIERE SECTION. — DE L'ENSEIGNEMENT ABSOLU.

Chapitre 1. — De l'enseignement des mathématiques. Chapitre 2. — De l'enseignement religieux. Chapitre 3. — De l'enseignement des lois. Chapitre 4. — De l'enseignement du contraste simultané des couleurs et de ses applications.

DEUXIÈME SECTION. — DE L'ENSEIGNEMENT RELATIF A L'ETAT ACTUEL DE NOS CONNAISSANCES.

INTRODUCTION.

Chapitre i. — Critique de l'enseignement relatif à la botanique et

à la zoologie.

Chapitre 2. — Critique de l'enseignement médical. Chapitre 3. — Critique de renseignement agricole Il comprend deux parties : L'agriculture pratique, Vart; L'agronomie, la science;

1° Enseignement de l'agriculture donné dans une ferme modèle; — — dans une ferme expéri-

mentale; — par un instituteur; 2° Enseignement de l'agronomie comprend deux parties : L'économie végétale; — animale.

CONCLUSIONS.

PREMIÈRE PARTIE.

DE LA MÉTHODE A POSTERIORI EXPÉRIMENTALE.

Chapitre Premier

DE L'ANALYSE ET DE LA SYNTHÈSE CONSIDÉRÉES RELATIVEMENT A LA MÉTHODE A POSTERIORI EXPÉRIMENTALE.

1. On ne peut se refuser à admettre une différence entre les individus d'une même espèce appartenant aux classes les plus élevées du règne animal, par exemple à celles des mammifères et des oiseaux, quand on les compare, sous le rapport des facultés, que dans l'homme nous rapportons à l'entendement. Mais entre les premiers, la différence est toujours bien moindre que celle qui peut distinguer les hommes entre eux, comme un Homère et un Newton d'un homme vulgaire ; en outre, les individus d'une espèce de mammifère, d'oiseau, etc., etc., étaient anciennement ce qu'ils sont aujourd'hui : ceux qui vivent en société comme les castors, les canards, les abeilles, les fourmis, montrent encore les instincts dont parlent les écrivains les plus anciens. On ne peut donc se refuser à reconnaître qu'à leur origine ces espèces possédaient toutes les facultés que nous leur voyons, différant en cela de l'espèce humaine dont les premières sociétés furent si loin de ressembler aux sociétés modernes aujourd'hui répandues sur le globe entier. Là est un fait immense ; au commencement de la société humaine, les espèces animales étaient telles qu'elles se montrent aujourd'hui, tandis que la première, en se développant, a enfanté ces merveilles du génie qui brillent du plus vif éclat dans les arts, les lettres et les sciences ; et n'en déplaise au pessimiste, la condition de l'individu s'est améliorée avec le développement de la société humaine.

2. Comment la science zoologique moderne a-telle résumé ce grand fait de l'observation, l'extrême différence existant entre l'homme et les animaux? Elle a dit : Y homme est perfectible, tandis que V animal ne Vest pas, du moins dans l'espèce d'une manière qui puisse lui être comparable.

3. A quoi l'homme doit-il la perfectibilité ? Immédiament aux deux facultés de son intelligence appelées /'analyse et la synthèse; par la première, il réduit un objet complexe en ses parties, en ses éléments ; par la seconde, il réunit des parties séparées en un ensemble, en un tout.

Tel est le sens le plus général des mots analyse et synthèse.

4. La forme grammaticale de la pensée atteste l'antique intervention de ces deux facultés de l'esprit dans la formation des langues que les hommes ont parlé.

Des sciences les plus générales, dans leur expression abstraite, comme les mathématiques pures, ont adopté les mots analyse et synthèse;

Et la chimie, si étroitement liée à la connaissance de la matière, a été définie quelquefois la science de l'analyse et de la synthèse (9).

