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Avant-propos
Les erreurs sociales sont éternelles ; selon les temps, elles revêtent des formes diverses.
A Tépoque du romantisme, sous la Restauration et le règne de Louis- Philippe, on vit éclore le socialisme sentimental, rêveur, mystique.
Depuis un quart de siècle la chimère sociale a pris une autre apparence. Elle a renoncé au sentiment et s'est jetée dans la dialectique. Elle manie avec art l'érudition et la logique. Elle enchaîne les uns aux autres de prétendus théo rèmes et elle cherche à éblouir les esprits par un tissu artificieux qui, pour les yeux peu perspicaces, a quelque ressemblance avec la science.
Au socialisme romanesque a donc succédé le socialisme prétendu scientifique, et il s'est affublé d'un nom nouveau, le collectivisme.
Jusqu'ici en France on n'a guère étudié ce nouvel adversaire de la liberté et du progrès. Il compte, cependant, chez nous, un nombre assez considérable d'adeptes dont quel-
80428 vi AVANT-PROPOS.
ques-uns ne manquent ni d'intelligence ni de zèle et d\ntrain.
L'optimisme officiel qui, en dehors des menus incidents de la vie politique courante, fait profession de tout ignorer, n'a eu garde de se départir de son habituel dédain à l'endroit de cet ennemi encore obscur, mais grandissant.
J'ai cru, quant à moi, qu'il méritait un examen séri eux et approfondi.
A vrai dire, je ne redoute pas le triomphe prochain du collectivisme, quoique je considère qu'il gagne plus de disciples qu'on ne le pense. Mais l'étude de cette doctrine offre de l'intérêt; elle contribue à rajeunir et à fortifier la science économique dont la sève tendrait à s'épuiser, si l'on se contentait de répéter passivement renseignement des anciens maîtres.
Ni la vérité ni la science n'ont le droit de mépriser l'erreur ou l'ignorance. Ces dernières vont quelquefois avec la sincérité. C'est un motif de ne les point laisser passer sans mot dire.
Puis, à côté des collectivistes conscients et avoués, il y a une légion de collectivistes cachés et inconscients. On en trouve dans toutes les sphères; les assemblées politiques et administratives en regorgent. Pour eux la société humaine ne repose sur aucun principe fixe : tout dans ce monde est affaire d'expédient. Ils affectent en particulier une mesquine ironie à l'endroit de la liberté.
Qu'ils le sachent ou non) ces hommes, infatués de leur légèreté, sont les alliés et les préparateurs du collectivisme. Qui nous délivrera des conciliateurs, ces esprits flottants et vides qui croient que le crépuscule concilie la lumière et la
AVANT- PROPOS. Vil
nuit? Cette manie de vouloir unir et fondre les contraires est le signe le plus caractéristique de la débilité intellectuelle.
Le monde civilisé croyait avoir conquis pour jamais la liberté. Elle est chaque jour menacée. Ce livre montrera peut-être qu'elle est innocente de bien des maux dont on l'accuse, et que, en dehors d'elle, la société économique ne saurait trouver de base solide.
Paris, le l" juillet 1884.
Chapitre Premier Progrès Des Idées Socialistes
Lus deux mélhodes pour l'étude d'une doctrine scientifique : l'examen direct et l'analyse des objections ou des contre-propositions.
Signification du mot collectivisme. — En quoi le nouveau système se distingue de l'ancien socialisme et du communisme pur. — Les écrivains collectivistes s'en tiennent en général à la critique de l'économie politique et négligent le côté positif de leur théorie.
Karl Marx, Lassalle, Colins, Henri Georges, Schœffle.
Les prétentions du collectivisme, sa méthode.
Depuis que j'ai l'honneur d'occuper la chaire d'économie politique au Collège de France, je me suis particulièrement appliqué à étudier avec mon auditoire ce que l'on appelle les questions sociales.
