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Histoire et géographie de Madagascar

Henry d' Escamps · 1884 · Scanned text

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Author
Henry d' Escamps
Language
French
Published
1884
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Contents (10)

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HISTOIRE

ET GÉOGRAPHIE

DE MADAGASCAR.

Introduction

Ingens pateat tellus !

(Sénèque, Médée.)

L’uü des grands fondateurs de la nationalité française, l’un de ceux qui ont concouru le plus efficacement à notre grandeur, Richelieu, nous a tracé, dans son Testament poli¬ tique , la voie dans laquelle notre pays doit se maintenir, sons peine de déchéance, en ce qui touche sa politique maritime et coloniale. Il pose en principe cet axiome fondamental que pour être une puissance continentale, il faut que la France soit une puissance maritime, sa frontière de mer étant aussi considérable que sa frontière de terre. Il montre, sans hési¬ ter, aux Français qu’ils peuvent aussi bien être envahis par mer que par terre. « En effet, dit-il, si la France n’était pas puissante en vaisseaux, l’Angleterre pourrait .entreprendre à son préjudice ce que bon lui semblerait, sans crainte de retour. Elle pourrait empêcher nos pêcheries, troubler notre commerce ; elle pourrait descendre impunément sur nos côtes. Elle pourrait tout oser, lorsque notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien entreprendre à son préjudice. » « Et, cependant, dit le grand ministre, il semble que la na¬ ture ait voulu offrir l’empire de la mer à la France par l’avantageuse situation de ses deux côtes également pour¬ vues d’excellents ports aux deux mers Océane et Méditer¬ ranée. »

Quand Richelieu traçait ce programme de grande et pré¬ voyante politique, il savait que dans le passé, l’Anglais

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INTRODUCTION.

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se sont élevés à ï opulence, exemple frappant et preuve in¬ contestable de l’utilité du commerce, et il ajoute : « Comme les côtes de la Manche servent de barrière à l’Angleterre, en Europe, la Providence veut aussi que nos colonies se dres¬ sent en face de ses possessions dans la mer des Indes orien¬ tales, afin de faire un contrepoids à sa toute-puissance ma¬ ritime dans l’intérêt du monde entier et sans, pour cela, avoir V intention de lui faire du mal. Au moins, faut-il être en état de refréner son ambition et, au besoin, lui donner un contre-coup près du cœur, quand elle voudrait faire quel¬ ques entreprises sur la France. » « La seule France, écritil enfin, a jusqu’à présent négligé le commerce, bien qu’elle puisse le faire aussi commodément que ses voisins. » Richelieu conclut ainsi : « Tout démontre donc l indispen¬ sable utilité de favoriser le commerce maritime et surtout celui au long cours. Pour cela, il faudrait faire de bons éta¬ blissements coloniaux et y envoyer des vaisseaux, ainsi qu’ont fait les Portuguès, les Anglais et les Flamands. »

Après avoir lu les extraits que nous venons de donner du Testament politique de Richelieu, le lecteur jugera, comme nous, qu’on ne saurait préciser avec plus de sens po¬ litique les devoirs de tout gouvernement soucieux des inté¬ rêts de la France. Le grand ministre fait une question de salut pour nous et non pas seulement un avantage de 1 ex¬ tension de notre marine alimentée par des entreprises com¬ merciales. C’est par suite de ces principes et joignant l’exem¬ ple au précepte que Richelieu créa la Compagnie des Indes, sur le modèle de celle que, dès le commencement du dix-septième siècle, l’Angleterre et la Hollande avaient fondée dans l’extrême Orient. C’est également pour consacrer ses principes par ses actes , que ce grand ministre, peu de temps avant sa mort, ordonna l’occupation par la France de l’île de Madagascar.

IV

INTRODUCTION.

