Read here

Éléments de l'art de la teinture : avec une description du blanchîment par l'acide muriatique oxigéné

Claude-Louis Berthollet, Berthollet, A. B. , d. 1811 · 1804 · Scanned text

109,837 words · about 7 h 42 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Authors
Claude-Louis Berthollet, Berthollet, A. B. , d. 1811
Language
French
Published
1804
Length
109,837 words · about 7 h 42 min
Sections
21 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (21)

Continue:

Front matter

THE FRIENDS OF THE LIBRARY

ÉLÉMENTS

D E

Tome Premier. A Paris

RUE DE THIONVILLE, N05. 116 et 18*10,

AN XIII. (i8o40

. 4

NCSU Libraries

AVERTISSEMENT.

1 /auteur de ces Élémens eut principalement pour but de faire l'application des théories qui venaient de répandre une vive lumière sur la chimie , aux phénomènes que présente l'art de la teinture et à ses procédés usuels, dont il donnait la description.

Les arts ne peuvent faire que des progrès limités lorsqu'ils ne sont dirigés que pair une pratique aveugle : ainsi ils restent depuis plusieurs siècles à-peu-près dans le même état , à la Chine et aux Indes ; mais si les artistes sont guidés par la connaissance des propriétés qui ont été analysées par la physique et par la chimie qui en est le complément , il n'y a pas de bornes à la perfection à laquelle ils peuvent les porter. Quels avantages rapides ne doit pas à Watt , à Wedg^ood, à fleuri, et à quelques autres vj AVERTISSEMENT.

savans , cette nation qui est sur-tout puissante par son industrie !

Une heureuse révolution s'est opérée à cet égard parmi nous ; ce n'est plus à des ouvriers ignorans que sont confiées nos fabriques ; on trouve , dans la plupart, des hommes très - éclairés , des physiciens très-instruits , et c'est à eux qu'il iaut s'adresser , si l'on veut provoquer les progrès des arts utiles , et lever les obstacles qui peuvent s'y opposer.

Telle est la pensée qui a dirigé l'auteur de cet ouvrage : il s'est moins occupé de réunir des recettes , que de faire connaître les propriétés desquelles dépendent les effets que l'on veut en obtenir. Cependant il a tâché de porter beaucoup d'exactitude dans la description des procédés , en choisissant ceux qui méritent le plus de confiance.

Quelques personnes s'imaginent que les théories physiques ne sont que des systèmes

AVERTISSEMENT. vî; auxquels on veut assujétir la nature sans avoir aucun égard aux pratiques des ateliers. Cependant ces théories ne sont elles-mêmes que le résu ltat d'expériences analytiques ; c'est toujours à l'observation qu'elles rappellent, ee en tâchant de la diriger, elles fixent l'attention sur les faits même dont elles ne peuvent encore établir les rapports avec ceux qui sont déjà classés : elles en indiquent également l'application, qu'elles tâchent à la vérité de circonscrire dans ses justes limites.

Mais la théorie de l'art de la teinture se lie d'un coté aux spéculations les plus délicates de la physique, d'un autre , à la pratique de plusieurs autres arts: on ne doit point la regarder comme une partie de nos connaissances que l'on puisse porter isolément à sa perfection ; ses progrès doivent suivre ceux des sciences physiques et ceux de plusieurs autres arts.

L'auteur de ces élémens , qui n'avait viij AVERTISSEMENT. d'autres prétentions que de rendre , dans cette seconde édition, son ouvrage moins défectueux , et d'y recueillir les découvertes récentes , s'est associé un coopérateur _, qui , portant , dès sa jeunesse , une attention particulière sur son objet , pourra le conduire dans la suite à une plus grande perfection.

PRÉCIS HISTORIQUE

D E

L'ART DE LA TEINTURE

On remarque dans les hommes qui ont fait le moins de progrès dans l'art social , le désir d'attirer les regards de la multitude ; ils en saisissent avec empressement les moyens , et l'éclat des couleurs est l'un des premiers qui se présentent. Les sauvages même cherchent à en imposer par les impressions qu'ils font sur leur peau , par les plumes , les pierres , les coquillages qui ont des couleurs vives. Les femmes des Gaules se donnaient les jours de fête une teinte brune olivâtre par le moyen du vouède, et sans doute celles qui occupaient les premiers rangs , étaient jalouses de cette distinction.

