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Chap. I. — La Roche-Gu yon 5 — II. — Château, tour ou donjon 12
— III. — Origines du château et de la tour 22
— IV. — Division de l’histoire de la Roche-Guyon. 26
— V. — Période antérieure à l’an 1200 28
— Vf. — Famille Guy de la Roche (1200-1474) 44
§ 1. Guy, Ier du nom. — Péages sur la Seine
de Paris à Rouen 44
§ 3. Guy IV 56
§ 5. Guy VI 65
§ 6. Famille Bureau de la Rivière (1378-
1400) 68
§ 7. Perrette de la Rivière et son fils
§ 8. Perrette de la Rivière et Guy VII (suite) (1419-1474). — Fin de la domination anglaise 85
— VII. — Famille de Silly (1474-1586) 95
§ 1. Marie de la Roche-Guyon, épouse en premières noces de Michel d’Estouteville, en deuxièmes noces de Bertin de Silly. — Jacques de Silly. 95
§ 2. Charles de Silly (1504-1518). — Ses
trois fils : Nicolas, Jacques et Louis. 103
§ 3. Coutume de Senlis (1539) 106
Ses trois enfants : Catherine, Henri et Antoine (1558-1586) 113
— VIII. — Bourg de la Roche-Guyon 119
§ 1. Actes de l’état civil 119
§ 2. Confrérie de Saint-Roch 121 n TABLE DES MATIÈRES.
Chap. IX. — Marquis de Guercheville. — Antoine de
Silly, comte de Rochepot 126
§ 1. La marquise de Guercheville (1586-
1594) 126
§ 2. Antoine de Silly, comte de Rochepot
(1594) 130
— XI. — Succession de François de Silly 142
— XII. — Famille du Plessis (1594-1632) 148
§ 1. Suite de la vie de la marquise de
Guercheville, dame de Liancourt.. 148 § 2é Roger du Plessis- Liancourt et Jeanne de Schomberg. Leur fils Henri-
§ 3. Roger du Plessis-Liancourt; Jeanne de Schomberg (suite). — Port-Royal.
— XIII. — Famille de la Rochefoucauld (1613-1797)... 187
§ 1. François (VIe du nom) de la Rochefoucauld (1613-1680) 187
§ 2. François (VIIe du nom) de la Rochefoucauld (1634-1714) 190
§ 3. François (VIII* du nom), duc de la Rochefoucauld et de la Roche-
§ 4. François (VIIIe du nom) de la Rochefoucauld, duc de la Roche-Guyon, puis duc de la Rochefoucauld 218
— XIV. — Bourg de la Roche-Guyon 243
— XV. — Alexandre, comte de Durtal, duc de la Roche-
Guyon en 1714, duc de la Rochefoucauld en 1728 (1690-1762) 247
§ 2. Exil du duc de la Rochefoucauld. —
Sa vie et ses travaux à la Roche- Guyon. Sa mort (1743-1762). — Transformation des anciens bâtiments et bâtiments nouveaux. — Plantations de bois. — Bâtiments publics. Rues. Routes et chemins. . 266
§ 3. Duc d’Enville. Expédition d’Acadie (1746). Fin de la biographie du duc Alexandre 284
TABLE DES MATIÈRES. III
Chàp. XVI. — Madame la duchesse d'Enville 294
§ 1. Succession du duc Alexandre (1762-
1789) 294
§ 2. Bâtiments nouveaux, plantations,
routes, etc 296
— XVII. — Madame d'Enville, ses enfants, ses petits-
enfants 307
—XVIII. — Madame d'Enville. — Sa situation à la cour et dans la société parisienne. — Voltaire. Société genevoise. — Condorcet. — Turgot (1733-1789) 309
— XIX. — Enfants et petits-enfants de madame d'En-
ville 336
§ 1. Louis-Alexandre de la Rochefoucauld 336
§ 2. Louis- Antoine- Auguste de Rohan- Chabot et Élisabeth-Louise de la Rochefoucauld d’Enville 343
— XX. — M. de la Rochefoucauld. — Vie politique
(1788-1792) 348
— XXL — Evénements de 1788 à 1792. — Fête de la