Cette politique traditionnelle a été malheureusement pratiquée à des degrés divers et avec des lacunes regretta¬ bles par les différents gouvernements qui se sont succédé en France. Toutefois, il faut le reconnaître, Louis XIV s’y est appliqué avec l’ampleur que comportait la nature de son esprit , et l’on verra plus loin qu’il l’a suivie avec persis¬ tance, sous l’impulsion de Colbert. Ces traditions se sont conservées sous Louis XV, mais avec la mollesse et l’in¬ dolence de ce règne voué aux plaisirs. Louis XVI , par son goût naturel pour les études géographiques, a remis en hon¬ neur la marine, les expéditions lointaines, mais dans un but surtout scientifique (1). La Révolution, emportée par les événements du dedans et du dehors, n’eut pas le temps de fixer ses idées sur ce point. L’Empire, cerné par les coa¬ litions sur le continent et comme prisonnier de sa gloire en Europe, n’eut pas non plus la possibilité de s’étendre au loin. Ce rôle était réservé à la Restauration : elle eut, à son heure dernière, une grande date, la conquête de l’Algérie, qui faillit, de bien peu, concorder avec l’occupation défini¬ tive de Madagascar. Nous avons le regret de le dire, le gouvernement de Juillet est celui de tous qui, notamment en faisant évacuer Madagascar, a méconnu, avec le plus d’inintelligence, la grande politique de Richelieu. Son ch⬠timent presque immédiat fut, le 14 juillet 1840,1 exclusion de la France du congrès des grandes puissances réunies pour

(1) Les ministres de Georges III, en 1764, donnèrent a 1 amiral Byron des instructions où on lit : cc Considérant que rien ne peut tourner davantage à l’honneur de notre nation, comme puissance maritime, à la dignité de la couronne britannique et aux progrès du commerce et de la navigation que de découvrir des pays jusqu’alors inconnus... » C’est dans cette même année 1764 que, devançant Cook et les Anglais de quatre années, notre Bougainville, avec des instructions analogues ' de Chois eul, prend possession, sur les côtes de l’Amérique du Sud, du groupe des Malouines que dédaigna le gouverne¬ ment de Louis XV et qui passèrent à l’Angleterre sous le nom d’îles Falk¬ land.

INTRODUCTION.

v traiter la question d’Egypte. M. Guizot a été la personni¬ fication de cette politique étroite. Avec cette constante in¬ fatuation, qui a fait tant de mal à la France et à lui-même, il n’a pas craint dans ses Mémoires de la revendiquer pour lui et de s’en vanter. On sait qu’à quarante ans, cet homme d’État des salons bourgeois de Paris n’avait pas encore vu la mer, et il ignora toute sa vie que la marine marchande est la pépinière des matelots de la marine militaire. Dans son impénitence finale, il se glorifie, au cours de ces Mémories, d’avoir préféré Mayotte et Nossi-Bé à Madagascar, c’est-à-dire des rochers stériles et sans de grands bois de constructions à cette terre plantureuse couverte de bestiaux et de forêts, où la Bourdonnais, d’Aché et Sufîren avaient pu ravitailler, restaurer et remâter leur escadre (1).

Le second Empire, à part l’occupation de la Cochinchine et du Cambodge, n’a pas assez fait dans le sens de l’expan¬ sion française dans le monde. C’était, du moins, soyons justes, un grand point d’attache dans l’extrême Orient.

Nous tenons à honneur de reconnaître qu’ayant à choi¬ sir entre la politique coloniale de M. Guizot et celle de Ri¬ chelieu, le gouvernement de la République française et avec lui les Chambres ont opté hardiment pour cette der¬ nière. Comme présidents du conseil des ministres, MM. Jules Ferry, Gambetta, Freycinet, M. Duclerc, M. Fallières ont nettement et successivement arboré ce drapeau. Tout ré¬ cemment encore, le 31 octobre 1883, M. Jules Ferry, pré¬ sident du conseil des ministres, a formulé éloquemment à la tribune le programme de cette politique, en s’exprimant

(1) Le résultat pratique de cette politique se traduit par les chiffres sui¬ vants : la marine française, en 1827, était de 14,322 navires, jaugeant 692,125 tonnes. En 1844, elle n’était plus que de 13,679 navires, jaugeant 604,637 tonneaux. En dix-sept ans, elle avait perdu 643 bâtiments et 87,468 tonneaux. (Deuxieme Adresse du conseil colonial de Bourbon.) Il faut ajouter que la marine à voiles la laisse aujourd’hui au septième rang en Europe.

