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Introduction
Dans les pages qui suivent, je me propose d'établir qu'un dogme est un organisme vivant, qu'il naît, se développe, se transforme, vieillit et meurt; que la'vie l'entraîne, sans qu'il puisse jamais s'arrêter, qu'elle le fuit, quand le nombre de ses jours est rempli, sans qu'il puisse la retenir.
Toutes les religions dites révélées avancent la prétention, d'ailleurs naturelle et logique, d'enfermer une fois pour toutes, leur credo dans une formule' ou dans une série de formules, appuyées d'ordinaire sur des textes sacrés et divinement garanties comme eux-mêmes; en ces formules réside, pour ainsi dire, la plus pure essence de la révélation; il faudrait donc qu'elles demeurassent immobiles. Et cependant, à les considérer historiquement, il est visible qu'aucune d'entre elles n'échappe. ù la loi d'évolution; si on la regarde à deux moments quelque peu distants de la durée, aucune ne paraît semblable à elle-même, souvent quant à la forme et toujours quant au fonds, je veux dire quant à la représentation qu'elle éveille dans la conscience religieuse des hommes. Le dogme déborde fatalement le symbole de foi, par cela seul qu'il s'efforce d'instinct de se mettre d'accord avec l'ambiance intellectuelle et morale où il lui faut vivre ; à son tour, le sentiment religieux déborde le dogme et ni les formules consacrées, ni les textes où les fidèles croient entendre la parole de Dieu ne se montrent capables de le fixer jamais; il vit donc, il progresse; s'il s'arrêtait un jour, phénomène aussi inconcevable que la cristallisation de la pensée humaine, il cesserait d'être. Pour le dogme aussi, comme pour tout organisme vivant, l'immobilité c'est la mort, et il subit la nécessité de s'adapter aux milieux ditTérents où l'entraîne l'incessante transformation des sociétés humaines. Il y a donc une espèce de transformisme dogmatique, comme il y a un transformisme animal et, à partir du moment où le dogme tombe dans un milieu avec lequel il ne présente aucune affinité, un milieu où ses facultés d'adaptation se trouvent impuissantes à réduire l'antinomie qui oppose ses propres postulats à ceux sur lesquels s'appuie la vie intellectuelle de l'ambiance nouvelle, où le sens commun, établi en dehors de lui, le repousse, alors, il s'immobilise; il peut se donner un instant famère consolation de faire front seul contre tout; suprême et inutile redressement : la mort est en lui. Peu importe le temps qu'il faudra pour que les dernières apparences de la vie se retirent de son corps inanimé; peu importe l'heure où s'éteindra le dernier homme (jui puisait en lui ses encouragements, ses consolations et ses espoirs; l'œuvre de ruine est dès lors virtuellement accomplie.
Il est rare, d'ailleurs, qu'un dogme meure seul; il prend habituellement place dans un ensemble de
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croyances, dont les diverses parties sont solidaires; sa chute détermine d'ordinaire un vaste écroulement, voire même parfois l'elTondrement de toute une religion. Mais les croyances dissociées et brisées ne retournent pas toutes au néant; la pensée humaine, qui les a créées, ne se détache pas entièrement d'elles; elle les reprend bientôt, les modifie plus ou moins, les groupe dans un ordre nouveau et les fait entrer dans une autre construction religieuse. Il peut arriver que celles-là mêmes qui semblent dédaignées et définitivement oubliées, trouvent un jour leur revanche. De leur patrimoine religieux, les hommes tirent des fruits différents de génération en génération ; ils ne l'exploitent pas toujours suivant les mêmes méthodes, mais ils n'en reculent guère les limites et n'en changent pas le fonds. Les religions dites révélées, et même la plupart des autres, qui ont été successivement, et dans des pays différents, maîtresses de l'esprit humain, présentent, sous la variété de leurs aspects, des ressemblances fondamentales, souvent évidentes et dont un peu de réflexion augmente le nombre. Ce n'est pas, au reste, tout le dogme défunt qui renaît sous une forme nouvelle: s'il comportait des affirmations antipathiques aux principes durables de la science du temps où il périt, ou de la philosophie qui s'appuie sur elle et en exprime les idées générales, ces affirmations-là meurent définitivement. Il en va de même de l'arrangement des divers dogmes dans l'ensemble de la foi périmée, du rapport qui les unissait entre eux et qui donnait à la religion qu'ils formulaient sa physionomie particulière.
