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L'Acropole d'Athènes

E. Beulé Charles-Ernest Beulé · 1862 · Scanned text · Free in the US

94,142 words · about 6 h 36 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
E. Beulé Charles-Ernest Beulé
Language
French
Published
1862
Length
94,142 words · about 6 h 36 min
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Chapitre I

l'acropole avant les guerres médiques.

Sur la rive droite de l'ilissus , à peu de distance du mont Hymette et à quarante stades de la mer, s'élève le rocher qui fut le berceau d'Athènes et de sa religion. C'est un plateau de forme ovale irrégulière, qui a neuf cents pieds dans sa plus grande longueur; il est large de quatre cents. Escarpé de toutes parts, il présente à l'occident seulement une pente accessible, entrée naturelle que l'art des différents âges aplanit et fortifia.

Les anciens disaient qu'avant le déluge de Deucalion un tremblement de terre avait séparé l'Acropole du Pnyx et du Lycabette , collines voisines , et qu'auparavant, grâce à leur réunion, elle était plus près de l'ilissus. Vraisemblablement ils ne se trompaient qu'à demi : ces immenses rochers semblent soulevés au milieu de la plaine par un même effort volcanique. La tradition voulait que Cécrops, le premier, eût choisi l'Acropole pour demeure. 11 avait donné à la ville naissante non-seulement son nom, mais le nom d'4slj', que seuls des Grecs les Athéniens adoptèrent, et qui semblait consacrer une parenté avec l'Egypte. Cécrops, disait-on, était originaire de Sais, capitale du Delta; c'est de là qu'il aurait apporté le culte de JVeitfia (par inversion Athen\\& vierge victorieuse, qui, comme les femmes libyennes , couvrait sa poitrine d'une peau de chèvre ornée de franges et teinte en rouge. Les Athéniens essayèrent d'interpréter à leur honneur cette communauté de mœurs et de crovances. Cécrops fut proclamé autochthone, et on le représenta comme les fils de la Terre, moitié homme, moitié serpent. Platon, dans son Timée, racontait que Solon, pendant son voyage en Egypte, avait fait avouer aux prêtres mêmes de. Sais qu'Athènes était plus ancienne que leur ville de mille ans. Callisthène et Apollonius de Tyane répétèrent à leur tour que Sais était une colonie grecque , et qu'elle tenait d'Athènes le culte de Minerve et son collège de prêtres, réminiscence des Étéobutades. Lorsque l'on connaît l'orgueil national des Grecs et'particulièrement du peuple athénien, on ne s'étonne point de ces flatteries inventées par les philosophes

CHAPITRE I. 3

qui avaient adopté Minerve comme le type le plus idéal parmi les divinités : ils préparaient ainsi un accueil favorable à leurs théories .

Mais on voit combien le sentiment national chez les anciens mêlait à son ardeur quelque chose d'étroit. Qu'importait après tout aux Athéniens que le culte de leur grande divinité fût venu ou non

m

d'Egypte ? N'était-elle pas devenue leur création ? En la parant d'une grâce céleste par leurs poétiques fictions , en lui donnant la science , la sagesse , la valeur, la chasteté, toutes les vertus de la femme et tout le génie de l'homme, n'avaient-ils pas effacé les traces de son origine étrangère? Par leur piété ils avaient surpassé tous les peuples rivaux ; ils avaient quitté leur nom pour prendre celui de leur protectrice ; le ciseau de leurs grands artistes lui avait donné la vie et une beauté immortelle sur la terre ; ils l'avaient fixée à jamais parmi eux en lui élevant les temples les plus magnifiques ; et même dans l'imagination de la postérité la plus reculée, Minerve ne peut apparaître que sur le rocher de l'Acropole et parmi les ruines du Parthénon. Quant à l'interprétation du mythe de Minerve et des légendes qui s'y rattachent, soit qu'on y veuille voir simplement un voile des faits historiques, otr bien la personnification allégorique des progrès de l'agriculture et de la civilisation, ou enfin un système astronomique et philosophique plus élevé encore, ces questions ne peuvent trouver leur place

t.

au début de ce livre. Les arts sont ennemis des abstractions, ils vivent d'imagination et de poésie, mais de cette poésie qui leur présente la forme plutôt que l'idée, la forme revêtue ,de fictions vivantes, de tous ses attributs matériels. Dites à Phidias que la dispute de Neptune et de Minerve, c'est la colonie phénicienne chassée par la colonie égyptienne ; — qu'Érechthée, c'est le blé confié à la terre , et Pandrose la rosée qui le fait croître ; — que Minerve, c'est l'esprit de lumière et de vie qui réside dans le soleil et la lune, et osez lui demander ensuite des chefs-d'œuvre ! Qu'on me permette donc de reproduire les fables qui entourent le berceau d'un peuple, d'autant plus charmantes qu'elles sont plus naïves. Qui voudrait les dépouiller de leurs mensonges, lorsque l'art qu'elles ont si admirablement inspiré les a en retour consacrées et faites immortelles?