Il n'est donc pas douteux que l'origine de l'art de la teinture ne remonte à une haute antiquité ; et lorsque la nature a présenté des substances colorantes d'une application facile , il a pu s'établir chez des peuples d'une civilisation peu avancée, des espèces de teinture qui aient été recherchées par des nations polies : ainsi les

i.

r

Gaulois préparaient quelques couleurs qui n'étaient pas dédaignées des Romains. Mais pour s'étendre et se perfectionner , l'art a du suivre les progrès de L'industrie et ceux du luxe.

Les Egyptiens , selon Pline (i) , avaient trouvé un moyen de teindre qui avait des rapports avec celui que nous employons pour les toiles peintes : les étoffes imprégnées probablement de différents mordants , étaient plongées dans un bain où elles prenaient différentes couleurs. Il indique l'emploi de ces mordants par le passage suivant. Candida vêla postquam aiirivere , UUnuntur non coloribus sed colorent sorbentibus medicamentis. Cependant il est à présumer que l'industrie avait peu d'activité chez un peuple où la puissance sacerdotale interdisait , par des lois , tout changement dans les coutumes les plus indifférentes.

Lorsqu'on veut juger des progrès que l'esprit humain avait faits dans l'antiquité , l'attention se porte sur la Grèce ; mais Ion y trouve une grande différence entre les beaux arts et les arts utiles ou les arts de luxe ; différence dont on aperçoit la cause. L'opinion publique mit une distance immense entre ces arts ; car la gloire fut attachée aux premiers , et les autres furent confondus parmi les travaux serviles.

Cette distinction était en partie fondée. Le

peintre , le statuaire, l'architecte imprimaient leur génie à leurs productions ; leur art n'avait pas besoin de s'accroître par de longues tentatives , et de s'enrichir lentement des hasards et des expériences des siècles. Tout à coup l'imagination put franchir les bornes du temps, et les chefs-d'œuvre , qui se succédèrent rapidement chez les Grecs , devaient faire l'admiration de la postérité.

Cependant , ce peuple si ingénieux , si sensible , si fécond en grands hommes , se laissa séduire , dans la distribution de son estime , par des goûts souvent frivoles. Celui qui remportait une victoire à la lutte , au pugilat , à la course , obtenait des couronnes et jouissait des plus grands honneurs ; mais les arts utiles étaient avilis aux yeux même des philosophes.

C'est ici l'un des caractères les plus frappants qui distinguent les anciens et les modernes. Les philosophes grecs , occupés sur-tout des spéculations qui pouvaient leur attirer les hommages d'un peuple si disposé à l'enthousiasme , regardèrent les arts utiles comme indigues de huv attention. Ce mépris passa chez les Romains ; et Pline , en parlant de la teinture , déclare qu'il néglige de décrire des opérations qui n'appartiennent pas à un art libéral. Nec tingendi rationem omisissemus , si unquam ea liber alium ardu m fuisse t.

Depuis que la philosophie a pris l'observation pour guide , et qu'abandonnant toutes les illusions des systèmes , elle s'est fondée sur l'étude des phénomènes de la nature et des propriétés réelles auxquels ils doivent leur origine , elle a suivi l'enchaînement des nombreuses merveilles qu'elle a analysées \ dans leur rapport avec le bonheur de la société. Elle a reconnu dans les travaux de l'industrie , ainsi que dans le commerce , la source de la prospérité du peuple , le germe d'une grande population , le principal soutien de l'agriculture. Mais c'est l'académie des sciences de Paris qui chercha la première à répandre les lumières des sciences sur tous les arts , qui forma le projet d'en publier la description , et qui , au milieu d'un régime prohibitif , s'éleva à cette idée , que l'industrie nationale doit s'éclairer et s'étendre par une communication libre des procédés dont elle fait usage , et que les sacrifices qu'elle peut faire par cette publicité , sont bien compensés par les avantages qu'elle en tire elle-même. Ce projet fut étendu sur tous les objets de nos connaissances par l'encyclopédie , le monument le plus vaste qu'on ait élevé à la philosophie et à la raison. L'art de teindre chez les Grecs n'a donc pu sentir que faiblement l'influence des lumières. Cependant l'activité du génie a quelque chose de communicatil" , et l'industrie multiplie les tentatives lorsqu'elle est sollicitée par le luxe. Voyons donc à quel point le luxe s'était élevé dans les beaux jours de la Grèce : consultons le tableau qu'en a tracé Barthélémy :

