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Histoire générale du moyen-age par Émile Ruelle et Alph. Huillard-Bréholles. 1

Émile Ruelle · 1842 · Scanned text · Free in the US

240,969 words · about 16 h 52 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Émile Ruelle
Language
French
Published
1842
Length
240,969 words · about 16 h 52 min
Sections
39 reader sections
Text
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Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (39)
  1. Front matter about 9 min
  2. Chapitre Premier about 26 min
  3. Chapitre II about 39 min
  4. CHAPITRE III. SUITE DES INVASIONS DANS 1,'EMPIRB d'oCCIDS>T about 41 min
  5. Chapitre IV about 23 min
  6. Chapitre V. Avec Les Perses about 24 min
  7. Chapitre VI. Royaume Des Ostrogoths En Italie about 58 min
  8. CHAPITRE VIII. DE lWaCHE SOUS LHS VISIOOTHS , DEPUIS LA MORT d'aLARIC II JUSQU'A about 22 min
  9. Chapitre IX about 34 min
  10. I about 5 min
  11. Chapitre X about 21 min
  12. Chapitre XI. Histoire Extérieure Du Reoke De Justin «h about 26 min
  13. Chapitre XII about 20 min
  14. CHAPITRE XIII. DE L'EMPIRE d'oRIIKT DEPUIS LA MORT DE JUSTINIElf JUSQU*AU DERNIER about 31 min
  15. Chapitre XIV about 23 min
  16. CHAPITRE XV. DE l'iSLMISME, DEPUIS LA CONQUETE DE LA MECQUE JUSQU'A LA MORT E about 19 min
  17. Chapitre XVI. Histoire Des Arabes, Depuis La Mort De Mahomet Jusqu'au Triomphe about 36 min
  18. Chapitre XVII about 26 min
  19. Chapitre XVIII about 27 min
  20. Chapitre XIX about 18 min
  21. Chapitre XX. Histoire De La Grande-bretagne, Depuis Le Départ Dfs Romains about 19 min
  22. Chapitre XXI. Progrès Du Christianisme Durant Cette Periode about 19 min
  23. Chapitre XXII. Notions Sommaires Su* Les Lettres Et Les Arts, Depuis Théodosb about 28 min
  24. Chapitre XXIII about 12 min
  25. Chapitre XXIV. Histoire Du Règne De Charlemagwb , Depuis La Mort De Pêp1n-le-bref about 22 min
  26. Chapitre XXV about 16 min
  27. Chapitre XXVI about 21 min
  28. Chapitre XXVII about 29 min
  29. Chapitre XXVIII about 37 min
  30. Chapitre XXIX. Derniers Caelovinoiens De France.— -organisation De La, Féodalité about 31 min
  31. Chapitre XXX. Histoire De La Grande Bretagne, Depuis L* Avenement D*egbert about 19 min
  32. Chapitre XXXI about 38 min
  33. Chapitre XXXII about 21 min
  34. Chapitre XXXIII about 25 min
  35. Chapitre XXXIV about 19 min
  36. Chapitre XXXV about 29 min
  37. Chapitre XXXVI about 40 min
  38. Chapitre XXXVII about 26 min
  39. Chapitre Xxxviii. États Slaves Kt Scandinaves Depuis Leur Origine Jusqu'a La Fin Du about 35 min

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i

BIBLIOTHECA

Chapitre Premier

ÉTAT DE L'EMPIRE ROMAIN. ETHNOGRAPHIE DU MONDE BARBARE.

MOEURS DES GERMAINS.

Décadence de l'Empire. — Organisation politique et financière. — Sources du revenu public. — État des personnes. — Esclaves. — Patriciens. — Guriales. — Le défaut d'obéissance , de liberté , de foi , considéré comme cause de la dissolution sociale.

— Division du monde barbare. — Famille Scylhique. — Famille Sarmale ou Slave.

— Révolutions de la Germanie. — Position des tribus Germaniques à l'époque de l'invasion. — Peuples de l'Est : Goths. — Peuples du midi : Suèves. — Peuples de l'Ouest : Francs. — Peuples du nord : Vandales.— Religion des Germains.— Chefs

militaires. — Assemblées. — Bandes guerrières. — Majorité militaire et civile.

Nature de la propriété. — Mariages.— Festins. — Force et moralité des institutions germaniques.

