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Du Niger au Golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi

Louis Gustave Binger · 1892 · Scanned text

136,592 words · about 9 h 34 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Louis Gustave Binger
Language
French
Published
1892
Length
136,592 words · about 9 h 34 min
Sections
8 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (8)
  1. Front matter about 40 min
  2. II about 12 min
  3. III about 8 min
  4. V . 4?-tfKl^ about 43 min
  5. VI about 8 min
  6. VII about 25 min
  7. VIII about 16 min
  8. IX about 7 h 3 min

Continue:

Front matter

DT

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189;

II

Retour à Ouolosébougou. — En route pour Ténetou. — Visite à El-Hadj Mahmadou Lamine. — Le marché. — Les voyages d'El-Hadj. — Renseignements sur Mali. — El-Hadj me donne deux lettres de recommandation. — Arrivée sur les bords du Baoulé. — Deuxième lettre de Samory. — Départ pour Sikasso.

Le 3 septembre je quittai Bammako et je traversai le Niger; le 8 j'arrivais à Ouolosébougou; l'accueil Je la population avait été plus franchement amical que lors de mon premier passage : dans chaque village on me fit cadeau d'aliments tout préparés ou de denrées; dans l'un d'eux on me donna môme un bœuf.

À mon arrivée à Ouolosébougou, je n'y trouvai pas Kali, quoique dès Sanou je l'eusse envoyé prévenir de mon passage par un courrier.

Le lendemain je m'arrêtai à Séguésona. Une grosse rivière, très gonflée par les pluies et au courant très rapide, affluent du Banifin, me força à rester inactif toute la journée. Gomme ce cours d'eau ne commença à se dégonfler que vers quatre heures, le passage dura fort longtemps et ne fut terminé qu'à neuf heures et demie du soir.

Kali vint dans la journée; il m'apportait des provisions et je lui fis quelques cadeaux en échange. C'était un vendredi et nous rencontrions des femmes se rendant au marché de Ouolosébougou ; quelques-unes, qui veliaient de Sounsouncoro, connaissaient par son nom. le jeune sofa qui m'accompagnait; elles l'interpellaient en lui disant : Kélébak/ia ini-tié. Gomme je savais mon gaillard originaire du Torong, cela m'intriguait. Je fis signe à Diawé, qui questionna une femme. Elle lui apprit que Kélébakha était resté une demi-lune à Sounsouncoro cl qu'il n'y avait pas longtemps qu'il était parti pour Bammako, afin d'y chercher un blanc.

Quelques jours après, le jeune Kélébakha fit des ouvertures à Diawé, lui raconta qu'il ne tarderait pas à déserter, etc.; le moment, était venu de l'interroger. Il m'avoua être parti du camp do l'almamy porteur de deux lettres. Arrivé à Sounsouncoro, il avait été arrêté et les deux lettres portées à. Faraba.

Quelques jours après mon départ pour Bammako, on lui en avait remis une avec l'ordre de me rejoindre et de me la donner; on lui avait recommandé surtout de me cacher qu'il ne venait pas directement delà colonne.

Le kéniélala de Ouolosébougou avait été bien renseigné, comme on le voit.

Samory avait là une belle occasion de nous prouver sa reconnaissance pour la situation que nous lui avions

LE TOI'R DU MONDE.

créée vis-à-vis des autres souverains el chefs de la rive droite du Niger, en appelant son fils Karamokho en France et en lui faisant l'honneur de traiter avec lui. Il nous remerciait par la plus noire ingratitude.

A Séguésona, au lieu de prendre la roule la plus suivie, passant par Ourou, et dont je possédais un très bon itinéraire, je choisis un autre chemin moins frayé en cette saison et plus à l'est, afin de me rapprocher du Kéléya et du Banan, sur lesquels je n'avais que de médiocres renseignements.

Le lendemain je quittais le chemin du Kéléya à Missaguébougou(«pays des bœufs blancs»), misérable petit village ne contenant qu'une trentaine d'habitants, et je faisais étape le soir à Dialanicoro, car le passage de la Koba, autre affluent du Banifin, avait considérablement ralenti ma marche.

