Front matter
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
Avant-propos
Nous nous proposons d'étudier l'ancienne société franchise sous un aspect qui nous semble nouveau et instructif, dans un moment où elle nous apprend beaucoup sur elle-même : le moment où elle se marie. Quel est le caractère de ses mariages? Quelle part y ont la saine raison, le cœur, les convenances naturelles? Quelle part l'ambition, la vanité, l'intrigue, la cupidité? De quel poids pèsent sur ces mariages des volontés et des convenances autres que celles des époux, l'orgueil, le faste, les vices des parents, l'ambition d'un proche, le bon plaisir du roi? Quels sentiments, quelles idées y apportent les époux eux-mêmes? Combien valent à ce moment la naissance, la faveur, le pouvoir, l'argent; combien l'honneur, le mérite, la vertu? c'est-à-dire quels sont la constitution, les mœurs, les préjugés, les besoins, l'esprit de cette société.
Ce n'est pas seulement la société dans ses traits généraux, mais ses diverses classes dans leurs traits distinctifs r^ " que nous peignent les mariages, surtout lorsque les époux
sont de condition différente. Ils éclairent par de vifs et ^ ^^ piquants contrastes les sentiments, les habitudes, le ton
et les manières de ces classes; parfois au contraire ils donnent tort au préjugé, nous montrent certaines différences traditionnelles s'atténuant, s'efTaçant même par la politesse croissante de la bourgeoisie, ou par la supéi
N
Il AYANT-PROPOS.
riorilé des dons naturels; ils nous donnent la mesure de la fortune, du prestige, de la puissance relative de rhaounc de ces classes, nous marquent, avec les prétentions qui les séparent, les intérêts qui les rapprochent et qui commencent dans la société civile la fusion destinée à s'accomplir un jour dans la société politique. Grands seigneurs enorgueillis de leur origine et de leurs dignités, bourgeois gouvernant, administrant, jugeant au nom du roi, manants enrichis par les affaires, nous apparaissent se méprisant, se froissant, se jalousant les uns les autres, et néanmoins s'alliant les uns aux autres pour s'emprunter réciproquement ce qui leur manque.
Les mariages nous retracent encore d'une façon frappante les destinées des familles qui ont à des titres et à des degrés différents marqué dans l'ancienne société française, leur humble ou brillante origine, le progrès, le faîte, le déclin ou les vicissitudes de leur fortune; les vertus, les mérites, souvent aussi les bassesses et les hontes qui les agrandissent et les élèvent, les folies qui les ruinent; leurs grandeurs et leurs misères se reflètent en quelque sorte dans la diversité de leurs alliances.
Un intérêt original nous a paru s'attacher au contraste et au rapprochement de ces classes ainsi qu'à l'histoire de ces familles, et le désir de le mieux dégager nous a suggéré les divisions mêmes de notre travail. Nous avons ^uivi et en quelque sorte descendu les différents degrés de la société, depuis les princes de la maison de France jusqu'aux financiers sortis de la foule, en distinguant même certains groupes qui forment l'élite des grands seigneurs et l'élite des bourgeois : les maisons princièrcs issues de maisons souveraines ; les familles du tiers revêtues de charges de secrétaires d'État. Les distinctions d'origine, dans le temps et dans la question qui nous occupent, ont une importance incontestable : les princes Lorrains ont un rang et un prestige qui relèvent singulièrement l'éclat et l'honneur de leur alliance; les Colberl, les Le Tellicr,
AVANT-l»ROPOS. m
les autres ramilles de secrétaires d'Ëlat, sont de souche bourgeoise, mais quel puissant essor elles ont pris par la grandeur des charges remplies, par l'étendue du pouvoir possédé! Et pourtant le souvenir de leur origine subsiste ; il subsiste sous les noms, sous les titres nouveaux, et même, après deux ou trois générations écoulées, il provoque encore de moqueuses allusions, parfois des froissements plus graves. Le maréchal de Villeroy, tout grand seigneur qu'il parait être, n'est qu'un rejeton de secrétaires d'État, et sa femme, née Brissac, le lui rappelle plus souvent et plus durement qu'il ne convient pour la paix du ménage. En notant, en ravivant toutes ces distinctions, nous comprenons mieux les sentiments excités et mis enjeu par les mariages, les répugnances ou l'attrait qu'ils inspirent, les préjugés à vaincre, les distances à franchir pour les familles nées dans des conditions extrêmes ; nous comptons les degrés que leur orgueil humilié ou ravi doit descendre ou monter pour qu'elles arrivent à se rejoindre, et nous mesurons plus sûrement la force des raisons qui viennent à bout de puissantes et multiples résistances.
