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Introduction
■ L’idolâtre Oçaïd, fils de Hodaïr-el-Kotaïb, ficha sa pique en terre et s’assit:
Que faut-il faire pour entrer dans cette religion, demanda-t-il â Mossab, fils d’Omaïr, qui venait de lui expliquer les principes fondamentaux du Coran ?
« Te purifier avec de l’eau, répondit Mossab, déclarer qu’il n’y a pas d’autre Dieu qu’ Allah et que Mohammed est son Prophète » .
Ainsi se posèrent, simplement, les premières bases de Tune des plus grandes religions qui se partagent l’humanité.
« Il n'y a de dieu que Dieu et Mohammed est son Prophète », voilà tout ce qu’il y a d’obligatoire et d’ essentiel pour le musulman, puisque l'assentiment de l’esprit à ces deux grands principes suffit pour le salut de l’âme, lui assure la possession du Ciel.
En conséquence, point de sacrement ni de cérémonie, point de culte organisé. Le croyant communique directement avec le Créateur; il est, lui-même, son propre prêtre, avec pour unique bagage, ses prières et ses armes qui sont, les unes et les autres, des guides vers les étapes sur le chemin du Paradis.
11 en résulte que sur tous les points du globe oii il se trouve, le mahométan peut, sans mosquée et sans prêtre, satisfaire à la plénitude de ses devoirs envers la Divinité.
11 en résulte aussi que l'existence d’un pouvoir spirituel, d’une sociétéecclésiastique, ne devrait pas, nécessairement, trouver place dans la religion musulmane.
11 n’en est pas moins vrai, malgré tout, que la nature de la société humaine a fait que l’Islamisme, dont le principe dominant est l’égalité entre tous les hommes, a vu se créer, sous forme de castes, non seulement, une sorte de clergé, mais encore des ordres religieux. Et quand on veut apprécier ces développements fort importants et parfaitement distincts, il faut remonter jusqu’aux premiers siècles de l’hégire.
VIII
Le Coran, où les lacunes et les contradictions abondent, avait ouvert un grand domaine à l’interprétation et aux controverses, qui aboutirent, d’une part, on le sait, au schisme qui sépare les chiites des sonnites, et, de l’autre, à des divergences d’opinion dans le rite, d’où sortirent les quatre sectes : hanafite, cha faîte, malékite et lxanbalite, dites sectes orthodoxes.
L’Islam, bien qu’il n’eût guère plus d’un siècle d’existence, avait déjà débordé sur plus de la moitié de l’ancien monde. Cependant, l’Arabe, déposant son épée, prenait part au mouvement philosophique dirigé par les Syriens et les Grecs et favorisé par les Khalifes A’bbasides. D’un autre côté, des hommes aux mœurs austères s’occupaient activement de l’étude du « Livre révélé », source de toute science et de toute vérité : c’étaient les culama.
Les khalifes, véritables pontifes, comme autrefois les grands prêtres sous la théocratie des Juifs, négligeant peu à peu le spirituel pour le temporel, en arrivèrent à déléguer à ces eularna leurs attributions sacerdotales et judiciaires.
La foule, elle-même, dépourvue de lumières, était heureuse de pouvoir s’adresser à ces interprètes autorisés pour se faire expliquer les nombreuses et minutieuses pratiques de la Loi qu’elle était impuissante à saisir directement.
C’est ainsi que se formait et s’affirmait une sorte de sacerdoce qui, en grandissant, entrava, plus d’une fois, par la fetoua, l’action des pouvoirs établis. La fetoua, qu’on a comparée aux déclarations préalables du Saint- Siège, par lesquelles les princes de l’Occident, au moyen-âge, appuyaient leurs entreprises, est l’ordonnance sacrée qui donne aux actes émanés du pouvoir politique, la sanction religieuse conforme au Coran et, par conséquent, obligatoire pour tous.
C’était avec des sanctions de cette nature que les successeurs du Prophète subjuguaient les masses et les conduisaient au combat (1).
Après avoir formé un corps redoutable, les eulama sont devenus de
(1) A l’exemple des gouvernements musulmans, il est arrivé que des puissances musulmanes ont eu recours à la fetoua pour légitimer leur pouvoir aux yeux de leurs sujets.