Fédération. — Disette. — Émeutes pour la circulation des grains 356
— XXII. — Mort du comte de Chabot. — Massacres du 2 au 4 septembre 1792, à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés à Paris. — Mort du duc de la Rochefoucauld, 4 septem-
§ 1. Mort du comte de Chabot 369
§ 2. Mort du duc de la Rochefoucauld, à
Gisors 370
—XXIII. — Suite des événements jusqu'au décès de
—XXIV. — Descendants de Madame d'Enville (1797-1816). 402
— XXV. — Bourg de la Roche-Guyon. — Organisation
municipale. — Abolition et réinstallation du culte catholique (1789-1829) 408
— XXVI. — Louis-François-Auguste de Rohan, prince
de Léon, duc, puis cardinal-duc de Rohan
(1816-1833) 413
§ 1. Duc et duchesse de Rohan. Abbé-
duc de Rohan 413
IV
Table Des Matières
Ghàp. XXVI. — § 2. Abbé Dumarsais, abbé Dupanloup.. 428 § 3. Le duc de Rohan archevêque et cardinal 432
— XXVII. — Observations générales sur les seigneurs
de la Roche-Guyon 447
— XXVIII. — État actuel du bourg de la Roche-Guyon. 450
Pièce n° 1. — Extrait résumé d’une note envoyée par M. Alexandre à Madame de Castellane, vers l’année 1835 468
— 2. — Charte de Philippe-Auguste 469
— 3. — Extrait d’une lettre de M. Lenoir, direc-
teur de l'École des beaux-arts, du 28 juin 1888, adressée à M. Emile Rousse 470
— 4. — Ordonnance concernant les offices, les
finances et le domaine 471
— 5. — Perrette de la Rivière 472
— 6. — Inscription sur le monument de François
de Silly, dans l’église de la Roche- Guyon 473
— 7. — Les logements de la cour à Saint-Germain-
en-Laye. Mazarinade 473
— 8. — Extrait de règlement donné par une
dame de haute qualité à madame sa petite-fille, publié en 1698 475
— 9. — Mémoires secrets de Bachaumont, 29 jan-
vier 1787. Liste des notables 477
— 10. — Alexandre, duc de la Rochefoucauld. (Ex-
trait du Journal de d’Argenson) 478
— 11. — Délibération de l’assemblée générale de
la commune de la Roche-Guyon relative à la mise en liberté des citoyennes d’Enville et de la Rochefoucauld 479
Ouvrages consultés et cités 492
CHATELAINS — CHATEAU ET BOURG
Sur la rive droite de la Seine, entre Mantes et Vemon , s’élève la tour de la Roche-Guyon , dominant le château et le bourg. C’était, au moyen âge, une forteresse imprenable, rivale de la forteresse de Gisors et du Château-Gaillard des Andelys.
Pendant sept cents ans, depuis le temps de Louis le Gros jusqu’à la révolution de 1789, en temps de guerre, en temps de paix, les châtelains et les châtelaines de ce manoir ont toujours occupé des postes élevés aux armées ou à la cour, et souvent se sont distingués par des actions d’éclat.
Depuis l’abbé Suger et le moine Orderic Vital jusqu’à Voltaire et jusqu’au Moniteur universel de 1792, leur trace se retrouve à chaque siècle dans les annales et les mémoires; mais les documents qui les concernent sont épars, les notices modernes courtes et incomplètes.
Quand on a raconté l’héroïsme de Perrette de la Rivière, l’aventure quasi romanesque de la marquise de Guercheville et de Henri IV, le
LA ROCHE-GUYON.
meurtre du duc de la Rochefoucauld à Gisors, la notice s'arrête court; il semble que l’histoire de la Roche-Guyon pendant neuf siècles se réduise à ces trois épisodes.
Il n'en est rien cependant.
