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Nouvelles fouilles d'Abydos ... compte rendu in extenso des fouilles, description des monuments et objets découverts,

E. Amélineau · 1899 · Scanned text

114,146 words · about 8 h to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
E. Amélineau
Language
French
Published
1899
Length
114,146 words · about 8 h
Sections
10 reader sections
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Contents (10)

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Introduction

Le seul titre de ce premier mémoire au sujet des grands travaux que j'ai eu l'honneur de diriger sur le site de la nécropole de l'antique Abydos, attirera de lui-môme des souvenirs et des comparaisons. On ne peut, en effet, parler de la ville d'Osiris sans que tout aussitôt se présente à l'esprit la mémoire de l'illustre Mariette et des fouilles qu'il fit faire ou dirigea lui-môme en Abydos. 11 me semblait, après avoir lu les ouvrages qu'il a consacrés aux fouilles d'Abydos, qu'il ne restait plus rien à faire sur le site de la ville ancienne, des temples et de la nécropole, car il avait écrit ces mots qui donnaient à penser : « On se fait, en général, une idée exagérée des fouilles égyptiennes et de leurs résultats; il semble qu'en Egypte il n'y ait qu'à le vouloir pour trouver des antiquités et que chaque pelletée de terre ou de sable doive amener une découverte. On jugera de la valeur de cette opinion par le catalogue que nous publions. Une trentaine d'hommes ont été occupés pendant dix-huit ans aux fouilles d'Abydos, les temples ont été scrupuleusement déblayés; si vaste qu'elle soit, la nécropole a été remuée de fond en

II

NOUVELLES FOUILLES D'ARYDOS comble; j'ajouterai que de toutes les ruines que nous avons explorées, il en est à peine une ou deux (Saqqarah, Tanis) qui aient aussi bien répondu à nos efforts. Et pourtant on a bien vite compté les monuments vraiment hors ligne que les fouilles d'Abydos nous ont mis entre les mains' ». Ces paroles sont par elles-mêmes assez significatives et, comme elles ont été imprimées en 1880, à peu près à la veille du jour où le fondateur glorieux du musée de Boulaq allait quitter l'admirable collection qu'il avait eu le talent de réunir des points les plus opposés de l'Egypte, elles étaient en quelque sorte comme le testament de ce grand homme sur Abydos. Aussi quand je sus qu'on m'avait appelé à diriger des fouilles à faire sur le sol de l'Egypte et qu'on avait choisi comme théâtre de ces fouilles la nécropole d'Abydos, je fus tout d'abord effrayé, et bon nombre de mes confrères l'ont été aussi, à mesure qu'ils ont appris mes travaux, et ne se sont pas fait faute d'avertir les hommes généreux qui payaient les frais occasionnés par les déblaiements qu'ils couraient à un insuccès complet. Fort heureusement que leur générosité ne s'est pas laissé effrayer par ces avertissements de mauvais augure et que l'inspection des lieux m'a eu vite détrompé sur la prétendue exhaustion du sol d'Abydos.

En effet, quand j'arrivai à Abydos le 29 novembre 1895, mon premier soin fut de me rendre compte du domaine qui m'avait été alloué par contrat passé avec l'administration des fouilles en Egypte; pendant trois jours je sillonnai en tous sens la vaste étendue de ruines qui s'étendait devant moi : les temples, la ville antique, la nécropole, tout y passa. Evidemment, l'inspection était hâtive, mais elle me parut suffisante pour voir plusieurs choses parfaitement visibles à qui veut les voir. Les temples ont bien été déblayés, comme l'a dit Mariette ; celui de Ramsès II l'a été scrupuleusement, mais, si les autres l'ont été de même aussi scrupuleusement, il faut avouer que les déblaiements doivent être refaits sur un certain nombre de points, du moins en ce qui touche le temple de Séti P% la merveille d'Abydos et plus encore la merveille de

(1) Mariette, Catalogue général des monuments d'Ahydos, p. vi et vu.

