TOME PREMIER ROISIEME EDITION / v PARIS
LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN f) , RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRR;
M DCCC XTXIX t. L
L UbHARV oOSTON COLLÈGE
/fiti f
Préface
L'objet que l'auteur s'est proposé en écrivant ce livre a été de faire connaître l'état présent de l'Irlande qui lui a paru digne d'être approfondi et médité.
Deux fois, à des époques différentes, séparées par un intervalle de deux années, en 1835 et en 1837, il a visité ce pays attirant par ses malheurs; et en parcourant cette pauvre Irlande désolée par tant de misère , froissée par tant d'injustices, déchirée par tant de convulsions et de discordes, il a vu des scènes si dignes de pitié, il a senti s'élever dans son âme de si grands troubles, et s'agiter dans son esprit des problèmes si graves, qu'il lui a semblé que, s'il parvenait à peindre quelqu'une de ses impressions, le tableau qui serait son ouvrage pourrait ne manquer ni d'intérêt ni d'utilité.
i. a ji PRÉFACE.
L'Irlande est une petite contrée sur laquelle se débattent les plus grandes questions de la politique, de la morale et de l'humanité.
Il n'existe -sans doute de nos jours aucun phénomène politique plus considérable et plus digne d'attention que le progrès du principe démocratique dans toutes les sociétés.
Ce principe gagne tous les peuples, il travaille tous les empires ; sous une forme ou sous une autre, républicaine ou monarchique, libre ou absolue , il porte en tout pays le dogme de l'égalité civile et politique ; il y saisit tous les esprits , il y atteint toutes les conditions , pénètre dans toutes les classes et dans tous les rangs, il s'établit dans les mœurs, des mœurs il passe dans les lois, il change la face du monde; le mouvement qu'il imprime est constant, général, universel, mais il n'est pas partout le même. Tandis que, sous l'influence de ce principe envahissant , la plupart des aristocraties d'Europe tombent, et n'offrent plus aux regards que décomposition ou ruines , les unes abattues d'un seul coup , les autres renversées lentement ; celles-ci résignées à périr, succombant sans défense ; celles-là déjà vaincues , quoique luttant encore : il existe un pays, l'Angleterre, où l'aristocratie est encore pleine de vie et de puissance; où l'inégalité civile
PRÉFACE. iij et politique, maintenue dans les lois, s'est conservée entière dans les mœurs ; où le vieux privilège féodal se trouve si singulièrement mêlé aux libertés les plus jeunes et les plus hardies , qu'en voyant l'empire absolu qu'exercent dans ce pays la naissance et la fortune . on le croirait en arrière de toutes les nations . et qu'en y regardant seulement le bien-être et la liberté du peuple, on le juge en avance de toutes ; où enfin l'aristocratie est aussi attaquée, mais où elle est assez puissante pour tenir tête à son ennemi , et si ce n'est pour le vaincre , du moins pour lui disputer longtemps la victoire.
L'aristocratie anglaise offre seule à la démocratie moderne un noble et digne adversaire ; à la différence de ces puissances usées et décrépites qui, soit infirmité, soit défaut de cœur, se laissent tuer paisiblement sur leur lit de mort, l'aristocratie anglaise lutte vaillamment pour la défense de ses droits, et montre assez , par l'énergie et l'habileté qu'elle déploie, comment elle soutiendra ses privilèges jusqu'à son dernier soupir ; nulle n'est aussi populaire qu'elle , nulle cependant n'est aussi attaquée, parce qu'aucune autre n'est aussi forte, et ne saurait, en résistant de^pême, provoquer de pareilles agressions. Et non-seulement les luttes qu'elle soutient sont les iv PRÉFACE, plus violentes et les plus décisives , ce sont aussi les plus solennelles et les seules qui s'offrent à tous les regards ; car, tandis que les autres aristocraties végètent ou s'éteignent dans l'ombre , l'aristocratie anglaise vit et combat au grand jour, à la lumière de ses libertés. Dans ce moment de transformation sociale où deux principes contraires sont aux prises , il semble que l'aristocratie anglaise demeure l'unique champion du privilège antique contre toutes les puissances de l'égalité moderne. C'est assurément un grand combat qui se livre , c'est une scène imposante qui s'offre aux yeux, c'est un drame immense qui se développe à la face du monde. Eh bien! ce combat, cette scène, ce drame, où l'Angleterre joue un si grand rôle, c'est l'Irlande qui en est le théâtre.