Cécrops, par les bienfaits d'une civilisation inconnue, attira promptement autour de lui les habitants de l'Attique, dispersés jusque-là, errants et misérables. C'était le temps où les dieux parcouraient la terre, prenant possession des villes où l'on devait leur rendre un culte particulier. Neptune vint le premier, et, frappant le roc de son trident, fit paraître la mer au milieu de l'Acropole. Minerve arriva à son tour , et , appelant Cécrops pour qu'il lui servît de témoin , planta un olivier chargé de ses fruits. Cécrops réunit alors les hommes

CHAPITRE I. 5

et les femmes (car alors les femmes assistaient aux assemblées ), et recueillit les voix. Les hommes se prononcèrent pour Neptune, les femmes pour Minerve, et, comme il s'en trouva une de plus, la déesse l'emporta.

Neptune appela en vain de ce jugement devant les douze Dieux réunis sur l'Aréopage. Le témoignage de Cécrops assura à Minerve une nouvelle victoire. Dès lors elle devint la déesse protectrice de la ville, lui donna son nom et fut honorée à Athènes plus qu'en aucun lieu de la terre. L'olivier qu'elle avait fait naître sur le rocher frappé par Neptune fut entouré d'une enceinte, et, auprès de l'autel et de la statue consacrés à la déesse, on n'en éleva qu'aux dieux qui lui étaient chers, à Jupiter Très- Haut, son père, à Vulcain son frère.

Plus tard cependant on commença à redouter le courroux de Neptune. Déjà il avait voulu inonder l'Attique, et Mercure seul, envoyé par Jupiter, avait pu l'arrêter. La forme de son trident empreinte sur le roc, et ce trou au fond duquel, lorsque soufflait le vent d'Afrique, on entendait mugir la mer, semblaient une continuelle menace. Érechthée, par le conseil de l'oracle, éleva d'abord dans l'Acropole un autel à Y Oubli, monument de la réconciliation de Neptune et de Minerve ; puis Neptune fut admis à partager les honneurs de la déesse.

Érechthée était né de l'amour déçu de Vulcain pour Minerve et de la Terre, qui voulut être mère à

6 L'ACROPOLE D'ATHÈJNES.

sa place. Les Athéniens faisaient de cet événement des récits différents, qui , s'ils blessaient fort sa pudeur, sauvaient au moins la virginité de leur protectrice. Minerve, honteuse à la fois et touchée de compassion pour l'enfant qui gisait à terre, résolut de Télever en se cachant des autres dieux. Elle le mit dans une corbeille et l'emporta dans son sanctuaire. Là vivaient les trois filles de Cécrops, Pandrose, Aglaure et Hersé, qui s'étaient consacrées à son culte. Un jour la déesse s'aperçut que sa ville était trop accessible du côté du couchant. Elle alla chercher une montagne à Pellène, et confia la corbeille à Pandrose en lui défendant de l'ouvrir. Pandrose fut fidèle ; mais ses deux sœurs, poussées par la curiosité, découvrirent le m vstère. Aussitôt une corneille alla annoncer cette nouvelle à Minerve, qui revenait avec la montagne dans ses bras. De surprise et de colère elle la laissa tomber : c'est ainsi que fut formé le mont Lycabette. Hersé et Aglaure , égarées alors par une démence furieuse, se précipitèrent du haut de l'Acropole. Pandrose, au contraire, devint plus chère encore à Minerve, qui voulut après sa mort qu'on lui rendît les honneurs divins.

Cependant Érechthée , parvenu à l'âge d'homme, détrôna le roi Pandion. C'est alors que, plein de reconnaissance pour sa mère adoptive, il lui éleva le temple où elle aimait à habiter , investit Butés et sa postérité du sacerdoce, établit les Panathénées et les courses de quadriges en l'honneur de Mi*

CHAPITRE I. 7

nerve; enfin, il donna à son culte l'éclat et la solennité qui se transmirent d'âge en âge. Aussi fut-il après sa mort enseveli dans le temple même, auprès de Cécrops.