Si jamais spectacle a mérité d'attirer les méditations de l'histoire, c'est, sans contredit, le démembrement du colosse romain par les Barbares, la régénération de l'humanité par le christianisme et la fondation d'un nouvel ordre social, base des états modernes. Depuis long-temps les peuples du nord et du midi , refoulés dans leurs déserts , s'agitaient , menaçants, aux limites de l'Empire, dont ils avaient tant de fois franchi les impuissantes barrières : leur réaction victorieuse était un événement inévitable, et les exploits de Claude II, d'Aurélien, de Probus n'empêchèrent point la défaite de Valens. L'héritage légué par la république aux Césars, et agrandi par les victoires des premiers empereurs, avait bientôt dépassé les forces d'un seul homme. « Marc-Aurèle, dit Bossuet, associe son frère à l'empire ; Sévère fait ses deux enfants ein- 1. I pereurs ; la nécessité des affaires oblige Dioctétien à partager l'Orient et l'Occident entre lui et Maximien ; chacun d'eux, surchargé, se soulage en élisant deux Césars. Par cette multitude d'empereurs et de Césars, l'État est accablé d'une dépense excessive : le corps de l'Empire est désuni, et les guerres civiles se multiplient. Constantin partage l'empire comme un héritage entre ses enfants ; la postérité suit cet exemple, et on ne voit presque plus un seul empereur. »

Théodose rendit un moment l'unité au monde romain. Son génie et ses vertus en retardèrent la chute , et, à sa mort, il le laissa debout, mais avec des principes de dèstruction, qui allaient se développer d'une manière effrayante. Les voluptueux patriciens, satisfaits d'une vie indolente et inutile, uniquement occupés à la recherche de grossiers plaisirs, purent encore se faire illusion sur les causes de dissolution et de ruine, qui depuis quatre siècles minaient l'antique édifice. Au premier aspect, il est vrai, ses proportions semblaient majestueuses, et ses bases solidement affermies. Mais, en songeant à tout ce qu'il coûtait de sang et de larmes, en considérant lès haines profondes qui conspiraient pour sa destruction , en entendant résonner dans le lointain le pas précipité des cavales barbares, les esprits sérieux et attentifs devaient s'inquiéter dè l'avenir. Ils sentaient que le sol tremblait, que chaque pierre de cette œuvre de corruption et de violence menaçait de s'écrouler sur des maîtres orgueilleux , et qu'à l'heure du châtiment nul bras ne serait assez fort pour sauver ce que Dieu lui-même avait condamné à périr.

En effet, si nous examinons l'organisation apparente et l'état réel de la société romaine à la mort de Théodose , il sera facile de reconnaître combien les institutions étaient en désaccord avec les mœurs, et combien les ressources des populations étaient au-dessous des besoins ou des exigences du pouvoir. Au centre, l'empereur entouré des grands officiers du palais dont les principaux étaient le préposé à la chambre sacrée, les deux comtes des domestiques , lé maître des offices , le questeur ou chancelier , le ministre du trésor impérial ; dans les provinces , deux classes d'ofiieiers, les uns civils , les autres militaires : chacun des deux empires étant divisé 1 en deux préfectures , les préfectures en diocèses , les diocèses eu provinces , les provinces en cités , les charges publiques suivaient cet ordre hiérarchique. Le préfet du prétoire , qu'il ne faut pas confondre avec le préfet de Rome ou de Constantinople, était le chef suprême de l'administratiou : après lui le vicaire dans chaque diocèse ,

Voyez pour la division et le partage de l'Empire, le chapitre suivant.

PREMIÈRE PÉRIODE. — CHAP. 1. 3 le président ou consulaire dans chaque province , les duumvirs et le dcfeuseur dans chaque cité. Ces différents magistrats rendaient la justice dans toutes les affaires qui ressortissaient de leur juridiction. On appelait du défenseur aux duumvirs , des duumvirs au président , du président au vicaire, du vicaire au préfet du prétoire. Lorsqu'il s'agissait de cas particuliers réservés à l'empereur, le jugement était déféré au questeur et quelquefois au sénat. Les grands officiers militaires dans chaque préfecture étaient un maître général de la milice , un maître de la cavalerie et un maître de l'infanterie, des ducs et comtes provinciaux, des préfets légionnaires. Ces officiers commandaient l'armée permanente composée de légions et d'auxiliaires. Autour du souverain résidaient en outre des troupes d'élite connues sous les noms de Compagnies des gardes et V Ecoles du palais. A mesure que le nom romain perdait de son prestige et que les barbares gagnaient en audace , ces forces devenaient insuffisantes pour protéger l'immense étendue de l'Empire. Il avait fallu dégarnir les frontières et disperser les troupes dans l'intérieur.

