I
IMPRIMÉ CHEZ PJtm. RENOIJARtt, RUE GAUANClÈRE, 5.
DES
ET
DES MOYENS DE LES RENDRE MEILLEURES.
OUVRAGE RÉCOMPENSÉ EN 1 838 , PAR L'INSTITUT DE FRANCE (ACADEMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES),
PAR H.-A. FRÉGIER,
CHEF DE BUREAU A LA PRÉFECTURE DE LA SEINE.'
f mue primitr.
A PARIS,
CHEZ J.-B. BAILLIERE,
LIBRAIRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE,
RUE DE l'ÉCOLE-DE-MÉDECINE , N° 17.
lùfo
Avant-propos
La question de morale qui a donné lieu à la rer cherche et à l'étude des faits d'après lesquels cet ouvrage a été conçu et rédigé primitivement , avait pour objet de déterminer les élémens dont se compose, dans les grandes villes, la partie de la population réputée dangereuse, par ses vices, son ignorance et sa misère, et d'indiquer les moyens à employer pour la rendre meilleure, (i)
Cette question, quoique fort importante, si l'on en juge par les termes mêmes de son énoncé , était cependant restreinte à l'observation d'une classe spéciale : la classe dangereuse et ignorante. Afin d'offrir un tableau complet de la lie des grandes villes,
(i) Voici les termes même de la question mise au concours par l'Académie des sciences morales et politiques : Rechercher d'après des observations positives , quels sont les élémens dont se compose à Paris , ou dans toute autre grande 'ville, cette partie de la population qui forme une classe dangereuse par ses vices, son ignorance et sa misère ; indiquer les moyens, que l'administration, les hommes riches ou aisés, les ouvriers intelli gens et laborieux pourraient employer pour améliorer cette classe dangereuse et dépravée.
Vj AVANT-PROPOS.
j'aurais dû ajouter au point de vue marqué dans le programme de l'Académie des sciences morales et politiques un autre point de vue beaucoup moins étendu, mais non moins curieux : celui de la classe dangereuse lettrée, à cause du rôle que l'intelligence joue dans la dépravation des individus auxquels ce point de vue se rapporte. Mais les limites assignées par l'Académie à la question mise au concours, m'imposaient le devoir de ne pas sortir du cadre, qu'elle avait tracé aux concurrens. Je dus, en conséquence, laisser dans l'ombre la partie de la population dangereuse , qui formait le complément naturel de mon mémoire.
Lorsque je fus informé de la distinction dont l'Académie avait bien voulu honorer ce travail, et de la récompense qu'elle m'avait décernée , j'éprouvai aussitôt le besoin d'agrandir le plan de mon ouvrage. Je dis mon ouvrage , car le manuscrit du mémoire envoyé par moi au concours, n'avait pas moins de 4°o pages in-folio. J'entrepris de nouvelles recherches, et je fus bientôt à portée de remplir le vide forcé de mon premier plan qui n'était et ne pouvait être que celui de l'Académie. En me déterminant à donner plus de développement u sujet de mon mémoire , je pris à tâche en même temps de me conformer scrupuleusement aux ob-
AVANT-PROPOS. Vlj
scr varions judicieuses de l'Académie qui m'avait signalé quelques imperfections.
L'œuvre que je publie est le produit des nouvelles recherches que j'ai faites, et de la refonte d'une partie de mon premier travail. J'aurais Voulu indiquer ici les changemens et les additions que j'ai apportés au mémoire qui a obtenu le suffrage de l'Académie , afin de n'être pas taxé d'étendre son approbation à des idées et à des opinions qu'elle n'aurait pas été à même d'apprécier. Mais, toute réflexion faite , j'ai cru qu'il serait plus convenable d'appeler par des notes l'attention du lecteur sur les parties neuves de mon travail , au fur et à me* sure qu'elles passeraient sous ses yeux.
Ce livre est, tout ensemble, un ouvrage d'administration et de morale. L'administrateur y trouvera des documens et des traits de mœurs peu connus jusqu'ici , sur les classes vicieuses et misérables qui foisonnent dans la ville de Paris, de même que dans les autres capitales du monde civilisé. Il pourra juger des précautions et des moyens répressifs employés par l'autorité publique pour garantir l'ordre intérieur de cette grande cité, ainsi que la sûreté de ses habitans et de leurs propriétés. Le moraliste, en lisant le même ouvrage, aura la faculté d'y étudier le vice dans ses principales variétés , d'en appro-
VÏij AVANT-PROPOS.
fondir les causes , et de suivre pas à pas le progrès de ses développemens.
