Avant-propos
DU TRADUCTEUR.
Le nom de l'auteur est d'un favorable augure pour Pouvrage dont nous présentons la traduction au public. M. d'Archenholtz est connu en Allemagne et ailleurs comme un écrivain, non -seulement laborieux ( ceux de cette espèce abondent dans son pays ) mais comme un historien judicieux, qui pense fortement et s'exprime avec élégance. L'esprit de parti ne lui est peut - être pas tout-à-fait étranger , comme le prouve son Journal de la Minerva y Pune des meilleures feuilles périodiques qui paraissant dans le Nord ; et on voit , par plusieurs passages de son Histoire des
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Flibustiers, que quelle que soit la matière qu'il traite , il a de la peine à se défendre de cet esprit. Il a saisi ou plutôt fait naître souvent l'occasion de lancer des traits assez virulens contre la révolution française et contre la France en général. Nous avons cru devoir les adoucir ou les supprimer tout- à -fait. A cela près, notre traduction est fidelle. On remarquera peut-être aussi que Fauteur se complaît à avilir les Espagnols toutes les fois qu'ils sont aux prises avec les Flibustiers. Il n'était pas nécessaire pour relever la valeur , assurément peu commune de ces brigands, de se montrer injuste envers une nation qui , à toutes les époques de l'histoire , a mérité d'être comptée parmi les plus' braves. Nous ne dirons pas, pour excuser cette espèce d'animosité , que M. d'Arçhenholtz Ta puisée dans les matériaux
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dont il a composé son histoire; que, par exemple , Raveneau de Lussan , l'un de ces Flibustiers, en décrivant leur fameuse expédition dans la mer du Sud à laquelle il a pris part lui-même, dit qu'un de leurs chefs ( Grammont ) se méfiait des Espagnols dont il est plus difficile de prévenir la trahison que dJ arrêter la bravoure. Un historien sage sait se défendre de cette partialité trèssuspecte d'un ennemi qui n'écrit que sous la dictée de sa passion, d'un ennemi surtout qui, comme un journaliste flibustier, pouvait très-bien se connaître en courage, mais assurément très-mal en moralité. M. d'Archenholtz , en rapportant des faits qui honorent ses fé*- roces héros, aurait dû peut-être insister sur les circonstances propres à atténuer la lionte de leurs adversaires , presque toujours vaincus il est vrai 9 mais aussi
a A presque toujours pris au dépourvu; dç ces Espagnols du Nouveau-Monde, assez mal gouvernés et peu protégés par leur Métropole lointaine, qui ne pouvaient être préparés contre des attaques aussi bruâques et aussi acharnées , qui connaissaient les Flibustiers bien plus par leurs atrocités que par leur bravoure, qui > en leur résistant, couvraient d'autres dangers que ceux que Ton court dans les guerres ordinaires, et qui n'avaient qu'une gloire trèsobscure à acquérir en triomphant de ces brigands impitoyables. Si M. d'Archenholtz eût bien voulu peser ces considérations, les Espagnols eussent été moins avilis, les Flibustiers moins exaltés, et leur historien eût été plus juste et peut-être plus véridique.
A ces restrictions près, l'ouvrage que jious faisons connaître aux Français est
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bien conçu, bien écrit et se lira avec intérêt : il manquait à notre littérature. On a déjà , il est vrai , une Histoire des Flibustiers ; mais elle était plutôt un recueil de matériaux informes qu'une véritable histoire. Elle est cependant la principale des sources auxquelles M. d'Archenholtz a puisé, comme il en convient dans son avant-propos. Nous allons à présent exposer , d'après lui-même , ce qui Ta déterminé à entreprendre son nouvel ouvrage, qui fait partie des écrits historiques publiés par lui eu i8o3.
