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Le Conventionnel Hyacinthe Richaud

Georges. aut Moussoir · 1897 · Scanned text · Free in the US

105,912 words · about 7 h 25 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Georges. aut Moussoir
Language
French
Published
1897
Length
105,912 words · about 7 h 25 min
Sections
5 reader sections
Text
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Rights
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Contents (5)
  1. Front matter about 47 min
  2. II about 43 min
  3. III about 30 min
  4. IV about 1 h 23 min
  5. VI about 4 h 2 min

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II

Idylles poli tiquo s — Les nouvelles administrations. — Misère croissante. — Braconnage et brigandage. — Les Amis de la Constitution. — Les trois frères Richaud. — Elections du clergé. — L'affaire de Bellevue. — Impopularité de Berthier.

— Le régiment de Flandre. — La fuite à Varennes. — Une expédition d'Hyacinthe Richaud. — Elections de septembre 1791. — Hyacinthe Richaud administrateur du département.

— Les volontaires nationaux.

Le premier soin des nouveaux administrateurs fut de notifier leur existence aux municipalités qui dépendaient d’eux. Ils ne le firent pas sans un enthousiasme, des élans de confiance en l’avenir, des effusions de fraternelle tendresse qui étaient alors dans leurs coeurs autant que dans leur style officiel.

Hyacinthe Richaud et la plupart de ses collègues avaient certainement les yeux humides de larmes, lorsqu’ils lisaient les réponses qui, dans le courant du mois de juin, arrivaient de toutes les communes du district de Versailles.

Les officiers municipaux de Senlisse écrivaient :

«Nous avons reçu, avec la plus vive sensibilité, l’adresse que vous nous avez fuit l’honneur de nous écrire.

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«Les titres de frères et d’amis que vous nous y donnez nous seront toujours très chers, et nous nous efforcerons de les mériter par la plus grande exactitude à remplir toutes les fonctions qu'il vous plaira, dans la suite, nous confier... (1). »

La réponse de la municipalité de Marly-le-Roi allait jusqu’au lyrisme.

« Nos frères et nos amis,

«Quelleseradouce pour nous cetteunion fondée sur les sentiments de la plus tendre fraternité! Quelle harmonie pourrait être plus touchante que les accents de mille et mille cœurs soupirant après les heureux effets d’une révolution qui, en rendant à l’homme sa liberté primitive, le pénètre du respect qu’il se doit à lui-même, en même temps qu’elle lui montre encore dans ses semblables sa propre dignité. Frères, amis, voilàles véritables titres qui conviennent à des humains. Puissent-ils se répéter dans tous les lieux de l’univers ! Puisse un jour le sublime concert de tous les peuples ensemble, forcer la Divinité elle-même à admirer son ouvrage... (2).»

Dans les communes qui avaient le plus à souffrir de l’appauvrissement général, la joie se mélangeait d’une touchante résignation.

On écrivait de Bures :

1 1) Archives de Seine-et-Oise, L. II, Versailles, m. 55. i) Id.

o Très honorés frères et amis,

a ...Ah! comment ne chéririons-nous pas des protecteurs, des frèresqui sontdenotrechoix! Quelque peine que puisseavoir notre commune à se relever de l’oppression qu’elle a subie sous l’ancien Régime... quelles que soient les pertes que nous éprouvions depuis la Révolution par le défaut de consommation des comestibles et principalement des fourrages qui font notre principale récolte, vous nous trouverez toujours résignés à ce que vous déciderez pour le bien général... (1). »

L’heure était à un attendrissement universel : on pouvait alors obtenir beaucoup des hommes en faisant appel à leur sensibilité ; quelques paroles généreuses prononcées devant une foule y provoquaient des larmes sincères. D’anciennes querelles se terminaient par des embrassades publiques.

Dans une des premières séances du Conseil du district, Hyacinthe Richaud fut témoin d’une de ces scènes de réconciliation.