On sait que l’Islam, qui ne connaît ni patrie ni frontières, est divisé en Dar el Islam : pays où la loi musulmane est appliquée dans son intégrité, et en Dar el harb : pays appartenant aux infidèles.
C’est pour apporter des tempéraments à la rigueur de cette dernière définition qu’en 1871, les Anglais, craignant une insurrection religieuse aux Indes, ont fait demander et ont obtenu des mufti hanafi et malcki de La Mecque, une fetoua déclarant l’Hindoustan mahométan. (V. Le Chatelier, Les Confréries musulmanes clu Iledjaz, p. 260.)
A la demande de M. Jules Cambon, Gouverneur Général de l’Algérie, une fetoua rendue, cette fois, par les quatre mufti de La Mecque, déclare également l’Algérie terre d'islam. (V. cette fetoua, p. 36 du présent volume; V. aussi la fetoua excommuniant Cheikh-Senoussi, dans la notice spéciale à la confrérie des Scnoussïa).
IX dociles instruments entre les mains des chefs des États musulmans, qui les subventionnent et leur font rendre, à leur gré, les fcitaoua jugées utiles au fonctionnement du pouvoir»
La hiérarchie des eulama, fort compliquée, comprend toute une série de fonctionnaires : mufti, cadi, imam, etc., répondant aux besoins de la justice et du culte et vivant sur les produits des hobous , biens de mainmorte qui servent également à l’entretien des établissements religieux.
A La Mecque, le pouvoir religieux est exercé parle grand-cliëri f, à la nomination duquel le cheikh el islam, qui est le chef de la religion en Turquie, donne son approbation.
Enfin, au sommet de la hiérarchie, le Khalife est, pour les musulmans, ce que le Pape est pour les catholiques, c’est-à-dire le chef suprême de la religion, mais en principe seulement, car le Sultan du Maroc, par exemple, est également considéré comme un khalife par ses sujets.
De même les Mozabites, ainsi, que certaines peuplades de l’Afrique, obéissent à l’imam de Mascate et ne reconnaissent pas Abd-el-Hamid pour khalife.
Et réalité, et sans que cela nuise à la doctrine de l’unité pour les sonnites, il ne saurait y avoir de khalife qu’au tant que celui-ci serait élu par la volonté et le vote des croyants.
Le vrai lien des mahométans, c’est le pèlerinage aux villes saintes ; leurs véritables capitales sont La Mecque et Médine, gardiennes fidèles de leur inébranlable foi.
Chez nous, en Algérie, le clergé musulman officiel ne joue, au point de vue religieux, qu’un rôle effacé» Les eulama se bornent à réciter des prières, à enseigner le Coran et à maintenir la tradition : ils n’ont aucun caractère ecclésiastique, pas plus que les cadis, autre catégorie d’eulama, n’ont de caractère judiciaire réel depuis que nous avons diminué, avec exagération, leur intervention dans les affaires musulmanes.
Il semble, de prime abord, que l’organisation, que nous venons d’esquisser dans ses grandes lignes, détienne, en pays musulmans, tous les ressorts de la société. Il n’en est rien. La véritable force réside dans une puissance à côté, dans un monde mystérieux, tirant son prestige incomparable d’un pouvoir autrement grand que celui des eulama puisqu’il émane, aux yeux des croyants, de la Divinité elle-même.
*
Ce monde est constitué par des sociétés secrètes, des ordres de derouich, des confréries mystiques, autrement dit, pour employer une expression connue, par les khouan (frères qui, répandus depuis l’Atlan-s tique jusqu’au Gange, sont, en même temps que les ennemis irréconciliables des eulama, les véritables moteurs de la société musulmane. .
La formation de ces diverses sociétés tire sa primitive origine de la, tendance du musulman à l’association, tendance ayant, elle-même, poursource, la croyance religieuse qui prescrit, en les mettant en commun, de faire profiter ses frères des biens que Dieu a donnés.
Peu à peu, ces sociétés se créent, grandissent et, en se multipliant, se subdivisent en de nombreux rameaux qui apparaissent sous la forme de confréries, organisations, d’ailleurs, en contradiction avec la parole du Prophète : « La rahbanïïeta fi cl islam, point de vie monacale dans l’Islam ». -,
Quant à leur doctrine, partout la même, elle est beaucoup plus ancienne que leur institution : c’est le soufisme, dont le fond est le panthéisme.