Pendant que la religion consacrait ainsi l'Acropole, la ville y grandissait peu à peu, et, s'étendant au midi, commençait à descendre dans la plaine, «c Les artisans et les laboureurs étaient établis à « l'extérieur sur la pente même qui regarde l'Ilissus. « S^ule, la caste des guerriers occupait le som- « met, réunie par une enceinte autour du temple « de Minerve et de Vulcain. Ils s'étaient construit, a du côté du nord , des demeures communes , et y « vivaient exposés à la violence du vent, veillant » sur les citoyens. Sur le plateau même de l'Acrocc pôle, il y avait une source que plus tard les trem- « blements de terre firent presque complètement ce disparaître, mais qui alors donnait une eau abon- « dante, agréable à boire l'hiver comme l'été. »

C'est ainsi que Platon, dans son Critias, décrit la vie d'une cité primitive dans toute sa simplicité. Une source , une enceinte fortifiée , les artisans qui travaillent dans leurs demeures, les laboureurs dans les champs voisins, les guerriers sur la hauteur qui observent la mer sillonnée par les pirates, ou les défilés du Parnès franchis souvent par les belliqueux habitants d'Eleusis et de Thèbes. L'ennemi parait-il, tous se réfugient dans l'enceinte avec leurs troupeaux et ce qu'ils ont de plus précieux. Les

8 L'ACROPOLE D'ÀTHÈJNES.

fortifications n'étaient autre chose qu'une barrière de bois entrelacée aux oliviers sauvages qui croissaient naturellement sur l'Acropole comme sur tous les rochers de la Grèce.

Un temps vint cependant, lorsque Thésée réunit tous les habitants de l'Attique en une seule cité, où l'Acropole fut abandonnée aux dieux et aux vieux souvenirs. Mais elle fut toujours pour les Athéniens la Fille par excellence , XAsty de Cécrops, la véritable patrie. Les maisons nouvelles se groupèrent en cercle à ses pieds, sous l'égide de Minerve : ce qui faisait dire au rhéteur Aristide que l'Attique était le centre de la Grèce, Athènes le centre de l'Attique, et l'Acropole le centre d'Athènes. Au moment* du danger, on était toujours prêt à s'y réfugier encore. C'était une sûre forteresse, surtout depuis que les Pélasges Tyrrhéniens avaient aplani le rocher et l'avaient entouré de ces murs célèbres dont ils couvrirent la Grèce et rÉtrurie.

Soixante ans après la guerre de Troie , une colonie de Pélasges chassés de la Béotie avait trouvé un asile en Attique. Pour payer l'hospitalité qu'ils recevaient, les Pélasges fortifièrent l'Acropole, et protégèrent le côté accessible par une série d'ouvrages qui communiquaient entre eux par neuf portes. De là le nom à'Ennéapjrle. Les Athéniens leur donnèrent en récompense des terres au pied de l'Hymette, terres stériles, mais dont leur industrie sut tirer un excellent parti. Deux âges d'homme

CHAPITRE I. 9

ne s'étaient pas écoulés que les Athéniens, jaloux et déjà ingrats, les chassèrent. Ils prétendirent plus tard que les Pélasges avaient fait violence à leurs filles lorsqu'elles allaient chercher de l'eau aux Neuf- FontaineSy et qu'on les avait surpris délibérant de s'emparer d'Athènes. Mais les dieux eux-mêmes semblèrent punir leur mauvaise foi en rendant inutiles contre l'ennemi ces murs, ouvrage de leurs victimes, et en les faisant servir aux projets formés par les ambitieux contre leur liberté. Cylon, Pisistrate, Isagoras commencèrent par se saisir de- l'Acropole, lorsqu'ils voulurent se faire tyrans de leur patrie, tous trois, il est vrai, avec un succès différent. Lorsqu'au contraire Xerxès en fit le siège, Minerve chercha en vain à fléchir par ses prières Jupiter vengeur de l'hospitalité.

L'incendie d'Athènes par Xerxès est un de ces faits sur lesquels glisse l'histoire, parce que de plus grands événements captivent son attention. L'Acropole en flammes ne fait qu'éclairer la flotte immobile à Salamine, et l'on oublie quelques pierres menacées et quelques vieillards superstitieux, pour ne penser qu'à l'avenir d'un peuple et d'une civilisation qui va se décider dans peu d'heures. Il y a cependant aussi de la grandeur dans cette confiance inébranlable aux paroles ambiguës d'un oracle et dans ce dévouement inutile qui s'ensevelit sous les ruines delà patrie.

