Read here

À l'assaut des pays nègres : journal des missionnaires d'Alger dans l'Afrique équatoriale

Charles Martial Allemand Lavigerie · 1884 · Scanned text

122,461 words · about 8 h 35 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Charles Martial Allemand Lavigerie
Language
French
Published
1884
Length
122,461 words · about 8 h 35 min
Sections
28 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (28)
  1. Front matter about 5 min
  2. Préface about 7 min
  3. II about 6 min
  4. III about 6 min
  5. IV about 13 min
  6. VI about 21 min
  7. Chapitre I about 34 min
  8. Chapitre III about 19 min
  9. CHAPITRE IV DU KINGANI AU GUERINGUEPxE about 28 min
  10. Chapitre V Du 3ueringuere A La Makata about 21 min
  11. Chapitre VI about 18 min
  12. Chapitre VII Mpouapoua Et Les Frontieres De L Ougogo about 17 min
  13. Chapitre VIII about 18 min
  14. Chapitre IX about 16 min
  15. Chapitre X about 21 min
  16. Chapitre XI about 27 min
  17. Chapitre I Vers Le Nyanza about 45 min
  18. Chapitre III about 18 min
  19. Chapitre IV Dernieres Etapes about 18 min
  20. Chapitre V about 23 min
  21. Chapitre VI about 25 min
  22. Chapitre I about 1 h 43 min
  23. Preface about 1 min
  24. Chapitre III under 1 min
  25. Chapitre IV under 1 min
  26. Chapitre V Du Guéringuéré A La Makata about 3 min
  27. Chapitre VI under 1 min
  28. Chapitre I about 1 min

Continue:

Front matter

RBORJ

LIBRARY ofthe by

MADELEINE LAUZON-RITCHIE

Préface

LETTRE DE Mcc LAVIGERIE

ARCHEVÊQUE D'ALGER

DÉLÉGUÉ APOSTOLIQUE DE LA TUNISIE, DU SAHARA, DU SOUDAN ET DE L'AFRIQUE ÉQUATORIALE

LES MISSIONS DE L'AFRIQUE ÉQUATORIALE

Origine des missions de l'Afrique équatoriale. — Apostolat catholique sur le littoral africain. — Explorations dans le centre du continent. — L'association internationale africaine de Bruxelles.

Les missions de l'Afrique équatoriale sont nées, il y a quatre ans à peine, du mouvement providentiel qui dirige, surtout depuis la seconde moitié de ce siècle, vers le continent africain les efforts du monde civilisé. Ces missions en sont, en effet, comme la conclusion et le couronnement logiques.

Il suffît de jeter les yeux sur une carte de l'Afrique pour voir que toutes ses côtes ont été successivement occupées et comme assiégées, dans ces derniers temps, parles nations de l'ancien monde et même du monde nouveau. Au nord, la France a conquis une partie des provinces barbaresques. A l'ouest , elle s'est emparée du Sénégal. La Tunisie, la Tripolitaine, l'Egypte ont renoncé à leur antique piraterie et ouvert leurs ports aux vaisseaux de l'Europe. L'Amérique a établi sur les côtes de l'Atlantique la république dite de Libéria. L'Angleterre a créé au sud la grande colonie du Gap. Les Hollandais ont fondé les républiques d'Orange et du Transvaal. Enfin les traités conclus entre le sultan de Zanzibar et la Grande- Bretagne assurent aux Européens la liberté des transactions, depuis la terre de Natal jusqu'à l'entrée de la mer Rouge.

Pendant que les nations chrétiennes formaient, avec leurs flottes et leurs armées, le blocus des côtes africaines. l'Église y développait ses légions pacifiques. Les fils de saint François sont dans la Tunisie, la Tripolitaine, l'Egypte, le pays des Gallas ; ceux de saint Vincent de Paul, dans l'Abyssinie; les Pères du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie, auZanguebar, au Congo, dans la Sénégambie, au Sénégal, partout où la chanté et le dévouement héroïques que leur a inspirés leur saint fondateur peuvent faire aimer et bénir le nom catholique; les Missions Africaines de Lyon, sur les côtes meurtrières de la Guinée, au Cap, au Dahomey; celles de Vérone, établies par Mgr Comboni, clans les provinces récemment conquises du sud de l'Egypte; les Pères de la compagnie de Jésus, à Madagascar et au Zambèze; les Oblats de Marie, à Natal; le clergé d'Irlande et d'Angleterre, clans la colonie du Cap; celui du Portugal, au Benguela; celui d'Espagne, au Maroc; celui de France, en Algérie. En un mot, aucun point des trois côtes que baignent la Méditerranée, l'océan Atlantique et l'océan Indien n'échappe à ce siège immense que la miséricorde divine semble préparer pour mettre un terme à la malédiction de la pauvre race de Cham; et on ne peut douter, à tous ces signes, que nous n'assistions à l'un de ces grands événements par lesquels la Providence change la face des nations.

