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La valeur de l'art

Guillaume Dubufe · 1908 · Scanned text · Free in the US

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Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Guillaume Dubufe
Language
French
Published
1908
Length
102,523 words · about 7 h 11 min
Sections
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Bibliothèque de Philosophie Scientifique

La Valeur

de l'Art

CHAPITRE PREMIER § I. — L'aurore

On a souvent demandé aux érudits — l'a-t-on quelquefois demandé, aux artistes, ou simplement aux œuvres d'art elles-mêmes ? — qu'est-ce que l'Art, et d'où vient-il? Quelle force mystérieuse, ou quel instinct — on disait jadis « inspiration divine» ; on aime mieux dire aujourd'hui ((animalité supérieure»... peu importe ! les^noms seuls changent; la secrète, l'encore inconnue origine est certainement la même, — quelle particulière et rare sensibilité anime ceux qui, de tout temps, ont essayé de rendre en images ou en sonorités des sensations nées en eux du choc de toutes les causes extérieures, que le reste des hommes traversent sans les voir ou rencontrent sans les entendre, alors qu'ils s'imaginent les regarder, les écouter ou les sentir? A quel moment, dans chaque civilisation prise à ses origines, sont apparues les premières tentatives d'Art ? Quelles raisons profondes, quel état intellectuel, moral ou social,' les ont fait éclore ? ou bien encore quelles causes ethnologiques ou géographiques les expliquent? Pourquoi même l'apparition historique de certaines formes de la pensée en des pays déterminés, presque ce élus », semble-t-il, et non en d'autres ? Pourquoi l'éelosion, à quelques heures du monde et non à d'autres, de ces fleurs d'idée, comme les autres fragiles, embaumées et passagères ?

Il semble, à première vue, qu'aucune suite ou aucune logique ne règle la vie des arts, et qu'ils apparaissent avec une fantaisie arbitraire et dans un si merveilleux désordre qu'on chercherait en vain à relier les chaînons de leur histoire, à chaque moment du monde Jn 1er rompue. Imagine-t-on, tout d'abord, une parenté entre le temple grec et la cathédrale gothique? Et pourtant, sous la croissance des formes, se retrouve, à une plus subtile analyse, la permanence de l'idée, comme l'être, conscient de sa personnalité, demeure et se reconnaît sous les perpétuelles modifications de la vie. De même que les types zoologiques ont continuellement évolué, au point de devenir méconnaissables, mais où « un œil exercé retrouve les traces du travail antérieur des siècles », l'Art a constamment changé de forme; sa raison d'être, son essence, est unique. Ainsi l'œuvre prendra, en changeant de milieu, toutes les apparences, tous les « visages » successivement nécessaires ; des raisons toujours semblables, des forces préexistanteset en cela symboliques, en régiront impitoyablement les éléments, sous les aspectslesplus divers. Et l'architecte, plus sûrement que le philosophe à l'étude de l'homme, retrouvera, à l'examen attentif du monument, des analogies entre le temple et la cathédrale et des similitu-

2?

des qui sont, par la nécessité des lois de poids, de nombre et de mesure, de la fraternité en absolu.

En effet, des lois précises, indéfinissables souvent et comme encore pour un temps mystérieuses, préparant sans doute, annonçant la loi générale de Beauté, autour de laquelle chaque époque et chaque race tourne comme autour d'un centre unique dont elles n'ont pas encore le droit d'approcher, des lois mathématiques règlent aussi peut-être l'évolution des Arts, en la modifiant sans cesse et comme insensiblement sous la pression des matérielles nécessités. Toute œuvre d'art sera une victoire plus ou moins grande, mais toujours semblable, de la pensée sur i' obscure résistance de la matière. Toujours, une idée s'étant levée sur le monde, un artiste « vaincra en ce signe 1 » ; d'autres lui auront préparé la voie, et d'autres encore le suivront, et, de ces artistes, le nombre, ou la grandeur, ou la durée, importent peu àla logique signification de cette phase de l'évolution, jusqu'à ce que surviennent, avec d'autres désirs et d'autres hommes, une idée « autre », ou que la lente nuit des décadences abolisse pour un temps l'effort superbe. C'est l'éternel recommencement du monde et l'éternelle marche vers le « centre » symbolique, qui serait la Beauté, cellule initiale de la Vérité peut-être.