NOUVELLES FOUILLES D ABYUOS ni l'Égypte. Dans ce dernier temple il reste en effet ([uatorze salles qui nécessitent d'assez grands travaux de déblayage. La ville ancienne a été fouillée autant qu'elle le pouvait être. Quant à la nécropole, la partie qui m'intéressait le plus directement, Mariette en a bien remué de fond en comble une partie qui ne laisse pas que d'être considérable, mais il ne faut pas plus de deux heures pour s'assurer que l'épuisement du site n'a pas été atteint et, en admettant que les dix-huit ans de fouilles dont il parle aient porté sur la dixième partie de cette vaste nécropole, il en restait encore les neuf dixièmes qui n'avaient pas été touchés. Par conséquent j'avais donc de la marge devant moi. D ailleuTS les dix-huit ans de fouilles à trente hommes par jour ne sauraient constituer un nombre aussi fantastique qu'on se le pourrait imaginer d'abord de journées de travail : il est vrai que le chiffre monte à 197.000 journées environ, si le travail a été ininterrompu pendant ces dix-huit ans, c'està-dire si tous les jours les trente hommes ont travaillé sans interruption. Pour qui connaît tant soit peu les mœurs locales, cette hypothèse semblera bien inadmissible, car une foule d'empêchements surviennent chacun à son tour qui s'opposent à ce que les fouilles soient continuées : tantôt c'est le froid, tantôt la chaleur, tantôt le vent du Nord qui souffle en tempête, tantôt le vent du Sud qui remplit Tair de sable, empêche la respiration et s'oppose à tout travail, tantôt le Ramadan avec les fêtes qui le terminent, tantôt la moisson qui occupe une partie des hommes valides, sinon la totalité, tantôt enfin l'inondation qui cause toujours un certain désarroi dans les habitudes du peuple égyptien, à Abydos comme partout ailleurs. Pendant les quatre mois que j'ai passés à diriger les nouvelles fouilles d'Abydos, j'ai employé en moyenne deux cents hommes par jour, si bien que ma campagne, par le nombre de journées, représente bien quatre ans de Mariette, sinon plus, défalcation faite des journées de chômage, car je faisais travailler tous les jours sans qu'un seul apportât interruption aux travaux commencés. Il va sans dire (jue, dans la somme des journées ainsi calculées, je ne fais pas entrer les déblaiements des temples qui ont dû nécessiter une autre somme de travailleurs. Donc, si l'une des campagnes nouvelles de fouilles repré-

IV sente quatre des anciennes, en cinq campagnes consécutives j'aurais achevé de fouiller la nécropole d'Abydos. Or, d'après mes prévisions, il faut encore au moins six ans pour avoir le dernier mot sur ce que contenait la nécropole lorsqu'elle était intacte, si elle l'a jamais été. Dans la partie fouillée par Mariette ou par ses hommes, la nécropole a été remuée de fond en comble, comme il l'a dit; cependant, on trouve de ci de là des îlots entiers qui ont échappé aux fouilleurs. Dans la carte compliquée des fouilles exécutées, ces îlots passeraient inaperçus; mais les fellahs d'Abydos sur le terrain ne s'y trompent aucunement : quand on leur demande de vous indiquer un tombeau qui n'ait pas été compris dans les fouilles exécutées par Mariette, s'ils ne veulent pas se moquer de vous, ils vous conduisent à un endroit entouré de tous côtés de tombes éventrées, d'ossements épars, et à l'endroit qu'ils indiquent on peut avoir confiance en eux et fouiller; on est certain de trouver un tombeau et dans ce tombeau des objets en rapport avec le rang et la richesse de celui ou de ceux qui l'occupaient. Ces îlots se trouvent aussi bien dans la nécropole du Nord, pour employer les expressions de Mariette, que dans la nécropole du Centre et dans la nécropole du Sud. C'est par ces îlots que j'ai commencé mes fouilles afin de me faire la main. De ce qui précède on peut déjà conclure que si les fouilleurs de Mariette ont remué de fond en comble les parties de la nécropole, cependant la nécropole tout entière n'a pas été remuée de fond en comble. Par ce qui va suivre on verra que la nécropole tout entière était bien loin d'avoir été fouillée et remuée sens dessus dessous. Je ne fus pas en effet un seid jour à parcourir la nécropole d'Abydos sans remarquer d'énormes tumuli, qui, sans raison apparente, se trouvaient épars dans la plaine qui constitue la nécropole et qui devaient avoir été formés par les déblais des excavations nécessitées pour les constructions des tombeaux. Dans une visite à Dahschour que, dès la première semaine de mon arrivée en Egypte, je fis avec de Morgan qui m'y emmenait pour me donner l'une de ces leçons de choses qui m'ont été si profitables, l'éminent Directeur général du service des antiquités et des fouilles en Egypte avait attiré mon attention sur les fragments de pof