Le 23 juin, cinq habitants de Chevreuse se présentaient devant le Conseil, « disant que, fatigués, tous également des querelles intestines qui déchi- « raient depuis si longtemps la ville de Chevreuse, ils se présentaient avec le désir de la paix et de la conciliation ; que, pleins de confiance dans l’administration, ils n’hésitaient pas à la choisir pour arbitre de leurs intérêts et de leurs droits... qu’ils abjuraient

(1) Archives de Seine-et-Oise, L. II, Versailles, ro.55.

dès ce jour toute haine et toute animosité. Le président répondait que « tous les citoyens de Chevreuse devaient s’attendre à trouver dans l’assemblée l’équité d’un père, et dans chacun de ses membres des frères et des amis ». Et tout se terminait en « des embrassements mutuels, provoqués par les observations de M. de Plane, l’un des membres de l’assemblée, présentées sur la nécessité de consommer une réunion sincère des esprits et des cœurs qui allait rendre la tranquillité et le bonheur à la ville de Chevreuse(l)... »

Mais les nouveaux administrateurs du département et du district ne pouvaient donner que peu de temps à ces fonctions de conciliateurs. Leur tâche s’accumulait, aussi touffue et pressante que nouvelle pour eux.

Le Comité de Constitution de l’Assemblée nationale venait d’envoyer aux administrateurs du département des indications provisoires sur ce qu’ils avaient à faire (2).

L’administration du département répartit immédiatement la besogne entre les districts.

Le t7 juin, Laurent Le Cointre, qui avait été nommé président du département, écrivait au district de Versailles, que l’Assemblée administrative du département lui recommandait de s’organiser et entrer en activité le plus tôt possible (3).

(1) Archives de Seine-et-Oise, L. II, k. Versailles, 4. (Registre),

(2) Archives de Seine-et-Oise, L. II, Versailles, ra. 55,

Les demandes affluaientpour les places d’employés dans les bureaux à créer près des administrations nouvelles. La plupart émanaient de fonctionnaires, d’employés, de serviteurs privés de leur état par des réformes qui élaguaient tout le passé. Toutes ces demandes sont encore là avec leurs tristes aveux de misère, leurs vanités, leurs ridicules, leurs apostilles, depuis celle de l’infirme qui prétend « que la nature qui semble l’avoir spécialement invité et même enchaîné à l’étude par une incommodité qui a suivi de près sa naissance, semble aussi lui avoir désigné plus particulièrement le travail des bureaux », et celle du ci-devant tambour de la Compagnie des Gardes de la Porte du Roi qui avoue « ne posséder d’autre tqlent que celui de battre la caisse » jusqu’à celle de l’ancien fonctionnaire dépossédé qui écrit :

« Je vous prie de croire, messieurs, que ce n’est pas comme l'a dit dernièrement M. Necker, avec déchirement que j’ai été arraché à ma situation passée : il fallait des victimes ; j’ai été fier d’en être une; et j’aime mieux avoir à vous présenter des sentiments patriotiques que des regrets et des plaintes (1). »

Ce n’étaient donc pas les collaborateurs qui manquaient aux nouveaux élus, mais la pratique des affaires, le temps nécessaire pour se débrouiller à l’aise au milieu de ces décrets et de ces lois qui n’étaient encore pour eux que le chaos.

(t) Archives de Seine et-Oise, L. II, Versailles, m. 56.

L’Assemblée nationale sentait bien que, là surtout, était le côté faible de la nouvelle organisation. Au mois d’août elle rédigeait une instruction concernant les fonctions des assemblées administratives.

Pendant qu’Hyacinthe Richaud s’initiait à scs fonctions d’administrateur, avec assez de zèle et d’aptitudes pour être bientôt en état de remplir des fonctions plus importantes, son frère François se trouvait également, dans l’Assemblée municipale, aux prises avec les difficultés de la situation.

La misère continuait à sévir dans toutes les classes de la population. Certaines professions étaient complètement ruinées. Les limonadiers et les aubergistes demandaient la nomination de commissaires chargés de constater qu’ils étaient «dans l’impossibilité physique de payer le prix de leur location en raison delà perte totale de leur état ». Au mois d’octobre 1790, le nombre des familles secourues devait s’élever à 2,400, formant un total de près de 7,000 personnes à chacune desquelles on ne pouvait pas donner, en moyenne, plus de quatre deniers par jour. Le maire était obligé de répondre aux ouvriers qui ne trouvaient plus d’ouvrage et demandaient des secours « que l’absence du roi et les réformes qui s’étaient faites avaient jeté et tenaient tous les habitants dans une détresse qui ôtait tout espoir de secours. (1) »

(i) Archives communales de Versailles. Registres des délibérations.

Les vols se multipliaient, surtout dans les campagnes où les moissons étaient pillées par les moissonneurs et les glaneurs.