Tout en recueillant les informations contenues dans les Lettres, Mémoires, Journaux, Souvenirs de tout genre qui vont de Tallemant des Réaux à l'avocat Barbier, tout en attachant un prix particulier à celles que note l'exactitude de Dangeau ou qu'anime la verve de M"* de Sévigné, c'est dans Saint-Simon dans ses Mémoires ou ses Additions à Dangeau *, que nous avons le plus largement
1. Les AdditUnis à Dangeau sont écrites entre 1729 et 1738; la rédaction déiXniïiye des Mémoires est comprise entre les années 1739 et 1751 (voy. Notice sur la vie et Us Mémoires du duc de Saint^Simoriy par Chéruel; Hachette, 1876). Nos citations des Mémoires^ empruntées à rédition Chéruel en 13 volumes in-12, ont été vérifiées sur rédition Chéruel et Régnier flis, en 20 volumes in-12. De l'édition préparée par M. Chéruel pour la Collection des grands écrivains, nous n'avons malheureusement pu consulter que V Introduction, qui a seule paru au moment où nous mettons sous presse : la science si sûre de notre ancien maître à r£cole normale nous aurait été d'un grand secours pour l'intelligence complète des Mémoires,
IV AVANT-PHOPOS.
puise, parce qu'il nous oflVait Tobjet de notre élude aver une abondance, une variété, une luniièreel un attrait que nous ne trouvions nulle part ailleurs au même degré. Le jçoût, la passion des jfénéalogies; le besoin de connaître ses contemporains non-seulement en eux-mêmes, mais en quelque sorte dans leurs ancêtres, dans l'origine, dans les alliances, dans les fortunes diverses de leurs races; un sentiment éveillé, inquiet, irritable des distinctions de castes et des atteintes qu'elles reçoivent; une double et merveilleuse aptitude d^observateur et de peintre; d'une part, une curiosité aiguisée, perçante, qui pénètre les intentions, les vues, les intrigues les mieux enveloppées ; de l'autre, un feu d'imagination, une puissance de verve qui colore et passionne le récit, fait de nous des spectaleius attentifs, émus, tour à tour égayés et indignés de la comédie matrimoniale qui se jouait il y a tantôt deux siècles ; enfin un incomparable génie de peintre de portraits qui nous rend comme présents les personnages de cette comédie, qui les prend et les exprime tout entiers, corps et âme, si je puis dire, avec la nuance propre de leur esprit et de leur caractère, avec la conformation de leur personne, les traits et l'expression de leur visage, l'éclair de leur regard, le son de leurvoix, l'allure de leui* démarche, en un mot avec la puissance et la fascination de la vie, voilà ce qui désignait, ce qui imposait Saint- Simon à notre préférence. Aussi bien pour tout ce qui touche à l'hisloire des mœurs de l'ancienne société française, Saint-Simon demeure la source principale : il convient seulement de savoir se défendre contre celles de ses affirmations qu'une passion évidente inspire, en les contrôlant, s'il est possible, ou en restant, à tout le moins, dans une sage rés«M*ve.
LBS
MARIAGES
DANS
L'ANCIENNE SOCIÉTÉ FRANÇAISE
Livre Premier
I. Enrants légitimés du roi. — BAtardcs dédaignées par les souverains étrangers et recherchées par les Coudés, avides de faveur. — Le fils aîné du prince de Conti épouse une fllle du roi et de M"* de la Yallière. — Grâces et sentiments passionnés des époux. — Contraste de ce mariage avec celui de Monseigneur et de Tinfante de Bavière. — Alliance plus étroite des Condés avec Louis XIY par le double mariage du duc de Bourbon et de sa sœur, M*** de Charolais, avec M"' de Nantes et le duc du Maine, enfants du roi et de M"* de Montespau. — Mariage inouï d'une sœur cadette de M"' de Nantes avec le propre neveu de Louis XIV. — Dépit et emportement de Madame. — Une fiile^ non reconnue, du roi et d*une jardinière, mariée à un gcntilhonfhic.