V terie, les éclats de calcaire parsemant le sol de la nécropole qui lui a donné de si éclatants succès, me disant que c'était à ces indices qu'il reconnaissait les parties occupées par des tombeaux. En efTet, il est fort facile de comprendre que les ouvriers carriers qui ont excavé le plateau montueux de Dahschour, pour y construire les grands monuments que la sagacité et la persévérance géniale de M. de Morgan ont mis au jour, ont dù rejeter les gravats, débris, éclats qui s'opposaient à leur travail, non loin du lieu d'où ils les retiraient, sans prendre à tâche de les transporter au loin, ne prévoyant pas, du reste, que des tz'avaux futurs dussent obliger à recommencer un travail de déblaiement qu'il eût été facile d'éviter, quoique pareille prévoyance eût demandé beaucoup plus de temps pour parfaire un travail soigné. C'est toujours d'ailleurs ainsi qu'en usent les Egyptiens, comme j'aurai l'occasion de le dire par la suite. On en peut donc conclure à coup sûr que dans le voisinage de ces tumuli d'éclats, de décombres et de gravats existait une de ces constructions souterraines que les Egyptiens avaient adoptées comme types de leurs tombeaux. Jamais l'événement n'a démenti cette espérance. Dans la nécropole d'Abydos, il n'existe pas de sous-sol en calcaire, ainsi que le savent tous les Egyptologues et les géologues ; le sous-sol de la nécropole entière est formé par ce que Mariette a nommé de la mollasse, mollasse cependant assez consistante j)arfois pour se laisser tailler et excaver à une certaine profondeur, de telle sorte qu'on puisse faire de véritables chambres souterraines. Il ne faut donc pas s'attendre à trouver de nombreux éclats de calcaire indiquant le site des tombeaux : mais l'examen du sol de la nécropole montre d'abord qu'à côté des grands tombeaux existait toujours un tunuilus formé par les débris de toutes sortes retirés des entrailles de la terre, et de plus, particularité qu'il faut toujours faire entrer en ligne de compte, surtout, hélas! quand il s'agit de la nécropole d'Abydos, le sol autour des tombeaux est parsemé de débris de vases en terre, en pierre dure, albâtre, pierre calcaire de toutes sortes, etc., de statuettes en terre cuite, de fragments de granit et de bien d'autres choses qui frapj)ent d'abord les yeux, pour peu qu'on y fasse attention. Ces fragments ou ces débris de vases, tout autant que

VI les éclats de calcaire sont un indice certain, infaillible que, près de l'endroit où on les trouve en assez grande abondance, cela va sans dire, existait un tombeau dont ils ont été extx^aits par les profanateurs et les iconoclastes égyptiens. Le sol de la nécropole d'Abydos en certains endroits est couvert de ces indices révélateurs pour qui sait observer. Évidemment tous ces signes n'indiquent pas des monuments de même époque, mais le flair de Tarchéologue avec ses habitudes scientifiques, a bientôt fait de déterminer d'une manière approchante l'époque à la- ((uelle remontent les tombeaux. Si je ne parle pas ici des briques qui ont été la matière première en laquelle ont été construits tous les tombeaux d'Abydos sans aucune exception jusqu'ici', c'est que les briques ont été facilement recouvertes par le sable et que pas une seule n'apparaît à la surface du sol dans les parties de la nécropole encore vierges de tout travail des fouilleurs européens. Il ne m'était donc pas difficile, armé de ces premiers principes que je dois aux bienveillantes leçons de M. de Morgan, à mes lectures et à mon expérience qui a grandi de jour en jour, à mesure que mes travaux prolongeaient mon séjour dans l'antique Abydos, il ne m'était donc pas difficile, dis-je, de connaître les endroits respectés par ceux dont les fouilles ont précédé les miennes dans la nécropole abydénienne, un simple coup d'œil suffisait pour cela, et de savoir sur quels endroits de la nécropole allaient porter les travaux que j'avais été appelé à diriger.