La morale s'est constamment produite dans les écrits des philosophes sous des formes didactiques et purement spéculatives; ses préceptes, son utilité, son influence sur le bonheur de l'homme, y sont exposés avec une raison élevée, avec une onction touchante, avec une éloquence pleine d'énergie. J'ai cru devoir m'imposer un autre rôle. Il m'a semblé que la morale basée sur les faits, et découlant du fond même de la narration , offrirait un nouvel aspect et un nouvel attrait. L'histoire n'est si intéressante que parce que la sentence de l'historien est placée à côté du fait , et qu'elle s'efface quelquefois pour laisser au fait tout seul le soin d'instruire, ou, pour mieux dire, d'enseigner le lecteur. 11 en est de même des jeux de la scène; il en est de même de l'apologue.
Cette union des faits et de la morale m'a paru si naturelle et si féconde, que dans la partie philosophique de mon travail, j'ai jugé convenable de m'interdire toute espèce d'artifice oratoire. J'ai décrit les mœurs du vice, ses désordres et ses excès. Je l'ai personnifié, caractérisé, dans les principales conditions de la société, et j'ai ensuite rappelé les lois éternelles du devoir, en essayant, autant que je le
AVANT-PROPOS. IX pouvais, de rajeunir leur application par des moyens nouveaux. Du reste, les moralistes ont beau s'efforcer de varier leur thème sur le sujet le plus élevé, mais le plus commun des exercices de la pensée, le travail et l'ordre viendront toujours se placer sous leur plume, au premier rang des vérités morales. Ces vérités ne m'ont jamais plus frappé qu'en rédigeant cet écrit. La logique et le sens intime me les auraient apprises, alors même que je les aurais ignorées, et elles jaillissaient si lumineuses des faits que je racontais, qu'il me semblait que nul, avant moi, n'avait encore énoncé ces préceptes antiques de la sagesse humaine.
Les données statistiques sur la classe vicieuse, proprement dite, et sur la classe dangereuse, qui font l'objet de la première partie de cet écrit, reposent les unes sur des chiffres positifs, les autres sur des aperçus et des évaluations approximatives. Ces dernières données ont quelque chose de vague et d'arbitraire, parce qu'elles échappent à toute appréciation et à tout calcul positif, à la différence des publications statistiques analogues du gouvernement où sont consignés tous les faits accomplis de la justice criminelle. La diversité de ces deux espèces de données devait nécessairement se reproduire dans le but propre à chacune d'elles. En effet, les publications
X AVANT-PROPOS.
officielles se rapportent à la partie des classes vicieuse et dangereuse, atteinte par les mesures préventives de l'autorité judiciaire ou par des condamnations, tandis que mes recherches embrassent les élémens de ces classes épars dans les grandes villes et qui ne se trouvent pas sous la main delà justice. Le travail que j'ai entrepris exigeait, pour mériter confiance, que j'indiquasse sinon les sources où j'en avais puisé les matériaux, au moins les hommes de l'administration qui, par leurs connaissances spé^- ciales et par leurs lumières, avaient contribué à éclairer mes investigations et mes calculs. Ces hommes, aussi recommandables par les qualités distinguées de leur esprit que par leur loyal caractère, me permettront, je l'espère, d'acquitter ici envers eux le tribut de reconnaissance, que je dois à leurs obligeantes communications. Ce sont MM. Chayet et Farou, tous deux employés supérieurs à la préfecture de police. L'un est chef de la première division , qui embrasse les nombreux services relatifs à la sûreté de la capitale. L'autre dirige le bureau dépendant de cette division où l'on interroge tous les individus arrêtés dans Paris , et qui par la nature des actes qui leur sont reprochés se trouvent dans le cas d'être renvoyés devant le procureur du roi. C'est à ce même bureau que sont
AVANT-PROPOS. XJ
attribuées la recherche et la poursuite des contraventions qui intéressent la morale publique, ainsi que l'administration du dispensaire de salubrité.