Cette rivière est très profonde, elle coule entre des berges escarpées, et a une largeur variant de 10 à 15 mètres. Il n'existait qu'un pont en branchages dont la partie nord s'était affaissée, entraînée par les eaux; il fallut faire des prodiges d'équilibre pour le franchir; l'opération était presque terminée lorsque le reste du pont se rompit, entraînant six de mes hommes en train de faire passer les deux dernières charges.

Mes autres noirs se jetèrent immédiatement dans la rivière pour porter secours aux malheureux que le courant entraînait; hommes et bagages furent sauvés; il n'y eut de perdu que mes allumettes, qui avaient pris l'eau, quoique'soigneusement enfermées dans des boîtes en zinc fermant presque hermétiquement.

Comme Missaguébougou, Dialanicoro est sans ressources et aux trois quarts ruiné. Des femmes bambara étaient occupées à y préparer du beurre de ce ou karité, destiné à l'almamy.

11 septembre. -- Dialacoroba, où je passai une heure, est un gros village, au centre duquel se trouve un diassa (palanquement) où réside le chef de cette région, Mahmady Lansiné. On m'apporte de la part de ce chef, qui est en guerre, un bœuf, un mouton, des poules, des œufs et du riz. Le village contient, en temps normal, environ 500 à 600 habitants; son chef vit dans l'aisance, mais les Bambara Baniokhola, qui constituent sa population, se trouvent dans les conditions les plus misérables, comme partout ailleurs.

Après avoir fait les cadeaux d'usage, je quittai ces braves gens pour faire étape au Banifin. Cette rivière est moins profonde que ses deux affluents que je venais de traverser les jours précédents; elle vient de l'ouest. traverse le Kéléya et prend sa direction sud-nord en arrivant dans le Banan. Elle est aussi connue sous le nom de Banan-ba (o fleuve du Banan»). Son confluent avec le Baoulé, ou Mayel-Balével, est au-dessus de Bobalé, à hauteur de Toukoro. près d'un village appelé Ouakoro.

La région que je viens de traverser est d'un aspect très monotone : pas la moindre ride, partout une grande plaine couverte de hautes herbes et parsemée de petits arbres rabougris.

A Tiérou, où j'arrive de bonne heure, on a nettoyé à mon intention un groupe de douze cases situé à l'est du village. Ces cases, qui sont construites avec un soin remarquable,' étaient destinées à recevoir l'almamy lors de son passage ici, mais il ne s'y est pas arrêté.

A partir de Tiérou jusqu'à Ténetou, le terrain se relève légèrement; à la plaine succèdent de petites rides ferrugineuses, la végétation est un peu plus dense.

14 septembre. — De loin, on prend Ténetou pour une grande ville; les cases, presque toutes carrées, sont rapprochées les unes des autres; au centre on aperçoit quelques gros banans (bombax). C'est la disposition en amphithéâtre qui trompe de loin : à mesure que l'on approche, on est désillusionné.

En arrivant, je nie fais indiquer la demeure d'El- Hadj Mahniadou Lamine, qui habite un groupe de cases à l'ouest du village. Bientôt un captif vient m'annoncer que je puis entrer : dans l'intervalle le pèlerin a voulu faire un peu de toilette.

C'est un grand bel homme, à la figure ouverte; il est vêtu à l'orientale : haïk, gandoura, turban et chéchia. Assis sur un tapis de Stamboul dans une case très sale, il me reçoit fort bien, et me fait asseoir sur un autre tapis placé en face de lui. Un oreiller maure, en cuir orné, à côté d'un grand flambeau de cuivre rouge dépourvu de bougies el d'un saladier en vieille faïence orné de fleurs, une bouillotte en fer battu, deux Gorans et un chapelet complètent la mise en scène. Son accueil est des plus cordiaux. Ce musulman est fort poli; de la fréquentation des gens civilisés en Egypte, lors de ses trois pèlerinages à la Mecque, il a gardé un certain vernis d'éducation. Notre premier entretien fut naturellement de courte durée. El-Hadj nie lit installer par le dougoukounasigui près de sa demeure, dans un diassa construit à l'intention de l'almamy.

Ténetou est un grand village, d'une malpropreté excessive; ses rues étroites sont des bourbiers dans lesquels pourrissent des détritus;- la plupart des cases sont inhabitées: j'estime cependant sa population à 800 habitants, y compris une centaine de marchands de passage et environ autant de captifs. Il y règne beaucoup d'animation, grâce à sa situation exceptionnelle au centre d'une région d'où l'on pool facilement se diriger sur n'importe quel point de la boucle du Niger, el au croisementde tous les chemins fréquentés par les caravanes.