Toutes les religions dogmatiques — et toutes les religions sont plus ou moins dogmatiques — offrent des exemples de l'évolution que j'ai dessein de décrire; pourtant c'est surtout autour de la religion chrétienne que tournera notre enquête; j'en dois donner les raisons. Je me faisais tout d'abord scrupule, je l'avoue, non pas d'étudier, avec toute l'indépendance d'esprit nécessaire, des dogmes que beaucoup de nos contemporains croient encore vivants, mais seulement de scandaliser d'honnêtes gens, en choquant leurs très respectables convictions. La science, si prudent que demeure celui qui la manie, et si désireux qu'il soit de n'en blesser personne, ne se meut pas, si j'ose ainsi dire, dans le plan de la foi, mais dans celui des faits, et ses conclusions, si mesurée que reste la forme qu'on leur donne, comportent toujours une espèce de brutalité que leur imposent les faits eux-mêmes. Toutefois, à la réflexion, j'ai cru pouvoir ne pas me laisser arrêter par un inconvénient, en définitive, secondaire : quiconque émet une opinion quelconque risque de choquer ceux qui ne la partagent pas et ce n'est pas une raison pour qu'il se taise, s'il croit tenir la vérité ; si, d'autre part, une conviction peut ne pas supporter volontiers l'affirmation dune conviction contraire et rivale, elle me paraît mal recevable à s'offenser de l'énoncé d'un fait, que le critique n'a pas inventé, qu'il ne dépend pas de lui de taire ou d'atténuer, qui se présente avec une parfaite objectivité, qu'on peut vérifier, mesurer, peser tout à loisir et avec lequel, s'il est bien établi, la foi n'a plus, en dernière analyse, qu'à chercher un accommodement. J'ai cru aussi qu'une fois écartée la mauvaise impression que je pourrais donner à quelque lecteur, mal habitué à sortir de sa conscience religieuse pour en examiner les postulats et à
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considérer comme elle est la réalité de l'histoire, une insistance particulière sur la dogmatique chrétienne offrait, touchant la conduite de mon dessein. de= avantages décisifs.
D'abord c'est la plus connue de la moyenne des hommes instruits; ce n'est pas à dire qu'elle leur soit d'ordinaire très familière, mais, enfin, elle est pour eux beaucoup moins mystérieuse que les doctrines du bouddhisme ou celles de l'islam.
Elle présente, en second lieu, pour les lecteurs auxquels ce livre s'adresse, un intérêt immédiat, puisqu'ils baignent dans une atmosphère intellectuelle et morale toute saturée de son influence; et qu'à son sujet se déroulent, sous leurs yeux, des débats, dont il ne faut sans doute pas exagérer l'importance générale, mais qui, pourtant, tiennent leur place dans la vie contemporaine ; par exemple, au sein du catholicisme, le conflit du romanisme et du modernisme.
Il est aussi essentiel d'affirmer qu'aux yeux de l'historien du dehors, j'entends de celui qui ne s'attache qu'à la vérité des faits et ne sert les intérêts d'aucune confession, celte dogmatique chrétienne ne fait pomt exception parmi celles des autres religions; qu'elle ne jouit, par rapport à elles, d'aucun autre privilège que de diriger encore la vie religieuse de beaucoup de nos contemporains; qu'elle est née comme les autres; qu'elle a connu des accidents semblables; qu'elle s'est développée et qu'elle s'épuise sous l'influence de causes analogues.
Enfin, si le naturaliste trouve plus d'intérêt à l'étude d'un organisme compliqué et délicat dans sa structure et son développement qu'à celle d'un être rudimentaire, l'historien rencontre dans la dogmatique du christianisme une ampleur métaphysique, une subtilité doctrinale, une complication théologique, qui, jointes à la longueur de sa vie et aux péripéties de son histoire, oiTrent, plus que dans aucune autre religion révélée, des ressources nombreuses et variées à l'expérience critique. .