Ces citations, choisies avec réflexion, montrent la grande importance des deux facultés de l'esprit humain, dont je parle, eu égard à la fois à l'ancienneté et à l'extrême différence de deux sciences, les mathématiques exclusivement consacrées à l'étude de la grandeur, et la chimie cherchant à connaître toutes les propriétés, tous les attributs de la matière.

5. Mais s'il est vrai que l'homme doit à ces deux facultés la perfectibilité par laquelle il se distingue si éminemment des animaux, est-ce une raison de considérer ces mêmes facultés comme des qualités supérieures de l'entendement qui le placeraient à côté d'un être doué d'une intelligence que nous considérons comme tout à fait supérieure? Je ne le pense pas, d'après les considérations que je vais développer.

6. L'homme ne peut connaître quoi que ce soit sans une étude préalable, et pour peu que l'objet ait quelque complexité, il se trouve forcé de l'étudier dans chacune de ses parties successivement ; c'est donc en recourant à l'analyse qu'il arrive à un premier but.

Je dis premier but, parce que la connaissance déduite de l'analyse peut être erronée et qu'un con-

ANALYSE ET SYNTHESE EN GÉNÉRAL. 25

trôle est nécessaire si Ton veut la certitude d'avoir échappé à l'erreur; or à quel contrôle recourra-t-on? Naturellement à la synthèse, afin de voir si les parties étudiées séparément, représentent bien, après leur réunion, le tout, qui préalablement avait été soumis à l'analyse.

Si le produit de la synthèse confirme le résultat de l'analyse, le but définitif sera atteint.

Il est des cas où la synthèse a précédé Y analyse. On peut citer comme exemple la composition de l'eau en chimie. Cawendish, dans l'été de 1781, la détermina en brûlant les gaz oxygène et hydrogène; en 1784, Lavoisier et Meusnier confirmèrent la conclusion de Cawendish en décomposant l'eau par le fer porté au rouge.

7. N'esWl pas vrai que l'homme demandant à la synthèse le contrôle de l'analyse et à celle-ci le contrôle de là synthèse, est forcé par là même d'avouer sa propre faiblesse, lorsque cherchant la vérité, il est animé du désir de savoir s'il n'a pas pris l'erreur pour elle. Cette disposition est conforme à la pensée qui l'occupe, lorsque cessant de tenir les yeux abaissés sur les animaux, il les élève vers des êtres placés au-dessus de lui, sans les porter pourtant jusqu'à un être suprême doué de la

2i ANALYSE ET SYNTHÈSE EN GÉNÉRAL.

puissance créatrice, sa contemplation s'arrêtant à une intelligence supérieure à la sienne, qu'il conçoit n'avoir besoin que du simple regard, si cette expression m'est permise, pour pénétrer l'essence de l'objet qu'elle veut connaître, affranchie qu'elle est par sa supériorité même de recourir à l'analyse et à la synthèse.

Maintenant que l'homme, abaissant son regard, le porte autour de lui pour contempler ses propres œuvres, et bientôt il reconnaît son impuissance à créer quoi que ce soit; sa science se borne à opérer de simples transformations de la matière; les machines les plus étonnantes conçues par son génie, ne sont en définitive que des arrangements, bien ingénieux sans doute ! de solides, de liquides et de gaz, de sorte que les effets, quelqu'en soit le merveilleux, sont le simple résultat des propriétés de la matière brute à l'essence de laquelle il lui est interdit d'apporter le moindre changement; que l'homme compare ses œuvres à celles qu'il n'a pas faites; qu'il voie les plantes indispensables au règne animal variées comme les besoins qu'elles doivent satisfaire, et qu'après s'être reconnu le souverain des animaux par son intelligence et le maître de quelques-uns devenus ses domestiques par droit de conquête, il fixe sa pensée sur ces êtres utiles vivant comme lui, mais tout à fait ses inférieurs, dénués qu'ils sont de la perfectibilité dont il est doué, et certainement les réflexions suggérées par cette comparaison, loin de le conduire à l'exaltation de sa propre nature, le confirmeront dans l'opinion de l'imperfection de son intelligence qu'il avait déduite déjà de la nécessité où il se trouve de recourir à l'analyse et à la synthèse pour connaître tout objet du monde extérieur. Qu'un poëte, auteur d'une œuvre digne de l'admiration des hommes oublieux de ce qu'il doit au passé, et plein du souvenir de ses efforts, répète avec Corneille :

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.