II. La bâtardise rejaillit sur un fils de France par le piariage du duc de Berry avec une fille du duc d*Orléans. — Rôle actif de Saint-Simon dans la négociation et les intrigues de ce mariage. — Ses regrets tardifs. — La duchesse de Berry, devenue veuve, épouse secrètement un cadet de Gascogne. — Scandaleux désordres de cette union. — Mariage de M"* d'Enghien et du duc de Vendùme. — Autorité despotique du roi dans sa famille. — M"" de Conti, chargée de marier son frère avec M'** de Valois, fille du duc d'Orléans, est accusée d'avoir fait échouer ce mariage pour faire réussir le sien : elle épouse M. le Duc en môme temps que son frère épouse une sœur de M. le Duc. — M"** de Valois manque encore un mariage avec le prince de Piémont par la franchise implacable de Madame, et épouse enfin par procuration le prince de Modène. — Sa lenteur à rejoindre son époux
I
Les mariages royaux ne sont pas l'objet de notre étude : Us se ressemblent d*un siècle à l'autre, et sont le plus souvent décidés par les intérêts et les convenances de la politique
BCRTIN. 1
2 LÀ MAISON DE FRANGE.
extérieure ; nous ne retiendrons des alliances de la famille royale que celles qui intéressent exclusivement Thistoire des mœurs, qui nous montrent les passions excitées par le désir de s'approcher le plus possible de la source de toute faveur en s'alliant au sang i*oyal, même souillé par l'adultère, le caractère singulièrement despotique d'un chef de maison, qui est en même temps le mattre du royaume, le prix dont on doit payer Thonneur de lui appartenir.
Louis XIV, on le sait, ne se fit pas scrupule de reconnaître les enfants nés de ses amours avec M"* de la Vailière et M""* de Montespan. Pour les enfants de cette dernière, leur légitimation présentait de graves difGcultés, mais un tour habile du procureur général Harlay les éluda. Il fit d'abord reconnaître par le Parlement un fils que le duc de liOngueville avait eu de la maréchale de la Ferlé, du vivant du maréchal, en osant supprimer le nom de la mère, et, le précédent une fois créé, la postérité de M*"* de Montespan en eut le bénéfice ^
Quelque tendresse que le roi ressentit pour ces bâtards légitimés, et quel que fût en Europe le prestige de sa puissance, il ne pouvait sérieusement songer à les établir dans des maisons souveraines. Lorsque la fille de M*"' de la Vailière, devenue veuve du prince de Conti, fut demandée en mariage par le roi de Maroc, Louis XIV sourit de pitié et dit à ses courtisans que la princesse de Ck>nti avait refusé des rois trèsconsidérables, mais il ne les voulut pas nommer. Saint-^imon ne comprend pas que de pareilles demandes aient été faites, moins encore qu'elles aient été repoussées, et n'arrive pas à découvrir les noms de ces augustes prétendants. Le prince d'Orange, auquel la princesse de Conti fut non refusée, mais offerte, avait audacieusement répondu c que ceux de son nom étaient accoutumés à épouser des filles légitimes des rois, et non leurs bâtardes \ »
Louis XIV avait trouvé des âmes moins superbes dans son
1. Saint-Simmy 1. 1, p. 90(édU. Chéruel; 13vol. in-12, Hachetle, 1857).-- Sfmvenirs de Jf"* de Caylus (édit. de Lescure; Lemerre, 1873). Ce duc de LonguevQle, amant de la maréchale de la Ferté, dont il eut le chevalter d*0rléan8 qui Ait tué à Philippsbourg en 1688, passait lui-même pour être le fils de la Rocheroucauld et de M"" de Longueville, sœur de Condé.
2. Journal de Ikmgeau^ 36 décembre 16iK).
royaume, dans sa propre maison. Les Condés n'étaient point intraitables sur le chapitre des mésalliances utiles. Le duc d'Enghien, malgré son ardent amour pour M"** du Vigean, avait dû se soumettre à la volonté des siens et épouser une nièce de Richelieu, M"* de Maillé Brézé ; son père avait même recherché une double alliance avec Richelieu, et demandé, comme à genoux, pour sa fille, le frère de M"* de Brézé ; il fallut que le cardinal le rappelât au sentiment de sa propre dignité, en lui « répondant qu'il voulait bien donner des demoiselles à des princes, non des princesses à des gentilshommes ' ».