Dès l’année 1816, à la mort du duc Alexandre de Rohan, un ancien procureur au bailliage de la Roche-Guyon, M. Hippolyte Alexandre, avait résolu d’écrire l’histoire complète des anciens châtelains. Il était alors notaire en ce village et régisseur de la terre.
La bibliothèque et le chartrier du château lui fournissaient tous les éléments de son travail; il se mit résolument à l’œuvre, et après quelques années de recherches, il avait établi la généalogie complète de tous les seigneurs de la Roche- Guyon, depuis Guy Ier de la Roche, qui vivait vers l’an 1200, jusqu’à Alexandre-Louis-Auguste de Rohan Chabot, duc de Rohan, qui mourut le 8 février 1816 \
Dans ces généalogies, M. Alexandre a introduit quelques épisodes, tirés des œuvres de Suger, d’Orderic Vital, de Juvénal des Ursins, des mémoires de l’abbé de Choisy ; il communiquait libéralement des extraits, des résumés de ses travaux, et n’a jamais songé à se plaindre de l’abus et de la mutilation de ces notices, dont personne n’a jamais songé à lui faire honneur.
Malheureusement, en dehors des généalogies,
1. Cahiers manuscrits de M. Alexandre. Voir registre in-f* de 50 pages conservé au chartrier du château.
Avant-propos
ses recherches approfondies ne s’étendent guère que du xii® au xiv* siècle.
Les cahiers manuscrits de M. Alexandre, ses notes, sa correspondance, la copie revue par lui et conservée au chartrier, tous ces documents m’ont été communiqués avec la plus gracieuse bienveillance par ses petits-enfants 1 et par M. le duc de la Roche-Guyon.
Cette lecture m’a donné la pensée de reprendre, de continuer et de développer son œuvre; les renseignements généalogiques étaient des bases solides pour une histoire plus détaillée, et, quant aux faits trop rares que M. Alexandre raconte comme témoin, son témoignage valait le document le plus authentique.
La biographie qui terminera cette étude ne laissera aucun doute sur le caractère et la sagacité du modeste chroniqueur, qui a patiemment préparé et inauguré les annales de son ancien bailliage.
D’autres motifs m’engageaient encore à cette entreprise.
Des souvenirs de famille, remontant bien loin dans le passé, de vieilles amitiés, de fréquents séjours m’attachent depuis mon enfance à ce pays de la Roche-Guyon : étudier, scruter, écrire cette histoire, c’était raviver, ressusciter des traditions, des récits, confus dans ma mémoire, que j’entendais raconter, il y a soixante ans, par
i. Mmes de Cabanoux et Bertrand, MM. Hippolyte et Henri Delaperche, Mme Delaplane.
LA ROCHE-GUYON.
M. Alexandre lui-même et par les anciens du pays.
Enfin c’était continuer, moi-même, la tradition des vieux chroniqueurs, et apporter à cette chronique locale mon contingent de bonne volonté et de témoignage personnel.
Ce projet est aujourd’hui exécuté; il m’a coûté beaucoup plus d’études et de temps que je ne le prévoyais. Si l’œuvre est incomplète, d’autres, plus jeunes et plus savants, pourront la compléter. Mais, quel que soit le sort de cette histoire, c’est pour moi, dès à présent, une satisfaction sincère de laisser au bourg de la Roche-Guyon ce souvenir d’un de ses plus anciens habitants *.
f
Emile Rousse.
Paris, 1er juin 1892.
1. M. le duc de la Roche-Guyon, M. Saintard, maire de la commune, M. l’abbé Halle, curé de la paroisse, ont bien voulu me donner libre accès dans le chartrier du château, dans les archives de la municipalité et de la fabrique.
Je leur dois la découverte de documents certains, de détails très curieux et importants pour une chronique locale. Je suis heureux de leur exprimer ici toute ma gratitude de leur très utile concours.
Je dois aussi remercier M. Leroux, M. Châtelet, instituteur, et M. Adnot, régisseur, qui ont facilité mes recherches avec une grande obligeance.