En parcourant les diverses époques de l'histoire ancienne et moderne, auxquelles des nations ou des associations d'hommes armés se sont signalées par le long déploiement d'un courage extraordinaire , M. d'Archenholtz a observé que l'histoire des Flibustiers nV
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vait jamais été présentée avec une certaine méthode et dans tout son ensemble. Quelques-uns de ces forbans, Anglais et Hollandais, avaient à la vérité décrit eux-mêmes les aventures auxquelles ils avaient eu part. Mais leurs récits sont sans ordre, sans liaison, rédigés dans tin stîîe diffus et barbare. Plusieurs de ces écrits informes se sont perdus , et ceux qui sont parvenus jusqu'à nous offrent , en quelques endroits , de longs détails fort peu intéressans, tandis que d'autres évènemens qui auraient exigé quelque développement y sont racontés avec une rapidité qui n'a pas même le mérite de la précision ; et que ces écrits sortis de différentes mains toutes également peu exercées , joignent à de fréquentes répétitions une uniformité fatigante.
Cçs matériaux pouvaient cependant être utilement employés ; mais ce n'était pas une tâche peu pénible que de les recueillir et d'en faire un tout dont les parties eussent quelque cohérence ; et personne jusqu'ici n'avait osé ou daigné l'entreprendre.
La seule Histoire des Flibustiers que nous ayons r a pour auteur A. O. Oexmelin, et parut en 1744 & Trévoux, en quatre volumes. Elle a été réimprimée en 1775; et les exemplaires de ces deux éditions sont devenus très -rares. Dans l'une et l'autre le journal d'un des Flibustiers français , nommé Raveneau de Lussan, comprend tout le second volume. L'auteur de ce journal paraît avoir été d'une extractiori honnête, et avoir eu une éducation assez soignée. Voici ce qu'il dit lui-même de ce qui décida son étrange vocation.
« INe point sortir de son pays et ne
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savoir pas comment le reste de la terre est fait, je trouvais cela bien pour une femme ; mais il me semblait qu'un homme ne devait pas toujours demeurer dans la même place, et que rien ne lui seyait mieux que de faire connaissance avec tous ses semblables. La chose est longue et difficile par la voie de terre. Je crus que le plus prompt et le plus sûr était de prendre celle de la mer. Me voilà donc tout prêt à m'embarquer. »
« Tout ce que des parens pleins de tendresse pour un enfant libertin peuvent tenter pour le détourner de sa résolution, les miens le firent; mais on peut dire des jeunes gens ce que Ton dit ordinairement des femmes, que ce qu'ils veulent Dieu le veut^ etc. »
Si Ton en excepte le journal de ce jeune aventurier, qui porte par-tout le cachet d'un caractère énergique , et
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qui est passablement écrit, l'ouvrage d'Oexmelin n'est guère qu'une compilation iiidigeste, peu supérieure aux matériaux dont il s'est servi. Cependant Rayual ne paraît pas en avoir consulté d'autres pour ce qu'il dit des Flibustiers dans son livre de l'Etablissement des Européens dans les Deux-Indes ; encore a-t-il renfermé dans trente-deux pages tout ce qui a rapport à ces célèbres pirates. Il passe trop rapidement sur leurs aventures. II omet même entièrement celle de toutes qui est la plus extraordinaire, leur voyage par terre à travers le continent de l'Amérique. Voltaire lui-même, qui parle souvent des Flibustiers avec des expressions d'admiration, ne fait qu'une mention légère de cette étonnante entreprise (i),
(i) Elle est décrite avec quelque détail dar^s
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M. d'Archenholtz a donc cru qu'il y avait une lacune dans l'histoire de nos tems modernes. La remplir lui a paru une tâche difficile, mais qui n'était pas sans attraits; il s'en est chargé. Il a commencé par recueillir les petits écrits originaux dont il avait connaissance. 11 est parvenu à se procurer des manuscrits, soit anglais, soit hollandais, demile douzième et dernier chapitre de cet ouvrage. Le peu qu'en dit Voltaire dans ses Questions sur l'Encyclopédie, article Flibustiers, prouva qu'il pensait comme M. d'Archenholtz de leurs étranges exploits, et notamment de ceux que notre auteur raconte dans ce chapitre. « Jamais i) les Romains ni les autres peuples brigand? » ne firent des actions si étonnantes. Le voyage m guerrier de l'amiral Anson , autour du monde, » n'est qu'une promenade agréable en compa- )> raison du passage des Flibustiers dans la » mer du Sud , et ce qu'ils essuyèrent en terre )> ferme. »
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rongés par les vers. 11 y a trouvé une conformité qui lui en a garanti l'authenticité. Ces auteurs obscurs de diverses nations y racontent , dans leur langue, des faits dont ils ont été témoins; et sans s'être concertés ils sont assez uniformes dans leurs récits. Ils paraissent donc mériter confiance.