Mais si les rivages de l'Afrique étaient tous occupés par les messagers de la bonne nouvelle, il n'en était pas de même de l'intérieur. Il semblait, au contraire, leur fermer obstinément ses routes. Des voyageurs isolés avaient essayé d'en pénétrer le mystère. Presque tous avaient payé de leur vie cette hardie tentative. C'est seulement depuis vingt années que le voile qui couvrait ces régions inconnues a été soulevé par des explorateurs plus heureux ou plus intrépides : Burton , Cameron, Speke, Nachtigal, Schweinfurt, et d'autres encore. Les noms de Livingstone et de Stanley sont sur toutes les lèvres, ma plume n'a pas besoin de les écrire. On s'est bientôt passionné pour les découvertes et le courage de ces voyageurs, et cet entraînement de l'opinion s'est traduit par des actes d'une portée décisive.

Jusque-là toutes les tentatives sur l'intérieur de l'Afrique étaient isolées. Chaque nation, chaque société savante, chaque individu agissait d'après ses vues propres. En 1876, à la suite de la publication des voyages de Livingstone et de Stanley, S. M. le roi des Belges conçut la pensée d'une Association internationale qui relierait et dirigerait tous ces efforts. Voici comment ce prince traçait lui-même à. cette société le programme de son action : « Ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n'ait pas encore pénétré, disait-il dans le discours d'ouverture de la première conférence, percer les ténèbres qui enveloppent des populations entières, c'est, j'ose le dire, une croisade cligne de ce siècle de progrès. Il faut donc convenir, ajoutait-il, de ce qu'il y aurait à faire pour intéresser le public à cette noble entreprise et pour l'amener à y apporter son obole. Dans les œuvres de ce genre, c'est le concours du grand nombre qui fait le succès, c'est la sympathie des masses qu'il faut solliciter et savoir obtenir. »

Ainsi, en Europe, l'Association internationale africaine de Bruxelles se proposaitdeprovoquer le concours de toutes les nations civilisées et d'obtenir leur contribution volontaire. Ce premier résultat a été immédiatement poursuivi. Des assemblées savantes, ou môme politiques, des princes, et à leur tête le roi des Belges lui-même, avec une générosité persévérante et vraiment royale, ont préparé le budget de ce qu'ils appelaient une croisade contre la barbarie.

J'insiste sur ces points, quoiqu'ils puissent paraître au premier abord étrangers à mon sujet. Ils sont mon sujet même, car on ne comprendrait pas bien l'origine et l'organisation des missions de l'Afrique équatoriale, si on ne connaissait ces détails. C'est, en effet, pour ne pas se laisser devancer par des sociétés étrangères que le Saint-Siège a réglé, comme il l'a fait, ce qui concerne ces missions. Le champ d'action qu'il leur a tracé est exactement le même que celui qu'a déterminé, pour ses explorations, l'Association de Bruxelles. Ce champ est « limité, ce sont les termes mêmes du programme de cette société, à l'orient et à l'occident par les deux mers; au midi, par le bassin du Zambèze ; au nord, par les conquêtes du nouveau territoire égyptien et le Soudan indépendant. » Cette région, qui s'étend du 10° degré de latitude nord au 15e degré de latitude sud, est précisément, comme je le dirai tout à l'heure, celle où les missions de l'Afrique équatoriale sont établies.

L'Association de Bruxelles se proposait de créer tout d'abord, en Afrique, des centres d'exploration et d'influence, ou, comme elle les appelle, des stations scientifiques et hospitalières sur certains points plus importants.