Le mécanisme financier était simple. L'empereur envoyait au préfet du prétoire un état des sommes qu'il lui fallait pour l'année suivante- le préfet dressait alors une répartition proportionnelle entre les diverses provinces, et la transmettait au vicaire , celui-ci au président, le président aux dix premiers curiales de la cité. Les curiales nommaient aussitôt les censeurs , répartiteurs , exacteurs qui étaient chargés de veiller au paiement des contributions publiques exigibles le premier janvier le premier mai, le premier septembre de chaque année. L'argent versé dans la caisse des collecteurs arrivait aux trésoriers des métropoles, qui le faisaient passer aux receveurs provinciaux. Une partie restait dans le pays pour subvenir aux charges locales et aux besoins de l'administration. Le reste était transmis par les comtes des largesses au ministre du treso. - public, ou comte des largesses sacrées, dont les attributions étaient bien distinctes de celles du ministre fiscal ou ministre du trésor impérial Voici les quatre sources du revenu: V la (aille agraire, exigée par cinquième ou par dixième sur les terres domaniales concédées affermées ou abandonnées aux colons partiaires; 2<> les contribuions directes, qui comprenaient l'indiction et la capitation : on entendait par capitation le tribut personnel, que tout homme libre était tenu de paver depuis quatorze ans jusqu'à soixante-cinq ; 3° les contributions indirectes, telles que l'annone de la milice, les droits de douane sur les ports et les rives des fleuves, le quart du revenu des mines, le vingt-cinquième de la valeur dos comestibles, l'ignoble chrysargyre, et une foule d'autres droits onéreux et arbitraires que l'avidité du fisc inventait chaque jour; 4° les produits éventuels, par exemple, les confiscations, les amendes, les déshérences, l'or coronaire

Les contributions indirectes et éventuelles, d'autant plus dures et plus multipliées qu'elles n'avaient rien de régulier ni de fixe, pesaient principalement sur la seconde classe des citoyens, composée des curiales ou possesseurs, des familles militaires, des marchands et des artisans libres. La première classe, c'est-à-dire celle des nobles, patriciens, officiers impériaux, sénateurs, profitant du déclin de l'Empire, avait obtenu l'exemption de presque toutes les charges publiques , et depuis longtemps on avait oublié les sages paroles prêtées à Servius Tuliius par Denys d'Halicarnasse : « Je veux que tous les biens paient le cens, » et que chacun soit taxé selon l'étendue de ses ressources. J'estime » juste et utile à la république, que ceux qui possèdent beaucoup paient » beaucoup, et peu, ceux dont les facultés sont petites. « Quant à la troisième classe, celle des affranchis, des colons tributaires et des esclaves proprement dits, elle était en proie au plus odieux despotisme. Les esclaves du domaine, écrasés par la taille agraire, ceux des particuliers, obligés de satisfaire tous les caprices du maître, attendaient de la mort seule la fin de leurs maux. Dix millions d'hommes courbaient sous le joug soixante millions de leurs semblables, et ce n'était point encore assez pour suffire aux besoins sans cesse renaissants de la mollesse et du luxe. Ne pouvant trouver assez d'esclaves sur les terres de l'empire, on allait en chercher dans les forêts de la Germanie et au sein des nations barbares. Leur influence funeste précipitait la décadence du goût , de l'intelligence et des mœurs. Les jeunes Romains des grandes familles confiés aux soins de quelque vieil esclave ne puisaient dans les leçons de

• C'était une ancienne coutume que les alliés de la république ou les villes d'Italie qui devaient leur délivrance aux armées romaines, ornassent le triomphe du vainqueur par le don volontaire d'une couronne d'or, que l'on plaçait après la cérémonie daus le temple de Jupiter Capitolin. C'est ainsi qu'au triomphe de César figurèrent 2822 couronnes d'or massif, que le dictateur lit fondre aussitôt après. Son exemple fut suivi par ses successeurs et l'usage s'introduisit de substituer à ces magoifiques ornements le don beaucoup plus utile d'une somme en or au coin de l'Empire. L'offrande libre finit par être exigée comme une dette , et les empereurs demandaient l'or coronaire aux villes et aux provinces , toutes les fois qu'ils daignaient annoncer leur avèuemeut, leur consulat , la création d'un César ou une victoire sur les barbares. Uaurum coronarium exigé du sénat romain, et déguisé sous le nom de Auri oblatio , montait à 1 600 livres d'or ; environ 1,600,000 fr. de notre monnaie. (Lirstus de magtùi.Rom. lib. n, c. 9, — Cod. * ''liéodos. lib. xii , lit. 1 3. )