Une grande partie des citoyens d'Athènes passait ses jours dans différents tribunaux et recevait une rétribution de trois oboles , c'est-à-dire de neuf sous par jour; le prix moyen du setier de bled , dont la valeur est le terme de comparaison le moins incertain entre les différentes valeurs , était de treize livres , c'est-à-dire un peu plus que la moitié du prix moyen qu'il a chez nous : un citoyen d'Athènes aurait donc , avec la rétribution journalière qui le fixait aux fonctions les plus importantes de la république , acheté une mesure de blé qu'on aurait actuellement pour quinze sous. Il faut donc , pour nous faire une idée , non pas de la magnificence publique ni de celle de quelques particuliers , mais de l'aisance et du luxe de la classe ordinaire des citoyens , se représenter ce qu'ils seraient à Paris, si le salaire des fonctionnaires publics était de quinze sous par jour.

« Beaucoup d'entre eux (les Athéniens) al- « laient pieds nuds. Le peuple était vêtu d'un « drap qui n'avait reçu aucune teinture et « qu'on pouvait reblanchir. Les gens riches « préféraient des draps de couleur (i); ils esti-

(1) Voyage du jeune Anacharsis.

« maient ceux que Ton teignait en écarlate par « le moyen de petits grains rougeâtres ; mais « ils fesaient encore plus de cas des teintures en « pourpre ».

La soie , qui est l'objet des procédés les plus variés de la teinture , est originaire de la Chine ; c'est , à ce que disent les annales chinoises , la femme de l'empereur Hoang-Ti qui , la première , s'occupa de la filature des cocons qui se trouvent naturellement sur les arbres. La soie passa ensuite dans llndostan , et de là dans la "Perse , dans la Grèce et à Rome ; mais elle n'y parvint que fort tard : quelques - uns ont conclu d'un vers des Géorgiques de Virgile (i), que l'usage en était connu à Rome dans le temps d'Auguste. L'on trouve dans Pline des indications moins douteuses. La soie était encore à un si haut prix , du temps de l'empereur Justinien , qu'elle se vendait au poids de l'or (2). Enfin des moines apportèrent des Indes à Constantinople des œufs de vers à soie , et ils y établirent la méthode de les élever et de filer le duvet de leurs cocons (3). Il paraît que c'est dans le temps des croisades que les ver» à soie furent introduits dans l'Italie.

Géorg. Liv. 2.

(2) Voltaire , Fssai sur les Mœurs , etc.

L'art de teindre les toiles paraît avoir été inconnu dans la Grèce avant l'invasion d'Alexandre dans les Indes. Pline rapporte qu'on y teignit les voiles de ses vaisseaux de différentes couleurs. Il y a donc apparence que les Grecs empruntèrent cet art des Indiens.

L'Inde est le berceau des connaissances et des arts , qui se sont ensuite répandus et perfectionnés chez les autres nations. Les hasards faciles devaient bientôt se multiplier dans un pays qui est riche en productions naturelles , qui exige peu de travaux pour fournir à la subsistance de ses habitants , et dont la population était favorisée par la profusion de la nature et par la simplicité des mœurs , avant que la tyrannie des conquérants qui s'y sont succédés, y eût exercé ses ravages ; mais les préjugés religieux et la division inaltérable des castes mirent promptement des entraves à l'industrie : les arts y ont été stationnaires. , et il y a apparence qu'au temps d'Alexandre , la teinture s'y est trouvée à-peu-près au même point qu'aujourd'hui pour les étoffes de coton , car la soie y était encore inconnue ou du moins très-rare.

Les belles couleurs que l'on observe sur les toiles des Indes , auxquelles on donna d'abord le nom de Perses , parce que c'est par le commerce de la Perse qu'elles nous parvinrent , pourraient faire croire que l'art de la teinture

S Précis

y a été poussé à un grand degré de perfection ; mais on voit , par la description que Beaulieu fit à la prière de Dufay , des opérations qu'il fit exécuter sous ses yeux (i) , que les procédés des Indiens sont tellement compliqués , longs , imparfaits , qu'ils seraient impraticables ailleurs par la différence du prix de la main-d'œuvre. L'industrie européenne les a bientôt surpassés par la correction du dessin , la variété des nuances et la simplicité des manipulations : si elle n'a pu atteindre à la vivacité de deux ou trois couleurs , il ne faut l'attribuer qu'à la supériorité de quelques substances colorantes ou peut -être à la longueur même et à la multiplicité des opérations.