« De ces stations (ce sont les propres paroles de la déclaration officielle de l'Association), les unes devront être établies en nombre très restreint sur les côtes orientale et occidentale de l'Afrique, aux points où la civilisation européenne est déjà représentée, à Bagamoyo et à Loanda, par exemple. Elles auraient le caractère d'entrepôts destinés à fournir aux voyageurs des moyens d'existence et d'exploration. Elles pourraient être fondées à peu de frais, car elles seraient confiées à la charge des Européens résidant sur ces points.

« Les autres stations seraient établies dans les centres de l'intérieur les mieux appropriés pour servir de bases aux opérations. On commencerait par les points qui se recommandent, dès aujourd'hui, comme les plus favorables au but proposé. On pourrait signaler, par exemple, Oujiji, Nyangwe, Kabébé, résidence du roi, ou un endroit quelconque situé dans les domaines de Muata-Yamvo. Les explorateurs pourraient indiquer plus tard d'autres localités où il conviendrait de constituer des stations de ce genre.

« Laissant à l'avenir le soin d'organiser des communications sûres entre ces stations, la conférence exprime surtout le vœu qu'une ligne de communication, autant que possible continue, s'établisse de l'un à l'autre Océan, en suivant approximativement l'itinéraire du commandant Gameron. La conférence exprime également le vœu que, dans la suite, s'établissent des lignes d'opération dans la direction nord-sud. »

Comme je le dirai plus bas, ce sont ces mêmes points que les missionnaires d'Alger ont reçu la charge d'occuper, lorsqu'ils ne sont pas évangélisés déjà, comme ceux du littoral, par d'autres congrégations religieuses. La raison de cette identité de résolutions est toujours la nécessité pour l'Église de ne pas se laisser prévenir, dans ces régions neuves encore, mais qui bientôt devaient se trouver ouvertes aux influences de l'Europe.

L'Association internationale de Bruxelles, en effet, entreprenait avec une rare ardeur la réalisation de son programme. Des officiers de l'armée belge, des savants de la même nation répondaient à l'appel de leur roi, pour affronter tous les périls. Plusieurs ont déjà payé de leur vie leur courageuse initiative. Mais ceux qui tombent sont bientôt remplacés. Ce ne sont plus même des explorateurs isolés, ce sont des expéditions véritables. L'or n'est pas plus épargné que les hommes. Aussi, sous cette impulsion vigoureuse, une ligne non interrompue de stations s'établit à l'orient depuis Zanzibar jusqu'au Tanganika; là les explorateurs belges ont fondé leur établissement central de Karéma, tandis qu'à l'occident Stanley remonte le cours du Congo, en formant des comptoirs sur ses rives. Le jour est donc proche où les représentants de l'Association internationale africaine, venant, les uns de l'océan Atlantique, les autres de l'océan Indien, se rencontreront surles hauts plateaux d'où sortent les sources des deux grands fleuves africains, le Nil et le Congo.

On ne peut le nier, c'est là une grande entreprise, plus grande encore que celles qui tendent à percer les continents pour rapprocher simplement les distances, car ici des peuples entiers, ensevelis dans la mort, seront appelés à la lumière et à la vie.

Mais cette œuvre, la conférence de Bruxelles ne peut la réaliser qu'à demi; elle ne peut, pour mieux dire, que la préparer. En ouvrant les routes de l'équateur africain aux explorateurs et aux marchands, elle les ouvre à l'Évangile, et ce sera là, sans qu'elle Tait cherché, sa gloire immortelle. L'Association internationale africaine ne s'occupe, elle l'a solennellement déclaré, d'aucune religion. Comment le ferait-elle? Les membres qui la composent appartiennent à tous les cultes. La plupart même sont protestants. Plusieurs ont affiché la libre pensée. Sans s'opposer à la prédication du christianisme, en déclarant même qu'ils accordent leur protection et leur concours matériel à ses envoyés, ils en font dans leurs projets abstraction complètent annoncent qu'ils borneront leurs efforts à la science, au commerce et à l'industrie.

C'est dans ces termes qu'en 1877 la question de l'Afrique équatoriale se posa devant le monde chrétien et devant le Saint-Siège apostolique.