C'est d'Irlande que la démocratie souffle sur l'Angleterre ses plus ardentes passions; c'est d'Irlande que partent les coups les plus capables d'ébranler dans sa base le vieil édifice de la constitution britannique.
Le peuple d'Irlande, tenu pendant sept siècles sous le joug de l'Angleterre, a souffert une constante oppression ; il a vu tour à tour sa patrie envahie et son culte proscrit ; dépouillé de %n existence nationale , il a été menacé dans sa vie
*
PRÉFACE. v religieuse ; et dans ses efforts pour recouvrer la première et conserver la seconde , il a subi toutes les tyrannies : tantôt des violences , des massacres, des cruautés, tantôt de tranquilles persécutions ; toutes les horreurs de la guerre suivies de toutes les corruptions de la paix ; d'abord la destruction violente , puis les souffrances et les dépravations de la misère ; un jour le glaive du soldat, un autre jour la main du bourreau. Mais ce peuple d'Irlande , si longtemps enchaîné , est enfin sorti de sa servitude . et voilà qu'au sein de sa misère profonde , qui n'a point cessé avec son esclavage , il demande compte du passé au pays d'où lui sont venus tous ses maux. C'est ce peuple tant opprimé par l'Angleterre qui maintenant pèse sur celle-ci , et qui , assez fort pour lutter contre la cause de ses misères , travaille à détruire les institutions que l'Angleterre voudrait conserver. On dirait que toutes les violences qu'il a souffertes , toutes les injustices qu'il a endurées dans les siècles passés, se liguent aujourd'hui pour renverser le gouvernement qui fut leur auteur ou leur complice. Il n'est pas une seule des souffrances de l'Irlande qui n'envoie une menace à l'aristocratie anglaise.
Expliquer cette situation extraordinaire , en montrer les phases diverses, développer les emvj IMIÉFACE. barras qu'elle suscite à l'Angleterre, examiner les moyens tentés par celle-ci pour y mettre un terme ; après avoir sondé le mal , en chercher le remède; tel est le premier objet de ce livre.
Assurément l'intérêt politique que présente cette face du sujet est grave et propre à saisir les esprits. S'il importe de connaître de quelle manière les démocraties se forment , il n'est pas inutile de savoir comment les aristocraties tombent ou se soutiennent ; on ne saurait sans doute voir avec indifférence ce drame dont le dé no liment promet le maintien ou la chute de la puissance qui , depuis des siècles, gouverne l'Angleterre ; rien ne semble mériter plus d'attention que ce combat où est engagée la fortune d'un peuple qui pèse d'un si grand poids dans les destinées du monde ; il n'est pas d'un intérêt médiocre de voir comment , dans ce combat , la religion aide la liberté; et ce combat, qu'on y prenne bien garde, n'est pas celui d'un jour; commencé il y a cinquante ans, il se continue, il ne sera pas fini dans un demi-siècle ; de sorte qu'en regardant la lutte d'aujourd'hui , on n'a pas seulement le spectacle du présent , on y trouve encore les enseignements du passé ; on y pressent les solutions de l'avenir.
Mais, qiielle que soit l'importance des questions
PRÉFACE. vij politiques qui naissent de cette situation , il en sort des sujets de méditation plus grands encore, qui sont d'un ordre supérieur, et qui méritent peut-être une étude plus profonde , parce qu'ils sont, non d'un jour, non d'un siècle, mais de tous les âges.
Il y a des questions de morale et d'humanité qui sont éternelles , dont la grandeur ne périt jamais, et qui, indépendantes des temps, des lieyx et de la fortune des États, survivent aux grandes comme aux petites querelles des empires. On ne saurait mieux étudier ces questions d'humanité que chez les peuples malheureux ; ces questions de morale , que chez les peuples dont le malheur est une injustice. Et qui nommera un pays plus infortuné que l'Irlande ? Qui citera un peuple dont la misère soit moins méritée?