Parmi ces matériaux, M. d'Archen-
holtz a surtout consulté trois relations
écrites dans trois langues différentes,
vers la fin du dix-septième siècle; celle
d'un anglais Basil Ringrose ; celle d'un.
hollandais Joseph Esquemeling, et celle
de ce français dont nous avons parlé
plus haut, Raveneau de Lus s an. Chacun
d'eux raconte les périlleuses aventures
qu'ils ont partagées avec les Flibustiers
leurs camarades. Leur récit est sans
art, et n'en est que plus digne de foi,
L'auteur a eu aussi recours à d'anxvj
ciennes feuilles fugitives d'Angleterre , qui ont rapporté les mêmes faits à l'époque même où ils se sont passés , et qui lui ont fourni des pièces de comparaison. Enfin , pour ne rien négliger de ce qui pouvait compléter ses recherches, il a consulté l'Histoire de l'île Saint-Domingue , par Charlevoix ; celle des Antilles , par le père du Tertre, et le Voyage du père Labat aux îles américaines.
M. d'Archenholtz paraît donc avoir épuisé tout ce qui pouvait le mettre en état de composer une histoire complète et authentique. On va juger si son traducteur est parvenu à en faire une histoire intéressante pour les lecteurs français.
HISTOIRE
HISTOIRE
DES FLIBUSTIERS.
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Chapitre Premier
Le dix-septième siècle fut marqué par une de ces circonstances extraordinaires qu'on n'avait pas vu reparaître depuis la destruction des pirates de Cilicie par Pompée. Ceux dont nous allons retracer l'histoire ont quelque chose de plus frappant encore. Ils ne peuvent se comparer à ces républiques modernes, connues sous le tnom de Régences barbaresques. Ils différent quant à leur système, quant à leur organisation , quant à leurs féroces exploits , de toutes les corporations qui jamais aient infesté les mers de leurs brigandages ; ils diffèrent surtout de ces pirates du Nord qui, vers le moyen âge, effrayèrent les côtes de l'Europe par leurs incursions. Ceux-ci ne tentèrent jamais d'audacieuses descentes, n'attaquèrent aucune forteresse, ne portèrent l'effroi ni dans les armées de terre , ni dans les escadres. La capture des vaisseaux marchands était le seul objet de leurs entreprises.
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Ils firent tout pour la cupidité et rien pour la valeur.
Les Flibustiers n'avaient pas eu de modèles. C'était une république flottante, dont les individus originaires d'Europe, partagés en troupes plus ou moins nombreuses , étaient animés du même esprit, dirigés par des principes uniformes, liés par des conventions, et parcouraient les mers d'Amérique ayant îe butin pour cri de ralliement.
Cet état d'une forme bisarre dut sa première origine à l'avidité et aux oppressions des insatiables Européens, des Espagnols surtout, qui appesantissaient leur sceptre de fer sur les Indes occidentales; à la difficulté de consolider une domination qui s exerçait,, à un si grand éloignement de l'Europe, sur des territoires d'une si prodigieuse étendue , et avec des moyens si inférieurs a ceux qu'on peut employer à présent ; enfin à lattrait du butin que présentaient à l'univers la navigation des Espagnols et les richesses inépuisables de ces pays , le Mexique et le Pérou si féconds en métaux précieux.