De fait, cette mise en marche des Arts est un des plus intéressants phénomènes de la vie des peuples civilisés. Use produit, àce qu'il semble, d'une façon régulière et logique, si l'on en cherche attentivement les origines, dans toute civilisation arrivée à un certain degré de

1 « In hoc signo vinces » est le mot symbolique que vit et que devait voir Constantin le jour de bataille où il « fallait » vaincre pour qu'avauçât le monde.

cristallisation, pourrait-on dire, chez tout peuple qui a conquis son sol et choisi sa religion. Jusqu'à présent et jusqu'ànouvel ordre, pasune grandeur artistique n'a pu être isolée d'une idée divine : Dieux antiques, ou Dieu chrétien, polythéisme chez les races les plus anciennes, monothéisme — ce qui semble un degré de croissance — chez les plus récentes oulesplusavancées. LesDieuxont souvent changé; il se peut qu'ils changent encore — moins facilement, certainement, qu'on ne croit, et de noms seulement sans doute — mais sans que jamais l'indestructible besoin d'au-delà cesse de donner à l'homme, errant sur la planète àlarecherche de quelque chose, son courage, son idéal et son art.

Et je dis bien « son » art, l'art qu'il méritera tour à tour, c'est-à-dire encore celui qui successivement extériorisera son rêve éternel, ou charmera son ennui, et toujours différent et renouvelé sans cesse, sera, en chaque âge du monde, celui-là seul qu'il lui faudra : l'expression inconsciente mais sincère de son âme momentanée, le témoin de l'heure, dont la véracité certaine le racontera mieux que tous les rapports de l'histoire, et dont la trace sera peut-être, dans l'avenir, sa seule immortalité ou tout au moins son seul moyen, à travers les choses — mortelles à la longue comme les êtres,, mais un peu moins vite — de communiquer avec son frère d'hier et son frère de demain.

Si l'Art apparaît donc toujours lié, à l'origine des belles civilisations, invinciblement lié à la forme des croyances — ce qui est un fait, et non une simple opinion — et s'il est constant aussi qu'il s'en dégage progressivement et s' « humanise » peu à peu, c'est-àdire encore qu'il se libère de lois plus dogmatiques et par conséquent plus symboliques, pour se rapprocher de proportions plus logiques, d'idéal plus rationnel , partant plus humain , ce qui a été presque toujours une croissance, puis d'impersonnel devienne de plus en plus individualisé — ce qui a été souvent une diminution et une décadence — quel ordre préside à cette évolution depuis l'aurore merveilleuse ? Quels enseignements de la nature, plus ou moins inconnus et mystérieux, ont formé les premiers artistes ? Ou encore, et plus probablement, quels renseignements très précis et très historiques, mais dont on connaît mal encore et l'époque et les moyens de transmission, leur sont venus de plus ou moins lointains voisins, plus avancés qu'eux dans l'intelligence des choses extérieures, ou plus près de l'antique instinct ?

II. — L'homme primitif.

Peut-être, avant les premiers groupements d'hommes en ordre plus policé, qui constituaient des sortes de tribus errantes, tout à fait au commencement des temps, si l'on cherche à suivre, à deviner les pas des peuples en formation, sous le voile des traditions et des légendes, ou même à la clarté des découvertes paléontologiques, il faut penser — et cela a déjà quelque naissante grandeur — que partout sur l'immense terre inculte, probablement dans les forêts sans fin où les premiers représentants de l'espèce enfin déterminée avaient à se défendre à la fois contre les intempéries des saisons et les animaux sauvages , animaux eux-mêmes à peine supérieurs, les haltes de ces troupeaux humains aux approches delà nui}, — haltes qui étaient des repos dansl'effroi, d'inconscientes prières aux forces inconnues — obligeaient ces grands errants à se construire de sommaires abris.