On avait vu le cadet du duc d'Enghien, dans son impatience de s'allier au successeur de Richelieu, lui demander une de ses nièces, quelle qu'elle fût ; il ne tenait qu'à la dot et à un grand commandement militaire. Son secrétaire, Sarrasin, mieux avisé, lui choisit la plus sage. Mazarin ne laissa pas de se faire prier pour devenir l'oncle d'un prince du sang '.
Le prince de Conti ne vécut pas assez longtemps pour voir le mariage de l'aîné de ses fils avec la fille de M"* de la Valliëre ^ ; sans doute, ainsi que son frère Condé, il l'eût regardé sinon comme un grand honneur, du moins comme une grande fortune pour sa maison. Quant au petit prince de Conti et à M"* de Blois, ils semblent n'avoir ni souci ni même conscience des motifs intéressés qui ont décidé leur union, et s'épouser uniquement parc^ qu'ils s'aiment.
Leur mariage s'entrecroise et contraste d'une piquante façon avec celui de Monseigneur^ et de l'infante de Bavière. La politique et la diplomatie ont déjà réglé et fixé la destinée du Dauphin, lorsque le portrait de l'infante arrive à Versailles.
i. Mémoires de Mademoiselle de Montpensier, t. II, ch. ii (édit. Ghéruel; Hachette, 18Ô8). — Tallemant des Réaux, M'^ d: Aiguillon, t. II (édit. Paulin Paris).
2. Mémoires de Daniel de Cornac^ t. I, p. 131.
3. Anne-Marie de Bourbon, nommée M"" de Blois, née le 2 octobre 1666, mariée le 16 janvier 1680 à Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, né le 4 avril 1661.
4. Le roi ayant pris par badinage Thabitude d'appeler son fils « Monseigneur 1, peu à peu la cour Timita, et bientôt après, non-seulement on ne lui dit plus que « Monseigneur », parlant à lui, mais même parlant de lui, et le nom de Dauphin disparut pour faire place à celui de Monseigneur tout court. (Saint-Simon, i. IV, p. 36t.)
^ LA MAISON DE FRANCE.
Le roi le montre à Monseigneur chez M"* de Montespan; Monseigneur se déclare satisfait. Le roi lapporte chez la reine, rattache à la tapisserie. « Elle n'est pas belle, dit-il, mais elle ne déplaît pas; elle a beaucoup de mérite. » Et voilà la présentation faite.
Le roi était obligé de se rabattre sur le mérite de sa bru ; Tauteur du portrait, Troy, le peintre à la mode, n'avait pu cacher toute la vérité. La description qu'il reçut de M"* de Maiutenon, envoyée comme dame d'atours au-devant de la princesse, n'était guère plus rassurante. M'°* de Maintenon louait son désir de plaire, son esprit, sa dignité, sa taille, sa gorge, ses bras, ses mains, mais ne soufflait mot de sa figure. Le roi restait inquiet; il envoya Livry, son mattre d'hôtel. 0 Sauvez le premier coup d*œil, lui répondit le fidèle messager, et vous serez content. » Que signifiaient toutes ces réticences ? Que la princesse avait le front et le nez trop longs, du moins à proportion du reste, pour employer le langage courtois de M*"" de Sô^igné. Le piquan^ en tout ceci c'est le rôle très-effacé de Monseigneur. On choisit, on épouse sa femme pour lui; on sinquiète pouvlut.de ses attraits; on va pour lui la recevoir à la frontière. « Quand sera-t-el le grosse?» dcmande-t-il ingénument à son gouverneur, M. de Montausier. Monseiguisur avait quelquefois de l'esprit à force de simplicité; sa question était une excellente satire des mariages royaux où tout se faisait par procuration.
Le mariage du prince de Conti et de M'*" de Rlois a une allure autrement vive et décidée : il ne se traite pas par ambassadeurs, lettres et portraits; les originaux sont en présence ; ils se plaisent, ils se le disent; leur union tarde trop à leur gré.
Ils sont charmants tous les deux; ils dansent, ils parlent à ravir. L'un a l'esprit vif et mordant avec grâce ; l'autre excelle à dire mille a petites chosettes » qui enchantent, sortant de sa belle bouche. M™* de Sévîgné écoute, regarde, admire; plus de fâcheuses réticences, plus de premier coup d'œil à sauver : M"' de Blois est un prodige d'agrément et de bonne grâce, un chef-d'œuvre, un ange. On la loue en prose, ou la loue eu vers ; on détourne à sa louange ceux que la Fontaine adressait à M"' de Sévigné, car le o pocte n'a pas encore célébré sa légèreté de nymphe dans ces vers ravissants :
L'herbe Taurait portée; une fleur n'aurait pas Reçu Tempreintc de ses pas.