Je prendrai donc pour centre de mon développement la foi chrétienne et en elle, plus particulièrement, la formule doctrinale du catholicisme, parce que c'est celle dont l'évolution a suivi, depuis les temps apostoliques, la marche la plus régulière; parce que c'est la plus nette, en même temps que la plus complexe; parce que c'est aussi celle dont les affirmations semblent aujourd'hui le plus difficilement conciliables avec l'esprit moderne; celle, par conséquent, dont l'examen doit nous apporter les plus précieux enseignements. Toutefois, je ne me bornerai pas à elle, ni même au christianisme en général; je puiserai dans d'autres religions les exemples et les comparaisons capables de nous faire mieux comprendre les phénomènes par lesquels se manifestent les lois qui déterminent et dirigent l'évolution des dogmes.
Je me suis volontairement interdit l'appareil et le ton de lérudilion et j'ai, de même, soigneusement évité la discussion des thèses dogmatiques que j'exposais; je n'avais à faire ni l'histoire ni la critique des dogmes d'aucune foi et j'aurai entièrement atteint mon but si, dans une sorte de conversation écrite, très simple et très modeste, j'ai réussi à présenter clairement quelques remarques exactes touchant leur nature et leur vie.
Un mot encore, pour expliquer le plan que j"ai
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adopté. Dans une première partie, intitulée La nature du dogme, j'ai examiné la définition que les orthodoxies donnent de lui, et j'ai étudié les diverses justifications qu'elles produisent pour le faire accepter avec cp caractère d'autorité indiscutable qu'elles lui prêtent toutes; j'ai cherché surtout à montrer que, considérée du seul point de vue historique, aucune des garanties qu'elles avancent de son immuabilité ne peut inspirer confiance. Dans une seconde partie, La vie du dogme, je me suis efforcé d'expliquer les circonstances et les causes qui déterminent la naissance, le progrès, la décadence et la mort d'un dogme. Je ne me dissimule pas que cette disposition m'a fait tomber dans plusieurs redites. Je n'ai pas cherché à les éviter, parce qu'il m'a paru que le retour de la même idée ou du même exemple pouvait présenter, en l'espèce, plus d'avantages que d'inconvénients, que mieux valait concentrer l'attention du lecteur sur quelques faits bien étudiés et probants que de la trop disperser. Lui-même jugera si je me suis trompé (i).
Septembre 1909.
1 Je rappelle le titre de quelques ouvrages essentiels pour l'étude de l'iiistoire des dogmes et particulièrement des dogmes chrétiens : Chaxtepie de la Saussaye, Manuel d'histoire des religions, traduction française de H. Hubert et I. Lé\-y, Paris, 1904, in-S"; — S. Reixach, Orpheus, Paris, 1909, qui donnent tous les renseignements bibliographiques utiles; — A. Harnack, Lehrbuch der Dor/mengeschichie, 3^ édit., Fribourg et Leipsig, 1894 et ss., 3 vol. in-S», une 4"^ édit. est en cours de publication; — LooFS, Leitfaden zum Studium der Dogmengeschichfe, 4« édit., Halle, 1906, in-S"; — Fisher, Uistory of Christian Doctrine, Edimbourg, 1902, in-S»;— TuRMEL, Histoire de la théologie positive, Paris, s. d., 2 vol. in-S».
PREMIERE PARTIE LA NATURE DU DOGME
CHAPITRE PREMIER Le dogme
I. — La question Qu est-ce qu'un dogme? posée par M. Le Roy; elle nous jette au plein de notre sujet.
li. — Origine et sens premier du mot dogme. — Les dogmes de la puissance publique. — Les dogmes de la Loi juive. — Les dogmes des philosophes.
m. — Origines de la notion de dogme chez les chrétiens. — Les préceptes du Seigneur et ceux des Apôtres. — Rencontre de la foi chrétienne et de la philosophie grecque. — Son importance touchant la notion chrétienne de dogme. — Le principe de l'autorité dogmatique dans le christianisme; l'Église enseignante.