II

Pie IX et l'Afrique centrale. — Commencements de la société des Missionnaires d'Alger. — M. Girard et les trois premiers novices.

Pie IX était à la fin de sa longue carrière. C'était la dernière année de cet immortel pontificat qui avait vu « toutes les extrémités des choses humaines ». Le regard du vieux et saint Pontife se portait avec tristesse sur le monde catholique, où la haine de l'impiété semblait vouloir tout lui ravir, lorsque pour la première fois le cardinal Franchi, préfet de la Sacrée Congrégation de la Propagande, appela son attention sur les travaux de la conférence de Bruxelles et sur l'avenir nouveau qui se préparait pour les peuples de l'intérieur de l'Afrique. Pie IX en comprit sans peine toute l'importance. Il ne s'agissait de rien moins que d'un pays presque aussi grand que l'Europe, et dont quelques-uns estimaient la population à cent millions d'âmes. Le chiffre pouvait sans doute être contesté ; mais on apprenait avec certitude que l'intérieur de l'Afrique équatoriale, jusque-là représenté comme un désert stérile et mortel, avait, au contraire, des populations denses et agglomérées, des richesses naturelles sans nombre, des paysages enchanteurs. En beaucoup de lieux, le climat était salubre et tempéré, grâce à l'élévation des plateaux, au voisinage de grands lacs et de hautes montagnes, quelques-unes couvertes de neiges éternelles. Il était évident que, dans de semblables conditions, l'Afrique équatoriale allait être envahie, non moins évident que les protestants, qui avaient pris l'initiative et qui dominaient par le nombre dans la conférence de Bruxelles, allaient tenter de s'établir dans ces régions. Déjà les bulletins des sociétés évangéliques de Londres et de New-York annonçaient tout un plan de conquêtes et promettaient des subsides qui s'élevaient à plus de cinq millions par année : autant pour une seule mission que l'Œuvre de la Propagation de la Foi pour le monde entier.

Le grand Pape qui allait mourir, mais dont l'âme conservait toutes les ardeurs généreuses, comprit les dangers d'une telle situation. Il vit aussi l'obligation providentielle imposée au Saint-Siège d'y pourvoir sans délai; « car c'est à la vérité dont l'Église est dépositaire, disait-il, et non à l'erreur qu'a été dite la grande parole : « Allez et enseignez toutes les nations, et baptisez-les au nom du « Père, et du Fils et du Saint-Esprit. » Par son ordre, la Sacrée Congrégation de la Propagande s'adressait donc, vers la fin de 1877, aux chefs dus principales missions de l'Afrique, pour leur demander des renseignements utiles à la réalisation des pensées du Saint-Père. Les prélats consultés, et j'avais l'honneur d'être de ce nombre, furent unanimes à reconnaître la nécessité de ces missions nouvelles et l'urgence de leur fondation dans les lieux où la Société internationale africaine allait établir ses centres d'action.

Mais ici une grande difficulté pratique se présentait. Où trouver une société d'hommes apostoliques qui pût disposer, sur l'heure, du personnel et des ressourses nécessaires pour une mission si vaste et si périlleuse? Les congrégations déjà établies en Afrique ont chacune d'immenses régions à évangéliser, et toutes leurs forces sont absorbées par les œuvre& déjà commencées, ou qui s'imposent chaque jour à leur zèle. C'est ce qui lit penser à la plus humble et à la dernière venue des sociétés apostoliques du continent africain : j'ai nommé la société des Missionnaires d'Alger.

Beaucoup de lecteurs ignorent absolument son histoire, partagent sur elle des erreurs plus ou moins accréditées, et la confondent souvent avec les Missions Africaines de Lyon. Puisque c'est notre petite Société que, malgré sa faiblesse, la Providence a choisie pour être l'instrument de ses desseins dans cette partie de l'intérieur de l'Afrique, il n'est pas inutile d'en dire ici quelques mots.