Nous pouvons déjà conjecturer que l'art de la teinture était moins étendu et moins perfectionné chez les anciens que chez les modernes ; mais ils avaient une teinture qui a été ou perdue ou négligée , et qui était l'objet du luxe le plus recherché , c'est la pourpre : ses procédés ont été mieux conservés dans les monuments historiques que ceux des autres couleurs.

On ne s'arrêtera pas aux contes dont on a cherché à embellir l'origine de la pourpre ; mais

(i) Traité sur les toiles peintes , dans lequel on voit la manière dont on les fabrique aux Indes et en Europe. Cette opinion est confirmée par les détails plus exacts que l'on trouve dans Bancroft. Of permanent celours.

il y a grande apparence que la découverte s'en fit à Tyr , et qu'elle contribua beaucoup à l'opulence de cette ville célèbre.

Le suc dont on se servait pour teindre en pourpre était tiré de deux principales espèces de coquillages ; la plus grande portait le nom. de pourpre , et l'autre était un buccin : l'une et l'autre espèce se subdivisaient en plusieurs variétés : on les distinguait encore par la couleur plus ou moins belle qu'elles pouvaient donner , selon les côtes où la pêche s'en fesait. Le suc colorant des pourpres est contenu dans un vaisseau qui se trouve dans leur gosier : on ne retirait de chaque coquillage qu'une goutte de cette liqueur : on écrasait les buccins , qui contenaient aussi une très-petite quantité d'une liqueur rouge tirant sur le noir. (Nigricantis rosœ. Plin.)

Quand on avait recueilli une certaine quantité de suc colorant , on y ajoutait une proportion de sel marin ; on fesait macérer pendant trois jours , après lesquels on mêlait cinq fois autant d'eau : on tenait ce mélange à une chaleur modérée , en séparant de tems en tems les parties animales qui s'élevaient à la surface. Ces opérations duraient dix jours : on essayait ensuite avec un peu de laine blanche si la liqueur avait pris la nuance convenable.

On fesait subir à l'étoffe différentes prépaio Précis

rations avant de la teindre ; quelques-uns la passaient dans l'eau de chaux ; d'autres lui donnaient un apprêt avec une espèce de fucus , qui servait , comme quelques-uns de nos astringents , à rendre la couleur plus solide. Nous ne connaissons pas précisément la plante marine à laquelle les anciens donnaient le nom de fucus ; mais elle était d'un usage si étendu dans leurs teintures , que ce mot était devenu un nom générique pour toutes sortes de substances colorantes. Le Pileur d'Apligny conjecture que ce pouvait être une espèce d'orseille que l'on trouve sur les cotes de Candie (i) ; d'autres enfin préparaient le drap avec l'orcanète.

Le suc du buccin ne donnait pas par lui-même une couleur solide , mais il augmentait l'éclat de la couleur de l'autre coquillage. La pourpre de Tyr se fesait par deux opérations : on commençait par teindre avec le suc de la pourpre ; après cela on donnait une seconde teinture avec le suc du buccin ; d'où vient que Pline lui donne le nom de purpura dibapha. Dans d'autres procédés on mêlait le suc des deux espèces de coquillage ; par exemple, pour 5o kilogr. de laine , on prenait 200 kilogr. de suc de buccin et 100 kilogr. de celui de pourpre : on obtenait par là une couleur d'améthiste; quelquefois on donnait

(1) Essai sur les moyens de perfectionner l'art de la teinture.

HISTORIQUE. II

un fond avec le coccus , qui est notre kermès , et après cela on teignait avec le suc de la pourpre ; enfin , on réunissait quelques-unes des méthodes précédentes , et par là on obtenait une grande variété de couleurs de pourpre , que Ton distinguait par différents noms ; celle de Tyr avait , selon Pline , la couleur du sang coagulé ; la pourpre améthiste avait celle de la pierre de ce nom : une autre espèce ressemblait à la violette , etc. (i).