IV. — Caractères essentiels du dogme ; révélation, autorité, immutabilité.
V. — Les diverses espèces de dogmes. — Affirmations fondamentales et affirmations particulières de chaque religion. — Celles qui évoluent le plus nettement.
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Il y a quelques années (16 avril 1905), un notable philosophe catholique, M. Edouard Le Roy, publiait dans la Quinzaine, revue aujourd'hui défunte, un
I article intitulé Qu'est-ce qu'un dogme? et qui fit un beau tapage. L'auteur entendait poser une question aux théologiens romains et. par la même occasion, il risquait, sur la nature et l'interprétation des dogmes, quelques considérations personnelles : il les croyait propres à rapprocher de la foi catholique les hommes qui ne parviennent plus à l'accorder avec leurs connaissances et leurs réflexions. Théologiens sérieux et bachi-bouzouks de l'École, voire simples journalistes et grimauds des lettres catholiques, saisirent la plume à l'envi et répondirent de bonne encre à l'imprudent. Quelques-uns voulurent bien condescendre à discuter avec lui, ou à éclairer son aveuglement; plusieurs se contentèrent de l'injurier, procédé d'emploi toujours facile et, dans un certain milieu, toujours profitable; la plupart jugèrent dès l'abord sa question saugrenue, attendu que tout catholique, tout chrétien, tout le monde savait ou devait savoir parfaitement ce qu'il convenait d'entendre par un dogme. M. Le Roy ne se tint pas pour battu; il répliqua aux critiques et méprisa les injures, avec vigueur et souvent avec élégance, de sorte qu'un livre de poids respectable sortit du débat (i).
Il en sortit aussi une évidence que divers autres travaux, plus ou moins inspirés de préoccupations et de scrupules analogues à ceux de M. Le Roy, ont également mis en lumière (2), c'est à savoir que les dogmes de l'orthodoxie catholique, considérés dans la forme dont les revêt encore l'enseignement officiel de l'Église romaine, n'offent plus un
(1) Doçjmc et Critique, Paris, 1907.
(2) LoisY, Autour d'un petit livre, Paris, 1903; Rif.\ux, Les coiidilionfi du retour au catholicisme, Pai'is, IftOT.
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sens pensable à la réflexion d'un homme de nos jours, qu'ils ne peuvent plus rien représenter à son esprit, en dehors d'un verbalisme sans portée, qu'ils se montrent incapables de diriger son action morale, qu'ils sont enfin comme le cadavre inerte d'une pensée morte. En d'autres termes, il fut démontré que chez nombre dé catholiques qui veulent comprendre leur foi et en vivre, et non pas seulement la subir et cheminer à côté d'elle, le sentiment religieux avait dépassé de beaucoup la lettre du catéchisme, qu'une évolution s'était accomplie depuis le temps où les formules enseignées s'étaient fixées et qu'une nouvelle mise au point du dogme semblait devenue indispensable. Or, le clergé romain, non seulement s'est refusé à reconnaître cette vérité, mais, fort de l'appui de la masse ignorante des fidèles, qui s'en remet à lui nécessairement du soin de penser pour elle, et qu'aucun argument de raison ne saurait atteindre, effrayé aussi, comme c'était son droit, des conséquences que la réforme réclamée risquait d'entraîner, il n'en a même pas voulu prendre le principe en considération, il a sévèrement blâmé et, au besoin, frappé, selon ses moyens, ceux qui le soutenaient.
Toutefois, comme le froncement des sourcils, la rudesse du geste et de la voix ne remplacent point les arguments solides, la question reste ouverte: pendant que les autorités ecclésiastiques affirment la thèse de l'immutabilité nécessaire du dogme, les fidèles initiés aux méthodes critiques et conscients des nécessités de l'heure continuent en silence de désirer, et certains, même, de réclamer à voix haute l'accord entre les mots inertes et leur raison chrétienne, le recul de la lettre devant l'esprit. Ainsi, aujourd'hui même, et sous nos yeux, se développe un épisode caractéristique de ce conflit éternel entre la formule immobile et la foi toujours en marche, dans lequel se manifeste clairement la vie du dogme.