Parmi les commissaires de police, qui ont bien voulu m'assister de leurs conseils et de leur expérience, je dois citer principalement MM. Marrigues et Fleuriais. Le premier, après avoir administré longtemps avec habileté le quartier Saint-Marceau, quartier populeux et turbulent, a été placé dans un poste encore plus difficile. Il est aujourd'hui commissaire du quartier du Palais -Royal. Le second est depuis longues années commissaire du quartier de la Cité, où il a eu l'art de se faire aimer , en contenant une des parties les plus vicieuses de la population de la capitale.
Outre que ces fonctionnaires m'ont aidé l'un et l'autre avec empressement à éclaircir certains faits qui devaient trouver place dans les esquisses de mœurs que mon travail exigeait, ils ont eu la complaisance de m'accompagner dans des explorations rebutantes, qu'il m'eût été impossible d'effectuer sans leur concours.
En publiant le résultat de mes travaux j'aurais fait conscience de ne pas mettre en lumière les services aont je suis redevable aux personnes honorables que je viens de nommer.
ERRATA
Page io, ligue i3, ou, lisez: et.
— 37, — 5, reprochés, lisez : reprochées.
— 3g, — i3, eu, lisez : eus.
— Ibid. — 16, aisés, lisez: aisées.
— 63, — 10, ainsi, à retrancher.
— 77, — 21, contradiction, Usez : contradictoire.
— 100, — 9 , dissolues, lisez : dissolus.
— 1 1 r, — 2, au sommaire ; ajoutez aisée à classe vicieuse.
— 3o4, — 10, et, lisez . et que.
— 326, — 23, cohabition, lisez : cohabitation.
— 344, — 8, les conditions, usez: la condition.
— 384, — 7, les travailleurs, lisez : le travailleur.
— Ibid, — 10, moyens, lisez : moyens de travail.
— 387, — 16, pour, lisez : par.
— 390; — Voyez en remarque, qu'ils forment, lisez : qu'ils
ont formées.
— 3q5, — 5, livrée, lisez: livrées.
DES
DANS LES GRANDES VILLES.
Introduction
Chez tous les peuples, même chez les plus policés et les plus moraux, le vice se montre dans tous les rangs de la société. Il n'en saurait être autrement, puisque le vice est inhérent à l'imperfection de notre nature, et que , s'il est au pouvoir de l'homme de ne pas faillir en dirigeant ses passions vers un but moral et en les contenant dans une juste mesure, il est au-dessus de ses forces d'être impeccable. L'homme le meilleur est donc celui qui est
(t) Celte partie a été refuite presque entièrement.
I. I
Je moins vicieux ; la loi de l'humanité le veut ainsi. La religion dont l'objet est d'élever l'homme à la contemplation des vérités éternelles , à l'amour de la justice et du beau moral, ne désespère jamais du salut de ceux qu'elle enseigne. En faisant des efforts continuels pour épurer leurs penchans , elle les soutient dans leur chute et les relève avec tendresse dès qu'ils ouvrent leur âme au repentir. La philosophie plus froide, mais non moins consolante, compatit aussi par la douceur de ses préceptes à la faiblesse de la nature humaine. Amortir l'action des sens , travailler au perfectionnement moral de l'homme , telle est la double tâche de la religion et de la philosophie.
Toutefois, la doctrine de l'une et de l'autre n'ayant point une sanction visible et palpable , puisque cette sanction est toute spirituelle, il s'ensuit que, là où les croyances sont affaiblies, là où la conscience n'exerce que peu d'empire, là où elle se déprave, l'homme demeure sans frein et abandonné à sa propre faiblesse ; entraîné par la fougue des sens, étourdi par les plaisirs, il ne cède qu'à la fatigue et à la satiété; il ne s'arrête, il ne se repose que pour recommencer ; il vit désormais dans les sens et pour les sens ; il n'a d'autre fin que le plaisir, et ce plaisir est porté presque toujours jusqu'à la bassesse et à la brutalité.