PREMIÈRE PÉRIODE. — CHAP. I. 5

ce maître grossier, qne des préceptes de barbarie, et aucune notion de morale et de vertu. Devenus grands, ils s'énervaient dans de honteux plaisirs, ne souhaitaient que des jouissances nouvelles, et restaient étrangers aux souvenirs ainsi qu'aux nécessités de la patrie.

Entre la nullité sociale et politique des esclaves et l'égoïsme inactif des privilégiés, le dernier espoir de salut pour l'Empire devait reposer sur la classe moyenne, sur les curiales. Mais eux aussi étaient frappés de mort, et par les institutions mêmes qui les régissaient. Tout homme possesseur de vingt- cinq arpents devenait curiale, et par ce titre était asservi à de sévères devoirs. Aucun curiale ne pouvait sortir de sa condition ou même s'éloigner de la curie sans une permission spéciale, dont fa durée et l'étendue étaient toujours limitées. S'il partait, et qu'on ne pût le ressaisir, ses biens étaient confisqués au profit de la curie. Les curiales, ainsi enfermés dans un cercle infranchissable , devaient administrer les affaires du municipe, ses dépenses et ses revenus ; répondre non-seulement de leur gestion individuelle, mais des besoins de la ville, et pourvoir à ces besoins en cas d'insuffisance du revenu municipal. Une terre curiale abandonnée était divisée entre les autres curiales, qui s'en partageaient aussi les contributions. Tout enfant d'un curiale était curiale. Le curiale, pour entrer dans le clergé, devait léguer ses biens à quelqu'un qui remplit à sa place les fonctions de la curie : celui qui n'avait point d'enfants ne pouvait disposer par testament que du quart de ses propriétés. En échange de ces charges onéreuses, les curiales étaient exemptés de la torture et de certaines peines infamantes; ceux qui avaient passé par toutes les charges municipales étaient traités avec honneur et recevaient quelquefois le titre de comte; ceux que la misère atteignait dans leur vieillesse étaient nourris aux dépens du municipe.

Mais ce qui écrasait surtout les curiales, c'est qu'ils étaient tenus de payer les impôts à défaut de contribuables solvables. Ils se trouvaient donc obligés ou d'employer la violence ou de se ruiner pour satisfaire à cette exigence tyrannique. II est vrai que Dioclétien avait promulgué une loi qui défendait aux officiers de l'Empire de rendre les curiales responsables des sommes non payées. Cette loi ne fut suivie que du vivant de ce prince, et prévalut si peu contre l'usage, que plus tard, dans la Gaule, Clovis ne se fit point faute d'appliquer aux curiales toute la rigueur des lois impériales. « En effet , dit Montesquieu, il n'y a point d'état où Ton ait plus besoin de tributs, que dans ceux qui s'affaiblissent; de sorte que l'on est obligé d'augmenter les charges à mesure que l'on est moins en état de les payer. Bientôt dans les provinces romaines les

G HISTOIRE DU MOYEN AGE.

tributs devinrent intolérables. Il faut lire dans Salvien les horribles exactions que l'on faisait sur les peuples : les citoyens , poursuivis par les traitants 1 , n'avaient d'autre ressource que de se réfugier chez les Barbares ou de donner leur liberté au premier qui voulait la prendre \ »

Les empereurs, dans leur politique défiante , s'étaient aussi privés du concours actif des curiales, en déclarant les fonctions de la curie incompatibles avec le service militaire, et en défendant expressément d'avoir dans les maisons d'autres armes que celles dont on se servait à la chasse ou en voyage. Pendant les guerres civiles qui déchirèrent l'Empire, les propriétaires furent spectateurs indifférents des luttes dont le résultat inévitable pour eux, était de changer leur tyran sans changer leur oppression. Quand les Barbares parurent , ils ne leur opposèrent que la même apathie ou la même impuissance. Valentinien III et Théodose II promulguèrent vainement un édit qu'ils intitulèrent le Droit des armes rendues : vainement ils engagèrent les habitants des provinces à défendre leurs personnes et leurs biens contre les ennemis qui dévastaient leur territoire : il était trop tard pour ranimer le courage éteint dans les âmes, et pour faire descendre sur les champs de bataille des hommes éuervés par le despotisme.