Autour de Versailles le braconnage prenait les proportions d’un véritable brigandage. Gibier, bois, prairies, moissons, tout était détruit : les gardes ne pouvaient plus rien défendre : la municipalité était obligée de mettre en mouvement la Garde nationale et les troupes de ligne. Au mois de septembre, elle consignait dans ses délibérations que les « troupes de braconniers, dont l’affluence augmentait sans cesse, par l’impunité, exposaient les gardes nationales et les troupes de ligne aux insultes, aux menaces et aux violences, tandis que des propos séditieux et incendiaires semblaient faits pour donner des craintes ultérieures relatives à la sécurité de la ville ».

Malheureusement, sur le terrain delà répression, la municipalité de Versailles était en conflit avec le Directoire du département, qui, par son attitude, et parl’interprétation qu’il avait publiquement donnée de certains décrets de l’Assemblée nationale, enhardissait les déprédateurs.

La municipalité constatait que la foule des braconniers « s’était accrue à un point vraiment effrayant puisque, de fait, elle avait été portée à plus de trois mille, ne menaçant pas seulement les plaisirs du roi (ils étaient presque ravagés), mais le Petit Parc, le Château, la Ville ». Et elle mettait 1 Assemblée nationale en demeure de se prononcer entre la municipalité de Versailles et le Directoire du département.

Ce dangereux maraudage s’étendait d’ailleurs à tout le département, à la faveur des troubles qu’entretenaient dans beaucoup de communes les suites des élections municipales, c’est-à-dire les rancunes des défaites subies, les interminables discussions sur des protestations qui naissaient les unes des autres. Les autorités locales ne savaient à qui entendre : elles ne disposaient pas d’une police suffisante: les propriétaires nobles voyaient leurs parcs envahis : des bandes de braconniers couraient la campagne : des secours étaient demandés de tous côtés : les gardes nationales, les troupes de ligne envoyaient partoutdesdétachements : on était obligé de faire garder la forêt de Saint-Germain par la Garde nationale parisienne à cheval. Des centaines de lettres, de mémoires, de pétitions individuelles et collectives arrivaient au district, au département, à l’Assemblée nationale et jusqu’au roi, pour demander qu’on apportât des remèdes énergiques au mal qui empirait chaque jour (1).

Dans sa détresse, la municipalité ne désespérait pas encore de voir revenir le roi à Versailles. Aussi éprouva-t-elle une vive émotion, au mois d’octobre, en entendant dire que le roi avait donné l’ordre de démeubler entièrement le Château. Une adresse est immédiatement rédigée et portée aux Tuileries,

(1) Archives Nationales, F 7 3689 e .

le il octobre, par une députation de quatre officiers municipaux et quatre notables.

Dans la séance du lendemain, le maire rendait compte de l’accueil fait à la députation.

Le Roi écoutait avec intérêt, et même avec émotion la lecture de l’adresse, et il a répondu : • Je sais qu’il y a encore de bons citoyens à Versailles, et je suis étonné qu’ils prennent l’alarme sur quelques arrangements particuliers pour mes meubles. »

Les députés ayant eu ensuite l’honneur d’être admis chez la Reine, ils ont présenté à Sa Majesté les inquiétudes, le vœu des habitants de Versailles, l’hommage de leur attachement inviolable et celui de leur profond respect. Sa Majesté a été suppliée de daigner s’intéresser au sort d’une ville qui ne peut lui être indifférente puisqu’elle a été le berceau du meilleur des Rois. La Reine, accompagnée de M. le Dauphin, a reçu une copie de l’adresse, et a répondu avec cette bonté et affabilité qui lui est si naturelle : « Je compte toujours sur votre attachement pour le Roi, et pour nous (1). »

A la fin du mois d’octobre, des élections municipales partielles vinrent ajouter aux soucis de la municipalité. Aux termes du décret constitutif, la moitié des officiers municipaux etdes notables était renouvelable : les élections eurent lieu le 31 octobre. François Richaud fut élu officier municipal.

Mais des difficultés soulevées par une des sections de la ville retardèrent la proclamation des nouveaux élus jusqu’au 26 décembre. Les assemblées <Jes sections commençaient à devenir de véritables corps délibérants dont les prétentions devaient bientôt se heurter aux pouvoirs des autorités régulières. Aux empiètements commis par les sections s’ajoutèrent ceux de la Société des Amis de la Constitution, de l’assemblée générale de la Garde nationale et de chacune des compagnies, autant d’assemblées qui organisaient des pétitionnements collectifs défendus par les lois nouvelles, prenaient des arrêtés, envoyaient des députations auprès des corps constitués.