Il paraît que quelques espèces de pourpre conservaient très-long-tems leur couleur ; car Plutarque raconte , dans la vie d'Alexandre , que les Grecs trouvèrent , dans le trésor du roi de Perse , une grande quantité de pourpre , dont la beauté n'était pas altérée , quoiqu'elle eût 190 ans d'ancienneté.

La très-petite quantité de liqueur , que l'on retirait de chaque coquillage et la longueur du procédé de teinture , donnaient à la pourpre

(1) Ceux qui veulent prendre des connaissances plus étendues sur la pourpre des anciens , peuvent consulter parmi les modernes les ouvrages suivants :

Et sur-tout un savant ouvrage de M. Bischoff, qui a pour titre : Versuche einer geschicte der farberkunst % etc. 1780.

ia Précis

un si haut prix , que Ton ne pouvait avoir , du tems d'Auguste , pour mille deniers , (environ 700 livres de notre monnaie) , une livre de laine teinte en pourpre de Tyr.

Les prêtres , qui cherchèrent toujours à tirer avantage de ce qui peut faire impression sur le peuple , prêtèrent , dans les premiers tems , un caractère sacré à la pourpre. C'était une couleur agréable à la Divinité , et qui devait être réservée à son culte , et quoique la pourpre soit perdue depuis long-tems , l'orgueil du nom s'est conservé dans notre hiérarchie sacerdotale.

La pourpre fut presque par-tout un attribut de la haute naissance et des dignités. Elle servait de décoration aux premières magistratures de Rome ; mais le luxe qui fut porté à l'excès dans cette capitale du monde , en rendit l'usage commun aux personnes opulentes , jusqu'à ce que les empereurs se réservassent le droit de la porter : bientôt elle devint le symbole de leur inauguration. Ils établirent des officiers chargés de surveiller cette teinture dans des ateliers où on la préparait pour eux seuls , principalement en Phénicie. La peine de mort fut décernée contre tous ceux qui auraient l'audace de porter la pourpre , même en la couvrant d'une autre teinture.

La peine décernée contre ce bizarre crime de lèse-majesté fut sans doute la cause qui fit dis-

HISTORIQUE. l3

paraître l'art de teindre en pourpre , d'abord en Occident , et beaucoup plus tard dans l'Orient , où cet art était encore en vigueur dans le onzième siècle.

L'on retirait du coccus, que nous connaissons sous le nom de kermès , et dont on peut voir l'histoire ( section 3 , partie i ) , une couleur qui n'était guère moins estimée que la pourpre , et qu'on alliait quelquefois avec celle-ci , comme on l'a dit ci-devant. Pline rapporte qu'elle était employée pour les vêtements des empereurs. On lui donnait ordinairement le nom d'écarlate , mais on la confondait quelquefois avec la pourpre.

Ce n'est , suivant Pline , que dans le siècle d'Alexandre et de ses successeurs , que les Grecs cherchèrent à donner quelque perfection au noir , au bleu , au jaune , au verd.

Chez les Romains les nouvelles mariées portaient , dès les premiers tems , un voile jaune , et cette couleur était réservée aux femmes.

Dans les jeux du cirque , quatre partis se distinguaient par leurs couleurs, par le verd, color prasinus , l'orangé , rufatus , le cendré, venetus , et le blanc.

L'on peut juger des qualités de ces couleurs par les substances dont on fesait usage. Comme Bischoff a fait des recherches très-étendues sur eet objet , je vais rapporter d'après lui Ténui4 Précis

mération des ingrédients qui entraient dans l'art de la teinture de ces tems , indépendamment du coceus et des coquillages de la pourpre.

10. L'alun ; mais l'on peut voir , dans la première partie de cet ouvrage ( section 5 ) , que très-probablement les anciens ne connaissaient pas notre alun dans son état de pureté ;

2°. L'orcanète. Suidas rapporte que cette substance servait aussi de fard aux femmes ;

3°. Le sang des oiseaux , qui fut employé par les Juifs ;

4°. Le fucus. On préférait celui de Crète ; on s'en servait ordinairement pour donner un fond aux bonnes couleurs ;

5°. Le genêt ;

6°. La violette. Les Gaulois en préparaient une couleur qui ressemblait à une espèce de pourpre ;

7°. Lotus medicago arborea (luzerne en arbre) ; l'écorce servait à teindre les peaux , et la racine était employée dans la teinture de la laine ;

8°. L'écorce de noyer et le brou de noix ;

9°. La garance. L'on ne sait si la garance des anciens était la même plante que la nôtre ou quelque autre racine de la même famille ;

io°. Le vouéde f glastum). Cette plante était certainement employée par les anciens ; mais il est douteux qu'ils lui aient donné les mêmes préparations que nous.