A la place des citoyens et des sujets provinciaux, les empereurs avaient pris à leur solde des corps entiers de Barbares, et pour récompense de leurs services, leur avaient assigné des établissements sur les frontières. C'est ainsi que les Francs avaient obtenu, à titre de gratification, des terres en Belgique, et que les Vandales, les Alains et les Goths s'étaient établis dans la Pannonie et dans la Thrace. Cette facilité, qui était une vraie marque de faiblesse, eut deux résultats funestes. Incorporés en grand nombre, les Barbares s'accoutumèrent à regarder l'Empire comme leur proie, et ouvrirent à leurs compatriotes un facile accès dans les pays qu'ils étaient chargés de défendre. D'autre part les Romains, mêlés avec ces étrangers, imitèrent leur esprit d'indépendance et leur défaut de discipline. L'ancienne tactique fut abandonnée Jes travaux militaires négligés, les armes défensives rejetées comme trop pesantes 3. Les soldats

* Parmi les inventions criminelles des officiers du fisc, on peut oiier celle qui consistait à exiger le paiement des impôts en monnaie à l'effigie d'un empereur mort depuis long- temps, et dont il ne restait que peu de pièces en circulation ; les contribuables se voyaient alors forcés de composer avec les exacteurs qui réduisaient arbitrairement les espèces présentées à la place de celles qu'ils demandaient, et réalisaient ainsi des bénéûces énormes.

» Montesquieu , Grandeur et décadence des Romains, cliap. xvm.

3 Tégèce dit que les soldats obtinrent de l'empereur Gratien de quitter leur cuirasse

PREMIÈRE PÉRIODE. — CHAP. I. 7 s'habituèrent à désobéir à leurs généraux : les généraux autorisèrent l'insubordination des soldats dans l'intérêt de leur ambition ou de leur cupi dité. A l'exemple des Barbares, les Romains apprirent à fuir sans honte et à chercher le pillage plutôt que l'honneur.

La licence était partout et la liberté nulle part. C'est le propre des états qui commencent ou de ceux qui finissent. L?absence de liberté politique, outre qu'elle frappait de mort la dignité morale, laissait sans contrepoids la violence militaire. Privée à la fois d'ordre et de sécurité , la société subissait tout le poids des lois vexatoires, sans pouvoir recourir aux lois protectrices. Elle n'avait pas même ces croyances élevées , ces consolations suprêmes, qui font considérer aux hommes les maux de la vie présente comme les gages d'une félicité pure et éternelle : dans les hautes classes « la philosophie d'Epicure vainement combattue par celle de Zénon, avait flétri toutes les âmes. Impuissante auxiliaire de la morale, la vieille religion de l'Empire n'avait conservé que les honteux exemples de ses dieux et la licence de ses fêtes publiques. Conseillère de vices pour les uns, objetde mépris pour les autres, elle se trouvait désormais sans appui, et tombait en ruines de toutes parts1. * Le christianisme, il est vrai, commençait à répandre la lumière, à relever les espérances, à soulager les afflictions. Mais sa victoire était récente, sa marche arrêtée par l'hérésie, son action paralysée par l'inertie même de la société qu'il voulait régénérer. Sur les Barbares, au contraire, races ardentes, sincères, énergiques , il devait exercer une influence nouvelle et durable. Avec eux, il avait moins à lutter contre les mœurs, les usages, les traditions ; tandis que la populace de Rome demandait encore à ses maftres, comme au temps de Juvénal,dupain et des jeux, et applaudissait avec frénésie aux combats des gladiateurs. Le Barbare expirant se tournait en tombant vers les régions du nord, où il avait laissé sa hutte sauvage, sa femme, ses enfants au berceau ; il mourait en maudissant Rome et en appelant des vengeurs.

Les vastes contrées situées au-delà du Rhin et du Danube jusqu'au Caucase et aux monts Altaï, étaient médiocrement connues des anciens qui les divisaient en trois régions, sous les dénominations vagues de Scy thie , Sarmatie, Germanie. Cependant les recherches de la science moderne ont prouvé que cette division pouvait être maintenue, puisque toutes les peuplades répandues sur cet immense territoire se rattachaient

et ensuite leur casque, de façon qu'exposés aux coups sans défense ils ne songèrent plus qu'à fuir. Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, chap.xvm. 1 M. Desnicmels, précis d'Uist. du Moyen Age, l"chap.