Je le conçois sans peine; mais le philosophe réfléchissant au progrès des sciences, à la diversité des génies auxquels une seule d'entre elles doit ce qu'elle est, supputant aussi ses efforts et ses veilles, n'atteindra jamais à l'orgueil du poëte; et s'il embrasse d'un regard l'ensemble des animaux, obéissant à leurs instincts, instincts qui depuis des siècles président à leur existence, sa faible intelligence succombe devant une prévision dont la sublimité lui échappe I

26 ANALYSE ET SYNTHESE EN GÉNÉRAL.

8. Est-il un sujet plus grave pour la pensée humaine que la contemplation de l'instinct de la brute ! Quel spectacle en effet que ces nombreuses espèces d'animaux obéissant aveuglément à des instincts qui, restés les mêmes depuis un temps immémorial ont maintenu chacune d'elles dans sa forme originelle et jusqu'à nous en ont perpétué la durée ! En les étudiant au point de vue de la science la plus minutieuse comme de la plus pénétrante, on arrive à conclure que la coordination de toutes les parties correspondant à l'histoire de l'instinct du moindre des insectes est ce qu'il y a de plus merveilleux, de plus étonnant dans la philosophie la plus sublime, puisqu'elle dépasse en prévoyance toutes les limites concevables par la science humaine !

Si cette contemplation de la nature des animaux ne conduit pas à reconnaître une intelligence supérieure douée de la science infinie et de la prévoyance de ses actes, je reste confondu. Avec ma longue habitude d'interroger la nature conformé-^ ment à la méthode A posteriori expérimentale à laquelle ce livre est consacré ! puis-je conclure le néant de cette intelligence suprême? Puis-je conclure, contrairement à la logique rigoureuse qu'elle prescrit à toutes les sciences du ressort de l'expérience, que l'instinct de la brute, plus étonnant à mon sens que l'intelligence humaine, est un efïetdes forces aveugles qui régissent la matière brute? Non; en vérité, non, ma raison s'y refuse !

Chapitre II

DE L'ANALYSE ET DE LA SYNTHÈSE EN CHIMIE. DÉFINITION DU MOT FAIT.

9. Si, comme je l'ai dit, l'homme doit toutes ses connaissances à l'analyse et à la synthèse, si ces facultés président à toutes ses recherches intellectuelles (3. 4.), évidemment on ne peut définir la chimie la science de l'analyse et de la synthèse (4), cependant il est rare qu'une proposition avancée dans une science par des hommes sérieux, l'ait été sans raison ; or, en y réfléchissant, on la découvre bientôt, c'est qu'en chimie seulement les actes de

30 ANALYSE ET SYNTHESE EN CHIMIE.

l'esprit qui se rapportent à l'exécution manuelle de l'analyse et de la synthèse ont pour résultat des choses concrètes qui tombent sous les sens, des corps matériels qui se pèsent dans des balances. Ce fait spécial à la chimie, explique la définition de cette science que je viens de rappeler (4), définition que je n'ai jamais acceptée, parce qu'elle n'a pas trait à un caractère qui lui soit essentiel, à un caractère qu'elle ne partagerait avec aucune autre. L'objet qu'elle se propose étant de distinguer la matière en types appelés espèces chimiques caractérisées, chacune par un ensemble défini de propriétés physiques, chimiques et organoleptiques, c'est la définition que depuis longtemps je préfère, puisque aucune science ne peut remplacer la chimie pour donner à l'homme la notion approfondie de la nature spéciale de chaque corps.

