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Notes sur les coutumes bapounou dans la circonscription de la Nyanga

Georges Le Testu · 1918 · Scanned text · Free in the US

64,228 words · about 4 h 30 min to read

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Author
Georges Le Testu
Language
French
Published
1918
Length
64,228 words · about 4 h 30 min
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Contents (19)

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Georges LE TESTU

NOTES

Sm LES

Chapitre I De L'état Des Personnes

§ 1. — De la Servitude

Les indigènes sont libres ou ne le sont pas. Je n'hésiterai pas à employer le mot d'esclave. L'autorité officielle, par une sorte de pudeur administrative, en proscrit l'usage. En employant ce mot prohibé, cependant, nous ne reconnaissons pas la légitimité de la servitude, nous en constatons seulement l'existence et celle-ci n'est pas niable. Les archives judiciaires de tous les postes sont pleines de procédures pour faits de traite, et les points d'aboutissement des esclaves, les endroits où se rencontrent en plus grand nombre les consommateurs de ce produit spécial qu'est l'esclave, sont généralement les pays habités par les races les plus évoluées, c'est Libreville avec les Mpongwé, rOgooué avec les Galloa, Fernan-Vaz avec les Nkomi. Loango avec les Bavili.

N'ayons donc pas peur d'employer le mot esclave; constater l'existence de la servitude, étudier son origine, ses lois, ses conséquences, les règles qui gouvernent le trafic ides esclaves, c'est le meilleur moyen de remédier à cette plaie sociale du pays et des peuples fiotes.

L'homme libre jouit de tous les droits que reconnaît la coutume; il a les obligations qu'elle impose.

L'esclave a un peu plus de devoirs et un peu moins de droits et nous signalerons à chaque chapitre ce en quoi il se difTcrencie de l'homme libre.

Il convient d'ajouter que rien dans la coutume n'assure le respect de ces droits, n'astreint à l'exécution de ces devoirs.

Comment devient=on esclave?

1' Par la naissance, lorsque la mère est elle-même esclave;

2" Par accident: Il arrive fréquemment encore, il arrivait quotidiennement autrefois que des femmes, des enfants, même des hommes, rencontrés en petits groupes ou isolés, ou même en plein village étaient enlevés et vendus.

En général cet enlèvement constituait des représailles; on compensait ainsi la dette impayée d'un débiteur insolvable. Il n'était d'ailleurs pas nécessaire que la personne enlevée fût parente ou alliée de celui-ci; il suffisait qu'elle fût du même village, ou d'un village voisin. Dans ce cas le créancier disait à haute voix: « Je prends cet homme (homme = être humain, de quelque sexe ou Age qu'il soit) à cause d'un tel qui me doit telle chose

3' Par frande: Les Chefs de Poste ont souvent entendu les femmes mariées se plaindre qu'on u les traitait comme esclaves » ; leurs auteurs déposent souvent pour elles la même plainte. Cette phrase, pour quelqu'un de non prévenu, est dépourvue de sens.

La première question que nous posons dans ce cas est celle-ci: Voyons, qu'est-ce qu'on t'a fait? — On te maltraite? — On te prive de nourriture? de vêtements? — ,Nous sommes loin de compte. C'est une simple menace et qui ne peut toucher la femme personnellement. Elle ne peut lui inspirer de craintes que pour ses enfants et pour ses parents à elle, et voici le sens de la phrase, sens que j'ai mis fort longtemps à découvrir. Traiter sa femme comme esclave veut dire: la menacer de la considérer elle et ses enfants comme des esclaves. Sa situation, ses besognes d'épouse ne seront en rien changées et son mari prendra d'elle autant ou aussi peu de soin. Mais ses enfants seront réputés fils d'une esclave, c'est-à-dire non libres « bifoii la » (au singulier « tchifoiila » en vili, « ifoula » en yaka) et lors du mariage des filles, la ligne paternelle seule recueillera toute la dot. Mais encore, lors du décès de son mari, s'il précède le sien, elle deviendra l'épouse du neveu ou du frère de celui-ci; nous verrons que, libre ou non libre, tel est le sort de la veuve; seulement, ses ayant-droit ne toucheront pas, pour cette mutation, l'indemnité fixée par l'usage : dix pièces.