Des arbres brisés ou taillés avec les premières haches — ces haches de silex qu'on retrouve partout, et partout semblables, dans les terrains de l'âge quaternaire 1 — des branches jointes au-dessus du sommeil des enfants et des femmes, voilà la première maison ; voilà la première architecture.

Ainsi, le premier arbre abattu par l'homme et par lui redressé vers l'azur, fut la première colonne, le prototype de ce merveilleux support de beauté, qui, vertical et rigide, signe et symbole de la vérité statique, portera, successivement orné, magnifié et sacré, tous les temples de l'avenir.

Puis, si l'un de ces êtres nus, à nom d'homme, plus grand et plus curieux parmi ses frères ignorants de tout et tremblant devant tous les bruits de la nature comme devant d'inexplicables phénomènes, un chef peut-être désigné pour sa force ou son audace , remue les terres autour du campement, et, avec l'aide de tous, les élève en forme de butte et se hausse sur ce tumulus préhistorique pour regarder par dessus les arbres la route que prendra la caravane inquiète et toujours fuyante, la butte de terre, par une loi physique inconnue d'eux, prendra invinciblement la forme triangulaire de l'inclinaison des terres à 45 degrés, et la pyramide sera inventée. Admirons ces deux formes généra-

1 Dans les terrains qui précèdent le tertiaire on a trouvé encore des silex taillés. Y a-t*il eu à cette époque un animal intermédiaire entre le singe et l'Homme, ce « pithecanthropus erectus » dont on croit avoir trouvé le crâne et quelques ossements, à Java, dans un sol incontestablement tertiaire ? Pourquoi aurait-il disparu? Questions encore mal éclairées, à mon sens, mais où l'on approche delà vérité.

trices: la colonne grossière des premiers jours, tronc simple etbeau, surmonté des dernières branches vivantes, image de la force issue des forêts et de la tête qui pense — l'arbre avec quelque chose d'humain — et la pyramide de sable, figure géométrique, immuable, éternellement simple, logique et belle, d'où naîtront toutes les lois architecturales. Puis, remarquons comment l'horizontale, ligne pure et noble, premier effort et premier symbole de la volonté humaine qui regarde, qui mesure et qui juge, tout naturellement se pose sur les deux premiers appuis dressés en forme de colonnes. Par cette porte initiale est entré tout l'Art dans l'humanité.

Ainsi une loi claire, une loi mathématique, qui demain s'appliquera à des arts plus complexes ou plus raffinés et régira la perspective des peintres et jusqu'aux intervalles de la future musique, est intervenue dès la première heure. 11 semble que, à la base des émotions humaines les plus variables et les plus sensibles, se cachent d'immuables et secrètes raisons qui en déterminent l'éclosion, comme elles en dirigeront l'évolution. La nécessité et la loi sont-elles donc à l'origine de tout, même de ce rêve : l'inutile Beauté?

§ III. — L'âge de pierre.

Une chose est frappante en tous cas, nous l'avons vu, c'est la presque absolue similitude, sur tous les points du globe, aux âges préhistoriques, des moyens d'action — des instruments et des idées — de l'homme primitif. L'âge de pierre, partout interrogé, ne paraît avoir révélé aucune différence, partant aucune personnalité, chez les premiers ouvriers humains. Ce fut l'âge de l'instinct égalitaire alors chez l'homme, comme il l'est resté chez l'animal. L'humanité n'a vraiment commencé qu'avec la sensibilité accrue, le raisonnement ébauché... et le doute survenu en échange. Le sens de la douleur fut la grande rédemption, comme il restera peut-être la vraie supériorité de la naissante intelligence.