Le spectacle d'une population de plusieurs millions d'hommes subissant , de notre temps même , au milieu du dix-neuvième siècle , toutes les tortures d'une famine annuelle , et tous les supplices d'une misère qui n'a point son égale , ne suflit-il pas pour toucher profondément tous ceux auxquels rien d'humain n'est étranger? Est-ii besoin d'être Irlandais ou Anglais pour compatir à tant de souffrances? Est-ce qu'il n'y a pas au fond de toutes les âmes généreuses une viij PRÉFACE, corde sympathique qui répond à toutes les douleurs de l'humanité? Est-ce qu'il y a un peuple étranger dans la famille des peuples? Toutes les détresses de l'homme n'ont -elles pas des droits à la pitié de l'homme? Toutes ne viennentelles pas de la même cause première , de l'égoïsme, d'où naissent toutes les oppressions? En exposant les maux de l'Irlande , en remontant à leurs causes , en cherchant et en discutant le moyen de les guérir, l'auteur n'a pas cru traiter des sujets indifférents à la France.
Et pour le moraliste qui , en déplorant les infortunes de l'homme , s'applique à en rechercher l'équité ou l'injustice, quelle contrée sera aussi féconde que l'Irlande dont tous les malheurs sont mêlés de quelque vertu , et dont les plus grands maux ont eu pour cause sa fidélité religieuse? Où trouvera-t-il des enseignements plus variés, plus tristes, plus consolants? Où verra- 1- il plus clairement que dans les annales de la domination anglaise en Irlande , comment, une fois entré dans une voie inique, on est fatalement tenu de la parcourir tout entière , et entraîné jusqu'à des fins extrêmes, devant lesquelles on eût, au point de départ, reculé avec horreur ; comment , d'une première injustice , découlent toutes les injustices, d'une première
PRÉFACE. ix violence, toutes les violences; comment toutes se tiennent, s'enchaînent, se commandent les unes les autres, depuis celle qui se prend à l'âme et à la pensée, jusqu'à celle qui torture les corps? Où pourra-t-il voir plus de périls attachés à l'oppression et plus de bonheurs imprévus offerts au martyre? Ou trouvera-t-il dans la fortune du maître et de l'esclave des retours plus extraordinaires, une plus cruelle servitude suivie d'june plus équitable délivrance , des prospérités plus iniques amenant de plus justes expiations? Où verra-t-il mieux qu'en Irlande les secours extraordinaires que la religion prête à la vertu? et quelle autre contrée que l'Irlande lui offrira le spectacle unique jusqu'à ce jour, de toutes les persécutions pratiquées au milieu de tant de lumières, qu'il n'est pas un acte inique que l'on ne voie naître , et dont on ne suive toutes les conséquences ? Dans quel autre pays pourra-t-il étudier ainsi, au flambeau de la liberté, les procédés de la tyrannie?
Tel est le triple intérêt qu'offre à l'homme d'État , au philantrophe , au moraliste , l'Irlande de nos jours. Tel est l'objet que ce livre a eu en vue.
Assurément, il est difficile d'imaginer un sujet plus noble et plus grand : il n'en est point de x PRÉFACE, plus capable de passionner l'écrivain, d'exciter son esprit et d'intéresser son cœur. Mais, s'il n'est point de plus beau cadre , peut-être aussi n'en existe-t-iî pas de plus difficile à remplir.
Outre les difficultés propres à sa seule grandeur, ce sujet en contient beaucoup d'autres que l'on peut considérer comme spéciales à l'État particulier de l'Irlande. La première qui s'offre à l^écrivain naît de la complication infinie des éléments dont se compose l'état social et politique de l'Irlande, qu'il faut cependant voir clairement pour les exposer de même. Ce pays qui, avant la conquête , possédait son gouvernement national, et où les Anglo-Normands ont apporté des lois moitié normandes , moitié saxonnes , présente dans son organisation politique des variétés qui rendent son étude singulièrement pénible et souvent épineuse. Pour comprendre l'organisation politique de l'Irlande, il faut d'abord connaître le gouvernement du peuple dont celle-ci a reçu presque toutes ses institutions , comme pour juger l'effet il faut remonter à la cause ; et quelle étude que celle des lois et des coutumes de l'Angleterre ! Comment apprendre cette constitution qui est éparse dans les statuts et dans les mœurs? Comment oser en parler? Et quand ce travail est fait , quand on est parvenu
PRÉFACE. xj à toucher les institutions les plus insaisissables qui soient au monde , il faut encore examiner lesquelles de ces institutions ont été portées en Irlande , et comment celles-ci se sont modifiées suivant des circonstances diverses, d'autres lieux et des besoins différents. La difficulté est immense : il faut cependant l'aborder ou renoncer à tout l'ouvrage ; car comment apprécier l'action des pouvoirs politiques établis dans une société , si d'abord on n'en connaît l'esprit et la forme? L'auteur a sans doute , dans cette partie de son livre , commis beaucoup d'erreurs en dépit des efforts qu'il a faits pour les éviter; mais il se consolera des critiques dont il pourrait être l'objet, si les explications qu'il donne , défectueuses dans quelques détails , sont jugées justes au fond , et rendent intelligibles les développements qu'elles sont destinées à éclairer. Il voudrait que l'on n'oubliât point que, lorsqu'il parle de la constitution anglaise, ce n'est point qu'il en veuille faire l'exposé , mais parce que les institutions de l'Irlande ne se peuvent comprendre que par celles de l' Angleterre .