Chapitre I
« Sur le rivage de Seyne, est un tertre merveilleux, « sur quoi jadis fut formé un chas tel trop fort et trop « orgueilleux et appelé la Roche-Guyon. Si est encore si « haut et féroce, qu’à peine peut-on voir jusqu’au som- « met.
« Celui qui le fist et compassa, fist, au pendant du tertre « et au tranchant de la roche, une grande cave à la sem- « blance d’une maison, qui aurait été faite par destinée. « Si (ainsi) comme les anciens du pays cuidaient (pente saient), illec (là) si (ainsi) comme les fables dient, soute laient (avaient coutume) anciennement les payens prendre « réponse d’Apollin, par une petite entrée, comme par un te huisset (petite porte) *. »
Ainsi s’exprimait, en 1380, un vieux chroniqueur; cette pittoresque description est encore, en quelques parties, exacte.
Le chastel trop orgueilleux dresse encore au sommet de la colline son donjon démantelé et à demi ruiné ; sa tour, ronde du côté de la plaine, terminée en éperon du côté de la colline, est encore entourée de sa double ceinture de murailles.
Au-dessous, l’escarpement tranché, au penchant
1. Chronique de Saint-Denis; Annales manuscrites de France, depuis Louis Ier et finissant en 1380. Archives du château de la Roche-Guyon.
LA ROCHE-GU YON.
du tertre, dans la craie vive, a toujours l’aspect du colossal pignon d’une maison blanche.
Mais il n’est plus trace de l'huisset, où les païens consultaient Apollin ; depuis de longs siècles, l’entrée du sanctuaire et des escaliers souterrains a été masquée par les constructions successives élevées par les seigneurs châtelains au pied de la colline.
Le village de la Roche-Guyon est situé sur la rive droite de la Seine, en face d’une des presqu’îles formées par les sinuosités et les alluvions du fleuve.
Aujourd’hui, le voyageur qui descend la Seine de Mantes à Yernon aperçoit, d’abord, le long pont suspendu qui relie le village à la rive gauche ; après le pont, sur la berge même de la rivière, un mur en briques, qui sert de digue et de soutènement à un vaste potager.
Derrière ce potager, la lourde façade des bâtiments du château, portés sur de hautes arcades et dominés par les ruines du donjon; à droite et à gauche, s’étendent les maisons et les jardins du village, au milieu desquels s’élèvent, d’un côté, une vieille église gothique, de l’autre, un hospice d’enfants convalescents, créé, il y a quarante ans, par le comte Georges de la Rochefoucauld.
Trois routes, bordées de maisons ou de granges creusées dans la craie, laissent voir, de loin, leurs longues montées blanches à travers les champs et les vignes, vont rejoindre, en serpentant sur la colline, la vallée de l’Epte et relient le Vexin français au Vexin normand.
Sauf les futaies du parc, qui entourent le château et le donjon, sauf quelques bordures d’ormes, de peupliers et de saules le long des prairies, les arbres sont rares dans ce paysage; tous les coteaux qui
LA ROCHE-GUYON.
bordent la vallée sont couverts de vignes et de cultures diverses; çà et là, les crêtes blanches et les effritements , qui percent la surface, indiquent assez que la craie est à fleur de terre et que le sol doit être ingrat pour le cultivateur.
Mais la plaine, qui s’étend entre les collines et la rivière, a recueilli les terres arrachées aux coteaux dénudés et les alluvions du fleuve; sa fertilité y fait prospérer les vertes prairies et les jardins.
Dans le bourg, la rue du Bac conduit directement du pont à la grande rue, qui s’élargit en grande place devant le château. Sur cette place, une ancienne fontaine répand dans le village l’eau des sources de Chérence , amenées à travers les collines sur un parcours de six kilomètres.
Une inscription latine rappelle que cette fontaine est due à la libéralité du duc Alexandre de la Rochefoucauld et porte la date de \ 742.