On ne menace une épouse de la traiter comme esclave que lorsque, pour une raison quelconque, elle a perdu toute relation avec sa famille, soit que celle-ci ait disparu, soit qu'elle se trouve trop éloignée.

Nous verrons qu'un des droits que les épouses maintiennent le plus jalousement, c'est celui de conserver des relations suivies avec leur famille. D'où les fréquents et longs séjours loin du village de leur mari. Ces séparations temporaires ont de graves inconvénients, mais on ne peut les empêcher. Elles sauvent les femmes des abus de pouvoir de leur seigneur et maître.

4" — Par voie de justice. — Il s'agit évidemment de la justice spéciale aux indigènes.

Si un individu se rend coupable d'un fait criminel grave, ou plus souvent, si la décision du sorcier lui impute la responsabilité, par exemple, d'un décès, d'une suite de décès, d'un simple accident, l'arbitre indigène qui règle la compensation, attribue le coupable ou supposé tel à la partie plaignante. Cela a pu se faire pour les hommes, je ne l'ai pas observé; cela se fait surtout pour les femmes et je citerai le cas suivant: un homme au cours d'une chasse fut grièvement blessé par l'éclatement de son fusil et mourut. On trouva la cause de l'accident dans un adultère, non prouvé ou supposé, de l'épouse et on la réduisit en esclavage.

Il fut un temps où l'esclavage par condamnation était courant. Le meurtre d'un chat, par exemple, entraînait l'obligation de payer une pièce par poil; l'amende était impossible à liquider, çn réduisait en servitude toute la famille du meurtrier.

Un Chef important, ayant besoin d'esclaves, arrêtait des passants chez lui, les accusait de l'avoir insulté, alors qu'un chant de coq, simplement, s'était fait entendre; — ou bien, à l'un de ces passants, on offrait à boire dans un récipient déjà brisé, mais recollé légèrement; au moindre attouchement non combiné, le vase se brisait de nouveau. Pour ces injures supposées, pour ce vase soi-disant brisé, on réduisait un ou plusieurs de ces passants en servitude.

5" — Par suite de la mort des parents proches. — Nos indigènes ignorent la charité; lorsque le père et la mère décèdent laissant des enfants en bas âge, s'il n'y a pas de parents très proches pour en prendre soin, il ne se trouve personne disposé à en assumer la charge et on les vend pour s'en débarrasser.

La situation d'esclave attaché à la famille n'a rien de pénible; au point de vue matériel, elle est même enviable. Jeune ou vieux, l'esclave, dans ce cas, est considéré comme un enfant de la maison; son maître lui fdonne d'ailleurs ce nom: « mwana », enfant, le même qu'il donne à son fils, et l'esclave le traite de père. La famille a vis-à-vis de lui les mêmes obligations qu'envers les enfants du sang; on doit assurer sa nourriture, son vêtement, son mariage même quelquefois. En principe, ce qu'il peut posséder appartient à son maître, mais rien ne l'empêche de disposer lui-même de ce qu'il a pu gagner. Il n'y a pas de sanctions contre lui. Bien plus, un homme qui traiterait mal ses esclaves serait mal vu de sa propre famille.

S'il s'agit d'une femme, elle ne fera pas souche d'hommes libres, cela est vrai; mais, dans la pratique, son importance dans la famille ne sera pas diminuée, et, dans le mariage de ses filles, par exemple, on tiendra toujours compte de son opinion,

Si le maître lui-même épouse une femme achetée, il devra en payer la .dot à sa propre famille à lui.