Ajoutons à ces causes la jalousie qu'inspirait aux puissances de l'Europe le prétendu bonheur de l'Espagne qui avait obtenu une portion si considérable du Nouveau-Monde , tandis que leurs possessions étaient ou nulles, ou bornées à quelques colonies sur les côtes , ou à quelques îles de peu d'importance, et lorsqu'il n'y avait
(3) encore que les premiers rudiniens de ces Etats de l'Amérique septentrionale devenus depuis si florissans.
Delà cette protection, tantôt secrète, tantôt manifeste, que la France et l'Angleterre , le Portugal même et la Hollande , et les gouverneurs de leurs îles, et les commandans de leurs vaisseaux de guerre accordaient à ces pirates , dans l'espoir d'affaiblir l'Espagne et d'enrichir leurs propres colonies. Ce n'était pas seulement en tems de guerre qu'elles favorisaient les entreprises des Flibustiers, en leur accordant, de préférence, des lettres de marque qui, à toutes les époques, s'expédient si légèrement, et dont ils usaient avec autant d'intrépidité que de bonheur. Au milieu même de la paix , l'envie, l'animosité , des préventions de plus d'un genre leur dictaient ces hostilités indirectes.
Pendant le seizième siècle et même le suivant, l'Espagne , malgré une suite de règnes où. l'ineptie semblait héréditaire, malgré les causes d'affaiblissement qu'elle trouvait et dans son propre sein , et dans le morcellement de ses vastes possessions s l'Espagne était regardée comme la puissance la plus redoutable. Elle l'était en effet sous un certain rapport, vu l'état pitoyable où se trouvaient les finances , la guerre et le commerce chez toutes les autres nations ; à une époque où vingt mille hommes composaient une forte armée ; où deux millions déçus for-
A 2 niaient tout le trésor d'un souverain; où les sciences étaient sans honneur , les arts sans encouragement; où le commerce était à peine connu de nom et les commerçons méprisés; où l'inquisition, les bulles du pape , les excommunications décidaient du sort des peuples; où par-tout , les gouvernans et les gouvernés , jouets de la plus stupide ignorance , épuisaient les facultés de leur esprit à de vaines disputes de religion. La régénération de l'espèce humaine était à peine à son aurore.
Dans de pareilles circonstances on pouvait être ébloui de l'éclat que Charles-Quint avait répandu sur l'Espagne ; et son indigne fils, Philippe second, qui avait à ses ordres les trésors du ÏNouveau-Monde 3 de grands capitaines, une excellente cavalerie et la meilleure infanterie de l'Europe, pouvait, malgré la perte des Pays-Bas, entretenir cette illusion qui faisait partie de son héritage, et la transmettre , quoiqu'un peu affaiblie , à ses lâches successeurs. Elle dura en effet jusques vers le milieu du dix-septième siècle. La paix de Westphalie acheva de la dissiper , et cinquante ans plus tard, à la mort de Charles second, cette Espagne si longtems redoutée à tort ou à raison, mais toujours asservie au joug des wêires , toujours stationnaire dans sa médiocrité , se trouva enfin fixée au rang qui lui convenait, à celui d'une puissance du second prdre.
Déja,tlepuis plusieurs années, les noms deBow caniers et de Flibustiers étaient connus en Europe; mais on ne voyait en eux qu'une corporation d'hommes sauvages , qu'un ramas de brigands de diverses nations, Longtems leurs exploits, souillés de meurtres et de rapines, mais d'abord réprimés à beaucoup d'égards, n'eurent rien de signalé dans une partie du monde , où pendant un siècle et demi, les plus forts n'avaient connu d'autre point de ralliement que les meurtres et les rapines. On ne les regardait que comme des pirates ordinaires 3 ou plutôt l'Europe dédaigna de s'occuper d'eux jusqu'à ce qu'ils éveillèrent l'attention générale par leur organisation , par l'espèce de constitution qu'ils se donnèrent, par des singularités de plus d'un genre, et surtout par des faits et des aventures qui sortaient de Tordre commun. C'est alors qu'ils s'emparèrent , dans l'histoire du monde , d'une place que le tems ne pourra leur ravir.