La société des Missionnaires d'Alger a commencé il y a douze ans, en 18G8. Elle est née, comme d'elle-même, des charges imprévues que nous imposait la terrible famine de 18G7. Le clergé de la colonie, élevé dans la pensée qu'il ne lui serait jamais permis de nouer des relations, même de simple charité, avec les indigènes, n'avait pas appris leur langue; je cherchais donc vainement dans son sein des prêtres qui pussent se charger de la direction de nos asiles et de nos orphelinats arabes, et je regrettais de ne pas trouver une société d'hommes apostoliques qui pût venir à mon aide. Un jour que je méditais sur ces pensées, je vis entrer chez moi le supérieur de notre grand séminaire de Kouba, le respectable M. Girard, celui que le clergé algérien, formé tout entier par ses soins, appelait le Père éternel, à cause de sa vieillesse et de son aspect vénérable. Il soupirait, lui aussi, depuis son arrivée dans la colonie, c'est-à-dire depuis près de quarante années, après le moment où il serait enfin permis au clergé de s'occuper, avec toute la sagesse désirable, des indigènes de l'Afrique. 11 lui semblait qu'en ouvrant par les armes de la France chrétienne les portes de ce grand continent, la Providence lui imposait l'obligation d'y porter la vérité et la justice, c'est-à-dire l'Évangile de Notre-Seigneur. 11 savait que je partageais sus pensées, et que c'était la seule espérance de les voir réalisées qui m'avait fait abandonner un siège épiscopal cle France pour un diocèse de mission. Ce jour-là donc, ce vénérable fils de saint Vincent de Paul, digne en tout d'un tel père, entrant chez moi avec trois élèves de son séminaire, me dit:

« Voici des jeunes gens qui viennent s'offrir à vous pour l'apostolat africain. Avec la grâce cle Dieu, ce sera le commencement du l'œuvre que nous avons désirée. »

Je le vois encore courbant sa tête blanche, s'agenouillant avec ses trois séminaristes, et me demandant de bénir et d'accepter leur dévouement. Je les bénis, en effet, plein à la fois detonnement et d'émotion, car je n'avais été prévenu de rien, et cette offre, qui répondait à mes préoccupations du moment, me paraissait comme surnaturelle. Je les relevai, je les fis asseoir, je les interrogeai longuement; je fis, comme je le devais, toutes les objections possibles. Ils y répondirent, et mon consentement fut enfin donné pour un essai à titre d'épreuve.

C'est ainsi que l'œuvre a commencé bien humblement par les éléments en apparence les plus faibles : un vieillard déjà près de la tombe, trois jeunes gens, trois enfants, qui entraient à peine dans la vie.

J'étais incapable, je l'ai déjà dit, de m'occuper moi-même de l'œuvre de leur formation, et il fallait cependant, pour une vocation spéciale, les séparer du grand séminaire. La Providence me fournit tout elle-même en envoyant à Alger, pour y chercher un climat plus doux, deux saints religieux, morts tous les deux aujourd'hui. L'un appartenait à la Compagnie de Jésus , l'autre à la Société des Prêtres de Saint-Sulpice. Us me demandaient en ce moment même une occupation compatible avec leurs forces ébranlées. Je leur confiai nos trois séminaristes, dans une pauvre maison de louage située sur les hauteurs d'El-Biar, qui dominent Alger vers le sud. Là autrefois l'armée française, venant de Staouéli, força ce vieux nid de pirates musulmans à mettre fin à la lutte, et à ouvrir au monde civilisé les portes de la barbarie. Tel fut le premier noviciat. Je le rappelle , parce que je suis touché de voir réunis autour du berceau de nos œuvres africaines un fils de saint Vincent de Paul, l'apôtre de la charité, un fils de saint Ignace, l'apôtre de la foi, un fils du vénérable M. Olier, l'apôtre de la sainteté ecclésiastique, comme pour indiquer par avance à nos missionnaires les trois vertus les plus nécessaires à leur apostolat. Ces commencements durèrent une année. Depuis un autre religieux de la Compagnie de Jésus, un homme de Dieu, lui aussi, dont je n'écris le nom qu'avec vénération et reconnaissance, le R. P. Terrasse, actuellement socius du Provincial de Lyon, prit la direction du noviciat définitif. Enfin, après six ans, les missionnaires, dont la règle est aujourd'hui autorisée par le Saint-Siège et la Société reconnue par l'État, se gouvernèrent eux-mêmes par des supérieurs choisis dans leur sein , et sous mon autorité paternelle. Leur maison-mère est à la Maison-Carrée, près d'Alger.