TJ

INTRODUCTION.

ainsi : « La France n’est pas seulement une puissance con¬ tinentale, elle est aussi la seconde puissance maritime du monde. Pour soutenir ce rôle de puissance maritime, elle supporte un gros et lourd budget. La France a donc à ac¬ complir des devoirs d’ordres divers qu’un gouvernement v igilant et patriotique doit savoir concilier. Il faut à la France une politique coloniale. Toutes les parcelles de son domaine colonial, ses moindres épaves doivent être sacrées pour nous, d’abord parce que c’est un legs du passé, ensuite, parce que c’est une réserve pour l’avenir. Il ne s agit pas de 1 avenir de demain, mais de l’avenir de cinquante ou cent ans, de l’avenir même de la patrie. Il est impossible, il serait dé¬ testable, antifrançais d’interdire à la France d avoir une politique coloniale. »

De nos jours, la plupart des hommes d’Etat, les publicis¬ tes, les économistes, les pouvoirs publics, reconnaissent la justesse de ces idées. En novembre dernier (1883), en inaugurant les séances du Conseil supérieur des colonies, M. l'amiral Peyron, ministre de la marine et des colonies, constatait ce mouvement en ces termes : « L’opinion pu¬ blique s’est particulièrement portée, pendant ces dernières années, sur les questions coloniales, persuadée avec raison que la prospérité matérielle de nos établissements d outre¬ mer doit avoir une influence marquée sur le développement de notre commerce maritime et de nos relations exté¬ rieures. Les colonies ne sont pas seulement des ^postes mi¬ litaires où flotte le drapeau de la France et qu’il suffit de garder comme des points de défense et de ravitaillement : ce sont surtout des fractions de territoire de la République placées sur tous les points du globe, pour recevoir et répan¬ dre les idées civilisatrices de la mère patrie (1) ».

(1) On a fait remarquer que c’est en 1S63 seulement que les colonies ont été nommées dans les discours d’ouverture des Chambres.

INTRODUCTION.

vij

On peut dire que ces sages paroles répondent, aujourd’hui, au sentiment éclairé de l’opinion publique.

Deux ans avant la guerre de 1870, Prévost-Paradol, préoccupé de l’ambition croissante de la monarchie prus¬ sienne et de l’extension de la puissance maritime de l’An¬ gleterre , écrivait dans la France nouvelle : cc Si un grand changement politique et moral ne se produit pas en France, si notre population, obstinément attachée au sol natal, con¬ tinue, tantôt à s’y accroître avec une extrême lenteur, tantôt même (comme il est arrivé pendant dix années) à rester stationnaire ou à décroître, nous pèserons, toutes proportions gardées, dans le monde anglo-saxon autant qu’ Athènes pesait jadis dans la monde romain (1). »

Un économiste éloquent, M. Leroy-Beaulieu, a jete le même cri d’alarme dans les lignes qui suivent : « Ce qui a manqué jusqu’ici à la France, c’est l’esprit de suite dans sa politique coloniale. La colonisation a été reléguée au second plan dans la conscience nationale ; elle doit aujourd’ hui se placer au premier. Notre politique continentale, sous peine de ne nous valoir que des déboires, doit être désormais es¬ sentiellement défensive ; c’est en dehors de l’Europe que nous pouvons satisfaire nos légitimes instincts d’expansion. Nous devons travailler à la fondation d 'un grand empire africain et d 'un monde asiatique. C’est la seule grande en¬ treprise que la destinée nous permette. Au commencement du vingtième siècle, la Russie comptera 120 millions d ha¬ bitants prolifiques , occupant des espaces énormes ; près de 60 millions d’Allemands appuyés sur 30 millions d’Autri¬ chiens, domineront l’Europe centrale. Cent vingt millions d’ Anglo-Saxons occuperont les plus belles contrées du globe et imposeront presque au monde civilisé leur langue, qui

(1) La France nouvelle.