Je n'allais pas en effet m'amuser à grappiller, vendanges faites, dans les parties fouillées par Mariette et ses successeurs pour chercher le petit bibelot échappé par mégarde à ses hommes ou les stèles qu'il avait laissées en place, ni même ces îlots de tombes oubliées dans les fouilles précédentes où je pouvais espérer de trouver des mobiliers funéraires

(1) Je dis jusqu'ici parce qu'il se pourrait que certains tombeaux aient été creusés dans la montagne et taillés dans ses flancs, j'ai souvent entendu exprimer l'opinion que ces tombeaux existaient et que c'étaient peut-être ceux dont parle Ramsès II dans l'inscription dédicatoire du temple de Séti I*'', son père ; pour ma part, jusqu'à plus ample informé, je ne saurais partager cette opinion : j'ai examiné la montagne, ainsi que je le dirai plus loin, et nul indice n'est venu signaler ces tombeaux à mes yeux.

(tels qu'on les comprenait à Abydos) à peu près au complet. Celte dernière alternative cependant était assez séduisante, car l'espoir aurait pu venir de trouvailles intéressantes, lucratives même puisque — il n'y a pas à le nier — Abydos est Tune des localités qui ont le plus fourni, non seulement aux musées européens, sans compter celui de Gizeh, mais encore à la soif quasi universelle des antiquités égyptiennes qui a causé le progrès fabuleux dans les prix devenant d'année en année supérieurs à ce qu'ils étaient l'année précédente. Malgré tout, pareille conduite ne convenait ni à mon caractère ni aux recommandations qui m'avaient été faites. Ceux qui m'envoyaient en Egypte avaient parfaitement compris que pour avoir des résultats sérieux, même dans le bibelot et les objets artistiques, il ne fallait pas marcher servilement sur les traces de Mariette pour ramasser ce qu'il avait laissé tombera terre, mais s'attacjuer autant que possible à des terrains non fouillés encore, du moins par les Européens. C'est donc ce que j'ai fait, et après la lecture de ce premier fascicule on pourra juger si le succès a couronné ou même dépassé mes espérances, ou si au contraire il n'y a pas répondu.

Maintenant, comment fallait-il entendre les fouilles à faire pendant la campagne 1895-1896? Deux méthodes s'offraient à moi, la mêlhode que je nommerai sporadique et au petit bonheur employée par Mariette et ses premiers successeurs dans la direction du Service des antiquités en Égypte; et la méthode proprement scientifique d'abord employée avec bonheur par M. Pétrie et ensuite avec plus de précision encore et si brillamment, avec un étourdissant succès, par M. de Morgan, le troisième successeur de Mariette dans la direction du Service des antiquités et des fouilles. La première, après un examen souvent superficiel du terrain, a été couronnée d'un succès relativement immense, parce qu au moment où elle a été employée il était facile de trouver ce qu'on cherchait : les nécropoles quoique pillées, profanées, souvent démolies presque de fond en comble, n'en offraient pas moins, surtout à Abydos, l'aspect général des nécropoles; on y voyait des tombeaux émergeant du sol presque en entier et dès lors il n'était pas absolument difficile d y appliquer la pioche des fouilleurs. C'est ainsi que dans leurs recherches vin tous les fouilleurs depuis le commencemenl de ce siècle jusqu'à ces dernières années ont procédé, malgré les difficultés de toutes sortes qu'on leur apposait dans le pays; c'est ainsi qu'ont travaillé Belzoni, Passalacqua, Minutoli, Drovetti, etc. ou leurs chargés d'affaires, même Rosellini, Champollion. Nestor L'hôte, Lepsius et Prisse d'Avennes, quand leurs travaux ont exigé d'eux qu'ils fissent des fouilles.