Le marché de Ténetou se tient tous les jours : il est à quelques centaines de mètres au sud du village, à droite du chemin de Niamansala. Il se compose de Irois rangées d'échoppes en paillotes; quelquefois ce ne sont que des seko (nattes), placées sur quatre branches fichées en terre, qui constitueni des abris contre le soleil, car il n'y a pas de gros arbres. Quand il pleut, acheteurs et vendeurs se retirent dans le village.

Sur le marché quotidien on trouve les mêmes articles cpie sur le grand marché de Oaolosébougou, moins le bétail; cependant j'y ai vu une fois amener neuf bœufs qui provenaient du Fouta-Djalln.

Les vendeurs sont très nombreux, surtout les femmes

Ecroulement d'un pont sur la Koba. — Dessin de Riou, d'après un croquis de faute

LE TOUR DU MONDE.

qui vendent le bois, car le combustible est toujours rare autour des villages un peu fréquentés. J'ai vu un morceau de sucre de la grosseur d'une noix duquel on demandait en cauris environ 50 centimes; il était noir à force d'avoir été touché; jamais il n'a été vendu pendant mon séjour, et tous les jours je le voyais figurer au même endroit, entre quatre pierres à fusil et huit aiguilles à coudre.

J'allais souvent chez El-Hadj Mahmadou Lamine ; son accueil toujours bienveillant m'y encourageait du reste. Je lui fis quelques cadeaux, consistant surtout en papier, carnets, crayons, parfums, savonnettes, rasoirs, ciseaux, bougies, etc., ce qui ne contribua pas peu à me concilier son amitié.

La famille du pèlerin est sonninké et originaire de Silla, près Djenné; lui est né à Sansanding, mais il a habité Bammako dès sapins tendre enfance: Bammako est donc sa patrie, me dit-il. Il a fait trois voyages à la Mecque, et a visité Gonstantinople.

La fréquentation d'El-Hadj ne pouvaitm'ètre qu'utile ; malheureusement, s'il a beaucoup su, il a beaucoup oublié, et il n'apprend pas grand'chose à ceux qui, comme moi, se sont un peu occupés de ce pays, car il intervertit fréquemment l'ordre dans lequel il cite les régions traversées.

El-Hadj est peut-être très versé en jurisprudence musulmane, c'est un sévère interprète du Coran, mais j'ai été peiné de le voir d'une rare ignorance sur l'histoire et la géographie de ces contrées. Il ne connaît aucun auteur arabe donnant des renseignements sur le Soudan, ni aucun géographe arabe

« Du temps où j'étais jeune, me dit-il, il était impossible de se procurer ces ouvrages, il fallait être excessivement riche ou passer des années à les recopier. »

Il me renseigna toutefois sur l'ancienne capitale Mali, détruite vers la fin du XVIe siècle. On en trouvera l'emplacement sur la rive gauche du Niger, près de Yamina. Je ne suis pas loin de croire que ce renseignement est exact.

Avant que je quittasse Ténetou pour me diriger sur Bénokhobougoula et Tengréla, El-Hadj me remit une lettre de recommandation pour les musulmans inlluents que je pourrais rencontrer sur ma route.

Il m'engagea d'une façon toute spéciale à aller me recommander de lui auprès d'Alpha Marna Sissé à Tengréla et de l'almamy Saouty à Kong, ce que je ne voulais certes pas manquer de faire si j'avais le bonheur d'atteindre ces villes.

Voici la première de ces lettres, celle adressée à l'almamy Saouty de Kong; l'autre est semblable comme texte, l'imam n'a fait que changer d'adresse!

« Louanges à Dieu! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur celui qui est le dernier des prophètes!

« Cette lettre émane d'El-Hadj Mahmadou Lamine, fils d'El-Hadj Mohammed Zeïn, dont le frère se nomme El-Hadj Ibrahim Silaouani, Glaive de Dieu et Glaive de l'Élu.

« Nous saluons un million de fois tous les musulmans. Or, le chrétien porteur de celte lettre, il se nomme Binger et se dirige vers Kong.