En fait, M. Le Roy avait raison de poser aux docteurs officiels une question qui revenait à dire : ce que vous nous enseignez comme un dogme ne trouve plus sa place dans notre esprit, rendu inapte, par la science et la philosophie modernes, à saisir les conceptions de l'antiquité et du Moyen Age ; nous nous rendons bien compte que saint Augustin et saint Thomas d'Aquin étaient, en leur temps, des penseurs vastes et profonds, mais leurs raisonnements, sur les vérités essentielles de la foi chrétienne, n'éveillent plus en nous que de la curiosité et du respect ; ils ne peuvent plus nous toucher, ni nous convaincre; nous n'avons plus pour eux qu'une admiration littéraire et archéologique: nous pensons, nous sentons, nous voyons autrement qu'eux et nous savons bien davantage. Déjà, nous l'avons appris, le second de ces théologiens de génie, dont si souvent les noms reviennent sur vos lèvres, comme ceux d'autorités invincibles, n'entrait réellement plus dans les formes d'esprit du premier; pourquoi donc nous serait-il plus aisé de nous enfermer dans les siennes? Un dogme doit être autre chose qu'une formule arrêtée dans un concile du iv* siècle, ou avancée par un moine du xiii*^ siècle; autre chose, qui n'a pas encore été défini; dites-nous quoi. Ou, plus exactement, la définition de la vérité dogmatique est demeurée jusqu'ici imparfaite et incomplète; faites un nouveau pas . vers son intangible perfection ;
haussez-vous d'un degré vers son tout inaccessible et enfermez ce que vous en aurez saisi dans des formes de langage qui nous soient intelligibles, que nous puissions confronter, sans consternation, avec les données de notre science et de noire philosophie. En droit, cependant, M. Le Roy avait tort : d'abord parce que lui, simple laïque, se mêlait de ce qui ne le regardait pas, en donnant aux autorités compétentes un conseil très précis, sous couleur de réclamer une consultation, et même un peu plus qu'un conseil, un projet de solution des principales difficultés ; en second lieu, parce qu'il demandait une définition qui n'est pas à construire : elle existe; il ne pouvait pas l'ignorer et elle est, en soi, irréformable. Aussi bien était-il visible que sa question insidieuse ne partait pas de l'ignorance du présent, mais du désir de l'avenir, et, au point de vue romain, ce désir semble, par nature, tout gros d'hérésie. Laissons de côté un épisode que nous n'avons rappelé que pour montrer dès l'abord, dans la réalité concrète d'aujourd'hui, le débat fatal de l'être et du devenir dogmatique et essayons d'entendre ce mot de dogme comme il convient, selon l'esprit de toutes les orthodoxies.
II
Il est d'origine grecque; on suppose qu'il faut le rapprocher de dokei et de dedoktai, qui signifient « il parait juste, il est arrêté » et se plaçaient souvent en tête des décrets de la puissance publique. Dans la langue classique, il exprime déjà lui-même l'idée d'un
L EVOLUTIOX DES DOGMES précepte posé, d'une décision arrêtée par une autorité
compétente et qui entraîne opinion. Sous l'Empire romain, les sénatus-consultes portaient, dans les pays de langue grecque, le nom de dogmes {dogmata). Ainsi lorsque le IIP Évangéliste (Zkc, 2^) veut nous dire qu'Auguste prescrit un recensement universel, il écrit : « Il arriva un dogma de César Auguste. » Entendons un édit parti de la puissance souveraine. De même, lorsque les Juifs de Thessalonique accusent saint Paul et ceux qui l'écoutent, de. désobéir aux ordres impériaux, c'est encore le mot dogmata qu'ils emploient {Actes, iV).