Les jeunes amours de M"* de Blois ont quelque chose du charme et de l'abandon des amours de sa mère, avec cette différence qu'elles se déploient en toute innocence et toute liberté. Son cœur la porte vers le prince de Conti ; elle suit son cœur, et le roi, ravi de ce mariage, ne songe pas à la retenir. Cette fois l'impérieuse majesté du souverain disparaît toute; on ne voit plus qu'un père aimable, enjoué, presque malicieux, qui se plaît à jeter l'alarme dans l'esprit de cet amoureux couple pour se donner le spectacle de son désespoir. Il annonce au prince de Conti que les articles du contrat présentent des difficultés, qu'il faut remettre le mariage à l'hiver prochain, et le prince tombe évanoui ; il dit à M"* de Blois qu'il croit remarquer en elle de l'aversion pour le mari qu'il lui destine, et M"" de Blois fond en larmes. Il les voit, sans gronder, se moquer de l'étiquette et braver les convenances. « M"* Colberl ne voulait pas qu'il la vit que le soir : il força les portes, il se jeta à ses pieds, et lui baisa la main ; elle, sans autre façon, l'embrassa, et la revoilà encore à pleurer *. »
Le prince de Conti ne dut prêter qu'une oreille distraite à ce compliment finement facétieux du comte de Gramont: « Monsieur, je me réjouis de votre mariage; croyez-moi, ménage? le beau-père, ne le chagrinez point, prenez garde à peu de chose avec lui ; vivez bien dans cette famille. » Mais M. le Prince entendait pour son neveu et sentait le prix de l'alliance. Le bcau-pèrCy en attendant les grâces à venir, donnait à sa fille le duché de Vaujours^, un million d'argent
1. Lettres de 3/"* de Sévigné à M^ de Grigiiarii 12 et 19 janvier 1674» 27 décembre 1679, 24 janvier et 2 février 1680 (édit. Hachette, Collection des grands écrivains). — La Fontaine, le Lion amoureux, livre IV, fable i; le Songe, 1689.
2. La terre de Vaujours, en Anjou, avait été érigée en duché en faveur de M"* de la Valliëre et de sa fiilcpar lettres vérifiées au Parlement en 1667. (/ourna 2 d'Olivier d'Ormesson, limai 1667.)
t « comptant, 100 000 francs de pension et beaucoup de pierreries; au prince de Conti, 50000 francs d'argent comptant et une pension de 50 000 écus '. Fille de la reine, mariée à quelque souverain étranger, M"* de Blois aurait été peut-être aussi libéralement dotée sur le contrat, mais sa dot courait le risque de ne jamais passer la frontière'.
M. le Prince et M. le Duc^ « pardonnèrent au côté maternel en faveur de l'autre », s'empressèrent de faire visite à M"*' de la Vallière et à une partie de sa parenté ; à la parenté tout entière, il n'y fallait point songer. Sa mère, « née Le Prévost et qui n'était rien », ne s'était pas mariée moins de trois fois : d'abord à un conseiller au Parlement, Bernard Rezay, ensuite au mai*quisde la Vallière, et enfin à Saint-Remi, premier maître d'hôtel de Gaston d'Orléans, dont elle avait une fille, mariée à un petit gentilhomme de province *. On c poussa du moins les honnêtetés » jusqu'à M*"* de Saint-Remi et jusqu'à sa fille, et même certaine vieille tante obscure eut l'honneur de recevoir le héros de Rocroi.
La situation de M"'*' de la Vallière, en cette circonstance, était des plus délicates; la faute qu'elle pleurait avait de fort brillantes suites, et les visites, les félicitations de la cour revenaient plutôt à la pécheresse qu'à la pénitente. Lorsque, trois ans plus tard, elle apprit de la bouche de Bossuet la mort de son fils, le comte de Vermandois, elle s'excusa des larmes qui lui échappèrent, par ces paroles empreintes d'une force et d'une humilité toutes chrétiennes : « C'est trop pleurer la mort d'un fils dont je n'ai pas encore assez pleuré la naissance ^.n Dieu l'éprouvait alors; mais, en 1680, il la traitait assez doucement danà cette aimable fille qui ravissait le cœur d'un prince du sang. Comment allait-elle accueillir cette élévation inespérée, non souhaitée peut-être? La question intéressait
1. U faut doubler tous ces chiffres pour avoir leur valeur en monnaie actuelle.
2. Sévigné, 29 décembre 1679.
8. Le nom de Monsieur le Prince désigne le chef de la maison de Condé ; celui de Monsieur le Duc, son fils aîné. Cet usage dura jusqu'à la mort du petit^flls du grand Condé. M. le duc de Bourbon, qui fut plus tard premier ministre, continua de s'appeler Monsieur le Duc. {Saint-Simon^ t. IV, p. 356 et suiv.)