La descendance d'une femme esclave, tout en continuant à former une famille subordonnée, peut constituer une vraie famille, avec un nom, et, l'autorité de chef de village ou de terre peut très bien passer d'un homme libre à un ifoula.

Si je voulais résumer en quelques mots quelle est la condition de l'esclave de famille, je dirais qu'il reste toute sa vie vis-à-vis de son maître, dans la situation d'un enfant à l'égard de ses auteurs, père et oncles maternels. L'un et l'autre ont des obligations; la coutume leur en impose, mais elle ne prévoit pas de sanctions s'ils lui désobéissent. L'enfant est nourri, il n'est pas éduqué; l'esclave insoumis n'encourt pas de punition.

La situation d'esclave-marchandise est moins bonne sans être pénible. Elle est caractérisée par ceci qu'il passe de main en main avec la plus grande rapidité; il ne séjourne dans aucune famille. S'il s'y attardait, en efîet, la coutume l'y attacherait définitivement, et la famille chercherait noise au maître s'il venait à s'en défaire. Il finit toujours d'ailleurs par faire partie de quelque famille et, étant donné le peu de distance du pays d'origine au point d'aboutissement, les mutations ne sont pas très nombreuses.

Quand j'aurai ajouté que la servitude est perpétuelle et qu'elle se transmet par les femmes jusqu'à la plus lointaine génération, j'aurai à peu près épuisé le sujet.

Conséquences sociales de la servitude

J'avoue n'en point voir de regrettables. L'esclave n'est ni moins ni plus libre que son maître. Homme, il peut s'enrichir, il peut commanlder et j'en ai connu qui violentaient leur maîtrç. — Femme, ellç a autant de droits qu'une épouse quelconque, elle a les mêmes devoirs et on n'a pas moins d'égards pour elle que pour une femme libre. En fait, on ne mariera pas ses filles autrement qu'elle ne le voudra et elle aura également dans la dot la petite part attribuée à la mère.

En somme, la condition matérielle de l'esclave n'a rien de pénible: il est à peu près aussi considéré qu'un homme libre. Il a des droits et rien ne l'oblige à s'astreindre à des devoirs. Il ne faut donc pas s'étonner que la liberté, à notre sens, n'ait point d'attraits pour lui. Il est excessivement rare, on le sait, qu'un esclave vienne demander au poste sa liberté; je ne l'ai, pour ma part, vu qu'une ou deux fois.

Ce qui m'étonne davantage, c'est que, dans les cas où la coutume n'attribue à l'esclave ou à l'ifoula que des avantages pécuniaires restreints par rapport à ceux des hommes libres, il ne vienne pas demander à l'autorité qu'il lui soit attribué une part entière. Il y a cependant une évolution de ce côté et j'ai déjà vu quelques fils d'esclaves réclamer d'être considérés pratiquement comme étant de souche libre.

Une question subsidiaire se pose: étant donné le peu d'avantages pratiques rapportés au maître par la possession d'un ou de plusieurs esclaves, comment se fait-il que le commerce en soit aussi tenace, persiste aussi longtemps malgré les pénalités sévères encourues? — J'ai souvent posé la question aux indigènes, aux non civilisés, et à ceux qu'un peu d'instruction nous a fait prendre comme auxiliaires. On m'a toujours fait la même réponse et je la crois en définitive exacte.

Les indigènes recherchent les esclaves pour se créer une famille, une société, pour avoir, comme ils le disent eux-mêmes, beaucoup de gens autour d'eux, à eux. Nous verrons, en effet, que la famille indigène n'est pas constituée comme la nôtre. Un homme étant donné, son individualisme incapable de concessions, sa crainte des sorts et des périls suscités à ses yeux par une imagination désordonnée, l'amèneront à s'isoler avec sa ou ses épouses, quelquefois son frère, quelquefois son ou ses neveux, mais tout ce monde peut le quitter un beau matin. Ses enfants sont pour lui des étrangers. Le lien familial est très ténu et le lien social moins solide encore. Pour éviter la solitude, pour se créer une famille à notre sens ou mieux au sens latin du mot, il arrive à s'entourer d'esclaves. Ceux-là, surtout s'il les a élevés, ne se sauveront pas et ils sont bien plus ses enfants que ceux qu'il a engendrés.