Comme suppléant de M. Michel Chevalier, je traitai de la Répartition des richesses et de la tendance à une moindre inégalité des conditions. Ce cours fut presque immédiatement transformé en un livre auquel le public a bien voulu accorder quelque attention l. J'y réfutai à la fois des erreurs doctrinales et des erreurs populaires. J'y montrai que ni « l'individualisme » ni « l'industrialisme » ne sont destinés à plonger une grande partie des hommes dans
' La première édition a paru chez Guillaumin, éditeur, en 1880, et la seconde en 1882.
la détresse et dans l'abandon, que le grand mouvement de la production librement organisée n'a pas pour conséquence nécessaire de rendre les uns de plus en plus riches et prépotents, les autres de plus en plus pauvres et dépendants.
L'année suivante j'étudiai le sujet si multiple et si intéressant de l'Association; l'association de capitaux, qui donne un si merveilleux essor à la capitalisation et qui permet de réaliser presque immédiatement les conceptions les plus hardies nées dans le cerveau d'un homme; l'association de personnes, qui est destinée à singulièrement élever la situation de l'ouvrier, à transformer en force collective sa force individuelle, à lui procurer à la fois la dignité et la sécurité. Nous sommes encore au début de la période de l'association libre et spontanée. Les phénomènes sociaux s'étendent sur des séries de siècles. On les doit mesurer, non à la courte vie d'un homme, mais à celle de l'humanité. Pour l'amélioration de la destinée des classes inférieures et des classes moyennes, l'association tient en réserve des ressources considérables. Je me sers ici du mot de classes, quoique des esprits superficiels qui embrouilleraient tout aient la prétention de le bannir de la langue. Il faut des mots pour exprimer les faits; or, comme toutes les situations ne sont pas semblables dans la société, il faut des termes précis pour indiquer les dissemblances; et c'est une satisfaction puérile que de substituer, par exemple, à ce vieux vocable connu un autre plus nouveau comme celui de « couches. »
Ce cours sur l'association, je le publierai peut-être un jour.
Il m'a paru qu'il y avait plus d'utilité en ce moment à transformer en livre mon troisième cours du Collège de France, consacré au Collectivisme.
Il est deux méthodes pour approfondir une doctrine. La première consiste dans l'examen direct de ses thèses, par exemple, pour l'économie politique, dans l'analyse des grands phénomènes économiques qui sont la valeur, le capital , le profit , le salaire, l'épargne, tels que nous les montre la science. C'est la méthode didactique.
L'autre est l'inverse; c'est la méthode critique. Au lieu de considérer les doctrines économiques en elles-mêmes, cette méthode consiste à examiner les conceptions qui leur sont contraires, à se rendre compte de la portée des objections.
Faire l'étude des systèmes de socialisme, de communisme, de collectivisme , c'est un procédé indirect et efficace d'étudier l'économie politique ; c'est une contre-épreuve, c'est la démonstration d'une vérité par la réfutation des erreurs contraires à cette vérité. Nous allons donc rechercher dans ce livre ce que les écoles anti-économiques pensent de la valeur, de la richesse, du travail, du capital, de l'épargne, de l'organisation de la production, de la loi de répartition et de l'appareil de distribution des produits.
Pourquoi ai-je employé le mot de collectivisme, qui n'a pas laissé que d'étonner sur l'affiche des cours du Collège de France? pourquoi ce néologisme, qui ne se trouve dans aucun dictionnaire '? pourquoi n'ai-je pas pris des termes plus anciens, plus connus, ayant droit de cité et, en quelque sorte, de bourgeoisie, comme ceux de socialisme et de communisme?
C'est que l'expression de collectivisme a une valeur propre; elle indique bien un système, un ensemble de conceptions qui diffère du socialisme en général et du communisme en particulier. C'est, en outre, que les doctrines dites collectivistes sont la forme la plus actuelle, la plus saisissante, la forme contemporaine du socialisme.