INTRODUCTION.

viij

domine déjà aujourd’hui des territoires habités par plus de 300 millions d’hommes. A côté de ces géants, que sera la France? Du grand rôle qu’elle a joué dans le passé, de l’influence souvent décisive qu’elle a exercée sur la direc¬ tion des peuples civilisés, que lui restera-t-il? Un souvenir, s’éteignant de jour en jour. La colonisation est pour la France une question de vie ou. de mort. Ou la France deviendra une grande puissance africaine ou elle ne sera, dans un siècle ou deux, qu’une puissance européenne secondaire; elle comp¬ tera dans le monde, à peu près comme la Grèce ou la Rou¬ manie comptent en Europe (1). »

Si justes et si patriotiques que soient ces paroles , il ne manque pas de contradicteurs pour les combattre dans notre pays. — U est remarquable, du reste, que les adversaires de la politique coloniale n’ont rien inventé en ce sens et que leur argumentation n’est que la reproduction de celle que l'histoire a sans cesse réfutée par les faits, depuis l’an¬ tiquité jusqu’à nos jours. Les mêmes objections ont été op¬ posées à tous ceux qui ont conseillé les entreprises lointai¬ nes, à Christophe Colomb notamment, lorsqu’il s’adressa au roi de Portugal Jean II. L’évêque de Ceuta, confesseur de ce prince, don Diego Ortiz de Cazadilla, consulté sur l’u¬ tilité de l’entreprise du grand Génois, répondit (il est bonde reproduire ses raisons) : « Avant de prendre une résolution sur ces expéditions qui engagent le bien public, il convient d’examiner si elles sont justes, glorieuses et utiles. Si elles ne remplissent pas ces trois conditions, il est dangereux de les entreprendre. Celle que Colomb propose ne remplit, ce semble, aucune de ces conditions ; on ne peut l’exécuter qu’à l’aide de dépenses considérables, en sacrifiant un bien certain à des expériences incertaines ; en exposant la fleur de la jeu-

(1) De la Colonisation chez les peuples modernes. D. Préface.

INTRODUCTION. ix

nesse aux périls d’une longue navigation et en nous 'pri¬ vant des secours les plus pressants contre des ennemis voisins, qui ne manqueraient pas de profiter de la division de nos for¬ ces. A l’égard de l’utilité, quels hommes, quelles richesses, quelles flottes ne seraient pas nécessaires, pour exécuter l’entreprise dont il s’agit? L’idée seule suffit pour en dé¬ montrer l’inutilité. Contentons-nous donc déporter la guerre en Afrique; le juste, le glorieux, l’utile, tout s’y trouve à la fois ; il faut faire aux Africains une guerre éternelle. Ainsi, mon avis est qu’on doit préférer la réalité à la chimère et que nous devons continuer sans relâche la guerre contre nos cruels ennemis (1) ».

Comme nous venons de le dire, les objections sont les mêmes aujourd’hui qu’au temps de Christophe Colomb. Tout y est, l'argument tiré des dépenses comme l’argument tiré de la désorganisation des cadres de l’armée espagnole et même celui tiré du qieuple voisin qui peut profiter de la pré¬ tendue division de nos forces.