« 0 Dieu! ne le retiens aucunement, ne l'arrête aucunement el ne barre pas sa roule tant qu'il ne sera pas arrivé à Kong. Donne-lui la sécurité et conserve-le en bonne santé !

« Nous saluons Karamokho Saouty, fils de Djam el- Imamy (l'almamy) Saouty, El-Hadj l'émir.

« Nous saluons aussi la totalité des musulmans et des musulmanes, chacun d'eux et chacune d'elles. J'ai fini de parler. »

Le 18 septembre je fis étape à Soukhoura, qui était, il y a cinq ans, un très gros village où se tenait un marché assez fréquenté ; aujourd'hui c'est une ruine contenant une quarantaine d'habitants.

Le lendemain, après avoir traversé deux grands villages ruinés, j'arrive sur les bords du Baoulé, et- commence immédiatement le passage.

Cette rivière, qui vient de Sambatiguila et reçoit de nombreux affluents, dont j'ai noté les principaux sur ma carte, coule, dans une plaine en partie inondée et couverte de hautes herbes. Les rives seulement sontgarnies de quelques sounsoun dont une partie du tronc baigne dans l'eau ; son courant est aussi rapide que celui du Niger à Bammako et sa largeur est de 60 mètres; elle est très profonde, mais à partir du mois de janvier quelques gués sont praticables.

D'après les indigènes, le Baoulé serait formé de deux cours d'eau, dont l'un passe près de Sambatiguila et l'autre près de Maninian. Tous les deux sortent des hauteurs cpii courent entre le Kabadougou et le Ouorokoro et se détachent du massif de Gankouna.

La rivière coule ensuite au nord, se grossissant de divers cours d'eau; au confluent du Bafing, elle s'incline vers le nord-est et coule parallèlement au cours du Niger en traversant le Ségou. En saison sèche, elle est guéable en divers endroits. Aux environs de Souroucoro, sur la roule de Ségou au Kénédougou, le Baoulé se jette dans le Bagoé, dont il est le principal affluent.

Ba-oulé veut dire en mandé « fleuve rouge » ; son autre nom. Mayel-Balével, a la même signification en

peul.

Le service du passage est assuré par une pirogue de 5 mètres de longueur; aussi ai-je mis presque toute la journée à effectuer le passage de mes bagages et de mes animaux. Sur la rive droite, où je campe, je trouve des gens revenant de la colonne ; tous sont clans un état de santé déplorable, et, parmi eux, il y a des mourants ; ils se battent sur la rive à qui passera le premier. La plupart d'entre eux sont d'une faiblesse extrême, ils se sont nourris des mois entiers de tiges de maïs, de feuilles et de crudités. Maintenant ils sont relativement heureux ; s'ils ne sont pas près de leur village, au moins, dans deux ou trois jours, ils auront échappé à une mort certaine, car ils seront sortis de la zone déserte qui sépare le Baoulé de Sikasso.

DU NIGER AU GOLFE DE GUINÉE.

Les enfants bousculent des adultes sans force et les font trébucher dans la rivière: c'est indescriptible: d'autres sont assis au bord de l'eau et ne cherchent même plus à passer : ils attendent la mort. Des places, il n'y en a pas dans l'unique embarcation, et ils n'ont pas la force de gagner l'autre rive à la nage : leur air résigné me navre. J'ai hâte de quitter ces lieux.

Dans la journée, un griot m'apprit que le frère de Famoko (chef de Dialacoro, prèsBammako, rive droite), revenant de la colonne, était porteur d'une lettre de l'almamy pour moi : mais, me croyant encore à Ténetou. il avait bifurqué à Ouré pour passer le fleuve à Foulaboula.

Trois heures après, cet homme arriva : il était épuisé ; il y avait six jours qu'il avait quitté la colonne. Je lui fis donner quelque nourriture.

La lettre de Samory était, tout simplement une demande de secours. Il me priait de venir l'aidera prendre Sikasso avec 30 tirailleurs noirs, 5 blancs, et quelque chose de plus formidable (du canon probablement). Gela me rendit perplexe : je ne me souciais pas de me rendre à la colonne, mais je me décidai quand même à la rejoindre le plus tôt possible.