Au reste , le récit de leurs aventures est bien moins une source d'instruction qu'il n'est propre à exciter la surprise et des sentimens pénible?. Elle nous présente des hommes qui , avec de trèspetits moyens , produisent des résultats extraordinaires et déploient des forces incroyables; des hommes qui, par leur esprit entreprenant, leur courage indomptable , leur activité , par une patience qui leur fait braver les peines et les privations, affronter tous les dangers et la
A 5 ïa mort, méritent notre admiration, tandis qu'ils nous font frissonner d'horreur par leurs vices , leurs crimes, leurs cruautés et leurjs excès dans tous les genres. Combattus par des sensations si opposées, nous serions tentés de détourner nos regards de ces êtres féroces , de vouer leurs faits à l'oubli et leurs noms à l'exécration , si quelques qualités estimables , osera-t-on ajouter , si quelques vertus ne nous réconciliaient avec ces farouches Flibustiers, enfans d'un siècle encore barbare , et des impérieuses circonstances,, et même ne nous les rendaient intéressans. Nous en excepterons cependant quelques monstres sortis de leur sein , tels que TOlonois , Morgan et autres que nous apprendrons à connaître dans le cours de ce récit.
La première trace de ces pirates se trouve dans les chasseurs des bœufs sauvages de l'île d'Hispaniola 3 si connue, trop connue depuis > sous le nom de Saint-Domingue. On les appelait d'abord Boucaniers, Ensuite les chasseurs des sangliers et des ours s'associèrent à eux, au moins par une dénomination commune. Ces hommes passaient des mois entiers dans les forêts, loin de leurs habitations. A leur retour ils se partageaient le produit de leurs chasses et cinglaient aussitôt vers l'île de la Tortue ( au nord de la partie occidentale de Saint-Domingue ). Là était leur marché. Là ils vendaient aux colons de la petite île la viande salée et
(7) fumée et les peaux des bêtes qu'ils avaient terrassées. Ils se pourvoyaient de nouvelles armes y de poudre , de plomb et autres objets nécessaires à leur profession. Leur gloutonnerie consommait le reste de leur gain.
Mais avant de retracer leur histoire , nous ferons connaître quelques-uns des caractères principaux de cette étrange corporation , de ce phénomène moral qui n'a fait que passer sur la terre et a disparu pour jamais. Nous nous occuperons d'abord des seuls Boucaniers, de ■leurgenre de vie, des principaux faits qui les ont signalés Un des chapitres suivans crayonnera le caractère , les usages, les mœurs des véritables Flibustiers. Car les uns et les autres doivent être considérés à part. Unis à quelques égards , ils agissaient indépendamment les uns des autres. Ce ne fut qu'avec le tems que , pressés par les circonstances , les Boucaniers se lièrent intimement aux Flibustiers, et ne firent plus avec eux qu'une seule société.
Les Boucaniers qui avaient établi leur repaire dans les Antilles, et principalement dans l'île de Saint-Domingue, étaient une race d'hommes étranges par leur manière de vivre. La plupart étaient originaires de Normandie. Ils prirent leur nom des lieux où ils avaient leurs petits champs en culture et leurs barraqnes , et où, à la façon des sauvages, ils salaient et fumaient leurs viandes. Ces lieux s'appelaient
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(3) Boucans dans le langage du pays, ou plutôt dans celui de leur dégoûtante profession.
Les barraques qui leur servaient d'asîles n'étaient proprement que de grandes huttes, couvertes par en haut, mais ouvertes par les côtés. Ils étaient ainsi à l'abri du soleil et de la pluie, mais exposés au vent , de quelque point qu'il soufflât.