8 niSTOIRE DU MOYEN AGE.

aisément à trois familles distinctes, lesquelles correspondaient aux trois régions. La famille Scythique, qui allait plus loin que les Romains ne pouvaient le soupçonner s'étendait du Volga à la mer de la Chine, et des monts Altaï à l'Océan Glacial. Il parait hors de doute que toutes les races désignées sous le nom général de Tartares faisaient partie de cette famille, à laquelle appartiennent les Mongols, les Turcs, les Hongrois ou Magdiares, les Bulgares, les Avares , probablement les Alains et surtout les Huns ou Hiong-Nou, le plus féroce des peuples qui inondèrent l'Empire Romain. Originaires du désert de Cobi et chassés du Katay par l'empereur chinois Vouti, les Huns, ayant émigré au commencement du IVe siècle, avaient entraîné sur leur passage les Alains, qui habitaient au nord du Caucase sur les bords de la mer Caspienne , et franchissant avec eux le Tanaïs, avaient bouleversé la puissante monarchie desGoths. Ce grand déplacement, en refoulant les Goths vers le midi, détermina la révolution qui devait changer la face de l'Europe entière.

La famille Sarmate dont l'ancienne histoire est enveloppée d'une obscurité impénétrable, ne commença à paraître que depuis le quatrième siècle de l'ère chrétienne. L'historien goth Jornandès en parle le premier. Il appelle les Sarmates Slavi ou Slavini et les partage en trois branches principales , les Vénèdes , les Slaves et les Antes , dont les nombreuses tribus demeuraient entre laVistuIe» leDniéper et le Volga. Ces Slaves, réunis aux Finnois de la Baltique orientale, ont formé la nation russe primitive, et à mesure que les peuples de famille germanique se précipitèrent vers le midi et quittèrent leurs cantonnements, les Slaves occidentaux, gagnant du terrain, poussèrent jusqu'à l'Elbe et aux monts Krapaks. Leurs tribus se répandirent alors sous les noms de Tchèques ( partie de la Bohème) , Sorabes (Misnie, Saxe, Anhalt, basse Lusace ), Wilzes et Obotrites (Brandebourg, Poméranie, Meklembourg), Moraves ( Moravie, partie de la Hongrie), Poléniens, Lettons ( Pologne et Lithuanie);ceux du midi traversant le Danube à partir du sixième siècle, envahirent le Norique , la Pannonie, l'Illyrie, et s'établirent entre la Save et la mer Adriatique, sous les noms de Bosniens, Serviens, Croates, Esclavons , Dalroates, etc.

La famille germanique, la plus importante et la plus utile à étudier , est aussi la mieux connue. Ses rapports de mœurs, de langage, de religion , de caractère physique avec les Celtes ou Gaulois , étaient si frappants que les Romains avaient désigné la réunion des peuples situés entre le Rhin et la Vistule,sous le nom générique de Germains, frères*. Avant César, les tribus dominantes étaient* les tribus cimbriques ( Gambrives ,

' « Je orois, di< Strxbow, que le nom de Germains signifie frères et veut dire une es-

PREMIERE PÉRIODE. — CHAP. I. 9

Teutons, Ingœvons, Istaevons) ; de César à Tacite , les Suèves prirent la prépondérance avec Arminius, et la confédération des Hermions dirigea les destinées de la Germanie. « Plus tard , les tribus suéviques reçurent une civilisation plus haute, un mouvement plus hardi , plus héroïque par l'invasion des adorateurs d'Odin , des Goths( Jutes, Gépides, Lombards, Burgundes ) et des Saxons. Quoique le système odinique fût loin sans doute d'avoir encore les développements qu'il prit dans la suite, il apportait dès-lors les éléments d'une vie plus noble , d'une moralité supérieure; il promettait l'immortalité aux braves, un paradis, un Wahalla, où ils pourraient tout le jour se tailler en pièces et s'asseoir ensuite au banquet du soir «. »