Près de là, une mairie blanche, portée sur de hautes arcades, a remplacé depuis quarante ans un ancien bâtiment, un grand hangar coiffé d’un haut toit de tuiles, jadis halles seigneuriales, et qui depuis la Révolution servait à la fois de marché aux grains et de modeste hôtel de la municipalité.
Ces deux édifices assez simples ne suffiraient pas pour donner au bourg une physionomie particulière, un renom particulier; c’est la tour, c’est le château, ce sont les légendes, les souvenirs de cette ancienne seigneurie, qui donnent à la Roche-Guyon son aspect original, sa notoriété régionale, qui en font une station bien connue des touristes, des peintres et des canotiers de la Seine ; un lieu de pèlerinage pour toutes les noces des alentours.
Sur la place, au bout de la rue du Bac, dans une s
LA ROCHE-GUYON.
vaste cour plantée, au-dessous du château, des écuries monumentales entourées de fossés rappellent de loin les célèbres écuries de Chantilly.
Un lourd pavillon carré à trois étages, le pavillon Fernand, construction du siècle dernier, forme l’avantcorps de l’ancienne façade du château, où un long corridor disgracieux avait été superposé aux créneaux des constructions féodales. Depuis l’année dernière, ce toit a été remplacé par un toit élevé, percé de hautes mansardes. En face de la rue du Bac, une grille monumentale en fer donne accès dans la cour d’honneur du château; à droite, sont les bâtiments de dépendances, siège de l’ancien bailliage.
Au fond, le rocher de craie à pic qui porte la tour; à gauche, la façade intérieure du château flanquée de deux tourelles antiques. Ces tourelles encadrent l’escalier monumental, ouvert, au siècle dernier, dans la vieille muraille.
Dans les temps lointains où va nous entraîner cette étude, tel n’était pas l’aspect général du château seigneurial et du bourg.
Sur la rive gauche de la Seine, en face de la Roche- Guyon, se trouvent encore deux maisons, restaurées ou reconstruites, affectées jadis au péage des droits féodaux et au service de halage des nombreux bateaux qui entretenaient un commerce actif entre Paris et la Normandie.
Le pont, la digue rouge du potager n’existaient pas; un bac, en face de la maison de péage, reliait la rive gauche à la rive droite, le pays chartrain 1 au Vexin français.
1. Le pays chartrain s’étendait alors de ce côté jusqu’à Rosny et Rolleboise; voir notamment un aveu ou dénombrement présenté au roi par la duchesse d’Enville le 6 mars 1771.
LA ROCHE-GU YON.
La Seine s’étendait sans obstacle jusqu’aux fossés du château, jusqu’à une grosse tour ronde marquée sur de vieux plans et qui a fait place au pavillon Fernand élevé au xvm® siècle.
Dans l’enceinte des fossés et de la cour des écuries, s’élevait l’église paroissiale détruite en 1400.
Les bâtiments du château, beaucoup moins vastes qu’ aujourd’hui, descendaient au niveau de la rivière et étaient couronnés de créneaux *.
Seule la tour, la vieille tour, haute alors de 80 pieds, dominait, comme aujourd’hui, le château, le village, le vaste amphithéâtre des collines de la presqu’île de la Seine.
Du sommet du donjon, le guetteur pouvait à la fois surveiller, au sud, les rives du fleuve, au nord, les crêtes, alors dénudées, de la vallée de l’Epte.
C’était surveiller en même temps presque toute l’étendue du domaine seigneurial. Sans doute, il est assez difficile d’en définir les limites ; dans ces temps lointains, pendant les guerres entre Français et Anglo- Normands, plus tard, dans les crises des guerres civiles, les limites variaient avec la fortune des armes. Partout, entre les souverains, entre les grands vassaux, c’était un échange perpétuel de cartels, de batailles, de félonies, de confiscations, de succès et de revers; tant valait l’homme, tant valait le domaine à la fin du xi® siècle.