Né dans l’Inde, naturalisé en Perse et mis en action, sous la forme de l'enthousiasme extatique, par la seconde génération de l’école d’Alexandrie, et plus tard, par les philosophes arabes, eux-mêmes, le soufisme, autrement dit le mysticisme, après avoir ruiné l’école d’Ammonius Saccas, germe dans le champ arabique, merveilleusement préparé à la recevoir. Et aujourd’hui, plus que jamais, il fleurit, malgré sa dégénérescence, sous des aspects les plus divers rappelant, dans de curieuses manifestations, - les vieux cultes orientaux.
Le but du soufisme ou tessououof, nom sous lequel le mysticisme -s’est introduit dans la langue arabe, est de mettre dans la conscience de l’homme, l’esprit caché de la loi en accord avec la lettre, et d’arriver, par des pratiques pieuses, à un état de pureté morale et de spiritualisme tel que l’on puisse voir Dieu face à face et sans voiles, et s’unir à lui.
Pour atteindre au premier résultat envisagé, les soufis, tout en affirmant, d’ailleurs, les doctrines du Prophète, tout en enseignant la morale la plus pure, en donnant, eux-mêmes, l’exemple de toutes les vertus, réduisaient les préceptes coraniques à l’interprétation allégorique.
Et pour toucher au but suprême : la vision de Dieu, 1 ’ittisal (l’union), l’anéantissement de l’individualité dans l’essence divine, ils s’appuyaient sur divers passages toujours interprétés à la lettre du Livre et, notamment, sur celui où il est dit que Dieu fait émaner la création et puis la fait rentrer en lui-même.
De iù découlait l’impérieuse nécessité, si fortement affirmée, d’ailleurs, par le Coran, de tout rapporter à Dieu.
Quant aux phénomènes terrestres, il ne pouvait en être question.
XI
Poiir le soufi, en effet, le monde est une illusion, une fiction : ses formes matérielles ne sont que des émanations de l’essence divine qui, toutes, s’évanouiront, en laissant dans sa nudité réelle, l’irradiation qui les créa et retournera à sa source.
Dès lors, tous les efforts des hommes doivent tendre, comme dans le Boudhisme, à amener l’extase, afin que le principe divin s’empare de l’âme, l’envahisse et la pénètre, jusqu’à ce que la mort achève l’union fatale, l’union mystique avec le Grand-Tout.
C’est cette doctrine, idéalisme trompeur merveilleusement adapté à l’imagination rêveuse et sensuelle des peuples de l’Orient, que les soufis infiltraient peu à peu dans les veines du corps social musulman.
Bientôt, en effet, sentant grandrir le germe de leur future puissance, ils érigent VPlm el-Baqa ou el-Fana (la science du rester ou du périr) en méthode et passent de la théorie à l’action.
Pour ne pas effrayer leurs adeptes, les soufis qui disaient avoir reçu l’ordre d’appeler les croyants à la Vérité, qui se croyaient en possession d’une parcelle divine, la baraka, eurent soin d’adopter deux doctrines : l’une, extérieure, par laquelle ils affirmaient leur orthodoxie en rattachant leur enseignement à celui des premiers khalifes, particulièrement à Abou- Beker-es^Seddiq et à A’ii ; l’autre, secrète, aboutissant par l’épreuve, la mortification et la dévotion mentale excessive, à un culte essentiellement spirituel.
Alors, l’enthousiasme, comme aux premiers temps du christianisme, poussa au désert. L’Egypte vit, de nouveau, se peupler ses vieilles thébaïdes et, partout, la terre musulmane connut des milliers de contemplatifs et de solitaires groupant autour d’eux des disciples, fondant des ordres religieux placés, dans la suite, sous le vocable des saints qui les avaient organisés.