Je comptais proposer à Samory d'ouvrir des négociations avec Tiéba. contre lequel il était en guerre, et par ce moyen gagner l'amitié de ces deux souverains, dont je devais forcément traverser les Etais. D'autre pari, une marche sur Sikasso me permettait de juger des forces dont disposait Samory et d'en rendre compte au commandant supérieur du Soudan français.

Samory venait île traiter avec nous : il me paraissait difficile de l'abandonner, même moralement. Nous étions certes en droit de lui refuser un secours avoué, mais nous ne pouvions lui refuser notre appui moral.

mimm

Vue de Ténetou. — Dessin de Riou, d'après un croquis de l'auteur.

Si je réussissais dans mes négociations, le succès de mon voyage était presque assuré, la route vers l'intérieur m'était ouverte. J'informai par lettre le commandant du cercle de Bammako de ce que je venais de décider, et le soir du 20 je partais avec deux hommes et Diawé.

III

Départ pour Sikasso. les ruines et les chemins encombrés do cadavres.— Passage du Banifing. — ltuines de Sékana. — Rencontre d'un convoi de ravitaillement. — Arrivée sur les bords du Bagoé.

— Kouroula et les Sénoufo. — Industrie et mœurs des Sénoufo.

— Siège de Natinian. — Arrivée au camp de Samory. — Portrait de Samory et de son entourage. — Musulmans peu scrupuleux. — Familiarité de Samory et de son fils. — le camp de Samory. — Les palanquements et le blocus. — Garnison des diassa ou palanquements.

Mardi 20 septembre. — Avant de quitter les bords du Baoulé, je donnai mes instructions à Moussa Diawara, mon domestique, sur la route qu'il aurait à suivre pour se rendre avec le convoi à Bénokhohougoula, et lui fis adjoindre un sofa comme sauvegarde.

Mon départ eut lieu à quatre heures de l'après-midi. En quittant les bords du Baoulé, on chemine pendant un bon kilomètre dans des terrains inondés, couverts de hautes herbes. Les rives mêmes du fleuve sont peu boisées; aussi loin que la vue peut s'étendre, on découvre à peine un léger rideau de menus arbres.

Jusqu'à la nuit tombante nous avons contourné ces plaines submergées. Le terrain ne se relève guère qu'aux abords de Toula, village abandonné. Menacés par une tornade, nous cherchons à nous établir dans le village pour y passer la nuit. Une inspection des ruines nous force à abandonner notre projet. Hélas! dans chaque case il y a des cadavres; peut-être une centaine de malheureux sont morts de faim dans ce triste lieu; de partout il se dégage une odeur infecte. On est absolument écœuré.

LE TOUR DU MONDE.

Bon gré, mal gré, nous nous remettons en route, nous dirigeant sur le village suivant, qui se nomme Ouré, el OÙ nous arrivons à neuf heures du soir.

Ouré était, avant que les troupes de Samory s'en emparassent, un très gros village: les mines que l'on traverse avant d'atteindre la localité actuelle sont plus grandes que celles de Bammako.

Dans le village il n'y a qu'une vingtaine d'habitants, dont un dougoukounasigui (délégué de l'almamy) : on nous offre l'hospitalité dans une rase d'entrée, sorte d'antichambre, nommée boulou, qui sert d'écurie, de parc, de corps de garde ri de cuisine. C'est à peine si l'on vint clair dans cette case. A la lueur du feu, les nous qui vivent avec moi nie paraissent de vrais bandits : j'ai hâte de quitter ce lieu et ces gens, dont l'aspect est peu rassurant.

Mercredi 21 septembre. — A environ 7 kilomètres dans l'est d'Ouré on atteint le Banifing, grand affluent de droite du Baoulé, qu'il rejoint dans les environs de Tabakoroni.

En arrivant à ses bords, inondés sur une largeur de quelques centaines de mètres, nous rejoignons un convoi de vivres qui est en train d'effectuer son passage; il utilise à cet effet deux petites pirogues, longues de 4 mètres, qui constituent tous les moyens de passage.

Le lit do la rivière est obstrué par des arbres du genre palétuvier. Sa largeur totale est de 40 mètres environ et sa profondeur atteint en ce moment 4 à 5 mètres. En saison sèche elle est cependant guéable.