10. Aucune des connaissances humaines, usant des mots analyse et synthèse, ne les emploie avec plus de précision et de clarté, que la chimie, conséquence naturelle de l'accord existant entre tous les chimistes pour appeler simple, le corps dont jusqu'ici on n'a pu séparer plusieurs sortes de matières, et composé, celui qui se trouve dans le cas contraire. Un corps simple ne peut donc prendre part

ANALYSE ET SYNTHÈSE EN CHIMIE. 51

à une action chimique qu'en vertu de la synthèse, tandis qu'un corps composé peut être décomposé en vertu de l'analyse, et s'unir avec un autre corps en vertu de la synthèse; enfin, il y a analyse et synthèse dans le cas où un corps en expulse un autre d'une combinaison pour en prendre la place.

11. La définition du corps simple dans la science moderne, en accord parfait avec la méthode a posteriori expérimentale , est conditionnelle à nos moyens actuels d'analyse, elle n'a donc pas ce caractère d'absolu de la science ancienne posant en principe la nature élémentaire ou simple , du feuy de l'air, de Veau et de la terre. Et certes quelque réflexion à laquelle donne lieu le nombre de 64 corps admis aujourd'hui comme simples, il y a bien plus d'avantage à l'accepter comme fait découlant de la méthode a posteriori expérimentale , que de le rejeter hypothétiquement parce qu'il ne paraîtrait pas vraisemblable d'après des probalités a priori.

12. Allons plus loin, sans cesser d'être d'accord avec tous les chimistes dans l'application des mots analyse et synthèse, aux différentes actions chimiques qu'ils observent entre les corps simples et les corps

52 ANALYSE ET SYNTHÈSE EN CHIMIE.

composés, et relativement à l'expression des quantités réagissantes exprimées enatomes, en volumes ou en équivalents, voyons comment la définition du mot fait (A, introduc.) est véritablement sortie des réflexions auxquelles je me suis livré sur la nature des corps simples et des corps composés, telle que les chimistes les envisagent.

Que connaissons-nous dans les corps? rien autre chose que des propriétés, des qualités, des rapports, en un mot des attributs.

Qu'exprime donc le nom d'un corps? implicitement toutes ses propriétés, toutes ses qualités, tous les rapports qu'il a avec quoi que ce soit, en un mot tous les attributs qu'il possède.

L'histoire d'une espèce chimique simple comprend toutes ses propriétés et toutes celles des composés qu'elle forme en s'unissant avec d'autres corps.

Il en est de même de l'histoire d'une espèce chimique complexe, mais celle-ci comprend en outre l'histoire des phénomènes qu'elle présente en se décomposant.

Les choses amenées à ce point de vue la définition du mot fait en est la conséquence naturelle.

Car s'il est vrai que nous ne connaissions les corps que par leurs propriétés, leurs qualités, leurs rnp-

ANALYSE ET SYNTHÈSE EN CHIMIE. 33

ports, leurs attributs, et si, d'un autre côté, un fait est ce qui existe, ce qui aété, ce qui sera, en d'autres termes ce quenous connaissons, il devient évident que ce qui nous présente l'idée de la certitude, comme les propriétés, les qualités, les attributs, les rapports, sont des faits.

Enfin chaque propriété, chaque qualité, chaque attribut, coexistant avec d'autres, et pour être bien connus, chacun ayant été étudié séparément des autres, chaque propriété, chaque qualité, chaque attribut est une abstraction.

13. Je rappelle la définition du fait que j'ai fort souvent citée depuis la première fois où elle a été développée dans mes lettres à M. Villemain (1); mais pour qu'on ne me prête pas l'intention d'avoir formulé un système de propositions générales avec une prétention longtemps préméditée, de faire, ce qu'on appelle une philosophie, prétention contre laquelle je proteste, car je ne suis parvenu que peu à peu à des généralités, en ne perdant aucune occasion de résumer les pensées que m'ont offertes successivement des recherches expérimentales dont la

(1) Lettres à M. Villemain, Paris, 1856.