Toutes les histoires ont leurs époques héroïques, aussi bien celles des sociétés religieuses que celles des sociétés humaines. Nos missionnaires sont encore dans ce temps-là. C'est l'observation que me faisait dernièrement un homme éminent, supérieur général d'une congrégation religieuse, qui prêchait une retraite à leur maison-mère. Il s'étonnait de la sévérité de leurs règles et du courage avec lequel elles sont suivies: dormir sur la terre nue ou sur une planche, être pauvrement vêtu, se contenter de la nourriture la plus grossière et la plus frugale, supporter les ardeurs du climat, maintenir au milieu de tout cela une régularité constante, persévérer durant les huit jours de leurs exercices dans la prière et dans le plus absolu silence. « Voilà, me disait ce bon supérieur, — qui avait voulu se mettre à leur ordinaire, même au réfectoire, — ce que l'ardeur des premiers temps peut seule faire supporter. »

En 1877, époque où fut soulevée la question des missions de l'Afrique équatoriale, les orphelinats de l'Algérie voyaient chaque jour diminuer le nombre des enfauts adoptés par nous et qui parvenaient à l'âge d'homme. Nous pouvions donc songer à d'autres œuvres.

III

Adresse au Saint-Père. — Création par S. S. Léon XIII de quatre centres de missions dans l'Afrique équatoriale. — Premier départ. — Mort du R. P. Pascal.

C'est dans ces circonstances que les prêtres de la Société voulurent mettre personnellement leur dévouement et leur vie au pied du Souverain Pontife. Ils le firent dans cette adresse qui n'est pas indigne des premiers temps de l'Église:

« Prosternés aux pieds de Votre Sainteté, les prêtres missionnaires soussignés, membres de la Société des Missions d'Alger, la supplient de leur accorder sa bénédiction paternelle.

« Ils viennent tous, Très Saint- Père, vous offrir leurs cœurs, leurs souffrances, leurs travaux, leur vie s'il le faut, pour les missions de l'Afrique équatoriale, pour défricher ce champ nouveau, redoutable sans doute à la nature, mais où, avec l'appui de Dieu, la grâce pourra faire de si abondantes moissons.

« Tous, Très Saint-Père, ils n'ont qu'un seul désir: aller, sur un signe de Votre Sainteté, se consacrer au salut de ces pauvres peuples infidèles, leur porter la parole de vie qu'ils n'ont pas encore entendue et mourir en les servant, sachant que ceux qui abandonnent pour Notre-Seigneur tout ce qu'ils ont sur la terre, recevront le centuple dès ici-bas en consolations et en grâces, et ensuite la vie éternelle.

« C'est dans ces sentiments, Très Saint-Père, que nous supplions Votre Sainteté d'agréer l'entier sacrifice que nous lui faisons de nos volontés, de nos personnes, de notre vie, pour le salut de la pauvre Afrique équatoriale. »

Parler ainsi, je le sais, n'est pas difficile ; mais lorsque les paroles sont suivies par les actes, lorsqu'on sait qu'en moins de deux ans sept d'entre ceux qui avaient signé cette lettre ont tenu ce qu'ils avaient promis et ont été les victimes de leur charité, en remerciant Dieu de leur mort comme d'une grâce ardemment désirée, on ne peut s'empêcher d'envier leur sort.

C'est au mois de janvier 1878 que deux missionnaires d'Alger furent chargés de porter à Rome l'expression de ces sentiments et d'y recevoir les ordres du Saint-Père. Mais déjà le Pontife, à l'appel duquel ils venaient répondre, était près d'obtenir la récompense de ses luttes et de ses vertus. Pie IX mourut au moment où il allait signer le décret, déjà préparé par la Propagande, pour la création des missions de l'Afrique équatoriale. Nous avons la confiance qu'il prie pour elles dans le ciel.

C'est Notre Saint-Père le pape Léon XIII qui, par un rescrit daté du 24 février, quatre jours seulement après son élection au Souverain Pontificat, réalisa le projet de son prédécesseur. Héritier de sa puissance, il le fut aussi de sa sollicitude pour les pauvres peuples de l'intérieur de l'Afrique. L'organisation ainsi commencée fut complétée par les décrets de la Propagande. Quatre centres de missions destinés à devenir dans la suite autant de vicariats apostoliques ont été ainsi successivement créés: le lac Nyanza, le lac Tanganika, Kabébé, capitale des États du Muata-Yamvo, et l'extrémité nord du cours du Congo. C'étaient les centres mêmes où les explorateurs Européens se proposaient de fonder leurs stations.