Les fellahs égyptiens, cela n'est pas surprenant, après avoir eu ces exemples sous les yeux n'ont pas fait autrement dès qu'ils ont eu vu le profit qu'ils pouvaient retirer de la mine précieuse que leur fournissaient les monuments et les tombeaux de l'ancienne Egypte, et, de ce côté, la science a perdu une énorme quantité de monuments précieux, comme d'ailleurs du côté des fouilleurs européens dont les premiers n'étaient que des chasseurs d'antiquités. Quand Mariette parut sur le sol d'Egypte, il se trouva en présence d'une situation qui existait officiellement depuis cinquante ans; tout ce qu'il pouvait faire d'abord, c'était d'en rendre les effets moins mauvais, moins funestes et pernicieux pour ces monuments auxquels le genre humain devrait attacher une importance prédominante, puisque ce sont eux qui nous permettent d'entrevoir les époques lointaines où les hommes s'essayaient à la civilisation et luttaient contre l'inimitié de leurs semblables d'abord, puis de tous les êtres organisés, contre l'inclémence des climats et les intempéries de l'air. Il suivit de lui-même la méthode qu'il avait trouvée employée avant lui, attiré à la fois par les sites les plus éloignés les uns des autres, fouillant en même temps à Saqqarah, à Meïdoum, à Tanis, à Abydos, à Deiiderah, à Thèbes, etc., voyant avec son coup d'œil très sûr qu'il y avait beaucoup à faire dans tous les lieux où il mettait ses ouvriers, pressé de faire le plus possible, d'extraire de tous les monuments qu'il mettait au jour la plus grande somme de renseignements et de documents afin de permettre à la science égyptologique de faire ces pas de géant qui, dans les sciences historiques, lui ont été particuliers. Il a réussi. En somme il n'avait pas si grand tort puisqu'il a suivi la voie habituelle à l'homme. Jamais une invention humaine ou même une œuvre humaine de longue haleine n'a eu des commencements parfaits. 11

NOL'VELLKS FOUILLES D'ABYDOS

IX n'est donc pas étonnant que dans le dépouillement des richesses historiques renfermées dans le sol de l'Efijyple, on n'ait pas du premier coup employé la méthode la plus scientifique, même alors que ce dépouillement est entré dans la voie historique. Les deux premiers successeurs de Mariette ont suivi sa méthode, dans le petit nombre des fouilles qu'ils ont fait exécuter, il n'y a rien à dire de leurs travaux sans éclat, quoique non sans résultats.

En ce moment le tçmps d'employer cette première méthode est passé, car dès l'année 1882, dans ses fouilles de Naukratis, l'éminent archéologue anglais, M. Pétrie, a inauguré la méthode vraiment scientifique, qu'il a depuis lors constamment employée avec des succès et des insuccès alternatifs, pour ce qui regarde le bibelot, mais avec un succès constant au |)oint de vue historique. Cet hommage que la justice la plus élémentaire m'obligerait à lui rendre, quand même il ne me serait pas, comme il l'est, agréable de le témoigner, ne saurait aucunement m engager à adopter sans examen les théories que M. Pétrie a cru pouvoir émettre après les travaux qu'il a su conduire avec une science consommée : il peut y avoir une énorme distance entre l'archéologue entrepreneur de fouilles et le philosophe qui ne prend jamais une hypothèse pour une réalité et ne tire des conclusions rigoureuses que de faits absolument certains. Je ne veux pas dire ici que M. Pétrie est un archéologue et non pas un savant; loin de moi la possibilité d'avoir une telle pensée, car il pourrait très bien se faire que mon jugement, si je l'émettais, fût l'expression d'une erreur et alors ce serait de mon aflirmation que mes collègues et surtout la postérité pourraient rire à bon droit : j'explique seulement que l'admiration raisonnée que j'ai pour l'archéologue n'emporte pas nécessairement mou adhésion à toutes les théories de l'auteur et de fait je diffère de sentiment avec M. Pétrie su.- un assez grand nombre de points, ce (|ni lui importe sans doute peu, mais ce qui m'importe au contraire beaucoup. Depuis M. Pétrie, un homme s'est trouvé placé tout à coup à la tète du Service des antiquités qui n'avait fait aucune des études que l'on s'accordait à regarder comme préparatoires à de si hautes fonctions; mais, comme l'avait déjà fait