54 ANALYSE ET SYNTHÈSE EN CHIMIE.

chimie a été le point de départ et n'a jamais cessé de m'occuper.

Tel est le motif pour que j'insiste sur cette science plus que sur toute autre, afin que le lecteur, désireux de suivre l'ordre général de mes idées depuis leur origine, puisse le faire et se rendre compte à lui-même de l'influence que le caractère propre à la chimie peut avoir exercé sur moi, lorsque d'autres sciences m'ont apparu sous un aspect différent de celui où elles avaient été antérieurement envisagées (introduction, 12.)

Chapitre III

DE LA DISTINCTION DES PROPRIÉTÉS DES ESPÈCES CHI- MIQUES EN PROPRIÉTÉS PHYSIQUES, PROPRIÉTÉS CHI- MIQUES ET PROPRIÉTÉS ORGANOLEPTIQUES.

DE LA DISTINCTION DE LA CHIMIE D'AVEC LA PHYSIQUE.

14. J'ai dit que le but de la chimie est de définir les corps en espèces caractérisées chacune par un ensemble défini de propriétés physiques, chimiques et organoleptiques (9).

Les propriétés physiques se manifestent lorsque l'espèce est soumise aux agents physiques appelés chaleur, lumière, électricité et magnétisme, en ayant égard à la force attractive essentiellement chimique, appelée cohésion si les molécules unies sont de la même espèce soit simple ou composée, et affinité si les molécules unies sont d'espèces diverses.

Les propriétés chimiques se manifestent entre des espèces différentes ctont les ^molécules sont en contact apparent, par un changement dans leur constitution chimique.

Si nous percevons toutes les propriétés des corps au moyen de nos sens, il y a cette différence entre les propriétés physiques et les propriétés chimiques d'une part, et d'une autre part les propriétés organoleptiques, que sans hésitation nous jugeons, les propriétés des deux premières catégories comme existant indépendamment de nous, tandis que les propriétés organoleptiques sont des effets qui se manifestent en nous, soit qu'il s'agisse de rayons colorés réfléchis par des corps, soit qu'il s'agisse de corps qui sont en contact avec nos organes mêmes : dans tous les cas, il est impossible de se représenter les propriétés organoleptiques comme existant dans les corps, indépendamment de notre propre personne, ainsi que nous nous représentons les propriétés physiques et les propriétés chimiques.

Ainsi les saveurs, les odeurs, les couleurs et les sons existent en nous. Il est impossible de se représenter la saveur douce du sucre, la saveur salée du sel, l'odeur de la rose, la couleur rouge, la couleur orangée, etc., dans les corps; il en est de même des sons produits par les vibrations d'un corps élastique; si dans l'unité de temps le nombre des vibrations est trop faible ou trop fort, les mouvements du corps sonore ne nous donnent point la sensation du son.

Sans doute les mouvements des corps élastiques sonores, comme les mouvements vibratoires auxquels on attribue la cause des couleurs, existent indépendamment de nous, mais la perception des sons articulés du langage et celle des accords et des mélodies des sons musicaux sont en nous.

15. La manière dont j'envisage les sciences du ressort de la philosophie naturelle me permet de distinguer d'une manière incontestable la physique d'avec la chimie.

La physique a été définie la science des propriétés générales de la matière. J'adopte cette définition en faisant remarquer que ces propriétés générales, dont la physicien s'occupe, appartiennent exclusivement à la catégorie de mes propriétés physiques.

Existe-t-il une différence entre l'étude du chimiste quant aux propriétés physiques, et l'étude des mêmes propriétés par le physicien? Je réponds affirmativement.