5. Souvenirs de M*^ de Caijlus
LA MAISON DK FRANGE. 7
les contemporains encore plus que nous-mêmes. Il y avait eu déjà nombre de curieuses aux Carmélites le jour où Tancienne maîtresse du roi y avait fait profession et incliné sa tète charmante sous le drap mortuaire ; peut-être la chaste gravité du langage de Bossue! causa-t-elle alors une secrète déception aux esprits attirés par les écueils du sujet, et fit-^lle trouver son discours moins divin qu'on ne l'avait espéré ^ L'empressement ne fut pas moindre autour de sœur Louise de la Miséricorde, lors du mariage de sa fiUe^ et si quelques-uns s'attendaient à jouir de son embarras, leur attente fut vaine. Elle montra dans son attitude, dans son langage, autant de tact que de dignité. M"** de Sévigné nous peint avec une grâce charmante cette sainte fille et mère dans son entretien avec les Condé, • accommodant son style à son voile noir» aaaai*» sonnant parfaitement sa tendresse de mère avec celle d'époose de Jésus-Christ » . Elle la voit elle-même pour la première fois depuis son entrée aux Carmélites, et elle ne peut retenir un cri de surprise et d'admiration ; à peine une raillerie légère, une seule, qui est comme la marque de ce charmant esprit, lui échappe au milieu de son enthousiasme :
Hais quel ange m'apparut à la fin ! car M. le prince de Gonti la tenait au parloir. Ce fut à mes yeux tous les charmes que nous avons vus autrefois. Je ne la trouve ni bouffie, ni jaune ; elle est moins maigre et plus contente ; elle a ses mêmes yeux et ses mêmes regards : raustérité, la mauvaise nourriture et le peu de sommeil ne les ont'ni creusés ni battus; je n'ai jamais rien vu de plus extraordinaire. Elle a cette même grâce, ce bon air, au travers de cet habit étrange; pour la modestie, elle n*est pas plus grande que quand elle donnait au monde wie princesse de Conti; mais c'est assez pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés et me parla de vous si bien, si à propos, tout ce qu'elle dit est si assorti à sa personne, qu'on ne croit point qu'il y ait rien de mieux. M. le prince de Conti l'aime et l'honore tendrement ; elle est son directeur ; il est dévot et le sera comme son père. En vérité, cet habit et cette retraite est une grande dignité pour elle *.
M"* de la Vallière avait trouvé le meilleur moyen d'émousser la malice de M"*" de Sévigné : elle lui avait beaucoup parlé de M*^ de Grignan.
1. Sévigné, 5 juin 1675.
8 LA MAISON DE PHANCE.
La noce fut roagnilique; les diamants ruisselaient sur le satin et le velours. M. le Duc, M"' la Duchesse et M"' de Bourbon eurent trois habits garnis de pierreries différentes pour les trois jours. M. le Prince donna une marque extraordinaire de sa satisfaction : il (il faire sa barbe. « Il était rasé », c'est M"*' deSévigné qui Taffirme : « Ce n'est point une illusion ni de ces choses qu'on dit en Tair^'C'est une Térité; toute la cour en fut témoin. » Il fit plus encore, ou du moins laissa faire :
É
M"** de Langeron, prenant son temps qu'il avait les pattes croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être riinmme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes les perruques : voilà le prodige de la noce.
Les époux étaient rayonnants de pierreries, de grâce, d'amour. M""' de Sévigné les suit jusqu'au bout avec une curiosité bienveillante, charmée et un peu hardie : les gazettes auxquelles elle i*envoie M""' de Grignan n'ont ni sa verve ni sa témérité descriptives *.