HISTORIQUE. ID

On fesait usage du sulfate de fer et de celui de cuivre pour teindre en noir sur-tout les cuirs. La noix de Galle , dont la plus recherchée venait de laComagène, servait d'astringent. On y suppléait par la semence que renferment les siliques d'un acacia particulier à l'Egypte. On employait encore l'écorce de grenade et de quelques autres astringents (i).

Quoique les anciens aient pu faire usage de quelques substances dont aucun souvenir n'est conservé , il est facile de voir que les acquisitions que nous avons faites , sur-tout depuis la découverte de l'Amérique , nous donnent une grande supériorité pour plusieurs couleurs ; mais les regrets que l'on a eus souvent, d'avoir perdu la pourpre , sont-ils bien fondés ? n'avons-nous pu atteindre à la beauté de cette couleur si fameuse?

Les coquillages , qui fournissaient la liqueur colorante de la pourpre , existent probablement avec autant d'abondance qu'autrefois ; ils ont été suffisamment désignés pour qu'on puisse les reconnaître : en effet , Thomas Gage rapporte qu'on trouva , près de ïiieoya , petite ville espagnole de l'Amérique méridionale , des coquillages qui avaient toutes les propriétés décrites par Pline et les autres anciens ; il paraît même

(i) Ameilhon , Mura, de l'Instit. litt.îr. et beaux arts, tome 3.

i6 Précis

qu'on fait quelque emploi de ces coquillages, pour teindre le coton , sur les côtes de Guayaquil et de Guatimala (i), Cole en découvrit en 1686 sur les cotes d'Angleterre ; Plumier en a trouvé une espèce aux Antilles ; Réaumur a fait plusieurs expériences sur les buccins qu'il a trouvés sur les côtes du Poitou ; Duhamel en a aussi fait plusieurs sur le suc colorant du coquillage qui doit porter le nom de pourpre , et qu'il a trouvé en abondance sur les côtes de Provence. Il a observé que ce suc ne prend la couleur pourpre que par l'action de la lumière , ainsi que Réaumur l'avait déjà remarqué dans le suc colorant du buccin ; que ce suc , d'abord blanc , prend une couleur verte jaunâtre qui se fonce en tirant au bleu ; qu'enfin , on le voit rougir , et qu'en moins de cinq minutes il devient d'une couleur pourpre très-vive et très-foncée (2). Or, la pourpre des anciens avait ces caractères.

De plus , nous avons une description très-détaillée de la manière dont se fesait la pêche des coquillages qui servaient à la pourpre , dans un ouvrage d'un témoin oculaire , d'Eudocie Macrembolitisse , fille de l'empereur Constantin VIII , qui vivait au onzième siècle (3).

(1) Histoire philosophique et politique du commerce des Indes , liv. j. ,

HISTORIQUE i»

S nous négligeons de nous procurer la pourpre , si l'on n'a pas cherché à profiter des épreuves que quelques modernes ont faites avec succès , c'est que nous avons acquis des couleurs plus belles et beaucoup moins chères. Plusieurs savans partagent cette opinion (i).

En effet , le kermès donnait une couleur qui était estimée des anciens presque à l'égal de la pourpre , et qui concourait à celle qu'on distinguait par le nom de cvlor hjsginus . Or nous savons employer le kermès d'une manière probablement plus avantageuse que les anciens , parce que nous avons un alun pur qui dispose 1 étoffe a recevoir une couleur plus belle et plus solide ; et cependant nos teinturiers ont été obligés de renoncer presque entièrement à son usage , malgré la solidité de sa couleur , parce qu elle ne peut , relativement à la beauté , soutenir la. comparaison de celles qu'on obtient de la cochenille.