La Société des Amis de la Constitution qui s’était créée à Versailles, pendant le séjour de l’Assemblée nationale, avait suivi cette assemblée à Paris où elle avait pris le nom de club des Jacobins. Une Société des Amis de la Constitution de Versailles s’était formée le 2 août 1790. Ce club, qui resta toujours beaucoup plus modéré que celui des Jacobins, prit rapidement une assez grande influence dans la ville. On y trouve les noms de presque tous les hommes qui faisaient ou devaient faire partie de la municipalité, des administrations du département et du district, des assemblées législatives, beaucoup de prêtres et d’employés. Il était affilié au club des Jacobins et à un grand nombre de Sociétés des départements.

Les trois frères Richaud en faisaient partie. François et Hyacinthe Richaud figuraient parmi les quinze membres fondateurs, avec les futurs conventionnels Bassal, Haussmann et Laurent Le Cointre.

Celui des trois frères qui y joua le principal rôle fut le plus jeune, Louis, qui était employé dans la maison de commerce de ses frères. C’est lui que les procès-verbaux appellent Richaud le Jeune. Cette désignation s’était d’abord appliquée à Hyacinthe Richaud. Mais lorsque Louis, révolutionnaire beaucoup plus ardent que ses frères, eut attiré l’attention sur sa personne dans les réunions populaires, ce fut lui qu’on appela Richaud le Jeune : son frère Hyacinthe fut, dès lors, désigné le plus souvent par son prénom, quelquefois par les fonctions qu’il remplissait.

Le premier conflit entre la municipalité et la Société des Amis de la Constitution eut lieu à la fin de janvier 1791.

Une partie de la maison du roi et des princes était restée à Versailles; les écuries, personnel et chevaux, le dépôt des Gardes du Corps du roi, les Gardes du Corps de Monsieur, les Gardes d’Artois, les pages du roi. Bien que les relations entre les Gardes et la presque totalité de la population fussent courtoises, la présence de ces corps dévoués à la Cour, et d’un nombre considérable de chevaux et de voitures, inspirait de la défiance à quelques esprits soupçonneux : on craignait que le roi n’usât de ces ressources pour échapper à la surveillance qui le retenait dans Paris.

Le 29 janvier des bruits d’enlèvement du roi se répandent dans Paris et dans Versailles. Des membres du club des Jacobins viennent à Versailles. Sans ordre, ils font des patrouilles dans la ville.

Le maire en est prévenu par le procureur général syndic près le Directoire du département.

< Je sais, dit le procureur, qu’il est venu hier des commissaires d’une société qui a pris le nom de club des Jacobins. Je sais que ces commissaires ont annoncé dans la société qui porte ici le nom de Club des Amis de la Constitution, des complots et des conspirations dont le foyer était à Versailles, et dont le but était d’enlever le Roi ; que dans l’intention de découvrir les prétendus complots, les commissaires du club des Jacobins, avec un grand nombre de membres de celui des Amis de la Constitution, ont fait des patrouilles toute la nuit, ont été visiter l’hôtel des Gardes du Corps du Roi, les écuries de sa Majesté et celles de ses frères (1). »

La lecture de cette lettre, faite parle maire dans la séance du 30 janvier, y produit une vive émotion qui s’accroît encore lorsqu’un des officiers municipaux, Haracque, membre de la Société des Amis de la Constitution et chef de bataillon - de la Garde nationale, fait cettte déclaration :

« J’ai moi-même accompagné les commissaires du club des Jacobins : nous avons été, mais sans esclandre, à l’IIôtel des Gardes du Corps : il n’y avait que cinq ou six gardes : nous n’avons rien trouvé qui puisse annoncer une conspiration. »

Haracque est violemment pris à partie : on lui reproche d’avoir méconnu son devoir en mettant, sans ordre, la force publique en mouvement.

« C’est ainsi, s’écrie un des membres, que les ennemis du bien public se plaisent à jeter le trouble avec l’alarme : on croit servir la Constitution en tenant sans cesse le peuple dans les idées de complot et de conspiration : on ne fait que perpétuer l’anarchie... »

... On se livre, dit le procès-verbal delà séance, à des réflexions sur l’abus de ces actes exercés au nom de Sociétés sans caractère légal... (1).