Essayons d'abord de définir les termes. Il y a quelque difficulté à le bien faire. Les écrivains socialistes ou collectivistes, en général, s'adonnent plutôt à la critique des doctrines économiques ou à la constatation des maux dont souffre, suivant eux, la Société, qu'à l'établissement d'un système positif cl détaillé de réorganisation sociale. Cette remarque n'est pas de moi, elle est d'un écrivain socialiste, Schœlfle, qui seul a eu le mérite, dans un petit livre, d'essayer de donner une vue positive de ce que le collectivisme pouvait être.
Le principal écrivain socialiste contemporain, Karl Marx, si
1 Ce mot e*t absent, en «fllt, du dictionnaire de Liltrô.
mordant, si subtil, si implacable dans la critique de l'ordre économique existant, ne formule pas ex professo un système social qu'on puisse et qu'on doive lui substituer. C'est seulement de temps à autre, presque accidentellement ou sous la forme d'épisode, que des idées positives apparaissent chez lui, brèves, médiocrement précises et nettes au milieu de la critique destructive.
Si l'exposition dogmatique manque presque entièrement aux écrits des socialistes contemporains, à l'exception du petit livre de Schœiïle, il s'en faut, en outre, que la tâche du critique du socialisme soit aidée par l'accord qui existerait entre les doctrines des principaux socialistes.
Prenons, par exemple, les deux plus célèbres socialistes allemands : Karl Marx et Lassalle. Rapprochons d'eux les théoriciens socialistes contemporains franco-belges , qui ont pour organe un recueil intitulé : la Philosophie de l'avenir, revue du socialisme rationnel , et qui se réclament , comme fondateurs de leurs doctrines, d'un penseur belge, du nom de Colins. L'accord 'est loin de régner entre eux sur les idées positives fondamentales.
Pour Lassalle, l'idée positive du socialisme consiste dans la fondation d'associations ouvrières de production, commanditées par l'État. Karl Marx et Schœffle rejettent bien loin cette proposition , comme une transaction avec l'individualisme et le libéralisme économique. Ce ne serait pas une transformation suffisante de l'ordre actuel de production ; ce serait le maintien de la concurrence anarchique. Or, individualisme, libéralisme, concurrence, sont, on le sait, des mots qui déchirent l'oreille des socialistes.
Si, quittant l'Allemagne, on aborde l'école franco-belge dont je parlais, on voit que son collectivisme se borne à l'appropriation, au profit de la collectivité, c'est-à-dire de l'État, du sol, de la matière terrestre, qui est l'instrument indispensable de la production, sol que l'on affermerait aux enchères. Une variété américaine du collectivisme se rapproche beaucoup de celui de Colins , c'est la théorie de M. Henri Georges, tour à tour développée et résumée dans deux livres qui ont, depuis cinq ans, fait une profonde impression aux États-Unis et en Angleterre *.
Si l'on retourne à l'Allemagne et que l'on considère la théorie de Schœffle, le seul écrivain récent qui ait construit un ensemble de doctrines socialistes positives, on s'aperçoit qu'il trouverait singulièrement étroites et insuffisantes les propositions des disciples de Colins, dont il semble ignorer le nom, et celles de M. Henri Georges. Il faut à Schœffle bien davantage : ce n'est pas seulement la propriété collective du sol, c'est la propriété collective de tous les moyens de production sans exception , machines et outils tout aussi bien que terres ou mines; c'est le remplacement de tout le capital privé par le capital collectif.
Quittons Schœffle et revenons aux collectivistes franco-belges. Ceux-ci s'indignent des propositions de Schœffle et gémissent de son ignorance. « Si tout le capital privé, dit l'un d'eux, doit « devenir capital collectif, nous nageons en plein communisme, « c'est-à-dire dans les eaux de l'absurde. Si tous les moyens de « production doivent devenir possession collective, il sera aussi « répréhensible de s'approprier une aiguille qu'une usine. » Suit toute une série de reproches de la part de ce collectivisme modéré au collectivisme radical , reproches qui ne manquent pas d'habileté.