Au moment du déclin de l'Empire, les nombreuses tribus germaniques, dont plusieurs étaient inconnues à Tacite, se trouvaient ainsi disposées : à l'est, en dehors de la Germanie proprement dite, habitaient les Goths, qui commencèrent à s'illustrer depuis le règne de l'empereur Garacallâ ; ils demeuraient alors entre la Vistule , le Dniester , le Borysthène et le Tanaïs *. L'empereur Aurélien fut forcé de leur abandonner la Dacie romaine. Cette nation , la première des tribus germaniques qui reçut la religion du Christ , mais sous la forme arienne \ s'était partagée en deux branches : les Ostrogoths à l'est vers le Pont-Euxin , entre le Dnieper et le Dniester ; les Visigoths à l'est entre le Dniester, le Danube et la Vistule. Ces derniers, attaqués par les Huns vers l'an 375 , après la dispersion des Ostrogoths, avaient été forcés de quitter leurs demeures et s'étaient fixés dans la Thrace, dans la Mœsie et dans la Dacie riveraine,

pèce d'hommes tout-à-fait semblables aux Gaulois. » Quelques critiques modernes ont préféré l'étymologie de Her-mann, homme de pierre. Quoi qu'il en soit, il ne parait pas que la race germanique se soit jamais donné un nom commun : du moins aucun ne nous est parvenu. Ce n'est que long-temps après l'invasion qu'elle a accepté et gardé celui $ Allemani, pour désigner la nation entière.

* M. Michblet, Précis d* Histoire de France, pag. 29.

' C'était à la suite d'une émigration ; car dans des temps plus reculés , ils habita'ent la Scandinavie selon le témoignage de leur historien Jornandès. Les Guitones de PJine, les Gothones de Tacite , les Gythones de Ptolémée, qne ces écrivains placent dans le nord de la Germanie, sont vraisemblablement la même nation que les Goths, et ne doivent pas être coufondus avec les Gèles.

3 On trouve un évéque goth nommé Théophile, parmi les évêques qui signèrent les actes du premier concile général deNicée. Ulfilas, évéque goth, vers le milieu du iv« siècle traduisit la Bible dans la langue de sa nation, et se servit de caractères grecs et romains. Ses quatre Évangiles conservés dans le Codex argentcns de la bibliothèque d'ITpsal, sont le plus ancien monument qui nous reste de la langue germanique dont le gothique est un des principaux dialectes. Note de Kocn, Tabl. des ItA-ohit. Pt'riod. I.

du consentement des empereurs, qui avaient aussi accordé aux Ostrogpths des établissements dans la Pannonie. Les Gépides ou traîneurs, dont la parenté avec les Goths est hors de doute, mais dont la situation primitive est difficile à préciser, s'établirent après le départ des Visigoths sur la rive gauche du Danube , où ils furent détruits par les Lombards et les Avares réunis en 565. Après les Goths, en remontant la rive gauche du Danube, venaient à la suiteles Hermundures, les Quades, les Marcomans.

Au midi de la Germanie, on remarquait les Allemani ou Allemands , confédération qui s'étendait entre le Danube, le Rhin , le Necker, le Mein, et la Lahn. Ce peuple, inconnu à Tacite, avait fait de fréquentes irruptions en Gaule et en Italie, dans le cours du troisième et du quatrième siècle. Il avait pour voisius et pour alliés les Suèves ( partie de la Franconie et de la Souabe moderne ) , qui , après avoir long-temps formé une nation distincte, finirent par se confondre avec les Allemani. A côté de ces deux peuples, à peu près dans la Bavière actuelle, les Boiariens, chassés de la Bohême par les Marcomans, et dont l'histoire est fort obscure jusqu'au moment où ils subirent la suprématie des rois francs.

A l'ouest, sur la côte de l'Océan, les Frisons, et sur la frontière du Rhin, la puissante confédération des Francs, nom nouveau dont; la première mention se trouve dans les historiens du troisième siècle. Parmi les tribus qui composaient cette association , on doit citer les Sicambres, les Chauces, les Chamaves, les Chérusques, les Bructères, les Cattes, les Ampsivariens, les Ripuaires, les Saliens. Ces deux dernières désignations, tirées évidemment de la situation de quelques-unes de ces tribus sur le Rhin ou sur la Saale, paraissent leur avoir été données par les Romains et avoir été conservées par elles. Quoique liés ensemble pour la défense commune, ces peuples conservaient chacun leurs lois, leurs chefs particuliers , leur gouvernement 1 . Au temps de saint Jérôme, on appelait Francia le pays renfermé entre le Rhin , le Mein , le W eser et l'Elbe.