Ces conflits devaient se renouveler fréquemment.

Au mois de février eurent lieu les élections du clergé : les électeurs qui devaient nommer les curés du district de Versailles se réunirent en l’église Notre-Dame. L’élection se fit sans troubles. Il en fut de même de la proclamation des élus qui donna lieu, le 22 février, à une grande cérémonie religieuse dans l’église Notre-Dame. Les corps administratifs et militaires avaient été convoqués. Berthier avait offert « une garde pour former une garniture dans l’église ». Le Président de l’Assemblée électorale reçut le serment des nouveaux curés

(i) Archives communales de Versailles. Registres des délibérations.

et la cérémonie se termina par une messe solennelle et un Te Demi. Une seconde élection dut avoir lieu au mois de mai, pour remplir les vacances causées par quelques refus de prestation de serment.

L’élection de l’évêque Avoine, ou du moins son installation, faillit ne point se faire avec autant de calme.

Dans sa séance du 3 avril, la municipalité crut devoir prendre des précautions :

• La Municipalité, dit le procès-verbal, instruite de la fermentation qui règne dans la ville, croit de son devoir de prendre les précautions nécessaires pour maintenir la tranquillité et assurer l’ordre qui doit régner dans une cérémonie aussi constitutionnelle et aussi auguste que celle qui doit avoir lieu demain.

« En conséquence, après avoir ouï le Procureur de la Commune, ellearrêteà l’unanimité que deux de ses membres et quatre notables resteront à l’Hôtel-de-Ville, sans désemparer, pendant tout le temps que durera l’instal - lation de M. l’Evêque. »

En même temps, Berthier était requis d’avoir, à l’Hôtel de Ville, un corps de réserve suffisant pour assurer force à la loi (1).

La popularité du commandant de la Garde nationale venait de subir une nouvelle atteinte. Laurent LeCointre, plusieurs sections de la ville et la Société des Amis de la Constitution le harcelaient sans cesse. Déjà, au mois de mai 1790, LeCointre avait déposé sur le bureau de la municipalité une pétition dans laquelle il demandait que Berthier fût mis en demeure d’opter entre ses fonctions de commandant des forces militaires et celles de commissaire chargé par le roi de la formation des assemblées électorales du département et du district. Au mois de mars 1791 une nouvelle occasion se présenta d’incriminer la conduite de Berthier.

Le 19 février, les tantes du roi avaient quitté Bellevue pour passer en Italie. Ce départ avait produit un redoublement de craintes et de colères. Les populations voisines s’étaient opposées au départ des bagages restés en arrière. Des troupes furent envoyées de Versailles pour délivrer les voitures, mais ne surent rien obtenir. La résistance ne devait être vaincue que le 5 mars, par l’intervention de Berthier.

Dans l’intervalle, la Société des Amis de la Constitution avait profité des embarras de la situation pour prendre une mesure de défiance contre le commandant de la Garde nationale. Elle avait adressé à la municipalité un extrait de ses registres signé par Richaud le Jeune, secrétaire, et portant : « La Société a arrêté de prier la Municipalité d’inviter le commandant de la Garde Nationale de ne faire aucunes dispositions soit extérieures, soit intérieures, sans que les ordres ne soient préalablement affichés dans la saile de l’Etat major, afin que tout citoyen puisse -en prendre connaissance... » Cette pièce lue dans la séance du Comité municipal du 2 mars, y souleva d’énergiques protestations.

* Je ne sache pas, dit un des membres, que des citoyens puissent se former en assemblée délibérante,, s'organiser comme un corps constitutionnel, et faire parvenir à la Municipalité leurs arrêtés et leurs pétitions par l’organe ou sous la signature soit d’un président, soit d’un secrétaire. Quelle est cette société ? Nous ne la connaissons pas; elle n’a jamais annoncé son existence à la Municipalité ; au surplus, nous ne devons point reconnaître une corporation qui n’est point établie par la Constitution. Ce serait la reconnaître que de délibérer sur une pétition faite par cette corporation. Je demande donc la question préalable.»

La discussion est ajournée, et le 5 mars, on arrête qu’il sera écrit à M. Richaud le Jeune une lettre conçue en ces termes :

« La Municipalité reçoit toujours avec empressement, les observations qui lui sont présentées par les citoyens. Mais établie pour faire exécuter les lois, son premier devoir est de s’y conformer ; le second de rappeler aux principes ceux qui auraient négligé les formes que prescrit la Constitution.