* *
La mystique musulmane comprend encore deux autres personnages :
Le premier, le derouich, est cet illuminé, ce faiseur de miracles en guenilles, cet homme de Dieu qu’on rencontre un peu partout, dans les villes et les campagnes, sur les marchés et, principalement, aux abords des zaouïa, et qui passe pour recevoir, sans efforts ni épreuves, la particule divine. Arrivé d’un seul coup et sans même qu’il s’en doute, à la sublimité du mysticisme, cet élu de Dieu est vénéré et adoré à l’égal dusoufi.
- Le second, de noblesse religieuse, comme descendant de la fille du Prophète, est ce musulman dont les prières, les bonnes œuvres et la vie ascétique ont fait, également, un vase d’élection ayant le privilège de voir
XII
Dieu et le pouvoir d’opérer des miracles : c’est le cher if devenu 1 emarabout en Afrique septentrionale et qui a joué un si grand rôle dans la vie politique du Maghreb. C’est lui qui a préparé la conscience du Berbère à l’invasion des confréries religieuses, mais celles-ci, en sapant sa puissance, l’ont, le plus souvent, contraint à abdiquer son indépendance et à s'affilier à elles, de telle sorte, qu’aujourd’hui, il n’existe presque plus de marabouts indépendants. Cependant ces hommes, dont la descendance et la clientèle ont formé ce que nous appelons la tribu maraboutique , ont laissé dans la masse simpliste, un tel souvenir de leurs oeuvres, une telle reconnaissance de leurs bienfaits, une telle empreinte de leur passage, qu’on a conservé le nom de marabout à tous ceux qui se vouent à la vie mystique ou contemplative. C’est également de ce même nom de marabout que nous avons tiré l’expression culte maraboutique que nous appliquons à l’ensemble des coutumes ou cérémonies diverses, toujours strictement observées, à l’égard des religieux mahométans.
Ces personnages, sauf Youali ou derouicli , qui mène la vie errante, vivent généralement dans une zaouïct, établissement qui tient à la fois de la chapelle, du couvent, de l’école et de l’auberge et fait penser à ces couvents qui, dans les premiers temps du moyen-âge, couvraient les pays encore barbares de la Gaule et de l’Allemagne.
Les pays de l’Islam sont couverts de zaouïa (tekkié en Turquie) qui renferment les restes vénérés d’un Saint. Autour d’elles, se dressent quelques bâtiments où les croyants reçoivent l’hospitalité et, quand ils le désirent, l’enseignement religieux ou mystique: c’est là le culte maraboutique. Ce culte, théologiquement contraire au Coran, qui n’admet pas d’intermédiaire entre l’homme et Dieu, a plongé dans une sorte d’anthropolâtrie, le croyant simpliste et incapable d’abstraire l’idée du monothéisme de son Prophète.
Et quand des hommes se lèvent pour protester et crier à l’anathème, leur voix se perd dans la nuit de la superstition. A la fetoua de l’a’lem (savant), condamnant son enseignement, le soufi, se plaçant bien au-dessus du Prophète, qui n’avait pas connaissance de ce qui est caché, répond par des miracles qui enchantent la masse, la ramènent dans le rêve et ferment ses yeux à la lumière.
D'une méthode d’enseignement, qui, à ses débuts, prescrivait publiquement la stricte observance de la religion et des vertus sociales, un seul principe, véritable imposture sacerdotale, est resté debout : la soumission aveugle de l’affilié au faiseur de miracles, au cheikh (maître spirituel), soumission aussi absolue que celle du sikh indou à cet autre marabout qui s’appelle le guru.
Ce nouveau culte remplace le culte d’Allah. Il ne s’agit plus de xrn
rechercher l’union de l’âme avec Dieu mais simplement de se conformer, d’une manière absolue, à la volonté, à la pensée de son éducateur inspiré.
Qu’il soit soufi, derouich ou marabout, le directeur d’une confrérie est le représentant, le délégué de Dieu sur la terre, et la soumission des adeptes à cet homme divin est telle, qu’ils sont son bien et sa chose au sens absolu, car c'est Dieu qui commande par la voix du cheikh
On voit de suite où aboutit une pareille abnégation de l’être au profit d’un dieu vivant.
Et il est facile d’en déduire pourquoi, les Ordres religieux s’étant multipliés à l’excès, la vie du peuple musulman est tout entière en eux. Ce sont leurs chefs qui, en réalité, dirigent les populations, apaisent ou soulèvent à volonté leurs khouan (frères).