Cette politique d’abandon, d’effacement, de défaillance, est malheureusement entretenue chez nous par deux pré¬ jugés que nos ennemis répandent et que les Français, même parmi les plus distingués, ne se font pas faute de répéter. Le premier, qui nous vient, dit-on, de Goethe, est que les Français ne savent pas la géographie. C’est à peine si une telle sottise mérite qu’on s’y arrête et cependant on la ré¬ pète , elle a un certain crédit dans un pays qui compte tant d’illustres géographes, depuis d’ An ville jusqu’aux deux Mentelle, aux Vivien de Saint-Martin, aux Reclus, jusqu’à ces dynasties des Cortambert, des Malte-Brun, des Barbié du Bocage, des Mac Carthy, dont les fils continuent si glo¬ rieusement leurs pères, dans un pays, enfin, où s’est fondée

X

INTRODUCTION.

la première Société de géographie , mère de toutes les autres, mère de celles de Vienne, de Berlin, de Londres, de Péters- "bourg , de New-York, de Bombay et même de celle de Weimar, la patrie de Goethe.

L’autre préjugé, qui consiste à nier le génie colonial de la France, est réfuté par l’histoire, qui le dément absolu¬ ment. Qui donc est allé au Sénégal, dès 1364? — des Dieppois. Qui a conquis les Canaries pour le roi d’Espagne? — deux Français, un Gascon et un Normand. Au seizième siecie, qui voit-on les premiers, à Terre-Neuve? - — des Basques. Qui double le cap de Bonne-Espérance en 1503? — un ca¬ pitaine marchand de Dieppe. C’est un marin de Saint-Malo, Jacques Cartier, qui, en 1525, remonte le Saint-Laurent et fonde l’Acadie. Qui a créé Québec ? — un gentilhomme de Saintonge. Qui a occupé, défriché, cultivé, les Antilles, Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Madagascar? — des Français du temps de Louis XIV. Qui s’empare du bassin du Mississipi? Qui y fonde la Louisiane? _ des colons venus de France. Qui a plante notre pavillon na¬ tional à Gorée, à Saint-Louis et dans l’Inde, à Pondichéry, à Chandernagor? — des Français, toujours des Français. Oublions-nous que nous avons été les maîtres de l’Améri¬ que du Nord, de la mer des Antilles, de la mer des Indes?

Voici comment un éloquent défenseur de la cause colo¬ niale résume notre situation à son apogée. c< Au commen¬ cement du dix-huitième siècle, la France était la première des puissances. Maîtresse en Amérique de toute la région du nord et de l’entier bassin dn Mississipi, elle effaçait la race anglaise cantonnée dans la Nouvelle- Angleterre et la Virginie et contrebalançait l’Espagne souveraine duMexique et de vastes pays dans l’Amérique du Sud. Dans le golfe du Mexique, ses possessions dépassaient en nombre, en riches¬ ses, celles de l’Espagne, de l’Angleterre et de la Hollande.

INTRODUCTION.

Snr le continent africain, son comptoir de la Galle n’avait pas de rivaux dans la Barbarie. Ses factoreries du Sénégal éclipsaient celles du Portugal et, dans les îles de Madagas¬ car et de Bourbon, commandaient les établissements portu¬ gais. de la côte orientale. Ces avantages compensaient son rôle secondaire encore dans l’Inde, mais appelé à prendre un brillant essor, pour peu que la destinée vînt en aide à l’ambition des hommes et au génie des peuples. La desti¬ née fit défaut, ou, pour mieux dire, ses rigueurs naquirent des fautes commises dans la politique générale de la mé¬ tropole (1) ».

La mobilité des événements, les changements de minis¬ tres, la guerre, les révolutions et, par-dessus tout, le fatal traité de 1763, nous ont fait perdre notre grandeur passée. Mais, qu’on le sache bien, si les Anglais possèdent aujour¬ d’hui des pays tels que le Canada et Maurice, c’est nous qui les avons colonisés. Conservons le souvenir de la gloire de nos pères et marchons sur leur trace, en évitant leurs fautes.

Grâces à Dieu, la France semble revenir aujourd’hui aux idées de Richelieu, de Colbert et de tant d’hommes éminents.

C’est sous les auspices de cette grande politique que nous voulons parler ici de Madagascar, de nos droits de sou¬ veraineté sur cette grande île et des ressources de tout genre qu’elle nous offre par sa position maritime et par les riches¬ ses de son sol.