Dieu me garde de mettre ainsi en présence les unes des autres ces variétés de socialistes ou de collectivistes pour tirer de leurs contradictions et de leurs luttes un frivole amusement ! Ce procédé facile convient aux réunions publiques, aux articles do journaux, non pas à la discussion scientifique.
Ces remarques ont pour unique objet de démontrer que, si la critique des doctrines économiques parles socialistes est aisée, — les doctrines économiques formant un ensemble complet
1 Progress and Poverly : an inquiry inlo the cause of industrial dépressions, and ofincrease oftcant with increase of weallh. The Remedy by Henri George. New-York, 1879. Une édition populaire a été répandues plusieurs dizaines de mille exemplaires, et ce qui ne semblera pas médiocrement étonnant, ce livre a été compris dans la liste des bibliothèques scolaires : « We are glad to sec, dit le San Francisco merchant, that the stale Board of Education hâve addcdu Progress and Pverty » to the school library lists. »
H l.E COLLECTIVISME.
et un accord régnant entre les économistes sur les principales vérités fondamentales telles que la nature du capital, le salaire, la concurrence, la loi de l'offre et de la demande, — la critique des doctrines socialistes est, au contraire, pour les économistes beaucoup plus difficile, parce que ces doctrines ne sont pas coordonnées en un ensemble homogène sur lequel, sinon tous les socialistes, du moins un grand nombre d'entre eux, les principaux, seraient d'une opinion unanime.
Aussi la méthode à suivre n'est pas de s'attacher à tel ou tel écrivain, de suivre pas à pas ses paroles, de les examiner, de les peser, d'en montrer le vrai ou le faux ; c'est de se placer au cœur même de la doctrine, indépendamment des hommes qui l'ont soutenue, et de voir quelles sont ses conséquences logiques. Il ne s'agit pas seulement de savoir ce que le collectivisme, par l'organe de ses principaux adeptes, veut ou déclare vouloir, mais encore ce qu'il doit vouloir d'après les principes mêmes de la doctrine. Il s'agit de formuler de la façon la plus impartiale, la plus logique, la plus rigoureuse tout le contenu de la « nouvelle idée », et après avoir extrait et analysé tout ce contenu, il s'agit de le rapprocher des doctrines économiques pour voir quelle catégorie de doctrines renferme la vérité.
J'ai parlé de définir les termes et ne l'ai pas encore fait. Qu'est-ce donc que le collectivisme ! En quoi diffère-t-il du socialisme ou du communisme? Il se distingue notablement de l'un et de l'autre. Il est plus précis, mieux déterminé, plus profond que le socialisme, il est plus précis encore, mais plus restreint et plus réservé que le communisme proprement dit. En outre ce qui manque à la fois au socialisme et au communisme, il a ou il semble avoir une méthode facile pour s'établir.
Le socialisme est un terme générique qui exprime certains modes d'ingérence de l'État dans les relations entre producteurs ou entre producteurs et consommateurs. Cette ingérence n'aurait pas pour objet seulement la sécurité, la fidélité aux engagements librement pris par les individus; elle se proposerait de rectifier ou de corriger les inégalités sociales, de modifier le cours naturel des choses, de substituer aux contrats librement
EXAMEN CTUTIQOE DU NOUVEAU SOCIALISME. 7
consentis et débattus des types officiels de contrats, de venir au secours de la partie réputée faible et d'empêcher le contractant réputé fort de tirer tout le parti possible de ses avantages naturels ou économiques. Le socialisme procède par la voie de réglementation ou par la concurrence que l'État fait aux industries privées. Le socialisme a donc un champ indéfini et prend les formes les plus variées. C'est un Protée.
Par cela même que le socialisme, c'est-à-dire l'intervention de l'État dans les contrats entre particuliers, est d'une application singulièrement diverse et variée, il est en quelque sorte superficiel. Il altère dans une mesure plus ou moins profonde les relations sociales, l'organisation delà production et de la distribution des produits, mais il ne la bouleverse pas complètement.