Comme il était naturel, les Juifs hellénisants, ceux qui, vivant en terre grecque, parlaient habituellement le grec, désignaient par ce terme, chargé d'autorité, les préceptes inviolables de la Loi de Moïse. Quand saint Paul dans son EpHre aux Fphésiens {2^''i, annonce que le Christ a renversé les barrières q«i divisaient les hommes en deux peuples, les Juifs et les Gentils, il proclame que « par sa chair ». c'està-dire par sa mort, le Seigneur a voulu abolir la Loi « des préceptes qui sont les dogmes », c'està-dire l'obligation des prescriptions rituelles impératives. Aussi bien lorsque les chrétiens commencèrent à établir les assises de la Loi Nouvelle en face de l'édifice inhabitable de l'Ancienne, ils adoptèrent à leur tour le terme qui disait bien tout ce qu'ils voulaient qu'exprimassent les sentences du Maître et de ses Apôtres. C'est ainsi que l'auteur des Actes des Apôtres nous rapporte (16^) que, partout où ils passaient, saint Paul et ses compagnons confiaient à leurs fidèles la garde des dogmes établis par les Apôtres et les anciens de Jérusalem. Et saint Ignace, évêque
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d'Antioche an commencement du ii'' siècle, écrit, dans le même sens, aux Magnésiens (13*) : « Appliquez-vous donc à conserver fermement les dofjmes du Seigneur et des Apôtres. »
Il est trop évident que si, dans ces divers passages, le mot dogme veut dire précepte, avec une nuance très marquée d'autorité, il ne nous fait point sortir du domaine du fait; les prescriptions qu'il désigne sont uniquement matérielles ou morales; matérielles, surtout dans la Loi juive, qui, en vieillissant, multipliait les rites et les précautions contre l'impureté ; morales, surtout dans la Loi Nouvelle, qui est une règle de vie pratique en vue du salut, c'est-à-dire en vue de l'acquisition dune place dans le Royaume de Dieu. Aucune notion métaphysique ne se glisse encore, à proprement parler, sous les formules très simples de ces dogmes-là: ne travaillez pas le jour du Sabbat ; évitez la fréquentation des pécheurs ; purifiez-vous, dans les formes prescrites, de toutes les impuretés dont la liste suit, si vous n'avez pas su les éviter ; accomplissez tel rite à tel moment ; ou bien : aimez-vous les uns les autres ; préparez-vous, par le sincère repentir, par la transformation de tout votre être moral, au grand jour prochain; faites-vous dans le ciel un trésor de bonnes œuvres que la rouille ne mange pas et que n'atteignent pas les voleurs ; ayez foi, c'est-à-dire ayez confiance en Dieu votre Père, et en Jésus, son Messie (en grec son Clmst<, son messager de bonne nouvelle ; c'est sous cet aspect que se présentent à nous, jusque dans leur détail, les dogmes de l'Ancienne et de la Nouvelle Loi, comme des indications divinement autorisées, sans doute, divinement établies aussi, mais essentiellement pratiques.
16 l'évolltiox des dogmes
Pourtant, dans les écoles philosophiques du paganisme, le même mot signifiait déjà quelque chose de plus compliqué. On y appelait dogmes les formules, à peu près immuables, dans lesquelles se fixaient les doctrines fondamentales de chaque système. Clément d'Alexandrie, docteur chrétien, qui vécut au début du iii^ siècle, dans un milieu tout pénétré de philosophie grecque, connaîtbiences « dogmesdes philosophes » (i), qui sont les postulats et les conclusions de chacun des grands systèmes de la spéculation hellénique. On disait, en effet, couramment, vers le début de l'ère chrétienne, « les dogmes de Pylhagore », ou « les dogmes de Platon », pour faire entendre la doctrine particulière de l'un ou de l'autre. Et il ne s'agissait plus uniquement de préceptes pratiques, lesquels, en définitive, ne tenaient qu'une place secondaire dans les préoccupations des penseurs grecs, sans en excepter Pythagore; en parlant ici de dogmes, on songeait à des affirmations métaphysiques, qui n'exigeaient pas seulement, de ceux qui les acceptaient, la foi-confiance, mais encore et surtout la foi-croyance.