Enfin , au nord les Saxons, établis du temps de Ptolémée au-delà de l'Elbe, dans le Holstein moderne, et ayant pour voisins les Angles, habitants du Sleswic actuel. Ces peuples, fameux par leurs pirateries, infestaient les côtes de la Gaule et étendaient déjà leurs courses jusque dans la Bretagne romaine". Plus au nord, les Cimbres et les Scandinaves de-

» Voy. pour l'histoire des Francs avant l'invasion, le chapitre iv.

* Les Francs ayant ensuite passé dans la Gaule avec leurs principales forces , les Saxons franchirent l'Elbe, et occupèrent avec le temps ou entraînèrent dans leur confédération (a plus grande partie de l'ancienne France, qui prit d'eux le nom de Saxe. On les y vit partagés en trois principales branches, les Ostphaliens à l'Est, les Westphaliens à

PREMIÈRE PÉRIODE. — CHAP. I. 11

vaient rester étrangers à la grande irruption des barbares , et plus tard , sous le nom de Northmans, menacer à leur tour la société nouvelle. A la suite des Saxons venaient les Hérules , les Lombards , les Rugiens , les Burgundes ou Bourguignons, dont l'émigration laissa la place aux Vénèdes. Entre l'Elbe et la Vistule, la puissante tribu des Vandales, qui formaient une branche des anciens Suèves, aussi bien que les Bourguignons et les Lombards. Sous Probus, les Vandales unis aux Bourguignons faisaient déjà la guerre aux Romains. L'avant-garde de leur nation, établie d'abord par Aurélien dans la partie occidentale de la Dacie, puis chassée par les Goths, obtint sous Constantin de demeurer en Pannonie, sous la charge de certains services militaires, et c'est de là qu'elle s'élança, sous la conduite du Suève Radagaise , à ia conquête de l'Italie.

Après avoir indiqué la position des peuples germaniques, disons quelques mots de leurs usages et de leurs mœurs, qui influèrent puissamment sur les institutions des sociétés nées de la conquête. Toutes ces tribus avaient perdu le souvenir de l'origine indienne qu'on leur assigne; du moins, au temps de Tacite , leur religion était un grossier mélange des idées orientales et du culte mythologique des Grecs. Elles adoraient le soleil , la lune, le feu ; mais leur principale divinité était la terre ( Herthe) , dont le fils Tuistou Teutsch parait la source du nom national de Teutons. Les fontaines et les arbres recevaient souvent les hommages de ces hommes superstitieux, qui adressaient aussi leurs vœux à Mars, à Hercule et à Mercure.

La plupart des tribus germaniques reconnaissaient l'autorité de chefs militaires, qui, sans jouir précisément de l'hérédité du pouvoir, étaient choisis ordinairement dans une môme famille : ainsi chez les Goths et les Bourguignons , les Amali , les Balti; chez les Saxons, les descendants d'Odin. Dans quelques-unes, l'autorité était seulement le prix du courage; mais, à l'exemple des rois d'Homère, la puissance de ces chefs était limitée par l'influence des principaux de la tribu et par l'assemblée du peuple, qui se tenait à la nouvelle et à la pleine lune. « Les principaux, dit Tacite, délibèrent sur les petites choses, toute la nation sur les grandes, de sorte pourtant que les affaires dont le peuple est l'arbitre sont traitées devant les principaux. » César va plus loin : il affirme que les Germains n'avaient point de magistrat commun pendant la paix , mais que dans chaque bourgade les chefs rendaient la justice. Ces assemblées , où

l'Ouest, et les Angrivariens siégeant entre les deux autres le long du Weser et jusqu'aux confins de la Hesse. Koch, TabL desRêvol. Period. I.

Ton retrouve les anciens Champs-de-Mars, exerçaient le pouvoir législatif et rendaient la justice; c'est à elles qu'étaient déférées les accusations capitales. Les crimes ou délits étaient expiés par des amendes payées en nature et déterminées d'après un tarif que Ton appelait Wergild ou composition. La trahison et la lâcheté étaient seules punies de mort : le coupable périssait étranglé ou noyé dans la boue des marais sous une claie d'osier. C'étaient les prêtres qui étaient chargés de faire la police dans les assemblées du peuple ; il n'était permis qu'à eux de châtier, de lier, de frapper, ce qu'ils faisaient non par l'ordre du prince, ni pour infliger une peine, mais comme par une inspiration de la divinité toujours présente à ceux qui font la guerre. Dans la Gaule, dit Montesquieu , les évêques succédèrent à cette influence des prêtres germains et trouvèrent les barbares disposés à accepter leur autorité et leur arbitrage.

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