Ce bouleversement complet, le communisne, au contraire, l'opère. Il supprime toute propriété particulière ; il détermine, par voie d'autorité, non seulement le travail et le salaire de chacun des membres de la société, mais encore les besoins et la satisfaction de ces besoins. Il ne laisse dans le domaine économique aucune place à l'initiative individuelle, à la responsabilité personnelle, à la liberté.
Le collectivisme a d'autres prétentions. Il diffère par des caractères essentiels, affirme-t-il, du communisme.
Le collectivisme, tel qu'il est défini par Schœffle, c'est la propriété collective, au lieu de la propriété privée, de tous les moyens de production (biens fonds, ateliers, machines, outillage) ; c'est le remplacement de la concurrence capitaliste sans unité par l'organisation sociale du travail. C'est la substitution de l'organisation corporative et de la direction sociale de la production aux établissements privés ; c'est la division publique du travail commun sur la base de la propriété collective par tous de tout le matériel du travail social ; enfin c'est la répartition des produits collectifs de tout genre aux travailleurs, en raison de la quantité et de la valeur de leur travail ».
Jusqu'ici, sauf le dernier terme, le collectivisme semble assez
1 La quintessence du socia'isme, traduction française par Malon, p. 19 se confondreavec le communisme. Le dernier membre de phrase fait cependant déjà ressortir une différence importante. Du moment que l'on doit tenir compte dans la répartition des produits non seulement de la quantité de travail, mais de la valeur du travail de chacun, on n'a plus affaire au communisme pur et simple, sous sa forme grossière.
Les différences entre le collectivisme et le communisme sont, d'ailleurs, nombreuses et ne laissent pas que d'être importantes : nous parlons, bien entendu, des différences théoriques, car il serait difficile à la pratique de ne pas les abolir.
Le collectivisme prétend conserver à chacun la libre détermination de ses besoins. Il se vante même de ne pas supprimer complètement la richesse individuelle, il détruirait la propriété privée des moyens de production, mais il respecterait la propriété privée des moyens de consommation. Ce qu'il mettrait en commun, ce sont les moyens de production, non les produits. Le collectivisme supprimerait la monnaie ; mais, voulant conserver la mesure des valeurs, il lui substituerait des bons représentant l'unité de temps du travail social. Ces bons seraient susceptibles de s'accumuler et de former une épargne considérable, mais non un capital. Ainsi le collectivisme permettrait l'épargne individuelle, sous sa forme la plus primitive et dénuée de toute reproductivité; il instituerait, en même temps, déclare-t-il, l'épargne collective; celle-ci sous la forme la plus perfectionnée et reproductive. Le collectivisme va même jusqu'à déclarer qu'il respecterait l'héritage.
Comme méthode de transformation de la société actuelle, le nouveau système emprunte le procédé des annuités terminablcs. 11 exproprierait tous les détenteurs de capitaux, c'est-à-dire d'instruments de production de toute nature, en leur allouant des indemnités qui leur seraient payées par fractions annuelles pendant 30, 40, 60, 80 ou 99 ans, suivant le degré de patience et de générosité des écrivains ou des législateurs collectivistes.
Que ces doctrines soient logiques et exactes, que le collectivisme ainsi conçu ne se trouve pas peu à peu entraîné vers le communisme complet, ou que, au contraire, il laisse reparaître furtivement un grand nombre des inégalités qu'il prétend supprimer, je ne l'examine pas en ce moment. J'expose le contenu de l'idée. Au fur et à mesure que nous avancerons, ces notions se préciseront. Nous avons à nous demander quelles sont les circonstances qui ont porté des esprits distingués à se faire les apôtres de ce système. Puis graduellement, de l'étude du collectivisme ressortiront des idées plus exactes sur les grandes catégories économiques, la valeur, le capital, le salaire, le profit, la concurrence et sur l'organisation du travail en général.