Conséquences morales de la servitude

Nous avons vu combien peu la servitude dans notre région porte effectivement atteinte à la liberté de l'individu. Il ne faut pas entourer l'esclavage de cette auréole d'inhumanité que la tradition nous a transmise. L'esclave dans nos régions est moins assujetti qu'un domestique et est l'objet de plus d'égards. C'est ailleurs qu'il faut chercher pour justifier la réprobation dont la servitude doit être l'objet.

J'ai exposé que l'esclave a des droits, ou plutôt que la coutume impose au maître vis-à-vis de son esclave les mêmes devoirs que vis-à-vis de ses enfants. Cette obligation a pour sanction les dissensions familiales éventuelles, choses beaucoup plus graves assurément que ces termes ne peuvent l'indiquer.

La coutume impose également des devoirs à l'esclave enveiis son maître. Seulement ces devoirs n'ont aucune sanction. Souvent, très souvent, l'esclave abuse de la bénignité de la coutume. Il vole, il tue, il commet l'adultère et le moins qu'on puisse lui reprocher, c'est d'incarner la paresse.

Qui doit alors pourvoir à ses besoins sans espoir de rétribution? — Le maître.

De tous ses méfaits, qui est pécuniairement responsable ? — Encore le maître.

Bien heureux est-il, s'il n'est pas la première victime.

A mon sens, l'esclavage, tel que je le vois pratiquer, est cause qu'il se perpétue une classe d'individus, sans loi et sans aveu et ceci doit être réprimé avec la dernière énergie.

Si primitive, si élémentaire que puisse être la morale d'un être humain, il en a toujours une: l'esclave n'en a pas. Il s'est abaissé au rang de l'animal qui satisfait ses instincts par tous les moyens possibles; il faut s'opposer à de pareilles mœurs et les faire disparaître.

Quel compte tenir de la coutume

en matière d'esclavage ?

J'attirerai d'abord l'attention sur ceci, que nous ne devons pas inquiéter les gens qui possèdent des esclaves. Aucun texte ne nous l'impose, et s'il fallait en croire l'autorité de la Colonie, nous devrions l'ignorer.

Je conseille au contraire de les rechercher avec soin et de les noter sur les recensements. Un esclave peut être vendu, il peut demander à retourner dans son pays, sa qualité d'esclave lui impose des obligations, lui donne des droits déterminés. Constater le fait n'est point en reconnaître la légitimité, comme je le disais plus haut. Mais la connaissance du statut personnel , d'un individu donné nous permettra de rendre des jugements ou des sentences arbitrales en connaissance de cause et, sinon de les faire admettre, il n'y faut pas songer encore, du moins de les faire comprendre des parties.

Je n'ai eu à observer que quatre sortes de cas où l'intervention de l'autorité se justifiait ou était sollicitée.

1" Faits de traite proprement dits. — Le décret du 12 décembre 1905 régit la matière et sa portée est absolument générale. Il frappe « tout acte accompli avec l'intention de disposer de la liberté d'un individu contrairement à sa volonté », il faut ajouter: même en dehors de sa volonté. Les pénalités qu'il prévoit, bien qu'élevées, ne seront efficaces qu'à la longue, tant il est difficile de faire disparaître des coutumes consacrées par un usage immémorial.

La grande difficulté que nous rencontrons vient de ce que nous luttons seuls contre les intéressés, sans l'appui d'une contre-partie à intérêts opposés. L'esclave adulte est rarement négocié; l'objet du trafic est très généralement un enfant; il n'a aucune affection pour sa famille et il lui importe peu de vivre avec elle ou avec des étrangers.