Nous ne chei*chions point ici Marie-Thérèse ; la Gazette nous la montre donnant la chemise à la princesse de Conti et, le lendemain, allant voir les nouveaux époux '. Une personne qu*on s'attendait au contraire à rencontrer, ne paraît pas : c'est la princesse de Gondé. Elle vit encore, mais elle est reléguée à GhÀteauroux. En 1G71, son page et son valet de pied, jaloux de ses bonnes grâces, s'étaient pris de querelle et jetés l'un sur l'autire, l'épée à la main, dans sa propre chambre: elle voulut les séparer et fut blessée à la gorge. Gondé ressentit profondément ce scandale : même au lit de mort, il ne se ressouvint de sa femme que pour demander au roi de la maintenir dans l'exil K
M"** de Montespan, au témoignage de M"* de Gaylus, applaudit et contribua même au mariage de la (ille de M*"' de la Vallière.
1. SMgné, 17 et ti janvier 1680.
â. Gaiette du âU janvier 1680.
3 Mémoires de MademoiseUe, t. IV» t* partie, cli. xvn.
Elle pensait avec raison que ce mariage « serait le modèle et le premier degré de Télévation de ses propres enfants *■ ».
Gondé voulut bientôt goûter plus pleinement les avantages d'une alliance avec son souverain. Le prince de Conti n'était que son neveu ; il ambitionna pour son petit-tils une fille du roi. M"* de Blois pouvait nommer samère ; il avait fallu , dans Tacte de légitimation de M"* de Nantes ', omettre le nom de M"* de Montespan : la maison de Condé, en s'ouvrant à Tenfant du double adultère, immolait généreusement son honneur à son roi. C'était donner beaucoup pour beaucoup recevoir. Condé désirait eflacer dans l'esprit de Louis XIV jusqu'au dernier nuage laissé par sa rébellion ; son fils ^ était aiïamé de faveur et voulait s'en rassasier à tout prix. Ils travaillèrent avec ardeur au mariage du duc de Bourbon et de M"*" de Nantes ; l'un avait seize ans, l'autre seulement douze, mais il fallait prendre garde de se laisser devancer, tant ce déshonneur était tentant. Il y avait même deux ans qu'ils investissaient la place : la duchesse d'Enghien, toute retirée dans la prière et les bonnes œuvres, paraissait plus souvent à la cour, sur le désir de son mari, y séjournait, s'y oubliait. Le roi l'avait proposée pour exemple à la princesse de Conti ; peut-être serait-il tenté de la donner pour guide à M"* de Nantes : le duc d'Enghien offrait comme appât au mariage la sainteté de sa femme. Son fils, l'esprit à part, qu^il avait vif et brillant, était le moins séduisant des époux, c fort laid, petit, gros, la taille gâtée », dit Mademoiselle *. Les années ne l'embellirent pas, à en juger par le portrait que trace Saint-Simon :
C'était un homme très-considérablement plus petit que les plus petits hommes, qui, sans être gras, était gros de partout, la létc grosse à surprendre et un visage qui faisait peur... 11 était d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux ^.
1. Souvenir» de M'* de Caylus,
2. Louise-Françoise de Bourbon, née le 1" juin 1673.
3. Henri-Jules de Bourbon, nommé le duc d*Engliien, marié à Ann.? de Bavière, fille d'Edouard de Bavière, prince palatin du Rhin, et d'Anne de Gonzague de Clèves.
i. Mémoires de Mademoiselle ^ t. IV, 3« partie, ch. vi. 5. Sainl-Simont t. V, p. 163. — Louis de Bourbon était né le 11 octobre 1668.
Tous les témoignages s*accoitlent sur la beauté, l'esprit, la grâce de M'^'' de Nantes. Mademoiselle la trouve belle comme les anges ; Madame loue sa mine, ses manières, ses yeux étincelants d*esprity de malice, la grâce incomparable de son port de tête ^ M"**" de Grignan admire en elle le plus joli, plus brillant, le plus aimable petit minois qu'elle ait jamais vu ; un esprit fin, amusant, badin au dernier point *• Saint- Simon Ta peinte sous des traits enchanteurs :
Dans une taille contrefaite, mais qui s'apercevait peu, sa figure était formée par les plus tendres amours, et son esprit était fait pour se jouer d'eux à son gré sans en être dominé. Tout amusement semblait le sien; aisée avec tout le monde, elle avait Tart de mettre chacun à son aise ; rien en elle qui n'allât naturellement à plaire avec une grâce non pareille jusque dans ses moindres actions, avec un esprit tout aussi naturel qui avait mille charmes '.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Les mariages dans l'ancienne société française.