Il me paraît que ce travail d'analyse, outre l'intérêt scientifique permanent, offre à l'heure présente un intérêt particulier d'actualité. Les idées socialistes reprennent possession d'un grand nombre de cerveaux '. C'est une contagion qui n'épargne aucune classe ni aucun pays. Un ancien ministre d'un des gouvernements les plus conservateurs du monde, l'Autriche, écrit un livre pour pousser l'État à se faire le producteur universel, et considère comme une grâce de laisser aux individus la propriété privée de quelques instruments de travail rudimenlaires, tels que l'aiguille; encore met-il des conditions à l'usage de cette infime propriété privée5. Dans le pays de l'initiative individuelle, les États-Unis, on classe parmi les livres scolaires un ouvrage qui recommande la suppression absolue de la propriété foncière 3. En France enfin un député, personnage parlementaire
1 Beaucoup de personnes parmi les gens du monde, les philosophes et même les économistes, s'étaient imaginés dans des temps réet-nts que le socialisme était mort soit comme doctrine, soit comme parti politique. Nous n'avons jamais cédé à cette illusion. Dans notre premier ouvrage, qui date de 1868 [De l'état moral et intellectuel des populations ouvrières, etc.), nous avons considéré le socialisme comme plus vivant que jamais, et toujours depuis lors nous avons déclaré qu'il gagnait du terrain dans les esprits.
2 M. Schœffle, l'un des publicisle* allemands les plus connus. Le 7 février 1871, il fut chargé du ministère de l'agriculture et du commerce dans le cabinet Hohenwarl, en Autriche; il garda huit mois son portefeuille, jusqu'au 30 octobre de la même année. H a écrit un grand nombre d'ouvrages volumineux et un petit livre intitulé : la Quintessence du socialisme. Ce travail qui est le seul à notre connaissance où l'on ait essayé d'exposer le côté positif du collectivisme a été répandu en Allemagne à près de 30,000 exemplaires. M. Malon, le socialiste, qui a pris une part à la Comm me parisienne de 1871, en a donné une traduction française.
3 M. Henri Georges. (Voir 1j note de la page 5.) Aucun livre peut-être dans ce important1, dans le discours d'inaugiration qu'il prononça comme président d'une commission d'enquêle sur la situation de l'industrie et de la population ouvrière, déclarait pompeusement que cette enquête devait être conduite « dans un esprit profondément socialiste. » Les déposants se sont inspirés de ce naïf conseil, et l'on sait quelle débauche de projets extravagants se sont étalés devant cette commission. Rivalisant avec les meneurs des syndicats ouvriers quelques députés demandent que l'État procède graduellement à l'application du collectivisme, en commençant parle rachat des mines 2; des conseillers municipaux jugent que les maisons feraient aussi une excellente matière rachetable et absorbable par l'État. Avec des degrés divers d'inconscience un grand nombre de gens poussent les gouvernements modernes dans la voie du collectivisme. Le moment est donc venu d'étudier de plus près le nouveau socialisme et d'en peser exactement la teneur et la valeur.
siècle n'a reçu uue aussi grande publicité. Plusieurs centaines de mille exemplaires de l'édition originale et d'une édition populaire circulent aux États-Unis et dans la Grande-Bretagne.
< M. Spuller.
3 Voir, sur ce point, la proposition de loi de M. Girodtt, député de la Loire ; elle a été déposée dans le courant de mars 1884; elle consiste en ces trois articles: « Article premier. — Ln propriété des mines fait retour à l'État. Art. 2. — Il sera procédé à l'expropriation, suivant les formes légales, moyennant les indemnités qui seront fixées par le pays. Art. 3. — Un projet de loi spécial déterminera le mode d'exploitation des mines. » Beaucoup d'autres propositions du même genre occupent aujourd'hui des députés isolés ou des groupes parlementaires.