La ville était restée déserte : les guerriers étaient sur les vaisseaux, les femmes et les enfants à Salamine ou à Trézène ; Minerve elle-même était remontée au ciel, et le serpent familier avait disparu du sanctuaire. Seuls, les ministres des autels, quelques pauvres gens que la misère avait empêchés de fuir d'Athènes, et les citoyens qui croyaient avoir mieux compris l'oracle, s'étaient enfermés dans la citadelle et l'avaient fortifiée à la hâte avec des pieux et des planches, profitant des oliviers sauvages qui l'entouraient alors d'une défense naturelle.

Le premier assaut repoussé, les Perses s'établissent en tumulte sur l'Aréopage, à portée de trait, et lancent des flèches et des étoupes enflammées contre la palissade. Les Athéniens, déçus dans* leur pieuse confiance, résistaient cependant. Chaque fois que les barbares s'approchaient des portes, ils roulaient sur eux des pierres énormes. Xenf^s désespérait déjà de les réduire.

Enfin, on découvrit sur le flanc de l'Acropole une fissure qui n'était point gardée, tant l'on pensait peu que personne put jamais escalader par là. C'était, dans le temple d'Agraule, un passage souterrain dont les bords étaient très-escarpés et paraissaient inaccessibles. Dès que les Athéniens voient les Perses sur l'Acropole, les tinsse précipitent du haut du mur et se tuent, les autres se réfugient dans le temple. Ils y sont massacrés, le temple est livré au pillage , et l'Acropole entière devient la proie des flammes.

Mardonius; maître à son tour d'Athènes , acheva d'anéantir ce que Xerxès n'avait pu que détruire.

CHAPITRE 1. Il

« Il ne laissa ni une muraille de la ville, ni une maice son, ni un temple. » Aujourd'hui même, en fouillant l'Acropole, on trouve des fragments des anciens temples, des marbres brisés, des pierres noircies, des charbons, des vases de terre cuite et de bronze, témoins d'une dévastation dont vingt-quatre siècles n'ont pu faire disparaître les traces.

Quand les Athéniens vainqueurs rentrèrent dans leur pays, la ville et l'Acropole n'étaient plus qu'un monceau de ruines. Mais l'olivier sacré du temple d'Érechthée, brûlé jusqu'au pied, avait repoussé d'une coudée la première nuit : image de la rapidité avec laquelle un peuple dans tout l'élan de sa jeunesse et de son génie allait réparer ses désastres. La fortune semblait avoir rasé une ville entière, œuvre inégale de temps encore grossiers, pour qu'elle se relevât brillante, une et immortelle au plus beau siècle de l'art.

»»4

CHAPITRE H.

l'acropole au siècle de pkriclès.

« Vous devez, » dit Aristote à ceux qui veulent conserver le pouvoir, « vous devez agrandir et orner « votre ville comme si vous en étiez l'administrateur « et non pas le maître. » Ce conseil semble avoir été inspiré par l'histoire d'Athènes. Tous ceux qui, par la force, la persuasion ou la gloire, devinrent les chefs de la république, s'appliquèrent à l'envi à construire et à décorer la ville des chefs-d'œuvre de tous les arts.

Pisistrate avait élevé la plupart des monuments que détruisirent les Perses, et peut-être cet ancien Hécatompédon que nous ne connaissons que par quelques débris et deux lignes d'un glossaire, tant le Parthénon d'Ictinus l'a fait oublier aux auteurs anciens. Les fils de Pisistrate avaient suivi cet exemple et protégé également les lettres et les arts. Ce qu'ils avaient fait par politique, et par ce goût des belles choses naturel au peuple athénien, Thémistocle, Cimon, Péri-

Chapitre II. 13

clés le firent en outre par nécessité : tout était à créer puisque tout était détruit, les fortifications, les temples des Dieux, les édifices publics.

La tâche de Thémistocle était la plus difficile; elle fut promptement interrompue par l'exil. Il fallait avant tout assurer la sécurité de la ville naissante et l'entourer de murailles, malgré la jalousie des autres Grecs et l'opposition des Lacédémoniens. On sait par quelle ruse Thémistocle déjoua leur malveillance. Pendant qu'il traînait en longueur son ambassade à Sparte, «tous les Athéniens, » dit Thucydide, « travailce laient à construire les murs, hommes, femmes, ence fants, n'épargnant aucun édifice, soit public, soit « privé, du moment qu'il pouvait fournir des ma- « tériaux... Les fondations étaient composées de « pierres de toute espèce qu'on disposait sans réguet larité et selon que chacun les apportait : les stèles « des tombeaux et les pierres travaillées y figuraient <r en grand nombre... Maintenant encore, les mute railles accusent clairement la hâte avec laquelle « elles ont été construites. » Nous verrons plus bas que ces paroles s'appliquent encore aujourd'hui à une partie de l'enceinte de l'Acropole, à celle qui regarde le nord.