On peut dire que de toutes nos colonies il n’en est pas une sur laquelle nos droits aient été mieux établis ni si souvent renouvelés et confirmés. Cette souveraineté est définie par le droit des gens qui est celui de toutes les nations civilisées. « Tous les hommes, dit Wattel, ont un droit égal aux choses qui ne sont pas encore tombées dans la propriété de quel-

(1) Jules Duval, les Colonies et la politique coloniale de la France, page 14.

INTRODUCTION.

qu’un et ces choses-là appartiennent au premier occupant. Lors doue qu’une nation trouve un pays inhabité et sans maître, elle peut légitimement s’en emparer et, après qu’elle a suffisamment marqué sa volonté à cet égard , un autre ne peut Ven dépouiller. C’est ainsi que des navigateurs , allant à la découverte , munis d’une commission de leur souverain et rencontrant des îles ou d’autres terres désertes, en ont pris possession au nom de leur nation et communément ce titre a été respecté, pourvu qu’une possession réelle l’ait suivi de près. » Wattel établit ensuite dans le langage diplomatique le droit d’occupation; il dit : « Lorsqu'une nation s’empare d’un pays qui n’appartient encore à personne, elle est censée y occuper l’empire ou la souveraineté , en même temps que le domaine ; car, puisqu’elle est libre et indépendante, son intention ne peut être, en s’établissant dans une contrée, d’y laisser à d’autres le droit de commander , ni aucun des droits qui constituent la souveraineté. Tout l’espace dans le¬ quel une nation étend son empire forme le ressort de sa ju¬ ridiction et s’appelle son territoire. » Le même jurisconsulte précise ainsi le droit d’occupation : « Ce droit, dit-il, com¬ prend deux choses : premièrement, le domaine , en vertu du¬ quel la nation peut user seule de ce pays pour ses besoins , en disposer et en tirer tout l’usage auquel il est propre ; seconde¬ ment, V empire ou le droit du souverain commandement, par lequel elle ordonne et dispose à sa volonté de tout ce qui se passe dans le pays. » Chose véritablement curieuse, Wattel pressent le cas qui est particulier à Madagascar, où une popu¬ lation de quelques millions d’habitants seulement occupe un territoire pouvant en nourrir quarante millions, laissant le reste des terres à l’état inculte, pour y vivre sans travail. « 11 est, dit-il, une autre question célèbre, à laquelle la dé¬ couverte du nouveau Monde a principalement donné lieu. On demande si une nation peut légitimement occuper quelque

INTRODUCTION.

xiij

partie cl’ane vaste contrée, dans laquelle il ne se trouve que des peuples errants, incapables, par leur petit nombre, de l’habiter tout entière. Ces peuplades ne 'peuvent s’attribuer exclusivement plus de terrain qu’elles n’en ont besoin et qu’elles ne sont en état d’en habiter et d’en cultiver. Leur ha¬ bitation vague dans ces immenses régions ne peut passer pour une véritable et légitime prise de possession et les peu¬ ples de l’Europe, trop resserrés chez eux , trouvant un terrain dont les sauvages n’avaient nul besoin particulier et ne faisaient aucun usage actuel et soutenu, ont pu légitimement V occuper et y établir des colonies. La terre appartient au genre humain pour sa subsistance. Si chaque nation eût voulu, dès le commencement, s’attribuer un vaste pays pour n’y vivre que de chasse, de pêche et de fruits sauvages, notre globe ne suffirait pas à la dixième partie des hommes qui l’ habitent aujourd’hui. On ne s’écarte donc pas des vues de la nature, en resserrant les sauvages dans des bornes plus étroites (1). » Nous n’avons pas besoin d’ajouter que tous les jurisconsultes et tous les publicistes traitant des matières internationales, Kluber, Blakstone, Martens, Charles Comte et Dalloz, ont émis les mêmes principes généraux que Wattel.