Les faits de traite doivent être réprimés sévèrement, j'ai expliqué pourquoi, mais il faut cependant être équitable. Il est juste d'infliger le maximum de la peine, par exemple, aux habitants de la côte, point d'aboutissement habituel des esclaves; ils sont en effet inexcusables, ayant été depuis longtemps en contact avec notre civilisation, n'ayant pas à exciper d'une ignorance improbable de ce qui est permis et de c^ qui ne l'est pas.

Il faut au contraire être indulgent pour les habitants de l'intérieur, chez qui la coutume est toute puissante et que notre action civilisatrice a encore à peine effleurés.

Il y a place pour tous les degrés de peine et j'imagine sans effort des cas où les circonstances atténuantes pourront être admises jusqu'à l'absolution complète.

2" — Un esclave est réclamé par son maître. — Il ne s'agit pas en général d'esclave prenant véritablement sa liberté, mais bien d'un esclave quittant son maître pour un autre maître de son choix.

Nous ne pouvons pas imposer à l'esclave fugitif de retourner chez son maître. Ce serait attenter à sa liberté.

Nous ne pouvons davantage imposer au nouveau maître choisi par l'esclave de dtidommager l'ancien, bien que sa conduite lui cause un réel préjudice; nous semblerions ainsi réconnaître la légitimité de la convention par laquelle un homme a acheté un autre homme, convention nulle puisqu'elle a un objet illicite.

En droit strict, nous ne devrions pas intervenir. Mais notre abstention laisserait place libre aux représailles de la part du maître lésé et, pour resclave fugitif, il peut y avoir risque de mort: mort violente, mort par lie poison.

Notre rôle, dans ce cas, consistera à conseiller au maître de l'esclave -d'abandonner sa plainte, à tâcher de lui faire reconnaître le droit d'un homme à disposer de sa personne et de sa liberté, à lui dire que nous ne pouvons contraindre son esclave à revenir, mais que nous serions forcés de lie punir s'il usait de violences vis-à-vis de lui ou du nouveau maître.

A l'esclave, nous rappellerons que son maître a pris soin de lui, qu'il l'a traité comme son fils, que, maître pour maître, autant vaut celui qu'on connaît que celui qu'on ne connaît pas. A lui et au nouveau maître de son choix, il faut faire prévoir les représailles possibles, représailles que nous pouvons réprimer, mais que nous sommes dans l'impossibilité de prévenir et d'empêcher. Si notre éloquence n'a pas d'effet persuasif, il faut laisser l'affaire suivre son cours naturel, elle peut n'avoir pas de conséquence.

8" — Un esclave réclame sa liberté complète. — Le cas est encore très rare. Je ne l'ai observé que deux fois: un adulte, banzabi, a voulu retourner dans son pays; — un jeune garçon est venu déclarer son intention de retourner chez son oncle.

Dans les (deux cas, il est indispensable d'assurer l'arrivée de l'esclave qui se libère au point qu'il a choisi; il faut veiller à sa sécurité dans la route. Les races ide l'intérieur, banzabi, mitsogho, portent des tatouages qui les font reconnaître et un esclave de ces races retournant dans son pays serait arrêté en route et remis en sierviturde. Il faut l'envoyer de poste en poste muni d'une feuille de route explicative, ou même le faire accompagner par un garde.

S'il s'agit d'un homme ou d'un enfant de la région, il est indispensable de faire venir au poste le parent, père, oncle, frère de qui il se réclame et le leur remettre en mains propres.

11 ne sera pas inutile de s'assurer si cette prétendue réclamation de liberté ne dissimule pas une vente du maître au soi-disant parent, vente que l'on voudrait effectuer sous le couvert de notre autorité.