En supposant que la .légère différence qui pouvait se trouver entre la couleur du kermès et après sa mort à Romain III , qui fut ëlu ^ ^

X068 Son ouvrage se trouve daus un recueil ".publié par M. d Anse de Cloison , sous le .titre X AneÀota grlca e regia pansiensi et e Venetâ S. Marci bibliothecis Jeprompta, T. 1, ,78i.

(0 Bischoff versuche, .te. Goguet, de l'origine des loi, ,

des arts et des sciences , a*, partie , liv. 2.

I

et celle de la pourpre de Tyr est compense'e par l'avantage que nous tirons de notre alun , nous pourrons regarder cette pourpre si précieuse , que les Césars s'étaient réservée sous peine de mort , comme semblable à ce rouge de sang que l'on voit dans les anciennes tapisseries , pour lesquelles on a fait usage du kermès.

La supposition que la couleur que nous tirons du kermès est préférable à celle que les anciens en obtenaient , peut être fondée sur le témoignage même de Pline ; car il insinue qu'elle a peu de solidité , et la couleur que l'on donne par le moyen du kermès à la laine qui a été préparée avec l'alun , est de la plus grande solidité.

Le savon , dont on attribue la découverte aux Gaulois , paraît n'avoir eii d'autre us*age chez les anciens , que celui d'une pommade propre k nettoyer la chevelure , ou à la teindre des couleurs qu'on pouvait y ajouter (i). Cette substance si utile doit nous donner une supériorité dans lé blanchiment et dans quelques parties des teintures. On suppléait à son usage pour dégraisser les laines et pour blanchir 'les toiles), par une plante que Pline nomme radicula , qui était appelée strathion par les Grecs , et que

(i) Goguet , ibid. première partie , liv. 2. Ameilhon , Menu de l'Instit. tom. 2.

HISTORIQUE. ig

quelques-uns regardent comme notre saponaire , et par une autre plante que Pline désigne comme une espèce de pavot. Homère nous peint la princesse Nausica et ses suivantes foulant aux pieds , dans des fosses , leurs habillements pour les blanchir. D'autres témoignages indiquent qu'on y mêlait des cendres : on faisait encore usage de quelques terres bolaires.

Nous avons acquis du Nouveau Monde plusieurs substances tinctoriales , la cochenille , le bois de Brésil , le campèche , le rocou. Noua devons sur-tout la supériorité de nos teintures à la préparation de l'alun et à la dissolution d etain , qui prête tant d'éclat à plusieurs substances colorantes. La soie , qui est devenue si commune chez nous , et qui prend des coufèurs si vives et si brillantes , le mouvement rapide du commerce , qui met à la portée du peuple même la jouissance des productions de la Chine et des Indes, l'industrie active, éclairée, stimulée par la rivalité des différents peuples de l'Europe qui cherchent à contrebalancer leurs moyens de puissance; toutes ces circonstances mettent un intervalle immense entre le luxe le plus familier parmi nous , et celui de l'opulence de quelques particuliers chez les anciens : mais avant d'acquérir cette supériorité , l'Europe a éprouvé toutes les dévastations de la barbarie. Au cinquième siècle tous les arts s'éteignirent dans L'Occident; bientôt on n'y trouva presque plus de traces de lumière , de raison , d'humanité , d'industrie. Quelques arts déchus se conservèrent seulement en Italie. Muratori (i) cite un manuscrit du huitième siècle , dans lequel on trouve quelques descriptions de teintures , sur-tout pour les peaux , et quelques procédés des autres arts; mais le latin, qui est presque inintelligible , et quelques lacunes empêchent qu'on ne puisse se faire une idée juste de ces procédés (a).

Les arts se conservèrent mieux dans l'Orient, et l'on en tira , jusqu'au douzième siècle , les objets de luxe que quelques grands pouvaient se procurer. Pendant les croisades , les Vénitiens fondèrent leur puissance sur la manie de ces tems ; leurs flottes se chargèrent des approvisionnements de nos fatales émigrations : leur commerce s'enrichit ; les arts s'établirent chez eux et s'éclairèrent de l'industrie des Grecs ; de là ils se propagèrent dans les autres parties

(2) Je citerai littéralement une description de l'alun, qui parait confirmer qu'on n'employait que des stalactites aluînineuses ou une terre volcanique imprégnée d'alun.

DE A L U M E N.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…