L'état social n'est pas moins compliqué que Fétat politique. Comme l'Irlande, aujourd'hui tout à fait libre , a été longtemps asservie , les mœurs de ce pays offrent le plus extraordinaire xij PRÉFACE, assemblage d'indépendance et de servitude , de libertés existantes dont quelques-unes ne vivent que de nom , de tyrannies abolies dont les effets durent encore. Partout on voit le fait en opposition avec le droit , et la loi contredite par la coutume ; tout en Irlande est complexe ; il n'est peut-être pas une circonstance actuelle qui se comprenne bien, si on n'en demande l'explication au passé; pas un mal présent dont il ne faille étudier la cause première dans des temps qui ne sont plus. Rien n'est plus difficile aussi, au milieu de toutes les sources de misère qui abondent dans ce pays , les unes sociales , celles-ci politiques, celles-là religieuses, que de les bien distinguer toutes, et d'analyser la part de malheur qui provient de chacune d'elles.
La variété des choses à étudier est infinie ; et puis comment faire cette étude? Ici une autre difficulté se présente. D'abord il existe très-peu de livres qui soient bons à consulter sur les institutions et les mœurs de l'Irlande.
Aucun de ceux qui traitent de ce pays avec
quelque étendue n'est écrit dans notre langue (1) ;
et parmi les ouvrages étrangers dont l'Irlande
(i) Le bel ouvrage de M. Augustin Thierry [Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands) répand quelques vives lumières sur l'histoire de l'Irlande , depuis la conquête de l'Irlande jusqu'à nos jours. Mais il n'entrait point dans le plan de ce grand écrivain d'exposer l'état social et
PRÉFACE. xiij forme le texte/la plupart, écrits par des Anglais ou par des Irlandais, sont empreints de préjugés nationaux et de préventions de parti, qui, contraires ou favorables à l'Irlande, les rendent tous également suspects. Il faut donc absolument, pour juger l'Irlande, se transporter dans le pays même.
Mais, arrivé en Irlande, l'auteur va s'y trouver exposé à bien d'autres écueils. Celui qui, dans ce pays, cherche le vrai avec le plus de zèle et de bonne foi, a bien de la peine à le saisir; tout le lui dispute et travaille à l'égarer; tout est menteur en Irlande , depuis le riche qui cache son égoïsme jusqu'à l'indigent qui exalte sa misère. Toutes les passions de classe, de secte, de parti, qui y sont brûlantes, sèment sous les pas du voyageur mille éléments d'erreur. L'Irlande n'est plus en état de guerre civile ; mais elle est toujours en révolution; et, soit ébranlement des commotions passées , soit symptôme d'agita-
politique de l'Irlande , tel qu'il existe aujourd'hui ; le passé même de l'Irlande n'est qu'un coin de son vaste et brillant tableau.
M. P. Duvergier de Hauranne a , en 1827 , publié un intéressant volume intitulé Lettres sur les élections anglaises et sur la situation de l'Irlande. Mais dans cet ouvrage qui présente sur les mœurs et sur les institutions irlandaises les aperçus les plus justes et les plus ingénieux, l'auteur a surtout voulu peindre un grand événement contemporain, c'est-à-dire l'agitation irlandaise quia précédé et amené l'émancipation catholique de 1829. Je ne connais , dans notre langue, que ces deux ouvrages dont l'Irlande soit le sujet principal ou accessoire.