16. Le chimiste étudie toutes les propriétés physiques, toutes les propriétés chimiques, toutes les propriétés organolcptiques qu'il peut connaître dans chaque espèce de matière, parce qu'il sait que l'histoire de chaque espèce satisfait d'autant plus, au point de vue de la science, que plus grand est le nombre des propriétés connues. Le caractère de la chimie résidant dans l'étude de l'ensemble des propriétés de chaque espèce chimique, il est évident que cette science porte essentiellement sur le concret*

17. L'étude dés propriétés physiques faite par le physicien, quoique appliquée aux propriétés qu'il importe aussi au chimiste de connaître, diffère fort de l'étude qu'en fait ce dernier*

Le physicien veut connaître une propriété physique, la densité par exemple; eh bien ! il va l'étudier dans des espèces chimiques prises à l'état solide, à l'état liquide, à l'état gazeux; il l'étudiera comparativement dans chacune d'elles, en usant d'instruments propres à lui faire apprécier avec toute précision, les circonstances où il opère, et ici le cabinet de physique où les instruments sont à l'abri des vapeurs acides, sera préféré au laboratoire de chimie pour ces recherches délicates. Enfin ajoutons qu'en général des connaissances mathématiques assez approfondies sont indispensables au physicien, tandis qu'à la rigueur elles ne le sont pas au chimiste, je répète des connaissances mathématiques assez approfondies; quoiqu'il en soit la distinction, entre l'étude du chimiste et celle du physicien d'une même propriété, est que le premier ne cesse jamais de tenir compte des autres propriétés qui l'accompagnent dans le concret, tandis que le physicien fait abstraction de toutes les propriétés autres que celles qu'il étudie dans diverses espèces concrètes. L'étude du physicien étant comparative pour la même propriété existant dans tous les corps soumis à son examen, on voit que le but qu'il se propose d'atteindre appartient essentiellement à l'abstrait, c'est-à-dire à une propriété considérée à l'exclusion des autres. C'est donc là ce qui distingue la, physique de l&chimie, mais parce qu'en définitive les deux sciences ont ceci de commun, l'étude des mêmes propriétés physiques, on peut les considérer comme constituant une même science, dont la chimie traite des propriétés physiques, au point de vue concret, tandis que la physique les envisage au point de vue abstrait.

18. Mais comme une propriété, considérée isolée de tout être concret qui la possède, n'a aucune signification précise, après l'étude qu'en a faite le physicien, le chimiste doit la ramener au concret, c'est-à-dire à l'espèce chimique à laquelle elle appartient.

J'insiste sur le retour au concret de la propriété physique étudiée abstraitement et comparativement, parce que je reviendrai (56-57) sur ce fait dont la signification est celle-ci :

Par une analyse mentale, vous avez considéré une propriété physique à l'exclusion de toutes autres ; puis, après l'étude abstraite comparative, vous l'avez restituée par une synthèse mentale à l'espèce concrète : quelle conséquence faut-il tirer de cette synthèse, envisagée relativement à la méthode a posteriori expérimentale? C'est que vous devez rechercher si la connaissance précise de la propriété étudiée par le physicien, explique des faits qui se rattachent à cette propriété, dans la relation de l'espèce concrète avec des êtres, avec des choses quelconques.

19. Évidemment une propriété chimique aussi bien qu'une propriété organoleptique, à l'exclusion de toutes autres, peut être étudiée dans une suite d'espèces chimiques qui la possèdent, au point de vue abstrait et comparatif, comme l'est une propriété physique par le physicien. L'étude de la propriété chimique ou organoleptique faite à ce point de vue, permet de distinguer les chimistes qui s'y livrent, d'avec les chimistes dont l'étude est restreinte, soit à l'analyse, soit à la recherche d'un certain nombre de propriétés chimiques, qu'ils examinent sans les séparer par l'esprit de l'espèce; cette dernière étude rentre évidemment dans le concret. Scheele, Margraff, Vauquelin ont particulièrement envisagé les espèces chimiques sous cet aspect, tandis que Berthollet, dans sa statique, en considérant plutôt des propriétés générales chimiques, que des propriétés spéciales aux espèces chimiques, s'est ainsi rapproché de l'étude du physicien.