Les Boucaniers étaient composés de colons sortis de France et d'autres pays de l'Europe, de descendans de ces colons et aussi de divers Européens portés aux Indes occidentales par les caprices du sort ; mais pour la très-grande partie, ils étaient originaires de France. Comme ils n'avaient ni femmes ni enfans , ils vivaient constamment deux à deux dans une parfaite communauté de biens , en s'entr'aidant de leurs services. Ils se nommaient réciproquement matelots, et appelaient matelotage cette manière de vivre. Le survivant héritait de celui des deux qui mourait le premier. Outre cette communauté particulière , il en régnait une générale entre tous les Boucaniers , en sorte que chacun d'eux pouvait faire venir d'un autre boucaa ce dont il avait besoin. Us s interdisaient toute espèce de fermetures. Une pareille précaution eût été regardée parmi eux comme un crime de lèze-société au premier chef. Le mien et le tien étant des mots inconnus dans cette république ; les disputes y étaient extrêmement rares. Quand il en survenait, eiîes étaient terminées à l'instant par l'entremise des amis communs
Le code des Boucaniers était fort simple. Ils ne reconnaissaient d'autres lois que quelques conventions qu'ils concluaient entr'eux. Leur proposait-on d'y faire des améliorations , ils répondaient froidement : « ce n'est pas l'usage sur la côte. » Leurs anciennes idées de soumission et de religion leur faisaient regarder le gouverneur de la Tortue comme une espèce de chef ; et ils s'appelaient chrétiens sans se conformer en rien aux règles du christianisme.
Quiconque voulait devenir boucanier devait renoncer à tous les usages de la vie sociale , et même à son nom de famille. Pour désigner les membres de la société, on donnait à chacun d'eux, soit un nom nouveau, soit une espèce de sobriquet j qui passait souvent à leurs descendans quand ils se mariaient. Quelques-uns ne déclaraient leur nom particulier qu'à l'époque où ils célébraient leur mariage ; delà le proverbe encore usité dans les Antilles : quon n apprend à connaître les gens que lorsqu'ils se marient.
Mais le mariage mettait un terme à leur genre de vie antérieur ; les mariés n'étaient même plus en communauté avec la société. Os cessaient d'être boucaniers ; ils devenaient des colons qui, sous le nom d'habitatis, étaient for-
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mellemenl soumis aux lois et aux ordonnances du gouverneur de la Tortue.
Pour tout habillement, les Boucaniers portaient une chemise et un pantalon de grosse toile, teints du sang des animaux qu'ils tuaient. Leur chaussure était faite de peaux de cochon ; mais ils ne portaient point de bas. Leur tête était couverte d'un chapeau rond. Une courroie _, taillée dans une peau non préparée, leur servait de ceinture, et ils y suspendaient des ornemens dignes de leur profession , un sabre très-court et quelques couteaux. Ils n'avaient d'autres armes à feu qu'un grand fusil chargé de deux balles du poids dune once. Chacun d'eux , suivant sa fantaisie, avait un ou plusieurs valets et vingt à trente chiens qui le suivaient à la chasse. C'était celle des taureaux qui faisait leur principale occupation. Ils n'allaient à celle des sangliers que pour leur amusement. La chair de ces animaux leur servait de nourriture ; et la moelle toute crue de leurs os était un régal pour eux à l'heure du déjeûner. Comme ils avaient très-peu de besoins , qu'ils s'abstenaient de pain et de vin , et vivaient , ainsi que les Hottentos , au milieu de la plus dégoûtante mal - propreté , le nombre de leurs meubles était fort circonscrit; et, pour leurs repas, il n'avaient ni bancs ni tables ; ils mangeaient et reposaient sur la terre. Des pierres, des troncs , des racines d'arbres leur servaient de tables et d'oreillers.
Avec cette manière de vivre , toute misérable qu'elle paraisse, ils étaient contents. Ils avaient toujours grand appélit , et jouissaient d'une santé robuste qui ne s'affaiblissait qu'après de longues années passées dans une vie aussi laborieuse. Quelques-uns, et c'étaient les plus sages, ou si Ton veut les plus efféminés, ne s'y livraient que pendant un certain teins, se séparaient ensuite de leurs frères et devenaient colons. Mais d'autres répugnaient à changer d'habitudes, renonçaient même à des héritages consdérables qu'ils auraient pu aller recueillir en Europe, et restaient Boucaniers jusqu'à leur mort.