4' — Un esclave ou un homme non libre réclame des droits égaux à ceux des hommes libres. — Le cas se présente, en particulier, lors du paiement des dots. Normalement, la dot payée pour un mariage est partagée entre le père, et les frères de la mère de la femme, entre la branche paternelle et la branche maternelle. S'il s'agit d'une fille de femme esclave, la dot revient tout entière à la tige paternelle. L'espèce que j'ai eue à juger est la suivante :

Un homme épousa une esclave achetée, en eut des garçons et des filles; son neveu (fils de la sœur utérine), après sa mort, prétendit toucher seul la dot entière de ces filles. Suivant la coutume il avait raison.

Sur la réclamation des frères de la future, j'imposai le partage de la dot entre le neveu et les frères réclamants.

L'esclavage est d'autant plus difficile à faire disparaître que l'esclave ne voit pas qu'il a intérêt à ne pas rester esdlave, ne serait-ce iqu'un intérêt de dignité. Il faut saisir toutes les occasions qui permettent de lui faire trouver un intérêt à se libérer; celles où on peut lui montrer un intérêt immédiat et matériel sont les meilleures.

§ 2 — De rorigine ethnique des esclaves

et spécialement des Babongô

Les indigènes esclaves de notre région appartiennent aux races les plus diverses, ainsi que l'origine de la servitude peut le faire prévoir.

J'ai rencontré des Mitsogho à Mayumba, un Batéké à Mongonyanga. des Banzabi, Bavoumba, Echira, Masango, etc, partout; j'ai même vu un Bavili à Mocabe. Ils portent généralement des noms particuliers: Bambatama, Barondi, Barombiyaya, Bambéna, Bicouciala, Baranguémina, Bingana, etc., etc., sont des noms d esclaves. A défaut du nom. les tatouages de race permettent de les reconnaître à premier examen; tel est le cas des Mitsogho et des Banzabi, qui portent sur l'abdomen des figures formées presque exclusivement de lignes droites.

Les femmes esclaves se reconnaissent plus difficilement; aucun signe extérieur, le plus souvent, n'indique leur situation.

Mais, il existe une race distincte dont tous les individus sont esclaves, je veux parler des Babongo ou Barimba.

Quiconque a parcouru l'intérieur du Gabon a remarqué assurément ces hommes, souvent de petite taille, au teint clair, au regard fuyant, à l'aspect craintif. Ils fréquentent peu les postes, n'y portent autant dire jamais leur impôt; au moins ne viennent-ils pas eux-mêmes pour cela. On les voit cependant, dans les subdivisions de Moabi et Tchibanga, assez nombreux dans les équipes de travailleurs présentés pour être engagés.

Le type de leur visage est variable, quelques-uns sont notablement prognathes, ont le nez largement épaté; d'autres, au contraire, ont la figure presque fine. C'est qu'ils ne sont pas de race pure, mais bien le résultat de métissages successifs.

Le mode de vie des Babongo est très différent de celui de nos administrés Bayaka, Bavili, Baloumbo (1). Ils ne construisent pas de villages; à peine font-ils^

(1) L'emploi de l'article français concurremment avec le préfixe pers >nn-'i pluriel BA, constitue en quelque manière un

Eléonasme. On devrait, ce me semble, dire : les Yakas, les lOumbos les Vilis. L'usage s'est étabii cependant de dire : les Bayaka, etc Nous nous y sommes conformés.

Autre réflexion : Nous emploierons indifféremment les mots Bapounou et Bayaka, pour désigner les popu'ations habitant sur la rive droite de la Moyenne-XyaDga. Ces deux mots sont-ils exactement synonymes ? Les Bapounou au contiaire, ne sont ils qu'une espèce d^ Bayaka, et en existe t-il d'autres dénommés d fféremment ? Ou bien enfin, le vrai nom de la race est-il Bapounou, le mot Bayaka étant une sorte d'é(>ithète dénigrante ayant un peu le sens de « sauvages ■ attribuée aux indigènes de l'intérieur par ceux de la côtef Nous n'avons pu nous former une opinion présentant quelque chanqe de certitude.