J'ai donné un exemple de l'étude d'une propriété organoleptique faite conformément à cette dernière, lorsque j'ai envisagé l'action des corps astringents sur l'organe du goût, et j'ai montré la généralité de cette propriété dans les corps doués de natures les plus diverses, lorsqu'en définitive, ils sont susceptibles de s'unir plus ou moins fortement avec les matières azotées d'origine organique (3* part., chap. 1).

Chapitre IV

DES PROPRIÉTÉS PHYSIQUES ET DES PROPRIÉTÉS CHI- MIQUES QUI SONT SUSCEPTIBLES D'ÊTRE ÉTUDIÉES AUX POINTS DE YUE ABSOLU, RELATIF ET CORRÉLATIF.

20. En 1818, je crus utile d'insister (1) sur la distinction que j'avais faite depuis plusieurs années dans mes cours, de certaines propriétés physiques et chimiques, qui sont susceptibles de se présenter à

(1) Dictionnaire des sciences natufçfl^ lome 1Q; article corp$} page 5ii, il DES TROIS GROUPES DE PROPRIÉTÉ.

l'esprit sous trois rapports : Yabsolu, le relatif et le corrélatif. Le temps et l'importance que depuis près de vingt ans M. Grove a attaché à ce qu'il appelle la corrélation des forces physiques, sans qu'il ait eu connaissance de mes écrits, n'ont pu que me confirmer l'utilité de ces distinctions, eu égard non-seulement à la science, mais encore au jour qu'elles jettent sur les corrélations réelles d'un certain nombre d'expressions du langage usuel en les présentant à des esprits méditatifs avec un sens clair et précis qu'elles n'auraient pas eues sans cela (82, 83, 84).

21. Les propriétés physiques susceptibles d'être envisagées aux trois points de vue dont je parle, sont le magnétisme et Y électricité , et les propriétés chimiques susceptibles de l'être, sont Y acidité ou Y alcalinité, et la propriété comburante ou la propriété combustible.

22. Le magnétisme, au point de vue absolu, est la propriété dont jouit un certain minerai de fer d'attirer le fer métal.

Après qu'on eut distingué divers corps doués de la propriété magnétique, la pensée vint de les étudier relativement h l'intensité de cette propriété dans des barres ou lames de ces corps divers amenées à l'égalité de poids ou à l'égalité de volume. Le magnétisme fut étudié alors au point de vue relatif.

Enfin, lorsqu'on chercha à se rendre un compte plus exact du magnétisme, on arriva à ce résultat, que les phénomènes magnétiques ne se manifestent qu'entre des corps magnétiques. De sorte que, dans l'attraction exercée par un aimant sur un barreau de fer doux, ce barreau passe lui-même à l'état d'aimant par l'influence du premier. A la vérité, une fois soustrait à cette influence, la propriété magnétique s'évanouit.

Deux aimants façonnés en lames étroites allongées, étant posés chacun sur un pivot dont la pointe correspond à une petite cavité pratiquée au milieu des lames, on reconnaît que placés parallèlement à quelques décimètres l'un de l'autre, ils gardent leur parallélisme, et qu'après les avoir dérangés, ils le reprennent à la suite d'oscillations décroissantes. L'axe des deux aimants se trouve alors dans un plan vertical passant très-près des pôles nord et sud delà terre. Approche-t-on les deux aimants l'un de l'autre convenablement, on constate qu'ils se repoussent par leurs extrémités dirigées vers le nord ou vers le sud, tandis qu'ils s'attirent lorsqu'on rapproche les extrémités dirigées en sens contraire. Il en résulte que près des extrémités d'un môme aimant où siège la propriété magnétique au degré le plus élevé, cette propriété y existe dans deux états différents, de sorte que les extrémités des deux aimants qui regardent le même pôle de la terre se repoussent, tandis que les contraires s'attirent.

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