Ce sont ces khouan qui vont porter l’Islam, le répandre et le faire connaître dans la mystérieuse Afrique centrale. Missionnaires infatigables, ils parcourent, sous le seul patronage de leurs maîtrises spirituelles, des pays inconnus, territoires immenses ou leur prosélytisme est en train de regagner ce que le mahométisme a perdu en Europe.
Ce sont ces mêmes khouan qu’après de longues années d’absence, nous voyons circuler dans les villes et les campagnes sous la forme d’hommes pauvres, à demi-nus, vivant d’aumônes et enseignant les prescriptions coraniques hostiles à la civilisation européenne.
Voyageurs ou sédentaires, ces pauvres, ces fanatiques, ces mystiques jouent, ici, un rôle où l’on ne peut s’empêcher de voir quelque analogie avec celui que les prophètes remplissaient autrefois en Judée.
Ils sont, par nature, les ennemis de tout pouvoir établi, et les Etats musulmans, aussi bien que les puissances européennes ayant sous leur domination des musulmans, ont à compter avec ces prédicateurs antisociaux .
En Afrique, la France et l’Angleterre, qui, depuis la convention de Berlin, ont à pénétrer chacune dans son hinterland respectif, sont tout particulièrement intéressées à suivre le mouvement de propagande islamique dirigé par les confréries religieuses.
C’est, en effet, le sort des races noires que les confréries, celles des Senoussïa en tête, ont entrepris de fixer avant que la civilisation européenne ait pu pénétrer dans les régions que ces races habitent.
Or, entre la foi musulmane, si simple, si parfaitement en rapport avec l’existence des noirs, et notre civilisation compliquée, le succès de la partie à engager n’est rien moins que douteux pour nous.
Il y a près de cinquante ans, un homme, dont la compétence en la matière est indiscutable, Barth, disait déjà qu’il croyait à la vitalité de l’islamisme. Les événements lui ont donné raison. Le mouvement de
XIV rénovation et de propagande musulmanes s’est tellement accentué 'ces dernières années, qu’on peut dire que, géographiquement, plus des deux tiers de l’Afrique appartiennent à l’Islam. La ligne frontière du Cap-Vert à Zanzibar, qu’on tirait sur les cartes, il y a quelque dix ans, pour déterminer le domaine religieux mahométan en Afrique, est, actuellement, fortement débordée.
L’invasion marche à pas de géant. Qu’elle soit dirigée par les traitants de Zanzibar, les Qadrïa du Mahdi d’Omdurman ou les Senoussïa du réduit central de Koufra, partout, au-dessus comme au-dessous de l’équateur, elle affecte le même esprit de lutte acharnée contre l’invasion européenne.
L’Islam, mû par les confréries religieuses, peut être un grave péril pour l'œuvre de civilisation à entreprendre. Il peut la compromettre et la perdre à la faveur surtout de ces ardentes et jalouses compétitions européennes dont l’ère est ouverte en Afrique.
En Asie, le même mouvement de propagande islamique s’opère, principalement en Chine où l’on signale, depuis plusieurs années, les tendances du Clxen-Si et du Kan- Son à former un Etat autonome musulman.
Elus près de nous, en Turquie, enfin, la même propagande, dirigée exclusivement par les confréries, représente la force opposante à toute tentative de réformes, et il faut l’admirable unité d’action du concert européen pour enrayer les agissements occultes de fanatiques qui, en ce moment même, poussent à l’écrasement des Grecs, appellent à la guerre sainte et font craindre, à tout instant, le retour des massacres d’Arménie.
Car, s’il y a un parti civilisateur en Turquie et si l’on peut garder l’espoir de rallier un jour les eulama à l’esprit de progrès, il ne faut pas. oublier que les derouich ont toujours pour maxime : « La loi, c’est nous ».
D’ailleurs, pour entrer résolument dans la voie des réformes, pour abandonner sa politique d’atermoiements qui oblige les puissances à des prodiges de patience et de fermeté, le Sultan, lui-même, aurait besoin de s’arracher aux conseils intéressés de la camarilla de marabouts qui l’entoure et, trop souvent, le dirige.