L'homme vicieux , car c'est lui que nous venons de peindre, s'avilit peu-à-peu dans quelque condition qu'il se trouve placé , et afflige ou corrompt par son exemple tous ceux qui l'entourent. Riche , il ôte à la bienfaisance ce qu'il donne à la débauche et à d'autres excès ; il tarit par la contagion de ses désordres et de ses leçons la source des sentimens honnêtes dans le cœur des personnes que leur fortune et leur rang mettent en rapport avec iri; pauvre, il impose à sa famille et à lui-même des privations pénibles pour se plonger dans l'ivresse ou pour se livrer à la funeste passion du jeu , et ses écarts sont encore plus dangereux que ceux du riche, car, dans la classe pauvre , le désir s'exaspère d'autant plus que celui qui l'éprouve a moins de moyens de le satisfaire.
Tant que les désordres du vicieux ne tournent qu'à son préjudice, il ne saurait être inquiété que par sa conscience, car il n'est justiciable alors que des lois de la morale. Le cri du remords est le seul châtiment qui lui soit réservé, et encore ce châtiment ne se fait sentir au-dedans de lui qu'autant que sa conscience n'est pas tout -à-fait dépourvue de moralité. L'homme est libre non-seulement d'abuser de ses facultés contre lui-même, mais aussi d'engloutir dans sa propre ruine la fortune et les
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moyens d'existence de sa famille , sans encourir d'autre peine que la désapprobation de son sens intime. Ce dernier usage de sa liberté est tout ensemble monstrueux et tyrarmique, et pourtant , il est fondé, il faut bien le dire, sur la puissance du père de famille, telle que nos mœurs l'ont faite.
La liberté de l'homme n'est contrainte de s'arrêter que devant l'intérêt de la société. Ici commence un nouvel ordre de choses ; nous sortons de l'ordre moral pour entrer dans l'ordre civil. L'établissement de toute société repose sur un pacte qui exige de la part de chaque membre du corps social, le respect du droit d'autrui; qui dit société civile, dit subordination , discipline; et comme cette subordination, cette discipline, serait illusoire si elle n'était placée sous l'empire des lois, le dépositaire des forces sociales, c'est-à-dire le législateur, a dû punir les atteintes portées à ces lois par des peines plus ou moins sévères, suivant la gravité des infractions.
D'après la constitution actuelle des sociétés dans le monde civilisé, les lois pénales ont exclusivement pour but la répression des actes nuisibles à l'intérêt collectif de la société, ou à l'intérêt particulier des individus. Là où il n'y a ni offense ni dommage envers autrui, l'action pénale n'a point de prise : telle est la ligne de démarcation qui sépare le domairie de la loi civile du domaine de la loi moraleï Cependant , bien que le législateur ne se soit préoccupé que des actes qualifiés dans les codes des nations, contraventions, délits ou crimes, il n'en est pas moins vrai, que ces actes sont le produit du relâchement ou de la dépravation des mœurs, et que celles-ci sont en réalité la cause génératrice du crime aussi bien que de la vertu. Ceci prouve combien un homme d'état, prudent et habile , a droit de s'inquiéter du perfectionnement moral du pays qu'il est appelé à gouverner. En effet, plus les mœurs d'un peuple sont sages et conformes aux saines notions du bon et de l'honnête , plus le gouvernement de ce peuple est facile; les mœurs, quand elles sont bien réglées, étant généralement plus sévères dans leurs habitudes que les lois dans leurs prescriptions , il s'ensuit que, par leur influence , elles contribuent plus que toute autre cause au bon ordre de la société, et quelles en sont, tout à-la-fois, le plus ferme soutien et le plus riche ornement.
Malgré la juste sollicitude des gens de bien pour l'intégrité des mœurs, l'art social est si compliqué et si difficile, qu'il y aurait de l'injustice et de la déraison à rendre les gouvernemens responsables de la direction des mœurs privées, quand la philosophie elle-même a posé en principe que la vie do-
6 ItfTIlODUCTIOJN.
mestique devait être murée. Les gouvernemens ne peuvent concourir au perfectionnement des mœurs que de deux façons , ou par un bon système d'éducation , ou par l'exercice d'une surveillance sévère sur tout ce qui peut avoir pour effet de porter atteinte à l'honnêteté publique. Le soin direct, et, si je puis ainsi parler, l'élaboration des mœurs privées appartient au père de famille et au ministre de la religion ; mais principalement au premier, qui, sous ce rapport, semble tenir dans ses mains, non-seulement la destinée des membres de sa famille, mais encore celle de la société tout entière qui, à vrai dire, n'est autre que l'image multiple de la famille.