Sur quelles terres , sur quelle contrée pouvaient s’étendre la suzeraineté, le pouvoir, l’influence armée de Guy ou Guidon, premier sire de la Roche? Les chroniques sont muettes sur cette question.
i. Précisément l’année dernière, 1891, des réparations importantes ont fait disparaître le lourd corridor et un toit massif qui écrasaient le château.
LA ROCHE-GUYON.
Mais, si, traversant les siècles, nous nous reportons à l’époque de la splendeur de cette terre, un aveu ou dénombrement présenté à Sa Majesté Louis XV par Mme Louise Élisabeth de la Rochefoucauld, duchesse d’Enville, le 6 mars 1771, donnera le détail, les limites précises des terres, bois, prés et champs et des droits seigneuriaux des ducs de la Roche-Guyon au xviii® siècle.
Les aveux ou dénombrements étaient des déclarations présentées au roi par l’héritier d’un seigneur, et contenaient l’énumération de tous les domaines, fiefs, droits féodaux appartenant au seigneur décédé. D’après le document du 6 mars 1771, le vaste domaine de la Roche-Guyon s’étendait sur les deux rives de la Seine depuis les limites du duché de Rosny jusqu’à Bonnières, c’est-à-dire sur toute la presqu’île de Mousseaux, Moisson et Freneuse; franchissait les collines entre Haute-Isle et Bennecourt; embrassait presque toute la vallée sur la rive gauche de l’Epte jusqu’à Fourges; suivait les routes de Chaussy à Vetheuil, de Vetheuil à Àincourt, jusqu’à Artie, et venait rejoindre, par Saint-Cyr, la rive droite de la Seine, Saint- Martin -la- Garenne, Folainville et Guernes en face de Rosny, qui formait la limite de la terre sur la rive gauche.
Au delà de Chaussy, au nord, les seigneurs de la Roche-Guyon possédaient encore les petits domaines de Coppières et Ambleville.
Des coteaux de la Roche-Guyon, au-dessus des promenades et de la futaie qu’elle avait créées, la duchesse d’Enville pouvait embrasser, d’un coup d’œil, presque tout son domaine, au milieu d’un paysage d’une grandiose simplicité.
Au nord, dans la vallée de l’Epte, une épaisse et
LA ROCHE-GUYON.
longue traînée de peupliers, d’aulnes et de saules, entre les coteaux dénudés; et, de distance en distance, les villages de Sainte-Geneviève, Gasny et Fourges cachent et indiquent à la fois le cours de la rivière.
A l’ouest, devant le village de Limetz, l’embouchure de l’Epte dans la Seine, qui se perd au loin, entre de larges collines, à la hauteur de Vernon.
Au sud, toute la presqu’île de la Seine, les tours de l’église de Mantes et, dans le lointain, les collines de Rolleboise et de Magnan ville.
Aux limites de cet horizon s’arrêteront les limites de ce récit.
Quelles familles, quels hommes ont passé dans ces deux vallées? quels événements s’y sont déroulés? c’est ce que je vais essayer de raconter.
Chapitre II
Les forteresses féodales comprenaient, en général, trois lignes de défense :
1° Une vaste enceinte entourée de palissades ou de murailles, où pouvait, en cas d’alarme, se réfugier la population des environs ;
2° Le château;
3° Le réduit, c’est-à-dire la tour ou donjon *.
La forteresse de la Roche-Guyon, établie d’après les règles anciennes des fortifications, était à peu près inexpugnable et ne pouvait guère être réduite que par la famine.
Pour se rendre compte de son aspect dans ces temps anciens, il faut supprimer les écuries actuelles, le pavillon Fernand, le bâtiment moderne du grand salon et de la bibliothèque et l’étage supérieur du château; il faut aussi faire disparaître le grand potager, digue artificielle contre les variations du cours de la Seine.
La première enceinte, au pied de l’escarpement de la colline, était protégée par un fossé qui descendait de la porte du château jusqu’à la rivière, suivait la route actuelle de Gasny et remontait sur l’emplace-
1. Viollet-le-Duc, Dictionnaire d architecture du xi® au x i\* siècle, mots : Château et Donjon.
CHATEAU, TOUR OU DONJON.
ment des écuries jusqu’au sommet de la colline, le long du sentier escarpé, que l’on retrouve encore aujourd’hui contre le mur du parc.