Il est probable que, pendant une période de temps incalculable, les hommes pensèrent et travaillèrent de la même façon. Cette uniformité dans la barbarie, à laquelle devait succéder tant de variétés dans l'effort des civilisés, cette rude et partout similaire enfance aboutira-t-elle, à la fin du progrès humain — si l'état final, en morale, de l'homme, répond à l'état final, en matière, de la planète- — aune unification semblable dans la Beauté, unité reconquise peu à peu et magnifiée splendidement, « divinisée », à force d'art, de volonté et de savoir accumulés ?

De ces âges de pierre, la durée, encore mal connue, fut sans doute très longue. Et l'enfance de nos ancêtres dut être interminable, bien plus longue en tout cas — ce qui expliquerait bien des énigmes historiques et donnerait à l'art, fleur du monde, le temps de germer et de croître — et bien plus régulière aussi que ne l'avaient conté les légendes ou supposé les religions. La lente évolution de l'intelligence humaine a dû correspondre à la patiente évolution de la matière, ce qui, en vérité, donne quelque espoir pour l'avenir.

Le passé de l'homme historique, déjà très lointain, si l'on s'en tient même aux documents actuellement connus, qui semblent confirmer, au moins dans l'ensemble, les plus antiques traditions conservées chez les peuples divers, paraît attaché à certaines modifications du sol terrestre sur les lointains plateaux d'Asie — toujours pour les races de plus en plus civilisées, en regardant du côté de l'Orient, du plus lointain Orient possible. Mais là encore les grands et petits mensonges des peuples, s'attribuant tour à tour à eux seuls l'invention des arts, ont singulièrement compliqué la recherche des origines. On sait que les Grecs, nos ancêtres, nos très malins ancêtres en presque tout ce qui est vrai et ce qui est beau, que nous avons crus longtemps sur parole lorsqu'ils prétendaient avoir reçu un jour de leur Olympe tous les dieux et tous les arts, devaient l'admirable leçon à cet Orient encore à-demi fabuleux, d'où vinrent vraiment toute force et toute grâce.

En réalité, quel fut le merveilleux point de départ des migrations d'hommes plus forts, plus intelligents et plus beaux ? d'où sont venues les races « supérieures » qui ont fait l'humanité ? puisqu'aussi bien ces races ont été si réellement supérieures, quoiqu'on ait pu dire, ethniquement et esthétiquement, qu'elles le sont restées malgré les incessantes transformations du monde, en regard d'autres, aussi vivantes pourtant, mais dont nulle civilisation n'a pu élever l'âme ou développer le cerveau.

En fait, les races qui ont pensé par les arts ou qui ont agi pour une idée sont les seules intéressantes. Et, historiquement, de l'Asie mystérieuse — symboliquement, du Soleil, source de toute chaleur et de tout amour — est venue cette divine faveur, l'Art.

§ IV. — L'Orient.

Il est possible et cela serait assez séduisant que la Chine, avec ses dieux terribles et ridicules, et je ne sais quelle conception de la force et de la grandeur en formes de monstres ou de joujoux, ait été la première nourrice d'art du successeur — ou du descendant - — des grands anthropoïdes qui erraient dans les forêts de l'époque tertiaire. En tous cas, si loin qu'on regarde dans ce passé fabuleux, il semble bien que ce soit les grandes migrations aryennes qui, descendant peu à peu des plateaux de l'Asie, abandonnant les monts et les forêts pour aller vers l'inconnu, et se répandant, en troupes successives, par l'Inde et la Perse et l'Egypte, vers la mer insoupçonnée, firent éclore, en ce beau voyage bleu, les merveilleux germes de pensée que l'homme apportait de plus loin — de plus haut. La complicité de la mer dans le mouvement des idées, aussi bien que dans la rotation de la terre, est une illusion peut-être, mais délicieuse et sans doute nécessaire à la poétique du monde — en attendant la vérité — puisque par ce chemin aventureux sont venus jusqu'au laborieux et triste Occident tout le savoir et tout le rêve.