xiv PRÉFACE, tions nouvelles , le sol y tremble sous les pas : les partis y sont si violents, qu'on dirait des armées en présence prêtes à en venir aux mains. L'étranger qui tombe tour à tour dans chacun de ces camps ennemis entend les langages les plus divers J les opinions les plus opposées , les récits les plus contraires. Chaque jour lui apporte le démenti de ce qui la veille lui a été affirmé ; et l'assertion d'aujourd'hui s'évanouira le lendemain devant une dénégation nouvelle. Averti par ces contradictions, il reconnaît bientôt que le seul moyen de vérifier les faits c'est de les voir lui-même; mais comment tout voir? Et alors même qu'il en aurait la puissance , ne lui arrivera-t-il pas bien souvent qu'en croyant juger avec ses propres yeux , il verra encore par l'œil d'autrui, et regardera non ce qui est, mais ce qu'on voudra bien lui montrer?
L'auteur a fait de constants efforts pour échapper à ce danger. Ce qu'avant toutes choses il a poursuivi dans ses investigations, c'est la sincérité des faits; ce qu'il s'est attaché constamment à éviter, c'est l'influence de ces passions politiques et religieuses qui sont, en Irlande, une source si féconde de mensonge et d'erreur. Étranger aux factions qui divisent cette contrée malheureuse , il n'a eu , en la parcourant , qu'un
PRÉFACE. XV but, qu'une pensée, qu'une passion : la vérité. Il a cherché la vérité partout ; il l'a demandée à tous les partis, sachant bien que nul d'entre eux ne pouvait seul la lui donner, mais que , si elle se pouvait trouver quelque part, c'était dans l'examen et l'appréciation de tous. Au milieu de ces partis opposés , il éprouvait sans doute plus de sympathie pour les uns que pour les autres ; mais, convaincu qu'en politique et en religion la cause même la plus inique ou la croyance la plus fausse peut avoir pour défenseurs l'âme la plus honnête et l'esprit le plus droit , il s'est mis tour à tour en rapport avec des hommes de toutes les opinions politiques et religieuses ; et il a toujours jugé les choses indépendamment des personnes.
Quand il a trouvé les passions d'accord sur un fait, il a considéré* ce fait comme vrai; lorsqu'un doute s'est élevé dans son esprit, il en a cherché la solution , soit dans la réunion de plusieurs témoignages , soit dans les documents officiels publiés par ordre du parlement anglais; en général, il a rejeté comme incertain tout fait dont il ne possédait pas une double preuve.
Qu'il soit permis à l'auteur de présenter ici une réflexion. Si ce livre parvient jusqu'en Angleterre , le lecteur de ce pays y blâmera sans xvj PRÉFACE, doute , au milieu de beaucoup de défauts trop réels, la surabondance des explications qui s'y trouvent sur les institutions et les mœurs ; mais le lecteur anglais est prié de considérer que ces développements , inutiles pour lui , peuvent être nécessaires au lecteur français. Or, c'est pour la France que ce livre est fait. L'auteur n'hésite pas même à dire ici qu'en général il a supposé son lecteur le plus ignorant possible; et il est toujours parti de ce point que ce que les Anglais savent le mieux est précisément ce que les Français connaissent le moins. On ne connaît généralement en France de l'Angleterre que ce qui momentanément, dans ce dernier pays, excite les passions des partis politiques; c'est assez dire que l'on ne sait guère de l'état de l'Angleterre et de l'Irlande que des cas exceptionnels et extraordinaires. En Angleterre, quand tout le monde est occupé d'un intérêt accidentel , chacun n'en connaît pas moins le cours des choses dont nul ne parle ; chacun y sait comment se rend la justice, et comment s'y fait l'administration, quoique le couronnement de la reine soit le seul texte des entretiens. Mais, en France, dès qu'arrive un écho de cet événement singulier , c'est tout à la fois le seul dont on parle et le seul que l'on sache. Pendant ses voyages , l'auteur s'est con-
. PRÉFACE. xvij stamment tenu en garde contre la disposition si commune , quand on visite un pays, de n'y voir que la circonstance du jour, et d'omettre l'observation des objets d'un intérêt supérieur, mais dont les passions du moment ne sont pas occupées ; et, en écrivant, il a dû ne pas oublier que le développement le plus fastidieux pour un Anglais sera souvent le plus indispensable à ses compatriotes.