Les lois pénales et l'autorité chargée de veiller à leur exécution ayant pour but essentiel de réprimer les attaques dirigées contre la société , c'est-à-dire , contre les choses et les personnes qui l'intéressent, il suit de là que l'administration doit porter ses regards bien moins sur les classes vicieuses que sur celles qui, joignant au vice la perversité et le dénûnient sont justement suspectes de vivre aux dépens de la société. Le vicieux riche ou aisé, qui dissipe son superflu et même une partie de son capital en plaisirs condamnables, inspire la pitié et le dégoût, mais non la crainte; il ne devient dangereux que lorsqu'il reste sans moyens d'existence et sans goût pour le
INTRODUCTION. n
travail. Mais ce dernier cas est rare : dans les classes qui jouissent de la fortune ou de l'aisance, le vicieux est prévoyant : il ne donne au plaisir et à la dissipation que ce qu'il ne peut pas retrancher aux nécessités de la vie. C'est ce qui explique pourquoi les classes moyennes et élevées de la société fournissent en général peu de recrues à la criminalité.
Les classes pauvres et vicieuses ont toujours été et seront toujours la pépinière la plus productive de toutes les sortes de malfaiteurs : ce sont elles que nous désignerons plus particulièrement sous le titre de classes dangereuses; car , lors même que le vice n'est pas accompagné de la perversité, par cela qu'il s'allie à la pauvreté dans le même individu, il est un juste sujet de crainte pour la société, il est dangereux. Le danger social s'accroît et devient de plus en plus pressant, au fur et à mesure que le pauvre détériore sa condition par le vice et, ce qui est pis par l'oisiveté. Du moment que le pauvre, livré à de mauvaises passions, cesse de travailler, il se pose comme ennemi de la société, parce qu'il en méconnaît la loi suprême, qui est le travail.
La classe oisive, errante et vicieuse, foisonne, dans les grandes villes et y afflue du dehors attirée par l'appât d'un gain illicite. Ce gain environné de hasards et fertile en émotions fortes , est plus capable de tenter des individus gouvernés par leurs passions, que le salaire légitime d'un honnête travail; profondément dépravée , cette classe désole la société autant par ses attentats que par ses pernicieuses leçons; elle tient par des liens étroits et cachés aux maisons de débauche, donne la main à la partie corrompue des classes ouvrières et s'étudie à gagner par l'attrait de l'indépendance et de l'esprit d'aventure les enfans ignorans et crédules de ces mêmes classes ; ennemie par la destinée qu'elle s'est faite à elle-même de la sûreté des personnes et des propriétés, elle travaille secrètement à ravir à celui qui ne possède rien l'estime de soi-même, afin d'en faire un disciple de sa dépravation et plus tard un complice de ses crimes.
Ce que nous venons de dire des avances faites par le vice audacieux et malfaisant à la portion déjà gâtée des classes ouvrières, n'est que trop vrai. En effet , ceux qui exercent une profession , mais qui dissipent le salaire de leur travail pour satisfaire des penchans vicieux, se rapprochent par la nature de leurs goûts de la classe réputée suspecte et dangereuse ; ils l'attirent à leur insu par ce trait de ressemblance et l'enhardissent à préconiser devant eux le vice qu'ils mettent tous également en pratique. Cette funeste sympathie du vice produit bientôt des fruits amers. Ces malheureux, qui, par l'exercice de leur profession, se rattachaient encore en apparence à la masse des ouvriers honnêtes et laborieux, dépouillent peu-à-peu^ sous la maligne influence de leurs compagnons de désordres , les habitudes de travail qui leur restaient et finissent par embrasser leur vie fainéante et criminelle.
Parmi les individus qui composent la classe suspecte et dangereuse, il en est qui n'ont encore subi aucune condamnation, et d'autres, au contraire, qui ont séjourné plus ou moins long-temps dans les prisons par suite des délits ou des crimes dont ils ont été convaincus; ceux-ci , désignés sous le nom de condamnés libérés, se montrent pour la plupart, en rentrant dans la société, rétifs au joug des lois et des nécessités sociales et forment la classe la plus dépravée comme la plus redoutable de la population dangereuse.