Entendons-nous : le consentement que les philosophes imposaient à l'esprit de leurs disciples, la foi qu'ils réclamaient d'eux, ils les voulaient raisonnables et raisonnes; je veux dire acquis par la raison et affermis par elle. Clément d'Alexandrie lui-même, encore que chrétien, est assez pénétré des procédés philosophiques pour définir le dogme « une certaine perception logique » ('-^, c'est-à-dire une notion que l'esprit atteint par la raison, ou mieux par le raisonnement. Il se peut bien et, en fait, il se trouve que
nous ne jugions pas tous acceptables, du point de vue de notre raison actuelle, les postulats d'un Pylhagore ou d'un Platon; qu'il se montre dans la construction de leurs systèmes une part d'à priori tout à fait subjectif et proprement en l'air, que l'ensemble même de l'édifice ne nous paraisse pas très solide ; on en peut aisément convenir; il n'en demeure pas moins vrai que l'intention première de ceux qui l'ont élevé était de le construire avec le secours de la seule raison. Et nous n'avons pas à nous étonner qu'un effort pour expliquer le monde et la vie, une tentative pour fixer les directions de l'activité intelligente de l'homme moral, dominés nécessairement par les données et les méthodes d'une science aujourd'hui périmée, par les influences d'une ambiance disparue, ne répondent plus aux exigences d'une raison, la nôtre, formée dans un autre milieu et par d'autres composantes.
Dans la pratique, cependant, les dogmes des philosophes, vers l'époque où le christianisme s'est définitivement constitué et s'est implanté dans le monde antique, au temps de Clément d'Alexandrie, par exemple, avaient quelque peu changé de caractère. La parole du iMaitre était censée justifier les affirmations préliminaires de la doctrine et dispensait les disciples de beaucoup de réflexions personnelles. // a dit, telle était la formule qui, évidemment, suffisait^ dans un grand nombre de cas, à poser des espèces d'axiomes, qu'on acceptait parce que garantis par Lui. On sous-entendait naturellement qu'il avait fait les raisonnements indispensables et procédé à toutes les vérifications nécessaires; il semblait donc inutile de les recommencer. Les docteurs chrétiens reprochaient vivement à leurs rivaux de la philosophie profane cette confiance qu'ils jugeaient superstitieuse ; il est certain qu'elle tendait à transformer gravement la notion première du dogme philosophique et à limiter l'exercice de la raison des disciples à l'éclaircissement, à la justification, au commentaire et à l'application d'un certain nombre d'arguments d'autorité, pratiquement invérifîés." Au moins restaient-ils en soi vérifiables; il pouvait sembler inconvenant et présomptueux, mais il n'était défendu à personne de suivre pour son compte toute la voie inaugurée par le Maître d'autrefois et de repasser par toutes les étapes de sa pensée féconde (*).
Selon notre jugement, il y a de quoi s'étonner de voir les chrétiens reprocher aux philosophes de fonder leurs dogmes sur l'autorité d'un maître et de les revêtir, par un véritable acte de foi, d'une puissance qu'on pouvait dire religieuse; car enfin, eux aussi, après avoir emprunté au langage courant et à celui des écoles le mot dogme lui-même, ont vite réuni en lui les deux sens de précepte issu de l'autorité compétente et de règle de foi indiscutable, garantie par la parole du Maître. Dès le temps où saint Paul prêchait aux gentils de bonne volonté, autour des synagogues répandues dans le monde grec et où saint Pierre, avec les autres Apôtres galiléens, cherchait à
(1) Los néo-platonicions leront bien appel à une révélation, niais, en leur temps, lonte philosopiiie est pénétrée de mysticisme et la leur devient uni; véritable reliaion.