Quelque prétention qu'on ait pu émettre, pour la Chine, au « record» de l'antiquité en civilisation, je crois jusqu'à nouvel ordre que la Chaldée et l'Assyrie sont, avec l'Egypte, les plus anciennes contrées où l'homme ait essayé de penser en beauté — en beauté raisonnée et consciente. Ce sont les grandes aïeules de l'Art, des arts plastiques d'abord, bien entendu, c'est-àdire de l'architecture et de la sculpture, puisque dans

Tordre de succession des idées et des besoins des peuples, la peinture et la musique, comme nous le verrons par la suite de celte étude, sont toujours les dernières venues, les derniers nés et les enfants gâtés de la Beauté.

Les plus anciens types d'architecture connus sont, en Asie, certainement. « L'Inde et la Perse offrent des spécimens vraiment beaux d'architecture constituée et rationnelle à des époques fabuleusement reculées 1 ». Toutefois , la grande signification artistique en ces pays ne se produira que plus tard, sous des influences diverses auxquelles le tempérament particulier de la race — le génie local — comme on l'a très fortement expliqué -, résistera toujours. Et c'est peut-être, en fin de compte, en Chaldée, qu'il faut chercher l'origine, pour nous sacrée, de l'Art que nous servons.

C'est là, sans doute, — au moins aussi tôt qu'en Égypte même, où il faut bien supposer aussi l'origine asiatique de laracecivilisatrice — qu'on doit voiries premiers balbutiements d'art, en ces essais grossiers où la sculpture, habillant l'architecture nue, amoncelle des sujets enfantins en de grands bas-reliefs où se devine déjà la future curiosité de l'Assyrie. L'analogie encore est frappante, en cet art gauche et touffu, en cette « végétation sculptée » couvrant, comme un lierre animé, les vieux monuments, et où s'apparentent toutes les constructions religieuses de l'Orient primitif, de la Ghaldée jusqu'à l'Inde. C'est la ressemblance, sinon par les sujets, du moins par l'amas confus d'êtres et de choses informes dont les primitifs sculpteurs croyaient embellir leurs

1 Art et Métier. Revue des Deux Mondes, du 9 mai 1898.

2 Lois psychologiques de V Évolution des peuples. DrG. Le Bon.

œuvres énormes d'enfants étonnés. La simplicité dans Fart, nous le verrons, n'apparaît jamais que chez les races plus avancées ou supérieures.

Mais les Chaldéens — et ce fut la grande nouveauté dans le monde — ont, les premiers, regardé le ciel sans crainte. Médiocres sculpteurs sans doute, ils furent les premiers chercheurs d'infini. Ils furent aussi peut-être les premiers paysagistes, puisqu'ils ont regardé avec des yeux nouveaux, des yeux ce autres », cet espace bleuissant dont leurs lointains ancêtres, les nôtres, n'avaient jamais encore osé contempler l'éclat divin. Ils étaient trop tôt venus dans une civilisation trop jeune pour avoir connu la peinture qui, plus que la sculpture, à l'origine suppose quelque abstraction, plus de sensibilité et de la réflexion, sans quoi ils eussent, les premiers, aimé les couleurs et compris la douceur des ciels. Du moins, à voir la régularité, par les belles nuits d'Orient, de la marche, à la voûte bleue, des astres d'or, comprirent-ils un peu de l'immense harmonie qui nous enveloppe. Ils paraissent avoir fait de l'astronomie un Art, puisque l'état de Science, avec ses théories exactes et ses implacables déductions, ne pouvait exister pour ces grands rêveurs devant l'espace terrifiant. La peur de l'espace est à l'origine de toutes les enfances, comme la crainte des dieux méchants à la base de toutes les religions primitives, ou l'effroi des forces inconnues. C'est un fait curieux que les peuples, au commencement, ont toujours imaginé, par conséquent sculpté, peint ou chanté, des Divinités terribles, jamais un Dieu bon.