X

.NorvEi.i.Ks I (Il ii.i.Ks n Ainixts

.M. IV'liie qui, lui aussi, trabord n'était pas égvptologue, M. de Morgan a su démontier aux yeux les moins clairvoyants que dans la conduite des fouilles la science de cabinet n'était point indispensable, que ce qui était autremeijt important c'était le côté technique de l'ingénieur, l'aclivifé scientifique générale et point du tout spéciale, et ses merveilleuses découvertes sont venues étonne)' le monde parce qu'il a employé dans ses fouilles la méthode scientifique dans toute sa rigueur. Cette méthode scienti(i(|ue est au i'ond la plus simple, celle à laquelle il semble que tout le monde eût dû penser d'abord : elle épuise un terrain, un site avant de l'aliandonner, elle est sujette à des insucH'ès éclatants, lorsqu ou a commencé des travaux importants sans examen suffisamment satisfaisant du sol, elle peut même dans le cas contraire faire longtemps attendre le succès qui légitime son emploi pour le gros public, car celui qui l'emploie sait ce qu'il en doit attendre, quelque longue que puisse être l'attente. Mais, lorsqu'on l'a rigoureusement employée, on sait ce que le terrain pouvait contenir dans ses entrailles. Pour l'employer, il faut avoir deux choses, du temps et de l'argent : elle n'est pas praticable aux gens pressés et à ceux dont les ressources sont trop limitées ou trop précaires. Grâce aux circonstances dans lesquelles je me suis trouvé placé, j'avais cinq mois de fouilles préliminaires devant moi et une somme suffisante pour employer cent hommes par jour, somme qui a été augmentée dès que je l'ai demandé, parce que j'estimais qu'un plus grand nombre d'hommes était nécessaire pour obtenir de plus grands résultats ou pour laisser l'œuvre entreprise en tel état que l'on n'eût pas à craindre des travaux illicites. Je ne pouvais donc pas hésiter un seul instant sur l'emploi de la méthode que j'avais à suivre : j'ai laissé de côté la méthode primitive et j'ai employé du mieux que j'ai pu la méthode proprement scientifique, dès que j'eus une connaissance suffisante de la nécropole.

L'emploi de la méthode scientifique comporte plusieurs séries d'opérations qu'il nie faut expliquer ici, afin de permettre au lecteur déjuger eu toute connaissance de cause si je l'ai appliquée avec toute la rigueur voulue. Ainsi que je l'ai dit plus haut, le terrain fouillé doit être com-

XI plètement épuisé avant de passer à un autre site; mais cela ne veut pas dire qu'on soit obligé de faire d'énormes tranchées ou de creuser le terrain jusqu'à 15 ou 16 mètres, comme l'avaient souvent l'ait les anciens habitants d'Abydos, puisqu'il s'agit de fouilles qui ont été pratiquées à Abydos. Le sondage est de; première nécessité, quand rexaiucii du terrain a montré qu'il pouvait y avoir quelque monument. Pour être utilement employé, le sondage doit avoir une donbbî qualité : d'abord être assez profond pour atteindre la montagne, comme disent les indigènes, voulant dire le sous-sol solide de quelque nature qu'il soit. Négliger la profondeur serait s'exposer à de graves oublis : on en verra un exemple frappant dans la suite de ce mémoire. D'ordinaire les indigènes savent très bien discerner quand on atteint le sous-sol ; ils vous disent alors le mot sacramentel : La montagne, et alors ils passent à un autre endroit : sous ce rapport, comnie sous bien d'autres, ils sont d'excellents ouvriers; mais cependant, il se peut faire qu'ils se trompent soit par ignorance, soit par surprise, soit de propos délibéré : par ignorance, lorsqu'ils n'ont pas été employés suffisamment à de [)areils travaux ou même qu'ils ne l'ont jamais été, car alors ils ne peuvent pas avoir été initiés à ces phénomènes géologiques dont les vrais fouilleurs indigènes connaissent tous les secrets; par surprise et de bonne foi, lorsque réellement ils croient avoir enlevé la couche de sable et être arriv és au sous-sol géologique, mais le cas est excessivement rare; de propos délibéré, lorsqu'on fouillant ils se sont aperçus qu'ils avaient rencontré des objets de valeur, et pour eux la moindre antiquité a une valeur inappréciable, et qu'alors la tentation leur est montée au cœur de se l'appro|)rier et par suite de dire qu'ils sont arrivés à la montagne, courant la chance que le surveillant occupé par d'autres ouvriers à un autre endroit autorisera le changement de place sans vérifier lui-même l'état des lieux. Ce dernier cas est beaucoup plus possible (|ue les précédents, qiioiqu'en réalité il soit assez rare, parce (|u'il est très rare de rencontrer au premier ou presque au premier coup de pioche un endroit où l'on tombe sur les antiquités recherchées : cependant comnu' il se peut présenter et que peut-être il s'est présenté en réalité dans mes propres