En même temps qu'il assignait un si vaste champ à leur zèle, le Souverain Pontife demandait à l'Œuvre de la Propagation de la Eoi et à celle de la Sainte-Enfance de fournir à ces nouveaux apôtres les subsides nécessaires à leur long voyage, à leur premier établissement, ainsi qu'à l'adoption et à l'éducation de jeunes noirs infidèles.

C'est le 25 mars, un mois à peine après avoir reçu leur mission du Saint-Siège, que nos premiers missionnaires partirent pour Zanzibar.

Ils étaient au nombre de dix, à savoir :

Pour la mission du lac Nyanza :

Les RR. PP. Livinhac clu diocèse de Rodez Girault » d'Angers

Lourdel » d'Àrras

Barrot » de Bayeux

le Frère Amance » de Rodez.

Pour la mission du Tanganika :

Les RR. PP. Pascal du diocèse de Viviers Deniaud » de Nantes Dromàux » de Cambrai Delaunay » d'Angers Augier » de Belley.

Je n'écris ces noms qu'avec respect, comme on écrivait, dans les premiers temps de l'Église, ceux des confesseurs et des martyrs. Un seul d'entre eux a succombé jusqu'à ce jour, il est vrai , car la mort a beaucoup plus épargné cette première caravane que celle qui l'a suivie; mais tous ont souffert pour Notre-Seigneur ce que souffrent les martyrs: la maladie, la faim, les angoisses, les embûches, et l'on peut bien dire de chacun d'eux ce que la sainte Église dit de l'un des saints de notre France : Quem etsi gladius persecutoris non abstulit, palmam tamen martyrii non amisit.

Je ne les suivrai pas dans leur long et périlleux voyage. Je veux seulement déposer en passant une fleur, je veux dire une marque de mon souvenir paternel, sur la tombe du premier martyr de la charité dans cette mission où il sera suivi, où il a déjà été suivi par tant d'autres. J'écris ces lignes le jour même de la fête de saint Etienne, et l'Église l'honore d'un culte spécial, précisément parce qu'il a été son premier martyr. Le Père Pascal, supérieur de la mission du Tanganika, était vraiment la victime désignée. G'étail un saint consommé, malgré sa jeunesse, consommé par l'humilité, la charité, la pureté évangélique, le zèle qui le dévorait. Il est mort, comme Moïse , avant d'entrer sur la terre après laquelle il avait soupiré. C'est le 18 août, deux mois seulement après avoir quitté Zanzibar, qu'il a succombé, à l'extrémité de l'Ougogo, entouré de ses frères, et faisant à Dieu, pour le salut des pauvres noirs, le sacrifice de sa vie.

« Nous n'en pouvions croire nos yeux, écrivait un de nos missionnaires; quoique nous eussions vu souffrir chaque jour le Père Pascal, et assisté à toutes les phases et aux progrès foudroyants de sa maladie, nous Savions pu nous faire à l'idée de sa mort. Nous espérions que le bon Dieu le conserverait à notre mission naissante. Il ne l'a pas voulu, que sa sainte volonté soit faite! Notre consolation est de penser que du haut du ciel il continuera à veiller sur l'œuvre qu'il aurait tant voulu accomplir sur la terre. Il priera pour notre mission, pour ses anciens confrères. Les prières d'un saint comme lui nous obtiendront les grâces qui nous sont nécessaires, et surtout celle de souffrir et de gagner des âmes.

Pour nous, nous n'avons qu'un désir, celui de marcher en tous points sur ses traces, et c'est ce que nous avons promis à Notre- Seigneur auprès des restes de notre cher et vénéré confrère. »

C'est dans ces sentiments et à travers ces épreuves que les neuf missionnaires survivants arrivèrent au terme de leur voyage; ceux qui se rendaient au Tanganika, à la fin de janvier 1879; ceux qui se sont établis dans l'Ouganda, le 19 juin de la même année. Les premiers avaient mis plus de dix mois depuis leur départ d'Alger; les seconds, un an deux mois et vingt-cinq jours. Ces chiffres montrent en partie ce que renferment d'obstacles les missions de l'intérieur de l'Afrique équatoriale. Ils montrent aussi ce qu'elles demandent de sacrifices et de ressources , et combien les allocations de l'Œuvre de la Propagation de la Foi, si considérables qu'elles paraissent à quelques-uns, restent encore au-dessous des besoins.