En ce sens, ces Chaldéens sont un repos dans l'histoire cruelle. Ils ont inventé l'astrologie, la magie et une foule de choses absurdes d'où viendront des choses très belles. Mauvais architectes, ils ont bâti des rêves supérieurs, nous transmettant ainsi ces premières réponses de l'infini, qui, multipliées aujourd'hui merveilleusement et de toutes parts sollicitées par l'impérieuse curiosité de l'homme, vont presque devenir un langage avec l'absolu. En particulier, l'art de la magie — de cet occultisme primitif et lointain dont nous avons perdu sans doute beaucoup de secrets — les fit pénétrer bien plus avant que nous ne le supposons dans ce domaine de l'inconnu qu'essaie d'ouvrir tout grand la Science moderne. Il leur donna surtout, par un effort rare dans le monde ancien et que devaient vite négliger des peuples plus réalistes, cette particulière sensibilité qui illumine l'esprit en de subites révélations et qui est proprement l'intuition divinatrice dont la Science la plus rigoureuse ne peut nier la puissance, et dont ne se sont passé, pour la découverte des lois naturelles, ni un Galilée, ni un Kepler, ni un Pasteur. Et cet état d'âme, dont la Science ne se passera pas, c'est encore précisément « de Fart ».

C'est pourquoi l'astronomie, qu'aimaient les Chaldéens, et dont on a pu écrire hier encore 1 que « dans le monde moderne, elle est utile parce qu'elle nous élève au-dessus de nous-mêmes; elle est utile parce qu'elle est grande; elle est utile parce qu'elle est belle >>, l'astronomie ne peut pas être reniée par la Science — ni par l'Art. Et il y a quelque élégance à se dire que les premiers chercheurs de vérité absolue ont été sans doute ces lointains artistes qui, vêtus de beaux vêtements longs et la barbe frisée, se promenaient, la tête levée, sous le grand ciel étoilé.

1 Poincaré. LaValeur de la Science, p. 157.

L'art chaldéen semble avoir été le très antique maître de l'art assyrien. Il en est, en quelque sorte, l'archaïsme. Mais, en son développement même qui aboutit, en trois siècles, aux architectures colossales des palais des Sargonides !, dont les murailles étaient toutes luisantes de métaux précieux et dont les grands taureaux ailés à tête humaine, gardaient, comme à Khorsabad, majestueusement l'entrée, taillés aux flancs des portes dans un seul bloc, cet art ne se dégagera jamais complètement de deux influences frappantes, qu'on ne retrouve à ce degré dans aucun autre art primitif et qui sembleraient contradictoires, si l'on ne voulait en voir l'origine et l'explication dans le voisinage des forêts paradisiaques enfermées entre les fleuves sacrés qui virentpeut-être les premiers pas de l'homme intelligent. Du souvenir ancestral de ces forêts merveilleuses, d'où les hommes étaient partis, où restaient fièrement les animaux, les artistes gardaient je ne sais quelle gaucherie enfantine dans la représentation des êtres humains, l'ignorance des formes anatomiques, quelque chose comme la peur sacrée de l'homme demi-dieu, et l'étonnante connaissance tout à la fois de la structure, des gestes, de la vie réelle des grands fauves qui peuplaient les rives paisibles. Il y a là, au point de vue des origines et des lointaines relations des hommes avec les animaux, un problème, encore mal connu, que l'Art seul a dénoncé.

Si l'on admire, en effet, pour quelque majesté dans l'attitude, ces rois, ces soldats, ou ces eunuques, tous raides, tous semblables, à quelques détails près, etdont la longue procession, symétrique et solennelle, s'aligne