Nous avons hâte de quitter cet endroit. Là aussi il y a des squelettes et des cadavres en quantité. Je ne les compte plus. Au début, en quittant Ténetou, les deux premiers jours, j'en ai compté une dizaine, mais il y en avait d'autres à quelque distance du chemin, qui se révélaient par l'odeur.

Ici, le moindre buisson abrite un mort; sur le chemin même on trouve le squelette blanchi à côté du moribond. C'est affreux. Ceux qui vivent semblent morts debout : une canne à la main, amaigris par la faim, les yeux n'exprimant m l'intelligence, ni l'hébétement, n'ayant plus conscience de ce qu'ils font, ils marchent ou se traînent péniblement par les chemins jusqu'à ce qu'ils tombent d'inanition. Quelques-uns mettent leur bonnet à la main pour me saluer, ils n'ont plus la force d'articuler une syllabe, ils ont déjà le rictus de la mort sur les lèvres. Ce qu'il y a de particulièrement pénible pour moi, c'est qu'il m'est impossible de les secourir; je n'ai que le strict nécessaire en fait de vivres et nous devons nous contenter de quelques centaines de grammes de riz par jour.

Au delà du Banifing, nous traversons encore deux ruines, après lesquelles nous sommes arrêtés par un farako, rivière-torrent dont le lit est obstrué de branchages. Sa largeur estde 20 mètres environ ; le courant, très rapide, a enlevé le pont en branchages qui existait. Il nous faut passer à la nage.

Jeudi 22 septembre. — A quelques kilomètres de Farabakourou, nous traversons deux marigots peu profonds, mais dangereux à passer en cette saison à cause de leur fond bourbeux. Entre les deux se trouve le village ruiné de Bal'fa. Nous sommes arrêtés par le passage du marigot de Samé. qui n'est franchissable qu'à la nage en cette saison : les peaux de bouc sont déballées et le contenu est peu à peu passé sur l'autre rive, dans des calebasses que les nageurs poussent devant eux. Je suis obligé de marcher toute la journée pour atteindre Sékana, où je me dispose à camper. Entre le Saméko el Sékana se trouvent les 'rois ruines de Kokouna, Dialacoro el Kourbala.

A Kourbala j'ai rencontré un convoi de 240 porteurs du Ouassoulou, venant de Koussan et portant des vivres à la colonne. Il y a là hommes, femmes et enfants. Gomme ils marchent en file indienne et assez en désordre, ils couvrent plus d'un kilomètre de chemin.

Voici ce que j'ai appris sur la formation des convois :

J'ai déjà dit que le pays de Samory était divisé en un certain nombre de provinces ou de districts correspondant à peu près à l'ancienne division en confédérations. A la tête de chaque province se trouve un chef, frère ou fils de l'almamy, ou chef de colonne, qui a sous ses ordres les chefs de village et les dougoukounasigui.

Lorsque ces gouverneurs partent en guerre avec leur escorte permanente, leurs sofas, ils procèdent à la levée dans le pays et se portent sur le théâtre de la guerre. Le chef du village le plus influent les remplace dans leur commandement territorial et organise le ravitaillement.

A des intervalles à peu près réguliers, une partie du produit du champ cultivé pour le compte de l'almamy dans chaque village est mis en route vers le théâtre de la guerre, à l'aide de porteurs. Ces vivres sont destinés à l'almamy seul, qui en dispose comme il l'entend. Le chef réquisitionne de son côté pour lui et la troupe de son chef direct, et fait les' envois à la colonne; d'autre part, tous les malheureux qui ont des parents à l'armée leur envoient quelques provisions quand ils en ont, et à la condition seule qu'Usaient obtempéré aux réquisitions faites chez eux, sans quoi leur bien est confisqué.

Les porteurs vont par convois de quelques centaines, ayant chacun une charge de 10 à 15 kilos, emballée dans un foufou.

Les convois marchent généralement escortés de gens de renfort qui sont envoyés à la colonne, ou bien sous la conduite de griots. La débandade la plus complète y règne.

La nuit était venue et le convoi n'était pas encore totalement rendu à Sékana; une partie des porteurs étaient perdus dans les hautes herbes et cherchaient à rejoindre les camarades déjà campés. On entendait des cris partout.