Leurs principaux repaires ou boucans étaient dans la presqu'île de Savana , sur la côte septentrionale de Saint - Domingue ; dans un îlot de la baie de Bayaha ( ou du fort Dauphin ) ; dans d'autres points de la côte nord de Saint- Domingue,, au port Margot, à la Tortue , dans la Savanne brûlée, dans le Mirbalais et dans l'île de la partie sud de Saint-Domingue , connue des Français sous le nom de l'Avache. C'était la que les Boucaniers se livraient paisiblement à leurs grossières occupations, lorsque les Espagnols, sans songer que le trafic innocent de ces étrangers était avantageux à leur nation mème> imaginèrent de les chasser de Saint-
Domingue, ou plutôt, s'il leur était possible, de les détruire entièrement.
Ce plan barbare , qui devait devenir funeste à leurs auteurs , était pour eux d'une exécution facile. Renouvelant' celui qu'ils avaient suivi > avec le plus déplorable succès , à l'égard des malheureux Caraïbes , ils attaquèrent les Boucaniers , épars ça et là , occupés à leurs travaux , sans méfiance comme sans intentions dangereuses ; ils en massacrèrent une partie et traînèrent les autres dans l'esclavage. Depuis cette époque les chasseurs se tinrent sur leurs gardes , ne marchèrent plus que par petits détachemens , toujours prêts à se défendre; et quand ils étaient attaqués , ils se battaient contre les Espagnols avec un tel acharnement que, malgré l'extrême supériorité du nombre de leurs adversaires , ils les mirent presque toujours en fuite.
La guerre prit alors une nouvelle forme. Les Espagnols renoncèrent à ces chasses aux hommes qui avaient coûté la vie à un si grand nombre des leurs. Ils vinrent attaquer de nuit les malheureux Boucaniers dans leurs retraites 9 et tuèrent tous ceux , maîtres et valets , qui tombèrent sous leurs mains. Ces cruautés portèrent le ressentiment des Boucaniers au dernier degré. Ils se réunirent , et à leur tour ils prirent l'offensive et n'épargnèrent aucun de leurs ennemis. Cet accès de fureur sembla se calmer chez les Espagnols, et déjà les Boucaniers commençaient à se flatter de vivre en paix. Mais les Espagnols n'attendaient que des renforts ; et aussitôt qu'ils en eurent reçu de leurs autres colonies , la guerre éclata de nouveau. De leur côté les Boucaniers furent secourus par les Français de la Tortue et d'autres îles , ainsi que par un grand nombre d'aventuriers, excites, les uns, par leur animosité contre les Espagnols, les autres, par l'appât du butin. De toutes parts on se bat sans relâche, de toutes parts le sol de Saint-Domingue est arrosé de sang humain; et quelques-uns de ces nombreux champs de bataille ont conservé jusqu'à nos jours le nom de massacre. Ces évènemens se passèrent de 1660 à ï665.
Le gouverneur de la petite île française de la Tortue ny avait pris part qu'avec les ménagemens de la prudence ; car à cette époque la situation de la France et ses rapports avec le reste de l'Europe ne lui permettaient pas de protéger ouvertement les Boucaniers. Cependant la cour de Madrid fit une attention sérieuse à un ordre de choses dont elle prévît et s'exagéra les suites. Elle crut ne pouvoir sauver Saint- Domingue et même tout son commerce dans le Nouveau-Monde, qu'en chassant entièrement les Français de cette île et de celle de la Tortue. En conséquence elle envoya en Amérique l'ordre de rassembler un corps de troupes pris dans les îles voisines et même sur le continent , et le commandement de ce corps fut confié à un ancien officier nommé Kan-Delmof ,qm avait servi avec gloire dans la guerre des Pays-Bas. Des récompenses considérables furent promises à ceux qui se distingueraient dans celle qu'on allait entreprendre.