a en saison des pluies, quelques abris dans le canton de forêt où ils nomadisent. Ils n'ont point de cultures, vivent |des fruits de la brousse, des produits de la pêche et de la chasse, et ils échangent ces produits, surtout le gibier, soit contre des bananes ou du manioc, soit contre les produits manufacturés européens, machetes, pagnes, etc. Encore, bien souvent, n'entrent-ils pas en relations directes avec les indigènes; ils arrivent de la forêt subrepticement dans les plantations, déposent à un endroit donné ce qu'ils se proposent d'échanger et se retirent; ils reviendront plus tard prendre livraison de ce qu'ils auront demandé. Voilà ce que sont les vrais Babongo. Mais beaucoup d'entre eux, surtout dans les subdivisions où il n'en existe pas de groupe organisé, vivent comme les autres indigènes, ont leur case, leur plantation, mais ils conservent un grand fond d'indépendance, un goût prononcé pour le vagabondage et on les aperçoit rarement.

Que sont ces hommes ? — D'où viennent-ils ? — Ils n'apparMennent assurément à aucune des races de la région, ne sont ni Bavili. ni Baloumbo, ni Bayaka. Je les ai, par hypothèse, rattachés aux négrilles, et, des résurgences assez fréquentes du type se rencontrent, attirant l'attention par l'exiguïté de lu taille.

Comme toutes les races qui peuplent la Nyanga, je les crois étrangers; attachés, nous le verrons tout à l'heure, à une famille par les liens de la servitude, ils sont venus avec elle et l'ont accompagnée dans ses migrations. Je laisse à d'autres le soin de rechercher si les Bavili et les Baloumbo possèdent des groupes de Babcngo et quelle est leur origine.

Ceux possédés par les Bayaka, sont venus avec les Bayaka de la Haute-Nyanga, et, par rapport à Tchibanga, de l'Est et du Sud-Est. C'est un fait constant, et j'ai vu des indigènes faire la distinction entre leurs Babongo à eux et ceux venant du pays Nzabi, car les Banzabi en possèdent également.

Ces petits hommes existent encore dans d'autres endroits du Gabon et je pense que les Bécu du pays pahouin, les Akoa de l'Ogooué appartiennent à la même race.

Le statut social de ces indigènes est un peu différent de celui des autres races. Ils sont tous esclaves, ai-je dit, mais ce sont des esclaves ayant quelques droits spéciaux, et je vais, pour les faire connaître, expliquer comment se constitue à l'heure actuelle un groupe de Babongo. Il est vraisemblable que les groupes présentement établis depuis plusieurs générations n'ont pas une origine différente.

Lorsqu'un indigène veut se créer un groupe de Babongo, il achète une femme de cette race, la met en dépôt dans un groupe déjà constitué; elle s'y mariera et aura des enfants. Le premier de ses enfants mâles sera le chef du groupe qui se formera ainsi peu à peu. Il aura sur les individus les pouvoirs et l'autorité du chef de famille, touchera une partie des dots. Comme lui et tous les siens sont esclaves d'une tribu, il sera bien obligé de temps en temps de laisser vendre quelqu'un des membres de sa bande; n'oublions pas toutefois que les Babongo sont des esclaves de famille et qu'on ne les vend, en somme, guère plus souvent que les enfants libres du sang, et seulement en cas de nécessité. Toutefois, le propriétaire de la bande de Babongo devra en consulter le chef au préalable, et c'est ce chef qui décidera soit l'individu qui sera vendu, soit la famille où iî faudra le pren'dre, soit enfin qui laissera explicitement au propriétaire la liberté de choisir à son gré.

Il y a quelques tribus qui ont un nom, mais le plus souvent, je crois, elles n'en ont pas qui les distingue - et on les désigne par le nom de la famille du propriétaire; on dit, par exemple, les Babongo des Liaba, des Bacambo, des Bavéla, des Youngou. Ce sont à ma connaissance les quatre familles les plus riches à ce point de vue.