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faire partager aux Juifs la confiance qui l'animait dans la mission du Crucifié, il était entendu qu'on ne discutait pas les préceptes du Seigneur, qu'on n'en démontrait même pas l'excellence; il suffisait de les énoncer, puisqu'en Lui résidait toute autorité, de par Dieu le Père. A mesure que grandit la personne de Jésus dans la conscience chrétienne et qu'elle se rapprocha de Dieu, jusqu'au jour oij elle se confondit avec lui, ses (/o(/?yia^a, j'entends toujours fes préceptes pratiques de salut qu'on lui rapportait, s'enveloppèrent d'une autorité, s'il était possible, de plus en plus indiscutable. Il semblait aussi dans la logique des choses que ceux qui l'avaient connu durant sa vie, qui avaient de ses lèvres recueilli les paroles salutaires, qui restaient les témoins de ses miracles et de sa résurrection, fussent considérés, après sa mort, comme parfaitement qualifiés pour représenter, et en quelque sorte incarner, son autorité. Xe faisaient-ils pas que répéter ce qu'il avait dit? Ne prolongeaient-ils pas son enseignement parmi les hommes? Ne préparaienl-ils pas, pour tout l'avenir, la tradition régulière de sa volonté, de génération en génération?
A y bien regarder, entre les fondements de l'argument chrétien d'autorité apostolique, ainsi établi et justifié, et la tendance des écoles philosophiques du paganisme à jurare in verba magistri, on ne voit guère qu'une question de degré ; mais, aux yeux des fidèles de Jésus, une dilTérence fondamentale excluait jusqu'à la possibilité d'une comparaison entre eux et les philosophes du dehors, et plaçait leur propre argument d'autorité hors des atteintes de la chicane humaine : les maîtres divers et divisés qu'invoquaient les sages du siècle ne pouvaient être raisonnablement rapprochés du Maître divin ; ils n'avaient disposé que des ressources d'une intelligence plus vaste, des lumières d'une raison plus solide que celle des hommes du commun, mais qui participaient tout de même et nécessairement de l'infirmité commune à tous les fils d'Adam. Lui, au contraire, avait puisé son autorité en Dieu, auquel personne ne songe à demander des comptes ; ses dogmata empruntaient à leur source le privilège de l'infaillibilité; descendus véritablement du Père, ils s'offraient aux hommes comme les fruits précieux d'une révélation, de même que les préceptes de la Loi Ancienne, autrefois apportés aux Juifs par Moïse, messager de l'Eternel, et par les prophètes, emplis de l'Esprit saint. Il suffisait donc, en définitive, de croire à l'authenticité des livres de Moïse, à la réalité de ses entreliens avec Jahveh et à celle de l'inspiration des prophètes, ajoutons, s'il s'agit d'un chrétien des premiers temps, de reconnaître en Jésus le Messie promis à Israël, pour accepter comme indiscutables des prescriptions que la raison n'aurait pas toujours découvertes toute seule, qui, parfois même, surtout dans l'Ancienne Loi, s'accordent mal avec elle, mais qui, du moins, aussi bien dans les Évangiles synoptiques que dans le Pentateuque, ne semblent ni très compliqués, ni très difficiles à saisir (^).
Remarquons, d'ailleurs, que les premiers fidèles de Zoroastre ou de Mahomet, voire même ceux du Bouddha, ne se trouvaient point placés en face depos-
(1) Je rappelle qu'on nomme Pentateuque les cinq premiers livres de la Bible, spécialement aUribués à Moïse, et Évangiles synoptiques, les trois premiers, dont la matière peut être distribuée en colonnes parallèles.
lulats plus exigeants : croire que le premier avait composé VAvesta sous' la dictée d'Ormudz lui-même, en présence duquel un ange l'avait transporté ; que le second avait reçu le Cor (m dans son cœur des propres mains de l'ange Gabriel, et sur l'ordre d'Allah ; que le dernier, simple prince, selon les apparences, avait atteint, par un puissant effort de sa volonté prédestinée, à la perfection qui relevait au-dessus des hommes et des dieux, et dont sa prédication a tracé les voies certaines. Reposant sur une métaphysique élémentaire, au moins en ce qui regarde Zoroastre et Mahomet, des prescriptions rituelles, des préceptes moraux, des interdictions présentées comme des tabous, tel semblait l'essentiel de leur enseignement à tous trois. Mais tout le monde sait bien qu'au temps où vivait Clément d'Alexandrie, la dogmatique chrétienne avait singulièrement dépassé les limites du très simple enseignement apostolique.
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