1 Fin des vme et vne siècles.

aux bas-reliefs des palais assyriens, et qui semblent marcher lentement, indéfiniment, vêtus de robes soignées et rigides, le grand œil ouvert presque de face dans le gauche profil, combien plus il faudra s'étonner de la merveilleuse souplesse, de la variété de mouvements, si bien étudiée jusqu'aux plus petits détails musculaires, de ces beaux chiens chasseurs, de ces fins onagres, de ces grands lions rugissants ou blessés, qui passent, dans ces sculptures de Ninive ou de Babylone, vraiment vivants, réels, admirables, au milieu de ces rois-idoles, et de ces hommes-poupées qu'aucun esprit n'anime. Et pourquoi, dans ces très anciennes œuvres des sculpteurs d'Asie, certainement à l'origine de l'Art, cette ignorance et cette grossièreté de main, quand il s'agissait des mouvements et de l'anatomie de l'homme, à côté du délicieux esprit, de l'intelligente et précise exécution, qui faisaient de ces artistes les plus sublimes « animaliers » peut-être que la sculpture ait connus, si l'on ne veut supposer qu'ils tenaient leur première leçon d'art d'ancêtres encore plus lointains, qui avaient vécu dans les jungles préhistoriques, en familiarité plus belle avec les grands fauves, leurs voisins?

Aussi bien, la persistance de cette idée — de cette tradition — que les hommes, à l'origine, avaient dû vivre sans danger et sans haine au milieu de tous les animaux, a produit, dans la sculpture primitive, ces étranges accouplements de têtes ou de membres de bêtes à des corps humains. Et, chose curieuse, on pensait ainsi magnifier le corps de f ho m m e, le rapprocher, par quelque chose de plus terrible ou de plus « divin » dans l'impossible — mais non pas de difforme aux yeux de ces peuples plus voisins des origines, puisqu'à nos yeux même en jaillit encore une étrange

LA VALEUR DE i/ART puissance — le rapprocher des divinités redoutées, et en faire, par ces combinaisons toutes mystiques, le symbole des forces inconnues. Ces mythes bizarres, qui ont séduit les artistes, et qui répondaient certainement à des croyances populaires, ont, par la suite, donné naissance à des œuvres assez belles, notamment en Egypte, où sans doute une plus haute culture ennoblit Tidée enfantine de ces combinaisons extra-humaines i. Ainsi la légende du Minotaure, d'ailleurs venue de cette île de Crète, — qui paraît avoir été une « station» très intéressante danslamigration des idées — persistait en Grèce même jusqu'au milieu d'une civilisation artistique déjà bien plus affinée et rationnelle. On peut avancer, sans crainte d'erreur, que toujours les premiers essais de ces formes d'êtres, irréelles et mythiques, avaient gardé, de la conception initiale, si enfantine, prise aux dogmes sombres et terrifiants des premières religions, quelque chose de grossier et de ridicule , et cela dans tous les pays d'Asie, ce qui confirmerait, à mon sens, et par cette similitude dans la grossièreté et par cette simultanéité d'âge probable — idoles de la Chine, de l'Inde ou de la Chaldée, si fraternelles dans l'informe ébauche de l'idée — que l'enfance du monde a bien dû être « par là ».

11 y a, au Louvre, tel petit « démon du vent du sudouest», statuette grimaçante venue d'un coin de cette très vieille Mésopotamie, dont le ce hideux sourire » et le corps décharné avec ses ailes de chauve-souris m'a toujours donné la subite explication de cette étrange parenté qu'ont eue entre elles les premières idoles ado-

1 Les Égyptiens, comme les Ghaldéens et les Assyriens, ont. pour figurer leurs divinités, combiné les formes de l'homme avec celles des animaux. — IV. Paris. La Sculpture antique.

rées des hommes, les premières poupées du dieuenfant. Toutes les images des premiers jours du monde ont dû se ressembler et toutes les religions primitives, puisqu'elles étaient nées de la même peur des choses, des idées ou des dieux. Et l'affreuse figurine qui représente le méchant vent venu jusqu'au (f Paradis )) du désert inconnu et qui, suspendue par l'anneau qu'elle porte à la tête, pendit à la porte de quelque vieux babylonien, aurait pu, un peu enluminée seulement et frottée d'or, — qui peut dire si elle ne le fut pas jadis à Calach ou à Kouyoudjik ?

— être hissée à l'angle pointu de quelque très antique pagode de la plus vieille Chine, sans qu'un curieux, s'il y en avait il y a quatre mille ans, contemporain du grand .empereur Yu, fondateur de la dynastie des Hia1, s'aperçût de la substitution.