Après cette réflexion offerte à l'Angleterre, l'auteur voudrait en présenter une autre qui s'adresse surtout à l'Irlande. On trouvera souvent, dans le cours de cet ouvrage, des jugements, soit d'éloge , soit de blâme , portés en termes généraux , qu'il ne faut point cependant prendre dans un sens absolu et exclusif , parce que , alors même qu'elle n'est pas exprimée, l'exception est presque toujours sous-entendue. Ainsi , il lui est arrivé fréquemment de qualifier en termes sévères la conduite de l'aristocratie irlandaise ; il a dû s'exprimer ainsi , convaincu comme il lest, que cette aristocratie, qui a été le principe de tous les maux de l'Irlande , en est toujours la principale plaie. Est-ce à dire pour cela qu'il n'y a pas, en Irlande , un riche qui soit généreux, pas un propriétaire qui soit humain, pas un noble qui soit ami de son pays? Non. Ce sei. b xviij PRÉFACE.
rait tirer des paroles de l'auteur une conséquence fausse et injuste. Il constate et a dû constater régoïsme de l'aristocratie irlandaise; ce qui n'empêche point qu'il y ait en Irlande des riches dont la charité est éclatante , et des lords amis sincères de leur pays.
L'auteur n'a plus à présenter ici qu'une seule observation relative à la forme du livre. Cet ouvrage a pour objet de faire connaître l'état présent de l'Irlande; mais, pour mettre le lecteur en état de mieux juger cette situation actuelle , l'auteur a cru devoir en faire précéder l'exposé d'une introduction historique dans laquelle il constate les événements les plus importants de l'histoire d'Irlande. Cette introduction n'est point une histoire; c'est seulement un aperçu du passé , auquel on ne demande que les faits rigoureusement nécessaires pour l'intelligence du présent. Jl est sans cesse question, dans le courant de cet ouvrage, d'hommes et de circonstances qui appartiennent à l'histoire d'Irlande, et qui sont peut-être peu connus en France. Comment apprécier un raisonnement, comment saisir une allusion, si l'on ne connaît ni le fait ni le personnage qui en sont l'objet? L'introduction historique ne fait point , à proprement parler, partie du livre; mais elle en est une base
. PRÉFACE. xix nécessaire ; elle embrasse sept siècles ; c'est une longue période dont l'auteur n'a point sans peine présenté un très-court tableau.
On vient de voir, par tout ce qui précède, quelle tâche s'est imposée l'auteur; à travers quels écueils il a marché , quels efforts il a faits pour atteindre le but. Maintenant pense-t-on qu'il s'abuse au point de croire qu'il a triomphé des obstacles? On se tromperait : sa conscience lui rend seulement le témoignage qu'il n'a rien omis pour les surmonter. Après un premier voyage en Angleterre et en Irlande, il s'était mis à l'œuvre; mais, au bout de deux ans de travaux, il a reconnu que beaucoup de matériaux lui manquaient ; et , retournant à la source des faits , il a visité de nouveau ces deux contrées , où il a tâché de voir ce qui avait d'abord échappé à ses regards , et où il a contrôlé ses premières recherches par de nouvelles observations. Son livre est le fruit de quatre années laborieusement employées. Dans le cours de ce long travail, la puissance lui a manqué souvent, jamais le courage . Engagé d'abord dans des voies défectueuses, il a écrit des volumes qu'il a ensuite sacrifiés et qui lui ont ainsi demandé beaucoup de temps et de soins à peu près perdus ; mais ? après s'être égaré, il est revenu sur ses pas, et a cherché la xx PRÉFACE, bonne route jusqu'à ce qu'il ait cru l'avoir trouvée. Résolu d'accomplir son entreprise au prix même de quelques sacrifices , il s'y est voué tout entier, et s'est fermement tenu en garde contre toute préoccupation et tout intérêt qui auraient pu l'en détourner. Sans doute, en montrant ici les efforts que lui a coûté son œuvre, l'auteur ne fait que rendre plus sensible son insuffisance ; mais il aime mieux que l'on accuse sa faiblesse que son zèle à remplir une tâche dont il avait compris la grandeur.
Quels qu'aient été, du reste, le poids de ses travaux et la durée de ses veilles, il serait assez récompensé des uns et des autres, si, dans le tableau qui suit, il avait mis en lumière une seule vérité politique bienfaisante pour les peuples, un seul principe de morale utile aux hommes ; si , en peignant la condition de ceux qui oppriment et le sort de ceux qui souffrent , il avait pu fortifier dans quelques âmes le sentiment de la justice , l'amour de la liberté, la haine de la tyrannie.