A l’encontre de plusieurs de ses prédécesseurs, A’bdelhamid cherche, en effet, dans les confréries, le point d’appui de sa politique panislamique .
Certes, par l’idée théocratique qui le domine et fait de l’Islam un immense centre dont les rayons convergent vers une même idée : la reconstitution du khalifat, le rêve du mystique A’bdelhamid ne manque pas de grandeur ; mais il faut bien reconnaître que la bataille de Tell-el- Kebir et la fin de l’insurrection tunisienne lui ont porté un coup terrible.
Les récents succès des armées turques en Thessalie sont-ils venus - donner des ailes à ce grand rêve ?
XV
11 faut malheureusement répondre par l’affirmative .
La propagande panislamique, en effet, se manifeste, actuellement, avec une intensité redoutable dans les Indes et elle n’est pas sans échos dans le Soudan nilotique aussi bien que dans nos possessions de l’Afrique du Nord.
Un peu partout, l’Arabe essaie de relever la tête et nous nous trouvons journellement aux prises avec ces puissances théocratiques, ces Étais dans l’État, ces confréries religieuses, en un mot, qui sont l’âme même du mouvement panislamique.
Nous ne saurions méconnaître la gravité de ce mouvement et il importe de nous prémunir contre les agissements de ceux qui le dirigent à Constantinople et dont les principaux agents secrets, dans l’Afrique du Nord, sont connus.
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C’est ce monde mystérieux de vicaires, d’apôtres, de fanatiques, que nous avons entrepris d’étudier dans cette publication.
D’autres l’ont fait avant nous et avec une compétence plus étendue et plus autorisée que la nôtre ; et ce n’est pas sans une réelle appréhension que nous avons cherché, à notre tour, à vouloir étendre un sujet aussi complexe.
Les travaux les plus intéressants sur cette matière ont été élaborés par trois de ces hommes comme l’Algérie en a tant formés, qui, entre deux combats ou en sentinelles avancées dans nos postes du Sud ou de l’ Extrême- Sud, s’adonnaient à l’étude du pays et assumaient la lourde tâche de jeter les premières assises du gouvernement et de l’administration des tribus.
C’est à M. le capitaine de Neveu, plus tard directeur du Bureau politique du Gouvernement Général, avec le grade de colonel, que nous sommes redevables des Khouan (Paris - 1846', publication qui témoigne de connaissances approfondies, jointes à une netteté de vues et à des conclusions remarquables sur la question.
En 1884, l’un des successeurs du colonel De Neveu, M. le chef de bataillon Louis Rinn, aujourd’hui conseiller de gouvernement, publie Marabouts et Khouan (Jourdan, éditeur, Alger), ouvrage le plus complet, le mieux documenté parmi les travaux parus jusqu’alors et dans lequel le savant et le chercheur peuvent trouver une mine de renseignements.
En 1887, M. le Chatelier, publie à son tour « Les Confréries musul-
XVI mânes du Hedjaz » (Paris, Ernest Leroux) , étude fort appréciée, qui est entre les mains de tous ceux qui s’occupent de la question (1).
Mais les travaux que nous indiquons sont, pour la plupart, anciens ou spéciaux.
Depuis leur publication, certaines confréries ayant disparu, s’étant désagrégées ou, au contraire, développées au gré des événements, nous avons pensé qu’il y aurait utilité à montrer comment l’esprit qui anime les Khouan s’est modifié sous l’empire des circonstances et des besoins du moment.
En second lieu, le domaine d’action des confréries n’ayant point de frontières, nous avons voulu, dans la mesure du possible, étendre le cadre des précédentes études, aux pays de l’Islam ; fixer, à l’heure actuelle, l’évolution des ordres cardinaux, compléter les renseignements fournis jusqu’à ce jour, et étudier les confréries nouvelles et celles qui n’ont pas été présentées par nos prédécesseurs.
Pour atteindre ce résultat, nous avons essayé, prenant l’arabe à son berceau, de remonter à l’origine de ses mœurs et de ses croyances, de le suivre, pas à pas, d’enregistrer les étapes qui ont marqué l’évolution de sa pensée, le tout afin de mieux apprécier son état social actuel, ses convictions intimes, ses besoins et ses aspirations.