La majeure partie de cette population est illétrée, ou ne connaît guère que les premiers rudimens de la langue. A côté d'elle, viennentse grouper ces êtres équivoques en apparence , mais avilis et pervers au fond, qui se complaisent dans les grandes cités et surtout à Paris , vivant moitié du salaire qu'ils gagnent par leur travail, moitié de rapine et d'escroquerie; ils tiennent le milieu entre les voleurs de
IO IMTItODUCTION.
bas étage et les escrocs de bel air ; ils ont un pied dans la société légale et un pied dans la geôle où ils sont destinés à mourir quand ils ne meurent pas à l'hôpital des suites de leurs excès. Nés la plupart de parens honnêtes et aisés, ayant reçu de l'instruction , mais n'ayant pas su en profiter, paresseux et adonnés au vice de bonne heure , ils quittent , après de nombreux désordres, la maison paternelle pour se réfugier dans les grands centres de population. Là ils se recherchent, se rassemblent, s'excitent à l'envi contre la société qu'ils calomnient, et composent cette tourbe d'hommes dangereux qui se grossit ou se renouvelle tous les jours en recevant dans son sein le rebut de toutes les professions qui tiennent de près ou de loin aux arts libéraux.
C'est en partie de là et en partie des classes élevées de la société que sortent ces escrocs remarquables par leurs manières souples et élégantes qui établissent le théâtre de leurs exploits, soit dans les maisons de jeu tenues par des femmes galantes, dont ils sont les affidés , soit dans les salons fréquentés par la société la plus recherchée et la plus polie.
Les femmes figurent aussi parmi les élémens de la population vicieuse et suspecte des grandes villes. Quoiqu'elles n'y soient qu'en minorité , elles n'en sont pas moins un ressort très puissant et très redoutable de cette population qui est toute passionnée. S'il est vrai qu'on ne pourrait sans partialité et sans injustice contester l'influence douce, pacifique et moralisante des femmes sur la société, on ne saurait nier non plus que celles qui dédaignent d'exercer cette noble influence , et qui préfèrent à une vie pure et retirée la triste célébrité du scandale et du vice, ne contribuent d'une manière très active à corrompre dans le cœur des masses, le sentiment moral qu'elles devraient épurer, et ne jouent un rôle important comme cause première ou comme instrument dans tous les genres d'attentats qui affligent la société.
Cette partie des classes dangereuses se recrute dans tous les rangs de la hiérarchie sociale, dans les plus élevés comme dans les plus bas; elle embrasse toutes les variétés de la dépravation , la prostituée , la proxénète qui trafique de la personne de celle-ci, la femme galante, complice de l'escroc et la voleuse.
Les enfans fournissent eux-mêmes des élémens à la classe corrompue qui désole la société , tant le vice est contagieux. Il en est qui, à peine adolescens, ont complètement rompu avec leurs familles et ne subsistent dans leur état d'isolement et de vaga-
T2 INTRODUCTION.
bondage qu'à l'aide de petits vols et de méfaits de toute espèce.
En écrivant sur les classes dangereuses , je me suis appliqué à donner à mes recherches toute l'étendue que réclamait la nature même du sujet; la circonscription de mon plan n'a pas été la partie la moins difficile de la tâche que j'avais à remplir. Dans certaines classes de la société, le vice porté à l'excès, confinant pour ainsi dire au crime, j'ai dû tracer le tableau des désordres des portions vicieuses de ces classes , avant d'entreprendre celui de leurs méfaits. C'est de cette manière que j'ai été conduit à esquisser les mœurs des classes ouvrières pour montrer clairement la liaison qui existe entre le vice et la perversité. La progression de l'un à l'autre est d'autant plus rapide parmi ces dernières classes, que le vicieux a moins de moyens d'y satisfaire ses penehans et qu'il est moins éclairé. J'ai essayé de faire ressortir la même liaison . en ce qui touche la paresse et les excès familiers à un certain nombre d'individus appartenant aux rangs aisés de la société ; on en jugera par les détails de mœurs que je fournirai, en m'occupant des catégories dans lesquelles ces individus se trouvent placés.