Les origines de la Beauté sont en somme très laides, toujours. Il faut probablement des siècles d'efforts collectifs et d'individuelles volontés, c'est-à-dire l'œuvre de peuples ayant des désirs semblables et des idées communes et d'artistes arrivant par un inconscient mais supérieur instinct à les formuler, à les épurer peu à peu, pour que ces idées deviennent des formes, et ces désirs des arts. Mais il faut aussi des races à âme supérieure pour produire ces êtres particuliers, privilégiés, que sont les artistes, et par eux

— par eux seuls peut-être — donner de temps en temps un peu de ce parfum de l'intelligence, qui est de la vérité en fleur.

L'Art donne toujours la mesure de la valeur d'une race. Le ((milieu» a fait le peuple, qui fait son

2204 avant J.-G.

art, comme un arbre ses fruits. Supposons un sol plus riche, un climat plus beau, une religion plus pure : aussitôt apparaît un art plus clair ou plus noble. Les pays de marbre immaculé, de divinités belles, auront produit de la beauté construite ou sculptée : c'est la Grèce et son histoire qui fut un jour, pour la première fois dans le monde ancien, le salut de l'intelligence et de la raison, et son art, qui en fut la lumière et la gloire et la joie. C'est ce que Renan a si admirablement appelé «le miracle grec », auquel nous devons peut-être ce qu'il y a encore de beau sur le monde.

Au contraire, les contrées de pierre triste, de plus douloureuse religion, donneront de la pensée édifiée, peinte ou chantée : ce sera le moyen âge chrétien qui s'achève à peine et le monde moderne qui commence... avec le fer, la vapeur et l'électricité. Mais quelle que soit la matière, la race ou la contrée, l'Art, pour nous, ee sera toujours le point unique et merveilleux de conjonction entre un être attendu, délicieux et fort, qui pense, qui regarde et qui formule, et le besoin, le désir commun à tous — 1' « âme latente >) de tout un peuple.

§ V.- L'Égypte.

En ce sens, un de ces premiers points de rencontre dans l'histoire des origines de la Beauté que nous recherchons ici — le plus ancien avant même la Chaldée peut-être, en tous cas le plus puissant et le plus pur, le plus «chargé » d'art — fut en Egypte. On ne connaît pas encore de façon précise, en l'état actuel de la science historique, les vraies origines de ce peuple

Égyptien qui, quatre mille ans au moins avant J.-C. — de nouvelles découvertes font chaque jour reculer les dates — faisait tranquillement des chefs-d'œuvre sur les bords du Nil; encore qu'il soit très admissible, assez probable même, que des descentes de peuples, à des époques encore bien plus reculées, du haut des plateaux symboliques de l'Asie, aient lentement glissé, par les déserts, jusqu'au fleuve sacré.

Il semble, en vérité, qu'une tradition si enracinée dans le cerveau de ces lointains sémites, qui ont toujours été chargés, clans le monde, de porter, de colporter des idées, doive, à coup sûr, cacher un peu de vérité sous les déformations du temps, puisqu'aussi bien aucune conception antique, ni aucune découverte moderne n'ont encore infirmé cette tradition vénérable dont les livres des Hébreux gardaient le mystérieux dépôt.

Jusqu'à nouvel ordre, il est assez beau de croire que Cham, Sem et Japhet se sont quittés un jour pour aller instruire les hommes errants et même qu'ils se rejoindront— plus tard — dans la Vérité.

En attendant, il est très intéressant de remarquer que, en Égypte, sont apparus les premiers types de beauté plus pure, plus humaine — bien entendu si l'on conserve à ce mot de Beauté le sens de réalité de plus en plus idéalisée, de simplicité de plus en plus synthétisée, que tous les peuples de haute culture ont successivement adopté, avec des variantes assurément dans le but et dans les moyens d'expression, mais non dans le principe absolu.

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