(1) Parmi les écrivains qui ont publié des travaux ou qui se sont occupés, à divers titres, des confréries religieuses musulmanes, citons également:
MM. Brosselard, Les Khouan, Alger, 1882 ;
Hanoteau et Letourneux, chap. XXI, XXII et XXIII du t. II de leur intéressant ouvrage, La Kabylie et les Coutumes kabyles ;
Duveyrier, La Confrérie des Senoussia en l'an 1300 de l'hèg. (i883 de notre ère), publiée par la Société de Géographie de Paris ;
Ernest Mercier, Étude sur la Confrérie des Khouan de Sidi A'bdelqader-el-Djilani ;
D'Estournelles de Constant, Les Congrégations religieuses chez les Arabes et la Conquête de i Afrique du Nord (Paris, Maisonneuve et Leclerc, 1887) ;
Arnaud, interprète militaire, Traduction d’une Étude sur le Soufisme (Jourdan, éditeur, Alger), et divers autres travaux et traductions, notamment celles insérées dans Marabouts et Khouan ;
Colas, interprète militaire, Livre mentionnant les autorités sur lesquelles s'appuient Cheilch-Senoussi, dans le Soufisme (archives du Gouvernement Général) ;
Pilard, interprète militaire, Une étude sur la Confrérie du Cheikh Senoussi (aux archives du Gouvernement Général) ;
Napoléon Ney, Les Confréries musulmanes et leur rôle politique, Bruxelles, 1891, Weissenbruck, éditeur ;
Ernest Mayer, Élude publiée dans les annales de l'école libre des sciences politiques, 3886.
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Dans un coup d’œil rétrospectif sur les mœurs et coutumes des arabes préislamiques, nous donnons un aperçu sur l’organisation de la tribu, sur la langue, les congrès littéraires, la poésie et les poètes dont le meddah de nos jours est comme le vivant prolongement, la femme et sa condition, les jeux de hasard, etc.
Nous nous appesantissons davantage sur les croyances populaires qui ont été implantées partout où brille le croissant.
Après une rapide exquisse du Dieu d’ Abraham, de la Caa’ba, des divinités et des grands cultes qui se partageaient l’Arabie préislamique, nous examinons à grands traits la vie et l’œuvre du Prophète, afin d’en tirer les déductions utiles à notre sujet.
La formation des hadits, de la Sonna et des sectes orthodoxes rapidement indiquée, nous pénétrons dans le labyrinthe des sectes dissidentes groupées en sept écoles principales : Chiites, Kharédjites, Mo' tazélites, Mordjites , Nadjarites, Dj abrites, Mochdbbihtes et Nadjitcs, subdivisées, elles-mêmes, en soixante-douze fractions dont quelques-unes ont prolongé leur enseignement jusqu’à nos jours.
C’est dans les opinions professées par ces sectes que l’on trouve la véritable caractéristique du génie individuel et de l’esprit philosophique des arabes ; c’est dans ces grands mouvements de la pensée que l’on peut observer, dans l’incroyable mélange d’incrédulité, de hardiesse d’esprit et, souvent, d’impiété où elles sont confondues, ces curieuses initiations à des sociétés secrètes qui ont menacé, les Alides en tête, de ruiner à jamais l’islamisme.
Ayant ainsi appuyé notre étude sur cette base indispensable et fertile en rapprochements de toutes sortes, nous avons tenté, dans notre deuxième chapitre, de pénétrer les arcanes du soufisme.
Les foqra et leur origine, les principes fondamentaux de l’enseignement soufite, les éléments essentiels des confréries : baraka, ouerd, dikr, tariqa, ouaçia, les curieux raisonnements par lesquels elles rattachent leur enseignement au Coran et à la Sonna, l’avis des théologiens sur cette matière, les symboles et les mots usités : khirqa, selscla, la méthode soufite rapprochée de celle de l’école d’Alexandrie, etc., ont été mis en lumière autant qu’un sujet aussi abstrait nous a permis de le faire.
Étudiant ensuite, les transformations que les corporations dont il s’agit ont subies, il était nécessaire, pour bien faire saisir l’origine de certaines pratiques, d’examiner rapidement les croyances populaires dans les pays soumis à l’Islam, tout particulièrement en Afrique septentrionale où ces croyances et les anciens cultes apparaissent encore, de nos jours, sous le frêle voile du mahométisme.