« Le droit de se réunir en Sociétés particulières ne donne aux membres qui les composent aucun privilège. Leur régime interne est absolument arbitraire; ils sont les maîtres de le déterminer.

« Mais, hors de là, et dans l’ordre politique, ils sont astreints aux mêmes réglas que tous les autres citoyens. Tel est le texte de la loi qui permet les associations-

€ Les conditions préliminaires et le mode des assemblées où les citoyens peuvent émettre un vœu ou présenter des réclamations aux corps administratifs, sont tracés dans le décret sur les Municipalités.

«Vous sentirez donc parfaitement, Monsieur, que celle de Versailles manquerait à son devoir en admettant des arrètéspris sur des objets d'administration, et qui lui ont été remis au nom de la Société à laquelle elle vous prie de communiquer ces réflexions (1). »

Ce même jour, 5 mars, Berthier se dirigeait sur Bellevue avec un fort détachement de la Garde nationale, et faisait partir les voitures indûment retenues, non sans avoir eu à lutter contre les populations et les Gardes nationales des environs, quelques-uns même de ses hommes, et des soldats du régiment de Flandre. Il mit, en cette affaire, autant de modération que d’énergie. Mais son énergie lui attira, ainsi qu’à l’un de ses capitaines de grenadiers, M. de Villantroys, de nombreuses inimitiés dans la classe populaire. On criait sur son passage : « A bas Berthier. » Il était attaqué violemment dans des lettres imprimées qu’on faisait circuler, dans des affiches. Les choses furent poussées à un tel point que Berthier demanda que sa conduite fût jugée par le Directoire du département. A plusieurs reprises il insista auprès de la municipalité pour qu’elle hâtât la déoision demandée au Directoire.

(1) Archives communales deVorsailles, Registres des délibérations.

lü2

A la séance du 19 avril, le procureur de la commune lit un long rapport dans lequel il reproche à la Société des Amis de la Constitution d’avoir fait imprimer des copies « insidieusement commentées » des procès-verbaux relatifs à cette affaire.

« De quel droit, dit-il, les Amis de la Constitution s’érigent-ils en tribunal, dénoncent-ils à leurs concitoyens, aux habitants des autres villes, des hommes qui ne sont point jugés, qui n’ont pas encore fait paraître leurs moyens justificatifs?

« Quelle est donc cette nouvelle autorité qui s’élève, et dès sa naissance veut rivaliser avec tous les pouvoirs ? Le décret qui les tolère ne leur a pas dit : « Allez et régnez ». Elles veulent, disent-ils, diriger l’opinion. Faut-il donc leur dire que l’opinion ne se commande pas : que le plus mauvais moyen de parvenir à la diriger, est de paraître le désirer. »

Il conclut en demandant à la municipalité d’engager le Directoire du département « à écarter, d’une main ferme, cette espèce d’ostracisme dont est menacé M. Berthier pour avoir fait son devoir... Pour le remplir il n’a employé que les voies de la douceur, de la patience, de la modération : menacé même dans sa vie, il a tout enduré sans se plaindre... M. de Villantroys s’est comporté avec le courage et la fermeté qui conviennent à un homme d’honneur. »

Les conclusions de ce rapport furent adoptées, malgré les objections de quatre officiers municipaux, dont François Richaud qui prétendait que si la partie narrative était exacte, il y avait beaucoup de partialité dans les observations et les réflexions (1).

Le 21 avril, les manifestations hostiles à Berthier prirent les proportions d’une émeute. Sur la proposition des Amis de la Constitution, la municipalité s’était rendue sur la place d’Armes pour attacher des cravates aux drapeaux du régiment dé Flandre- qui avait reçu l’ordre de quitter Versailles. Au retour, des cris « à bas Berthier ! à bas Villantroys! » partirent de la foule et des rangs de la Garde nationale : on jetait de la boue sur le cortège qui ne put rentrer dans l’Hôtel de Ville qu’à la faveur d’une charge faite par les chasseurs de Lorraine.

Berthier demanda immédiatement à la municipalité un congé qui lui fut accordé (2). Quand il revint à Versailles dans les premiers jours de mai, un arrêté du Directoire du département lui avait donné raison contre ses adversaires.

Pendant son absence, une émeute plus grave avait fait couler le sang dans la ville.