Chapitre II. Les Diverses Formes De Collectivisme
Le collectivisme conservateur. — Impossibilité de séparer les moyens de production et les moyens de consommation. — Conditions mises à la propriété privée de l'aiguille à coudre.
Prétention des collectivistes que la justice est enfreinte dans le système social actuel. — Insurrection du capital contre le travail son père.
Définition collectiviste du terme prolétaire. — Conséquences inattendues de cette définition. — Grand usage que font les écrivains collectivistes de certaines propositions erronées ou exagérées d'économistes célèbres.
Les trois idées qui doivent se combiner dans toute théorie sociale : l'idée de justice, l'idée d'utilité, l'idée de liberté. — Le collectivisme semble a priori avoir un médiocre souci des deux dernières.
On a commencé à entrevoir dans le chapitre précédent les différences entre le collectivisme et le'communisme ou le socia* lisme.
Le collectivisme est un système moins étendu que le communisme, mais beaucoup plus précis, semblant plus applicable et ayant la prétention de conserver à la liberté humaine une plus large part. Il traite, d'ailleurs, avec beaucoup de hauteur et de dédain son frère aîné et informe, le communisme.
D'un autre côté, le collectivisme est plus précis encore et beaucoup plus radical que le socialisme. Il est cependant disposé à transiger avec ce dernier. Quoique considérant les associations productives de travailleurs subventionnées par l'État, comme une nouvelle forme de la concurrence anarchique, il ne les repousse pas définitivement, il les admettrait à titre temporaire. Il s'accommoderait même provisoirementde diverses modifications semi-bourgeoises dans l'organisation actuelle du travail, telles que la participation aux bénéfices, la coopération. Tout cela est admissible à ses yeux dans l'état présent, mais seulement comme slage, comme préparation, comme moyen de grouper les ouvriers et de les mener plus loin. Ce n'est pas là l'idéal du collectivisme, tant s'en faut. Participation aux bénéfices, coopération, associations patronnées par l'État, si l'on considère ces modes en eux-mêmes et comme définitifs, il y a de quoi « lever les épaules », dit imperturbablement Schœffle; mais comme étapes qui devront être rapidement franchies, on peut à la rigueur, quoique à regret, les tolérer.
Le collectivisme, on l'a vu, prétend supprimer la monnaie, du moins métallique et réelle, pour lui substituer une monnaie sociale, uniquement légale, celle des bons de travail; il abolit le commerce, les marchés, les bourses. Il se glorifie de maintenir la libre détermination des besoins, le ménage, la famille, même l'héritage, les donations, les legs, une façon de richesse privée. Seulement il change le caractère de cette richesse : elle ne consisterait plus qu'en moyens de consommation et non en moyens de production.
Il est une sorte de collectivisme conservateur qui tient essentiellement à garder ces restes de la société actuelle. Son représentant le plus séduisant, le plus ingénieux, Schœffle, s'étend longuement à ce sujet. La liberté individuelle, répète-t-il, doit être maintenue ; rien ne lui tient plus au cœur. Toutefois dans son exposé, les hésitations, les contradictions sont nombreuses. Elles proviennent de la conscience de la difficulté du problème. Concilier le collectivisme, c'est-à-dire l'appropriation de tous les instruments de travail par l'État, avec la liberté individuelle, c'est une tâche qui paraît au-dessus des ressources de l'esprit le plus aiguisé et le plus subtil.