Avec des gens aussi peu saisissables que les Babongo, quelle politique tenir ? — C'est une situation difficile. Si, d une part, on n'a de relations avec eux que par l'intermédiaire de leur maître, il en dissimulera la plus grande partie, percevra cependant leur impôt et le fera, lors du versement, imputer au nom des hommes libres de sa famille.

Si, au contraire, on cherche à entrer en relations directes avec ces nomades, leur mobilité extrême empêche de les connaître tous; l'autorité est illusoire contre des individus qu'on ne peut joindre. En même temps, les sentiments d'indépendance que nous ne pouvons pas ne pas inspirer à ces malheureux détruisent l'autorité du propriétaire indigène. C'est donc entre deux maux qu'il faut choisir.

A mon avis, il n'y a pas à hésiter, et malgré les difficultés de l'entreprise, il faut tout faire pour entrer en relations directes avec les Babongo. C'est une race intéressante; est-ce disposition naturelle ? — est-ce le résultat du métissage ? — Toujours est-il qu'ils sont plus intelligents, plus travailleurs que les Bayaka ; tout le caoutchouc qu'on vendait autrefois était de leur fabrication; ce sont eux qui fournissent le gibier, les plantes officinales.

Le Babongo a l'esprit ouvert, il apprend facilement un métier et il a des dispositions naturelles pour la poésie. J'en ai observé un à son insu; envoyé pour couper des arbres dans la forêt ,il ne se séparait pas d'une de ces harpes ou guitares primitives à cinq cordes et ne se mettait pas au travail avant d'avoir chanté pour l'arbre qu'il allait sacrifier.

Leurs mœurs enfin sont plus pures, ils n'ont en général qu'une femme et sont plus honnêtes sensiblement que les individus des autres races.

A l'heure actuelle, se manifeste chez'^eux une tendance à secouer le joug de leurs maîtres. Il faut la favoriser; les perceptions d'impôt en pâtiront d'abord, mais ce sera transitoire, et ce doit être secondaire. L'impôt ne doit pas être un but, c'est un moyen de civilisation. Tâchons donc de vaincre la méfiance des

Baboiigo; ne leur demandons pas d'abord de renoncer à leur vie nomade. Cherchons à connaître personnellement le Chef; lorsqu'il sera persuade de nos bonnes intentions, il ne sera pas extrêmement difficile de lui faire comprendre que si la coutume les a constitués esclaves de telle ou telle tribu, en revanche les maîtres se sont mis par leur paresse, dans la dépendance économique de leurs Babongo; et si les Babongo ne veulent pas d'emblée secouer le joug traditionnel, au moins peuvent-ils, avec leurs maîtres, traiter d'égal à égal.

Chapitre II

DE LA FAMILLE OU TRIBU Tribus libres, — Tribus serves.

Outre la division en races qui n'est pas toujours des plus nettes par suite des mariages mixtes, les populations de la Circonscription de la Nyanga se répartissent entre un nombre assez restreint de familles ou tribus.

Chacune d'elles a son nom et habite un territoire déterminé, ou du moins, un territoire étant donné, il n'est occupé que par une seule famille et par ceux qui, pour une raison ou pour une autre, par le sang ou par le commerce, lui sont alliés.

La tribu est à la base de toute la société indigène; elle y joue le rôle attribué chez nous à la famille, à ce point que j'hésite encore sur le sens à donner au mot fiote, « tchifoumba » en vili, « ibandou » en yaka, qui désigne la chose: tribu ou famille. Le mot tribu impliquerait une cohésion d'ordre plus général, elle supposerait chez les membres qui la constituent le sentiment d'un intérêt supérieur à l'intérêt individuel, une espèce d'intérêt public, notion tout à fait étrangère à nos indigènes.

L'intérêt de la famille, encore que collectif, est cependant déjà très particulier, et il touche chacun des membres de beaucoup plus près. Il est par conséquent beaucoup mieux compris des indigènes, individualistes forcenés, dont tous les actes ont pour principe: do ut des.

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