Une partie de la population s’était mis en tête de s’opposer au départ du régiment de Flandre (devenu le 19* régiment d’infanterie). Les habits blancs et les culottes bleues du ci-devant régiment de Flandre étaient populaires à Versailles, malgré les souvenirs du banquet du l* r octobre 1789. Les soldats fraternisaient avec les habitants, et, dans les jours de grande misère, ils avaient secouru les plus pauvres de leur argent et de leur pain. Le régiment fut circonvenu : le 27 avril, jour fixé pour le départ, la foule entoura les soldats massés sur la place d’ Armes, et les excita à désobéir à leurs chefs.

La municipalité, prévenue par les officiers, convoque immédiatement, à l’Hôtel de Ville, une assemblée extraordinaire du Conseil général de la commune, des administrateurs du département, des administrateurs du district. Le colonel de Montmorin est d’avis de suspendre le départ du régiment. Mais l’assemblée prend une décision plus énergique, dont l'exécution est ainsi rapportée dans le procès-verbal de cette journée :

« Les Corps administratifs résolvent par acclamation d’aller se mettre à la tète du régiment et de le conduire jusqu’aux limites du territoire de la Ville.

• Ils partent au milieu d'un bataillon de la Garde nationale ; ils marchent vers la placed’ Armes où le régiment était assemblé.

« Arrivés vis-à-vis les Ecuries, M. Haracque, qui commandait, annonce à M. le maire qu’il y aurait du danger à se rendre sur la place. Il fait faire halte. Il fait dire à M. Montmorin de mettre le régiment en marche.

« Pendant ce temps, les séditieux attaquaient corps à corps les canonniers. Ils fontpleuvoir une grêle de pierres sur les Corps administratifs et le bataillon qui les entoure. Plusieurs en lancent de dessus les toits des Ecuries et de dans les arbres où ils étaient montés.

« L’artillerie a peine à se dégager de la mêlée : presque tous les canonniers sont blessés : ils sont forcés de se retirer.

« Le régiment s’avance ; les grenadiers delà Garde nationale, commandés par M. Chapuy, ouvrent impétueusement la marche ; les Corps administratifs suivent et se trouvent, parce moyen, immédiatement à la tête du 19 e régiment. Les séditieux deviennent furieux ; leur audace s’accroît ; les pierres tombent de toutes parts ; plusieurs officiers municipaux en sont atteints. M. Mallemain en est blesëé assez fortement pour être privé de connaissance ; on le ramène à l’Hôtel-de-Ville.

« Le moment était périlleux ; heureusement, les chasseurs à cheval et la Gendarmerie nationale sortent de la cour de l’Hôtel-de-Ville, et se placent entre les séditieux et les Corps administratifs.

« Cette brave troupe est, à son tour, assaillie par des pierres ; elle n’oppose que le courage de la patience. Bientôt aux séditieux se joignent jusqu’à des grenadiers du 19 e régiment. Ces malheureux, sans doute égarés par Tivresse, poursuivent, malgré les efforts de leurs camarades, de leurs officiers, et surtout de leur capitaine, poursuivent les chasseurs à cheval à coups de pierres et de baïonnette, quelques-uns même poussent la lâcheté jusqu’à faire feu. Le désordre est à son comble. Les chasseursàcheval restent maîtres de tous leurs mouvements : leur patience est imperturbable. Mais il est un terme à tout. Une action sanglante pouvait s’engager. M. le Maire leur donne vivement le signal de s’éloigner; ils s’éloignent en longeant l’avenue de Paris.

« Alors les séditieux approchent de plus près la Garde nationale. Les chasseurs sont presque tous atteints par des pierres : un lieutenant en reçoit une dans l'eslomac et est renversé. L’indignation, le danger que courent les Corps administratifs forcent l’arrière-garde de tirer quelques coups pour arrêter l’audacè de ces séditieux.

« Enfin on arrive aux limites du territoire de cette ville. Le régiment dépasse presque aussitôt les Corps administratifs, et cela par le moyen d’une manœuvre précipitée commandée par le capitaine des grenadiers, lequel évite par là une confusion qui aurait pu être dangereuse dans cette circonstance.

L’armée et les Corps administratifs sont revenus en bon ordre, au milieu d’une grande affluence qui remplissait les deux côtés de l’avenue et dont le silence annonçait le respect qu’impose à tous la conduite de ceux qui se sont dévoués pour le maintien de la loi (1). »

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