Nous allons voir, par les récits qui vont suivre, que, dans l’ordre des faits, les droits de la France sur Mada¬ gascar ont reçu une consécration non moins solennelle. Guidé par les principes de haute politique que nous avons rappelés tout à l’heure, Richelieu, en 1642, fonda la So¬ ciété de V Orient en sa qualité de chef et surintendant général de la marine, navigation et commerce de France. Il désigna Madagascar comme le point à occuper dans la mer des In¬ des et il y envoya Pronis qui en prit possession, au nom du

(1) Wattel, Droit des gens, p. 494.

XIV

INTRODUCTION.

roi, à la fin de 1643. Pronis occupe l’île de Sainte-Marie, la baie d’Antongil, établit des postes à Fénériffe, à Manaliar, à la presqu’île de Thalangare, où il bâtit le Fort-Daupliin. Toute la côte orientale de Madagascar se trouvait ainsi occupée par la France. Étienne de Flacourt y arrive le 4 décembre 1648 et en prend possession solennellement une seconde fois au nom de la France.

Après Louis XIII et Richelieu, Louis XIY et Colbert fondent la Compagnie orientale , société de commerce au capital de quinze millions de livres, le roi y souscrivant personnellement pour un cinquième. L’édit de prise de pos¬ session d’août 1664 cède à la Compagnie F île de Madagas¬ car, avec ses forts et habitations et lui transporte à perpé¬ tuité les droits de seigneurie et justice . Un nouvel édit de 1665 donne à l’île le nom à'Ile Dauphine et déclare que le roi a le pouvoir de céder cette île à la Compagnie, c( étant le seul souverain qui y ait présentement des forteresses et des habitations »; il accorde à la Compagnie le droit de bâtir des châteaux forts avec ponts-levis et le droit de haute, moyenne et basse justice; le roi se réserve, toutefois, le droit de justice souveraine, comme attribut de sa souveraineté royale, a l’égard de la nouvelle colonie française. C’est alors qu on donna à l’île de Madagascar le beau nom de France orien¬ tale. Un Conseil souverain fut établi dans la colonie, image du gouvernement de la métropole. Le grand sceau apporté par le nouveau gouverneur général, M. de Beausse, repré¬ sentait le jeune roi revêtu du manteau royal, la couronne en tête, le sceptre dans une main, la main de justice dans 1 au¬ tre ; autour on lisait la légende : Ludovici A/l Francise et Navarræ Regis Sigillum, ad usum Supremi Consilii Galliœ orientalis. La reprise de possession de l’île eut lieu avec apparat le 11 juillet 1665, an nom du roi. En juin 1686, Louis XIY réunit définitivement File de Madagascar avec

INTRODUCTION.

xv ses forts et habitations au domaine de la Couronne. En 1670, l’amiral de la Haye est désigné par Louis XIY comme gouverneur général et vice-roi de Madagascar. Le roi lui dé¬ lègue le pouvoir d’y exercer justice souveraine, même sur les ecclésiastiques , et, le 4 décembre, l’amiral en prend une troisième fois possession au nom du roi de France : une ins¬ cription tracée sur la pierre consacre le souvenir de cet évé¬ nement (1).

Sous Louis XY, des édits de mai 1719, de juillet 1720 de juin 1725 confirment, par surcroît, notre dominium à Madagascar. En 1750, l’île de Sainte-Marie est cédée à la France par les héritiers du roi de ce pays, ainsi que par ses chefs. Enfin, en 1774, la dernière année du règne de Louis XY, une nouvelle prise de possession de Madagascar par la France a lieu sous les ordres du comte polonais Benyowski, qui y arbore encore le drapeau, français, le 14 fé¬ vrier de cette année. Muni des pleins pouvoirs du roi de France, comme gouverneur général, il fonde dans la baie d’Antongil une ville française, à laquelle il donne le nom de Louisbourg. Il perce des routes, construit des forts et établit des postes défensifs sur la côte orientale de la grande île.