Vendredi 23 septembre. — Après la traversée d'une rivière et de deux marigots, le chemin longe pendant environ 2 kilomètres un joli petit ruisseau bordé d'une belle végétation; on le traverse près d'une chute. Deux de ses affluents vous séparent des ruines de Dinsan,

DU NIGER AU GOLFE DE GUINÉE.

qui comprennent plusieurs groupes assez éloignés les uns des autres. On descend ensuite dans une gracieuse petite vallée boisée; c'est le premier endroit un peu gai que je traverse depuis bien longtemps.

Le soir, nous campons dans les ruines de Tokoumana. Cette ruine n'est habitée que par un passeur et sa famille ; il s'est construit une échoppe en dehors du village, car l'intérieur est encombré de cadavres. La pluie tombe tous les jours, et rend les sentiers presque impraticables.

Samedi 24 septembre. - Deux ruines, Likana et

Titiana, séparent Tokoumana du Bagoé. Avant la guerre actuelle, cette rivière marquait la limite entre les pays de Samory et de Tiéba.

Elle est bordée, à environ 1 kilomètre de dislance, par une ligne de collines qui court vers le nord. Ses rives sont basses et inondées, les berges seules sont couvertes d'un rideau de verdure. La largeur du Bagoé est de 150 mètres environ, mais son courant est un peu moins fort que celui du Baoulé.

Notre traversée, malgré de grandes lenteurs, a lieu sans incidents. Comme sur les bords de tous les cours

ITINERAIRE GENERAL DE DAKAR AU GOLFE DE GUINEE (1887-1889)

L.TWlicr.dol

Echelle d'eau, il y a quantité de malheureux qui attendent le passage. Quelques-uns sont assis là d'un air résigné, ayant abandonné probablement tout espoir de revoir leur pays; d'autres, auxquels il reste encore un peu de vigueur, se battent, comme au Baoulé, pour entrer dans les pirogues, qui malheureusement no peuvent contenir que peu de monde.

Si jamais l'almamy était forcé de rebrousser chemin rapidement, ce serait tout bonnement sa perte : avec ce désordre, ce petit nombre de pirogues serait vite coulé, et il ne faut pas songer à traverser à la nage un cours d'eau semblable. Franchir 200 kilomètres sans villages habités, sans nourriture, avec des passages aussi difficiles, ne serait pas possible.

La rive droite du Bagoé ou Badié est plus basse que la rive gauche, le terrain est fortement inondé, et pendant 3 kilomètres on traverse des terrains fangeux, couverts de hautes herbes. Mon mulet est à peu près fourbu en sortant de là.

Mais bientôt le terrain se relève. La végétation s'en ressent : il y a plus d'arbres que sur la rive gauche. On aperçoit quelques cultures, des ces et quelques nettes.

Sur la rive gauche du Bagoé, le pays s'appelle Siondougou. Ici nous sommes dans leGanadougou. Comme

LE TOUR 1)1" ".MONDE.

sur l'autre rivé, Bioiima'na est habité par des Foula du Ouassoulou et quelques Bambara. Quand la colonne de l'almamy est arrivée, les habitants ont fait leur soumission.

Je.reste là pendant les heures chaudes de l'a journée, pour laisser reposer mon mulet, el recuis la visite de deux kolcisi de l'almamy et d'un de ses courriers, porteur d'une lettre de bienvenue. Les kokisi sont des captifs spécialement chargés de conserver les bœufs, chevaux, etc., pris sur L'ennemi.. La lettre de Samory me prie d'arriver le plus promptement possible.

Le soir je fais le reste démon étape: on traverse plusieurs petites ruines et quelques ruisseaux sans importance. Le pays devient moins monotone; on voit dans l'est el le nord-est d'assez grandes hauteurs ; nous couchons à Bassa, 1res grand el beau village, d'une propreté digne d'être signalée.

Dimanche 25 septembre. Une heure el demie

après avoir quitté Bassa, on arrive à Tiola, composé de trois très gros villages, entourés chacun d'un tata, mais aujourd'hui inhabités pour ainsi dire (200 habitants au grand maximum). Il s'y tenait autrefois un gros marché. Tiola n'est autre chose que le Tioula de l'itinéraire Gaillié. Aujourd'hui il ne reste sur le marché de

Jjte ;

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