Van-DelmofarrivaàSainl-Domingueen i663, et peu de jours après commença ses opérations. Le principal asile des Boucaniers se trouvant à Savana , c'est là qu'il se proposa de les attaquer. Il prit cinq cents hommes d'élite , se mit à leur tête, et, pourvu de toutes les munitions de guerre qui accompagnent un corps de troupes européen , il s'avança rapidement , et aussi secrètement qu'il lui fut possible; mais les Boucaniers furent informés de sa marche par un de leurs chasseurs 5 lorsqu'il n'était plus qu'à quelques lieues. Leur nombre ne s'élevait pas au delà de cent. Ils pouvaient encore se sauver et atteindre avec sûreté une autre de leurs habitations. Mais ils trouvèrent de la honte à fuir, et se déterminèrent à marcher sans délai à la rencontre des Espagnols. Tout-à-coup ils paraissent à la descente d'une montagne , au grand étonnement de leurs ennemis. Pleins de dédain pour les Boucaniers , ils étaient loin de compter sur une vigilance qui pût renverser leur plan. Cependant la supériorité de leur nombre , de leurs armes, de leur expérience militaire , semblaient encore leur garantir le succès. Les Boucaniers attaquent les premiers -3 de part et d'autre on se bat avec acharnement La victoire longienss incertaine se décide enfin pour ces ennemis si méprisés. Les troupes Espagnoles furent entièrement défaites et repoussées dans les montagnes. Leur chef et un grand nombre des leurs restèrent sur le champ de bataille.
Un revers aussi inattendu lit une grande impression sur les Espagnols. Ils revinrent à leur ancienne manière de faire la guerre ; observant que les Boucaniers , dans leurs chasses , négligeaient les précautions nécessaires,, ils recommencèrent à les attaquer isolément. Ceux-ci , qui ne demandaient qua vivre en paix y prirent le parti de transporter tous leurs boucans dans les petites îles qui environnent Saint-Domingue , et de ne plus chasser qu'en corps nombreux dans la grande île. Les attaques devinrent dès-lors beaucoup plus rares; et la guerre se ralentit faute d'alimens.
Une fois que les boucans furent placés dans des lieux sûrs, ils se convertirent successivement en habitations sédentaires , où des colons et des traliquans vinrent s'établir. Telle fut l'origine de l'établissement de Bayaha, où la nature avait formé un des ports les plus beaux et les plus spacieux de FAmérique. Il était d'ailleurs dans le voisinage de la Tortue ? où les Boucaniers pouvaient se rendre en peu d'heures pour y vendre leurs viandes et leurs peaux , et se pourvoir du peu d'ustensiles qu'exige leur profession. Les avantages du port de Bayaha leur épargnaient même ce court trajet : car bientôt les Français et les Hollandais abordèrent pour leur acheter leurs marchandises , et leur yendre ce dont ils avaient besoin.
La guerre, cependant, n'avait pas entièrement cessé; les Boucaniers passaient journellement à Saint-Domingue pour y chasser ; et de tems en tems les Espagnols , toujours supérieurs en nombre, cherchaient à les surprendre, et immolaient sans pitié tous ceux qu'ils pouvaient saisir. La mort de l'un d'eux suffisait pour mettre tout le boucan en agitation. Les travaux étaient suspendus jusqu'à ce que la mort de leur camarade eût été vengée.
Ils remarquent un jour que quatre d'entr'eux ont disparu. Ils se décident aussitôt à passer en force à Saint-Domingue, et à ne pas se séparer avant de savoir ce que sont devenus leurs camarades; et s'ils sont morts, ils jurent d'exterminer leurs meurtriers. Bientôt ils font quelques prisonniers , qui leur avouent qu'en effet plusieurs de leurs camarades ont péri , qu'on a même égorgé de sang-froid ceux que leurs blessures avaient mis hors d'état de se défendre. Ces malheureux prisonniers furent les premières victimes de leur indiscrète révélation. Les Boucaniers , après les avoir massacrés , se répandirent comme des bêtes féroces dans les habitations talions circonvoisines , et firent main basse sur tous les Espagnols qu'ils rencontrèrent.
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