Là, le fossé suivait la crête du coteau, au-dessus du donjon, et redescendait le long du sentier de la fausse braie jusqu’aux escarpements qui protègent les accès du donjon à l’est et au nord.
Dans la partie basse, le long de la Seine, une large muraille, reliée au château par une grosse tour (remplacée aujourd’hui par le pavillon Fernand) et flanquée de tourelles, protégeait le fossé et le tour du château et s’arrêtait au fossé escarpé qui grimpait au sommet de la colline.
Cette enceinte devait comprendre une partie de la cour actuelle des écuries et des promenades du parc.
Quant à la seconde enceinte, que l’on appelait le château, il est plus difficile d’en délimiter le plan et l’emplacement. Uest probable que, du xne au xiv6 siècle, cette enceinte subit des modifications considérables.
Vers l’année 1125, l’abbé Suger, ministre de Louis VI, qui connaissait bien cette forteresse, en a laissé une description assez sombre :
« Au-dessus d’un promontoire 1 du rivage escarpé du grand fleuve la Seine, s’élève un château d’aspect sauvage, de mauvais renom, que l’on appelle la Roche de Guidon
LA ROCHE-GUYON.
(Guyon), invisible dans sa superficie (dont la superficie est invisible ), creusé dans un rocher très élevé.
Au penchant de la montagne, sont des ouvertures rares et misérables ; dans la roche creusée, la main industrieuse de l'architecte a étendu l'amplitude d'une grande maison.
De cette factieuse forteresse, odieuse aux dieux et aux hommes, le seigneur était Guidon (Guyon) *. »
Cette description ne ressemble par aucun trait aux vues les plus anciennes de ce château.
Après une longue exploration des localités, je suis très disposé à croire qu’au temps de l’abbé Suger et même longtemps après, la forteresse de la Roche- Guyon ne se manifestait â l’extérieur que par une épaisse muraille, plaquée contre la paroi du rocher, percée de rares ouvertures, et par la tour, au-dessus de la paroi à pic de la montagne. Toutes les salles d’armes, les chambres, les magasins, étaient taillés dans la craie vive. Après tant de siècles, il est encore facile de retrouver aujourd’hui ces vastes excavations, depuis la cour d’honneur actuelle jusqu’à l’entrée du parc, de reconstituer, à l’aide des traces des poutres et des grossiers escaliers, tout l’aménagement intérieur de cette immense caverne, et de suivre ensuite, dans le parc, le long de la paroi du rocher, les passages souterrains ou découverts, et le grand escalier, taillé dans la craie, qui reliaient les salles basses au donjon. Tel est, ce me semble, le seul plan qui concilie la description de l’abbé Suger avec l’examen attentif des localités.
Plus tard, probablement à la fin du xii® siècle, les constructions de cette seconde enceinte furent étendues au dehors; des bâtiments extérieurs et une
CHATEAU, TOUR OU DONJON.
grosse tour, bâtie comme un avant-poste dans la cour actuelle des écuries, représentèrent plus dignement l’aspect d’une forteresse féodale. Cette seconde enceinte n’était, alors comme aujourd’hui, séparée du rocher taillé à pic que par des cours fort étroites (la cour du Cerf, la cour des Chiens), elle paraissait se confondre avec la colline à laquelle la rattachait un étroit pont-levis à la hauteur des créneaux. Les portes étaient rares et peu apparentes; le château était cependant moins sombre que jadis, et ne devait plus être considéré, comme au temps de l’abbé Suger, comme un lieu suspect, haï des hommes et des dieux.
Quelle que fût sa réputation, cette forteresse commandait le cours de la Seine, l’entrée du Yexin français; elle était protégée par le cours du large fleuve, qui baignait ses fossés, par ses épaisses murailles, par ses étroites poternes, et enfin par le donjon qui la dominait.