XII fouilles, j'ai cru devoir le signaler ici. La seconde qualité que doivent avoir les sondages, c'est d'être assez rapprochés les uns des autres pour qu'il n'y ait pas possibilité de laisser un tombeau inaperçu. Un tombeau ne peut avoir moins d'un mètre de long et il est construit dans le sous-sol qui a été pour cela creusé jjréliminairement : en admettant donc pour un moment (|u"aucun pli de terrain ne signalerait l'endroit à Toeil de l'observateur ou du l'ouilleur, ce qui est très rare et presque impossible à moins d'une antiquité très reculée, il serait de toute impossibilité que la tombe échappât à des sondages faits de mètre en mètre en quinconce ou en échiquier, [jorsque le sondage ne signale rien à l'attention, on passe; lorsqu'au contraire il descend, comme disent les indigènes, et que le sable fin qu'ils nomment safy fort difîérenl tlu sable rouge qui conslilue pariois le sous-sol, se trouve toujouis sous leurs mains, alors on fait des fouilles proprement dites et l'on étend des recherches préliminair(>s. J'ai toujours fait de la sorte dans les terrains que j'ai fait réellemeni fouiller depuis le tombeau d'Aououapta, fils de Scheschonq I", jusqu'à l'endroit où ont monmentanément cessé mes travaux.

Il se peut que dès qu'une fouille sérieuse est entreprise, après révélation par le sondag(i, les premières couches de sable enlevées mettent à découvert des objets ou des fragments d'objets. Les premiers cher- (•heurs d'antiquités ne prenaient que des objets très beaux, négligeant ceux qui ne leur paraissaient pas assez luernlil's, parce qu'ils n'étaient pas assez artistiques pour eux. et par conséquent négligeant les poteries grossières et les objets fragnuMitaires. L'idée qu'ils se faisaient de l'histoire était fort étroite; il n'y a donc pas à s'étonner que leur esprit mercantile ait été porté vers le lucre et qu'ils aient agi de la sorte. Ils ont encore mènuî fait pis, si possible. Ils ont recueilli des objets en tous les endroits oîi la chasse à l'antiquité était fructueuse sans prendre soin de désigner le nom du lieu où une chose avait été trouvée, croyant que c'était assez pour eux d'avoir l'objet en main et que peu importait son origine du moment qu'il avait été trouvé en Egypte et qu'il avait une apparence égyptienne. Pour eux l'Egypte,, en toutes les périodes de sa