« Si le socialisme, dit Schœffle (et par ce mot il entend le col- « lectivisme) voulait abolir la liberté des besoins individuels, il « devrait être regardé comme l'ennemi mortel de toute liberté, a de toute civilisation, de tout bien-être intellectuel et matériel. « Tous les avantages qu'apporte avec lui le socialisme ne com-
« penseraient pas la perte de cette liberté fondamentale1 ». Schœffle s'indigne contre les socialistes qui compromettent leur cause, la déprécient, la dégradent, en éloignent les hommes à inspirations élevées, par leurs attaques contre la liberté individuelle. Et cependant, cette liberté chérie qu'il considère comme la condition de toute civilisation et de tout progrès, Schœffle n'est pas sûr de lui trouver un asile dans le système dont il est l'apôtre. Quand il y réfléchit les doutes surgissent dans sa pensée, et il cesse d'être aflirmatif : « Le bon côté de l'économie lice bérale, la liberté individuelle, le libre choix de son domicile, la « liberté industrielle pourraient peut-être se conserver, tandis « qu'il serait mis fin au manque actuel d'organisation unitaire « du travail 2. » Ainsi, l'on n'est pas assuré de sauvegarder la liberté de domicile; à ceux qui en estiment le prix, on ne peut répondre que par un peut-être, et c'est à moins de quarante pages de distance que Schœffle, après l'éloge de la liberté individuelle, émet ce doute désespérant. En fait, comme on le verra plus loin, le collectivisme supprime nécessairement la liberté du domicile comme toutes les autres libertés.
Malgré tous les efforts des écrivains collectivistes les plus habiles, il leur échappe constamment des contradictions fondamentales du môme genre. Le collectivisme, d'après Schœffle, consiste dans la propriété et l'exploitation collective de tous les moyens de production, la propriété privée ne subsistant plus que pour les moyens de consommation. Mais où est la différence entre les moyens de production et ceux de consommation? Une grande quantité de produits peut prendre, suivant l'intention du détenteur, l'un ou l'autre caractère. Quand Schœffle écrit qu'en expropriant les millionnaires d'aujourd'hui, il leur remettra des annuités équivalentes en moyens de consommation pendant 30, 40, 90 ans ; que ceux-ci posséderont, par conséquent, une « richesse suffoquante » de moyens de consommation, qu'entend-il?
* Schœffle : la Quintessence du socialisme, traduction française par Malon, pace 47. ■ Schœffle, id., p. 8i.
Une maison, un jardin peuvent être considérés comme des moyens de consommation et aussi comme des moyens de production. Une pièce de drap, également, peut être l'un ou l'autre. 1 1 en est de même d'un cheval , de même d'une rasière de pommes ou d'un panier de raisin, car les pommes sont un moyen de produire le cidre et le raisin de produire le vin. Il n'y a donc pas de différence essentielle, universelle, entre les moyens de production et les moyens de consommation. Il ne se rencontre guère de produit qui ne puisse être considéré comme étant la matière première ou l'instrument d'une production ultérieure.
Les moyens de production ne pouvant jamais être susceptibles d'appropriation individuelle, les objections abondent. L'aiguille, c'est bien un moyen de production, et la machine à coudre. Une ménagère, puisque les ménages n'auront pas disparu, ne pourrait pas, sous le régime du collectivisme, posséder en propriété personnelle soit une machine à coudre, soit même une simple aiguille. L'absurdité d'une interdiction pareille ne pouvait échapper aux collectivistes réfléchis; aussi s'efforcent-ils de sauver leur système du ridicule en faisant une part à la propriété privée des moyens de production les plus élémentaires. « La propriété « collective, dit Schœffle, doit seulement s'étendre aux moyens « de production où règne déjà la division et l'association du « travail, c'est-à-dire au capital qui doit faire partie du domaine « social, comme cela a déjà lieu pour les rues et les routes, les « places publiques, les institutions commerciales, judiciaires, « d'instruction, de police, etc. '. » Et il ajoute que les autres moyens de production pourraient être appropriés, à la condition que l'on ne s'en servît que pour l'usage personnel, non pour la vente. Voilà le cas de l'aiguille résolu ; elle peut rester propriété privée, même en collectivisme ; mais l'heureux propriétaire de l'aiguille n'a pas le droit de faire de sa propriété tout ce qui lui plait. S'il s'écarte de son service pour raccommoder le pantalon ou la chemise de son voisin , et qu'il veuille pour ce service exiger une rémunération quelconque, il aura commis une infrac-
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