INTRODUCTION HISTORIQUE.
L'empire des Anglais en Irlande , depuis leur invasion de ce pays en 1169 jusqu'à la fin du siècle dernier, n'a été qu'une tyrannie.
Pendant les trois premiers siècles, ils ont couvert l'Irlande de violences qui avaient pour but l'accomplissement de la conquête.
Les guerres de l'invasion n'étaient pas terminées, lorsque celles de religion ont commencé. L'Angleterre, qui, au seizième siècle , renonça au culte catholique pour s'attacher à la religion protestante , voulut alors convertir les Irlandais à la nouvelle croyance qu'elle avait adoptée elle-même ; et, les trouvant rebelles à son désir, elle entreprit de les contraindre : de là des luttes opiniâtres , de sanglantes collisions et de terribles catastrophes qui ont duré plus d'un siècle.
Quand les guerres soutenues pour la défense de la patrie et du culte ont fini en Irlande , l'oppression anglaise n'y a pas cessé. Voyant les Irlandais garder leur foi religieuse en dépit des violences pratiquées pour la leur faire délaisser, l'Angleterre s'efforça d'atteindre le même but par un autre moyen. Elle avait reconnu l'inutilité de la force, elle essaya la corruption. De là une persécution moins barbare , mais non moins cruelle , plus immorale peut-être , parce qu'elle prenait un semblant de justice en s'appuyant sur les lois , et qui se continua pendant près de cent années.
1 . — V ÉntTrox . j
INTRODUCTION HISTORIQUE.
Lorsque cette persécution s'est arrêtée , ce n'est pas que l'Angleterre y ait volontairement mis un terme, mais parce que l'Irlande a cessé de la supporter. Un jour celle-ci a entrepris de secouer le joug anglais, et a commencé une lutte d'indépendance T quelquefois fatale, plus souvent heureuse, et qui dure encore de nos jours.
On distingue donc dans l'histoire de la domination anglaise en Irlande quatre phases principales.
La première , qui embrasse les longues convulsions de la conquête depuis Henri II jusqu'à Henri VIII.
La seconde comprend le drame religieux du seizième et du dix-septième siècle ; elle part de la réformation , c'està dire de Henri VIII , et aboutit à Guillaume III.
La troisième , renfermée entre la bataille de la Boyne (1690) et les premières années du règne de George III, contient la persécution légale.
La quatrième, que l'on peut considérer comme l'ère nouvelle de l'Irlande, parce que c'est d'elle que date le réveil de ce pays à la liberté, a pour point de départ l'indépendance des colonies américaines (1776), et pour principale phase dans l'histoire contemporaine, l'émancipation catholique de 1829.
L'auteur va jeter sur ces quatre époques un coup d'œil rapide. Ces tableaux du temps passé sont absolument nécessaires pour l'intelligence du présent.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
CHAPITRE Ier.
En 1156, une bulle du pape Adrien IV donne le royaume d'Irlande à Henri II , roi d'Angleterre ( 1 ).
Cette bulle prouve que déjà à cette époque Henri II avait porté ses vues sur l'Irlande, dont il se faisait attribuer la suzeraineté par la puissance qui alors disposait des empires. Adrien IV était Anglais d'origine, et il éprouvait sans doute pour son pays natal des sympathies que Henri II sut exploiter.
On lit dans la Chronique d'Hanmer : « En l'an 1160, le roi « ( Henri II ) se mit en tête de conquérir l'Irlande ; il lui « sembla que ce serait pour lui chose avantageuse, et qu'il ne « trouverait là qu'un peuple sauvage et grossier... (2). »
Ce ne fut cependant que douze ans plus tard que les Anglo-Normands envahirent l'Irlande. Voici, disent les chroniques du temps , à quelle occasion :
Dermot, roi de Leinster, ayant enlevé la femme de
(1) V. Mac-Geoghan, t. I, p. 460. — - Rich. Musgrave, Iri-h rebellions, p. 3. On peot voir la traduction de la hulie d'Adrien , dans l'ouvrage de M. Thierry, Conquête de l'Angleterre par les Normands, t. III, p. 12.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of L'Irlande sociale, politique et religieuse.