XIII longue histoire et dans toutes les villes qui, à travers les périodes historiques, avaient grandi, décliné et quelquefois disparu, pour eux, dis-je, l'Egypte ne formait qu'un seul bloc et ils ne concevaient pas que des villes différentes pussent avoir des mœurs différentes, des traditions et des industries artistiques différentes, des coutumes locales soigneusement conservées. Cette persuasion, aussi antiphilosophique qu'on peut le souhaiter, a eu cours assez longtemps, même parmi les esprits éclairés ou qui se croyaient tels; on a employé des mots qui ont paru suffisants pour exprimer ce qu'on ne prenait pas la peine de penser, comme le mot hiératique, par exemple, que l'on a employé dans presque tous les sens possibles, excepté dans le sens qu'il a vraiment, et l'on a cru être réellement profond parce qu'on exprimait des pensées fausses avec des mots impropres. N'est-il plus personne qui parle de l'immobilité presque rigide de l'Egypte dans les arts et tout le côté matériel de sa civilisation ? Si l'on ne rencontre presque plus d'hommes vraiment éclairés qui se contentent encore de cette expression surannée, cela n'empêche point que ce ne soit le seul jugement que l'on enseigne aux enfants. Et cependant un pareil jugement est l'expression de ce qu'il peut y avoir de plus contraire à la vérité : l'Egypte n'a pas pu être immobile, être opposée à tous progrès, parce que le progrès était la condition première de sa subsistance et qu'il en existe une bonne preuve, c'est qu'elle a duré plus de six mille ans, âge qu'aucun aulie Etat, du moins en Europe, ne peut revendiquer; de môme elle n'a pas pu avoir un seul mode, une seule école d'art, parce qu'elle est habitée par des hommes et qu il n'y a rien de plus dissemblable à un homme qu'un autre homme, bien qu'on l'appelle son semblable. De là l iniportance absolue de savoir l'origine des objets, c'est-à-dire la localité où ils ont été trouvés, en attendant que les critiques d'art soient assez avancés pour connaitie avec une certitude a[)proximafivc celles où ils ont été fabriqués. Donc, en ce point, il n'y a |)as de méprise possible : tous les objets ont été trouvés dans les fouilles nouvelles d'Abydos, tant ceux (jue j'ai laissés au musée de Gizeh que ceux que j'ai été assez heureux pour rapporter avec moi, sont bien d'Abydos, puisque trouvés

XTV à Abvdos, à l'exception d'un seul que j'ai acheté poui* la collection particulière de l'un de mes mandants. De ce côté donc, il y a eu progrès. Mais il y a encore un point sur lequel j'ai suivi les usages de mes prédécesseurs immédiats. Je n'ai absolument négligé aucune chose que les iouilleurs rencontraient parmi le sable qu'ils enlevaient : si je n'eusse pas agi de la sorte, je n'aurais presque rien trouvé, car malheureusement, ainsi que je le dirai au cours de cet ouvrage, tous ou presque tous les objets trouvés étaient fragmentaires. J'ai fait ramasser soigneusement tout ce qui sortait du sable, et j'ai fini par remplir presque toute une chambre, celle-là même où je dormais, de débris de vases en pierre dure de toutes sortes : ce sont ces fragments qui me seront le plus utiles pour faire l'histoire d'une partie de la civilisation en l'époque à laquelle ils appartiennent. Pour moi, je l'ai déjà dit bien souvent et je le redis encore puisque l'occasion s'en présente — car une vérité, ou du moins ce ([ui me paraît être une vérité, ne saurait être répétée trop souvent et c'est ici le lieu de répéter h> mot célèbre : Ce que vous avez entendu dans le secret, répétez-le et criez-le dans les places publiques — pour moi donc l'histoire ne consiste aucunement dans la liste des rois qui trop souvent ont été les tyrans de l'humanité, dans le récit des batailles qu'ils ont livrées, des crimes qu'ils ont commis contre l'espèce humaine et contre les individus, dans la science de dates approximatives ou mal calculées; tout cela n'est que le cadavre de l'histoire qui alors, si l'on s'en tient à ces mes([uines données, rest(î un corps sans vie, parce qu'il n'a plus de nerfs, de muscles, de chairs et de téguments, parce qu'il ne coule dans cet ensemble d'ossements aucun sang généreux qui vivifie le cadavre : il faut en plus, et surtout pour écrire l'histoire des pensées humaines se développant, montrer comment les premiers hommes ont su vaincre la matière et tous les obstacles qui s'opposaient à l'obtention de leur fin, c'est-à-dire la plus grande somme possible de bonheur individuel pendant leur courte vie, parler des moyens qu'ils ont pris pour parvenir à cette fin, il faut en un mot faire disparaître le côté individuel pour mettre en relief le côté général. La liste des rois et les connaissances qu'elle suppose ne doivent être considérées que comme un

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