Derrière le château, des terrasses taillées à pic s’élèvaient le long du rocher, interrompues par des espaces vides, garnis de ponts volants, et aboutissaient à un large escalier souterrain, qui s’enfonçait dans la montagne et ressortait au sommet dans l’enceinte du donjon 4.
Même isolé du château, ce donjon était une forteresse complète.
Rond du côté de l’escarpement, il se terminait en éperon vers le nord; une double enceinte, formant une double terrasse crénelée, suivait la forme du donjon; l’éperon du nord était à son extrémité
1. Cet escalier existe encore aujourd’hui, mais l’accès dans Ja tour est muré.
LA ROCflE-GUYON.
garanti par une tour pleine, massive, invulnérable aux machines de guerre, munie de tous les engins destinés à repousser un assaut.
Ce réduit, ainsi hérissé de défenses, n’était abordable probablement que par deux issues : par l’escalier souterrain du château, et par une étroite poterne (existant encore aujourd’hui) ouverte à l’est, au flanc de la muraille, sur un sentier abrupt1.
La porte d’accès actuelle sur le parc n’existait sans doute pas, ou ne devait présenter qu’un pertuis très étroit.
C’est évidemment une fantaisie malheureuse qui, pour créer une ruine décorative, a plaqué, au siècle dernier, un fronton grec sur la basse poterne féodale.
Derrière la tour, et jusqu’à la crête du coteau, s’étendait une vaste enceinte palissadée et entourée de fossés, qui permettait de surveiller au loin le cours de l’Epte et les collines de la rive droite. Cet ensemble de défenses constituait, d’après l’opinion de M. Viollet-le-Duc, une des forteresses les plus solides du moyen âge.
Deux autres bâtiments complétaient le manoir seigneurial.
L’église ou la chapelle était à la fois église du château et des habitants, alors gîtés pour la plupart le long de la colline, dans les caves du rocher; vers l’an 1100, elle était étroitement accolée et reliée par une petite porte aux bâtiments du château; elle devait occuper le fond de la cour actuelle des écuries.
C’est au moins ce que semble indiquer un récit
1. Viollet-le-Duc, Dictionnaire d architecture au moyen âge ; mots : Donjon et Chatbau. — L’auteur examine longuement tout ce système de fortifications.
très émouvant du meurtre de Guy, seigneur de la Roche, par son beau-père Guillaume, vers l’an 1112 f.
D’après ce récit, le traître Guillaume, escorté d’hommes armés sous leurs capes, se rendit à V église contiguë au château et aux souterrains ; tous faisaient semblant de prier comme les autres assistants; mais Guillaume épiait le pertuis par lequel Guy pouvait pénétrer dans l’église, et il s’empara par surprise de ce passage.
L’abbé Suger était contemporain des acteurs de ce drame sanglant; il connaissait la forteresse de la Roche-Guyon, si exposée aux entreprise des Anglo- Normands; son témoignage est donc, sur ce point, irrécusable.
Cette église seigneuriale et paroissiale eut une longue durée ; en 1400, elle tombait en ruines. Le seigneur Guy V la fît démolir et obtint, en 1404, du roi Charles VI, l’autorisation d’en construire une nouvelle, à l’extrémité est, et en dehors des cours du château, précisément à l’endroit où s’élève l’église actuelle.
De 1419 à 1445, le Vexin français et le château de la Roche-Guyon restèrent au pouvoir exclusif des Anglais; sous leur domination s’acheva l’église qui fut dédiée à « monsieur saint Samson », et qui, depuis près de cinq siècles, est restée l’église paroissiale du bourg.
Auprès de cette nouvelle église, on établit un humble presbytère, aujourd’hui en ruines, et un cimetière emporté en 1693 par un éboulement du rocher.
Ce cimetière fut d’abord transféré à l’est du village, le long d’un chemin menant au bord de la Seine ;
4. Vie de Louis le Gros, par l’abbé Suger.
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The end
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