Aucune autre mission dans le monde ne peut être, sous ce rapport, comparée aux nôtres. Cela tient non seulement aux distances, mais encore et surtout à l'impossibilité de se servir d'animaux de transport dans l'Afrique équatoriale. On ne peut les suppléer que par des hommes. Or ceux-ci doivent porter durant plus d'une année, comme on vient de le voir, non seulement tout ce qui doit servir à l'établissement des missions, mais encore les objets d'échange nécessaires pour se procurer pendant le même temps la nourriture de chaque jour, payer le hongo ou impôt de passage aux roitelets barbares, et vivre ensuite, jusqu'à ce qu'une caravane partie de la côte et voyageant par les mêmes procédés ait pu les ravitailler.

IV

Arrivée des missionnaires aux grands lacs équatoriaux. — Mission du Tanganika. — Mission du Nyanza. — Mtésa, roi de l'Ouganda. — Demandes de collaborateurs.

Parvenus dans leur mission, grâce à la protection de Dieu, après avoir traversé sains et saufs les dangers qui assaillaient dans le même temps plusieurs expéditions européennes, et en particulier celle du malheureux abbé Debaize, les missionnaires songèrent à entreprendre leur œuvre.

Au Tanganika, c'est à Oujiji, la principale ville des bords de ce lac, qu'ils s'étaient établis en arrivant. Grâce aux lettres de recommandation de Saïd-Bargache , sultan de Zanzibar, ils avaient reçu en apparence bon accueil des marchands arabes qui en sont les maîtres, et qui en font l'entrepôt de leur commerce. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils y manqueraient, à cause de l'influence qu'y exercent les musulmans, de la liberté nécessaire; et bientôt ils entreprirent l'exploration des contrées qui bordent le lac, pour y trouver un centre plus favorable. C'est dans l'Ourouncli, au nord d'Oujiji, qu'ils se sont fixés et qu'ils ont commencé leur apostolat, en rachetant et en élevant de jeunes enfants infidèles.

Les détails qu'ils nous donnent dans leurs lettres sont pleins d'intérêt et aussi d'espérances :

« L'Ouroundi, écrit le Père Augier, est accidenté. Une chaîne de montagnes non boisées le traverse du nord au sud. La population est très nombreuse et encore simple. Elle est timide au point de s'enfuir au moindre signe de notre part.

« Le Père Dromaux et moi avons parcouru les environs avec beaucoup de plaisir. Le pays est très cultivé. Partout du manioc, partout des bananiers et des cases en foule. 11 y a aussi des patates et beaucoup de haricots.

« Bien qu'il y ait quelques marais, l'Ouroundi paraît beaucoup plus sain qu'Oujiji. En outre, il n'y a pas un seul Arabe. »

« Nous progressons peu à peu, écrit plus tard le Père Dromaux. dans l'établissement au pays des Waroundi. Notre maison ou plutôt notre cabane est faite. Pauvre industrie que la nôtre ! Elle a produit un hangar muré et couvert en paille. On a laissé un côté ouvert pour l'air et la lumière. Ce côté, qui a une longueur de vingt-cinq mètres, est fermé, la nuit, au moyen de nattes qu'on relève le jour. Les indigènes accourent de loin, témoignent une grande admiration et restent longtemps en contemplation devant ce monument. Nous avons des chèvres, des moutons, et quelques vaches. Nous défrichons. Je me mets d'une main toute novice, mais hardie, à semer de grands carrés de riz et de blé. Le blé n'est cultivé que par deux Arabes à Oujiji. Il est d'un prix qui ne permet d'en acheter que pour ensemencer et faire des hosties. Les Arabes ne sèment leur blé que vers la saison sèche. Ils sont donc obligés de l'arroser; ce qui exige un très grand travail. Aussi nous avons essayé d'un autre système.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…