Les explications dans lesquelles je viens d'entrer, ne peuvent manquer de faire comprendre au lec-
INTRODUCTION. l3
teur, pourquoi j'ai confondu sous la dénomination unique de classes dangereuses, la portion suspecte de la population, en même temps que la portion de celle-ci, dépravée par ses vices. Les rapports étroits qui existent entre elles ne me permettaient pas de les séparer, quoique au fond il y eût une extrême injustice à les frapper indistinctement de la même réprobation.
Convenait-il de placer sous la rubrique de classes dangereuses , comme un élément nécessaire du plan que je me suis tracé, les individus qui fomentent les séditions populaires et qui y prennent une part active? je ne l'ai point pensé. La sédition est heureusement un accident rare dans la vie civile, et les maux, dont je m'occupe, sont permanens; ils pèsent sur la société dans ses momens difficiles comme dans ses momens prospères. La dépravation des mœurs, le larcin et le vol sont de tous les temps et de tous les lieux , ce qu'on ne saurait dire de la sédition, qui sous les gouvernemens sages et fondés sur le droit, n'est jamais qu'une crise passagère, occasionée par la fermentation mal contenue des partis, les écarts de l'opinion, et l'insuffisance des lois.
Après avoir défini ce que nous entendons par classes dangereuses, il nous reste à faire connaître l4 INTRODUCTION.
l'économie du plan de cet ouvrage , ainsi que ses principales divisions.
Les classes dangereuses étendent partout leurs méfaits, dans les villes aussi bien que dans les campagnes. Les individus dont elles se composent, appartiennent à la population rurale non moins qu'à la population urbaine, mais principalement à celle-ci, dans le sein de laquelle la corruption se propage plus aisément. Pour offrir au public un travail complet sur le sujet que je mejsuis proposé de traiter, j'aurais dû embrasser dans mes investigations les nombreuses et diverses catégories de malfaiteurs , sans distinction de lieux et sans restriction. Néanmoins, comme le dessein de cet ouvrage ne tend pas seulement à décrire et à réformer les mœurs de la classe vicieuse proprement dite, et de la classe suspecte et dangereuse; comme il tend en outre à faire connaître, sinon d'une manière positive, au moins par approximation la force effective des élémens qui entrent dans la composition de ces deux classes, j'ai cru devoir limiter le champ de mes recherches, afin d'atteindre plus sûrement le but que je me suis prescrit.
J'ai donc fixé mon point de vue à Paris, dans la capitale de la France, convaincu que les lumières qui sortiraient de mes enquêtes et des doeumens que j'aurais recueillis par d'autres voies, répandraient un jour utile sur la population dangereuse des autres grandes villes du royaume, et que, par induction, il serait même possible de se faire une idée, à l'aide de mon travail, des agglomérations vicieuses et malfaisantes qui s'agitent dans les métropoles et dans les cités considérables des pays étrangers à la France. Les causes du crime sont en effet les mêmes en tous lieux. Les actes qualifiés de ce nom peuvent être la suite de manœuvres et de procédés différens, selon le genre d'activité ou d'industrie des localités où ils se consomment; leurs auteurs peuvent recevoir des appellations qui n'ont point de conformité entre elles; mais ces variantes dans la perpétration de l'acte frauduleux ou criminel, ainsi que dans la qualification du coupable ne changent rien au fond du méfait: c'est toujours une entreprise illicite contre la propriété d'autrui et parfois un attentat contre sa personne, soit pour effacer la trace de cette entreprise, soit pour en assurer le succès.
Ceci posé, l'objet de cet écrit consiste à déterminer quels sont les élémens dont se compose à Paris la partie de la population dangereuse par ses vices, ses hahitudes de frau de et de rapine , sa misère , et à incliquer par quels moyens on pourrait réussir à rendre meilleure cette classe dépravée et malheureuse.
l6 INTRODUCTION.
Pour arriver à la solution de ce problème, nous diviserons notre sujet en quatre parties.
La première contiendra une statistique raisonnée de la classe vicieuse proprement dite, ainsi que de la classe dangereuse; elle signalera les lacunes existantes, qu'il serait possible de combler, dans les connaissances actuelles de la statistique , et les voies qu'il y aurait à suivre pour obtenir des chiffres positifs ou des approximations, selon les difficultés de la matière.
Dans la seconde on décrira les mœurs, les habitudes et le genre de vie de l'une et de l'autre classe.
La troisième exposera les préservatifs à employer pour prévenir l'invasion du vice.
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