Cet examen, qui donne une idée de la manière dont s’est opérée, au cours de la première et de la seconde invasion des arabes, la conquête
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XVI II morale des Berbères, est précédé d’un tableau où nous rappelons brièvement, avec l’influence du Christianisme, le rôle joué par les Donatistes et les luttes intestines de l’Eglise romaine, luttes qui avaient obligé l’autochtone à revenir à ses anciens dieux et à ces lieux de sacrifices, sanctifiés aujourd’hui et synthétisés dans la mzara.
Nous montrons l’embryon de monothéisme qui se dégageait de ces cultes divers et, notamment, du culte du dieu Mithra.
Après l’invasion des Chorfa, ces apôtres de l’école cha'îa, précédée de données historiques indispensables pour l’appréciation de l’action religieuse des Almoravides et des Almohades, nous avons jugé indispensable de nous étendre longuement sur l’œuvre des marabouts, ces instruments politicoreligieux qui, en organisant la tribu, en l’arrêtant sur la route de la barbarie, ont tenu une si grande place dans l’existence de l’autochtone.
Pendant cette campagne, le prosélytisme, malgré les guerres qui ensanglantent le Maghreb et l’Espagne, s’étend, comme poussé par un violent simoun, sur toute l’Afrique septentrionale.
Fakih d’Andalousie, émule d’Averroès ou de G-hazzali, chérifde Seguiat. el-Hamra, chacun déployant ses moyens, fascine les niasses, s’assimile, pour les besoins de sa cause, les croyances populaires, fonde le ribat, le transforme en zaouïa, devient marabout et comme tel, exerce sa puissance thaumaturgique, prodigue ses amulettes et ses talismans merveilleux, jouit de prérogatives incroyables, crée la tribu maraboutique et fait du berbère d’Ibn-Khaldoun la créature la plus superstitieuse et la plus crédule de l’Univers.
En résumé, il fait subir à l’Islamisme un développement des plus intéressants à approfondir.
Le Maghreb, comme la Syrie, l’Arabie, la Perse, comme l’Egypte, d’où lui était venue la conception mahdiste, se remplissait de missionnaires qui affirmaient cette conception, se couvrait de sanctuaires ou d’oratoires établis, le plus souvent, aux lieux et places des mzara ou autres endroits consacrés de toute antiquité, et, désormais, sanctifiés parle culte du marabout.
Nous nous sommes attachés à montrer comment dans la lutte ouverte pour islamiser le Maghreb, le soufi grandi à Baghdad, à Pas, à Cordoue, en Egypte et, plus près de nous, à Tlemcen, remporta la victoire ; comment en sacrifiant, à l’instar de son concurrent, le marabout, aux traditions et aux légendes autochtones, il tourna la position et, finalement, devint l’homme divin d’aujourd’hui.
Pour armes, il avait sa renommée, son teint ascétique, fruit d’une dévotion sévère qui excitait la curiosité de la foule avide de connaître une méthode qui devait lui permettre de parvenir à la plus haute félicité,
XIX c’est-à-dire d’entretenir des rapports avec Dieu et d’absorber son âme dans l’essence divine.
De telles idées, tombées dans le champ de l’ignorance et de la simplicité, germent à merveille. Alors, ce n’est plus, dans tout le vieux continent berbère, qu’une véhémente aspiration vers le Créateur, un amour passionné du dihr (oraison continue) et de la vie ascétique, toutes pratiques qui, sous le couvert du monothéisme, conduisent le musulman égaré, au pôle opposé : le panthéisme.
« Simples mortels, disait Sidi-el-Mathi-es-Salah, les contemplatifs quittent secrètement la terre pour s’approcher de Dieu et s'unir à lui ».
« Cet homme est un saint, clamait Sidi-Youcef-el-Miliani en parlant d’un de ses disciples; il est parvenu à s’unir à Dieu en trois jours ».
C’était avec ces armes que les futurs directeurs des confréries religieuses faisaient le vide dans les zaouïa dont ils convoitaient secrètement les apanages temporels.
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The end
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