Ainsi qu’on vient de le voir, rien n’a manqué à la consé¬ cration sans cesse renouvelée de nos droits de souveraineté sur Madagascar. En 1814, ces droits ont été reconnus hau¬ tement par l’Angleterre, en interprétation du traité de Paris. Postérieurement, en 1840, M. l’amiral de Hell, gou¬ verneur de Bourbon, accepta, au nom de la France, la ces¬ sion des îles de Mayotte et de Hossi-Bé, ainsi que celle de la partie nord-ouest de l’île, la grande province de l’Ankara. Enfin, en 1859-1860, M. le commandant Fleuriot de Lan-

(1) Cette pierre, monument de notre souveraineté à Madagascar, est con¬ servée aujourd'hui à la Réunion, dans le vestibule du palais du Gouvernement.

INTRODUCTION.

xvj

gle, au nom de Napoléon III, a conclu avec les rois et chefs de la partie occidentale et australe de Madagascar des trai¬ tés de cession qui ont consacré par surcroît nos droits de souveraineté sur l’île entière.

On peut donc dire, l’histoire à la main, qu’en dehors de la petite peuplade des Hovas , la France est souveraine de Madagascar à la fois par les prises de possession réitérées pendant un siècle et demi et par les traités contractés de nos jours ; la grande île de la mer des Indes fait donc partie de notre domaine national. Selon le fait et selon le droit, Madagascar est, au pied de la lettre, une possession française. Il ne s’agit donc pas, en ce moment, pour la France, de faire une conquête. A Madagascar, elle est chez elle, elle n’a qu’à occuper un territoire qui lui appartient, sur lequel elle est investie d’un dominium plusieurs fois sé¬ culaire et qui a été de nouveau affirmé, en 1750, en 1841, en 1860, par des traités spéciaux.

Quant à l’importance pour la France d’une telle colonie, elle a été reconnue et signalée par tous les hommes d’Etat après Richelieu et Colbert, par tous les marins doués de quelque prévoyance, par tous les économistes à vues élevées, par les véritables patriotes. Il nous serait aisé d’invoquer ces témoignages dans le passé comme dans le présent, à l’appui de cette cause si souvent plaidée ; un volume ne suf¬ firait pas pour résumer ces objurgations, ces conseils éner¬ giques autant que persévérants. On les trouvera dans les li¬ vres si remarquables de MM. Barbaroux, Jules Duval, Barbié du Bocage, dans les deux belles Adresses du con¬ seil colonial de Bourbon.

Nous nous bornerons à transcrire un seul de ces témoi¬ gnages, le plus probant de tous, parce qu’il provient d’un marin, d’un amiral. L’un de nos officiers généraux les plus distingués, M. l’amiral Page, qui, sous le gouvernement de

INTRODUCTION, xvij

Juillet, en étant réduit à promener avec mélancolie dans les mers de l’Asie notre pavillon sans prestige, écrivait, en se voyant cantonné dans les eaux de la Réunion :

c( Nous sommes enchaînés à Bourbon, comme Promethée sur son rocher. Voilà, d’un seul trait, notre attitude dans l’océan Indien; mais, qu’il soit bien constaté que c’est volontairement , de propos délibéré, que la France, héritière de Louis XIV , souveraine titulaire de Madagascar , se con¬ damne elle-même à cette condition d’impuissance . Quand on pense qu’avec les forces de terre et de mer que nous entretenons dans ces parages, sans but sérieux , sans effet utile, il eût suffi, d’un homme doué de l’âme qui inspira Fernand Cortez, d’un chef tel qu’on en trouverait dans les rangs de notre armée, trempé aux combats et capable d’autre chose encore que d’un coup de main ou d une action d’éclat, pour substituer la domination française à la domi¬ nation ho va, pour rendre à la France une île aussi riche, aussi fertile que Java, une autre Saint-Domingue, enfin, on reste surpris et l’on ne sait qu’admirer le plus ou. du désin¬ téressement de notre pays ou de son indifférence pour tout empire lointain et pour la grandeur maritime qui en résul¬ terait (1). y> Voilà ce qu’un marin éminent a pu écrire sur les défaillances de son pays !

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