Cimon bâtit à son tour le mur du midi ; mais cette ! fois à loisir, en belles et régulières assises. Le riche

butin conquis sur les côtes d'Asie et de Thrace en fit les frais, aussi bien que de tous les monuments qui furent bâtis à cette époque. Quand le trésor public était épuise, c étaient ses richesses privées que Cimon consacrait aux travaux. Malgré son insouciance et son penchant pour le vin, Cimon, représentant du parti aristocratique, avait une âme grande et généreuse. Son pouvoir, comme dans toute démocratie, dépendait de la faveur de la multitude : il aima mieux Tacheter au prix de sa fortune que de sa dignité. Tout l'or qu'il avait conquis sur les Perses, il remploya noblement à embellir sa patrie. Les Longs murs, par exemple, le Pœcile , le Théséion, le Gymnase, les Jardins de l'Académie sont l'œuvre de Cimou. L'Acropole ne fut pas seulement fortifiée, mais décorée ; et malgré le silence des auteurs anciens, il y a quelque raison de croire que le temple de la Victoire sans ailes fut construit à cette époque.

Ainsi le fils de Miltiade donna aux arts l'impulsion que Périclès ne fit que développer. Les arts , arrivés à leur point de maturité, n'attendaient qu'une occasion favorable. Tout se rencontra à la fois, le génie dans les artistes, les lumières et la magnificence dans les hommes d'État, des sources inespérées de richesse pour le trésor public, la paix au dedans, au dehors la gloire militaire et ses enivrements. Un pareil concours de circonstances que la philosophie humaine ne peut expliquer et qui n'a qu'une heure dans l'histoire d'un peuple, amène ce qu on appelle un grand siècle. Mais, comme l'on croit tout simplifier en rapportant tout à un seul homme, on a donné à ce siècle le nom de Périclès. Cimon n'est plus qu'un général '

CHAPITRE II. 15

heureux : Périclès est le génie protecteur des arts, idéal que la postérité entoure d'un respect superstitieux et auquel elle attribue ce qu'ont accompli deux générations entières.

Lorsque Périclès hérita de l'influence de Cimon et voulut continuer son œuvre, le trésor public n'avait plus ces revenus extraordinaires que la guerre prélevait sur l'opulente Asie. Le grand roi avait signé la paix et tenait ses vaisseaux loin des mers de Grèce. Il n'y avait plus d'ennemis ; ce fut sur les alliés que retomba le poids de la splendeur athénienne. La caisse commune enlevée à Délos fournit aux largesses de Périclès et à ses coûteuses constructions. C'est alors que s'élevèrent le Parthénon et les Propylées.

Si les classes laborieuses qui gagnaient tout à ce système ne murmurèrent pas dans le commencement, il n'en fut pas de même du parti aristocratique, accoutumé au désintéressement de Cimon et aux sources glorieuses de sa prodigalité. Thucydide, fils de Méléstas, était à la tête de ce parti. Les assemblées retentissaient de leurs accusations contre l'acte inouï de Périclès :

« Le peuple f se déshonore, » s'écriaient-ils, « et « encourt le mépris universel en transportant de « Délos à Athènes l'argent qui appartient à tous les « Grecs. Le prétexte le plus plausible que nous pus- « sions opposera nos détracteurs, la crainte que les

' Plutarque, Vie de Périclès, XII.

« barbares ne s'emparassent là-bas du trésor com- « mun, et le désir de le mettre en sûreté, ce préce texte, Périclès ne nous l'a pas même laissé. La « Grèce se croit outragée cruellement et soumise à « une éclatante tyrannie, lorsqu'elle voit les sommes « qu'elle est forcée de déposer pour une guerre na- « tionale, servir à dorer notre ville, à la couvrir « d'ornements recherchés, comme une femme co- « quette chargée de pierres précieuses, à la remplir « de statues et de temples qui coûtent mille ta- « lents. »

Périclès prouvait, au contraire, au peuple qu'il ne devait point compte aux alliés de leur argent. « C'est vous » — disait-il — « qui faites la guerre « pour eux et qui tenez éloignés les barbares : tance dis qu'ils ne vous fournissent ni un cheval, ni un « vaisseau, ni un soldat, mais payent une simple « contribution. Or, l'argent n'appartient point à « celui qui le donne, mais à celui qui le reçoit, du « moment qu'il tient les engagements qu'il a pris en - « le recevant... Vous êtes pourvus abondamment de « tout ce # qui est nécessaire à la guerre. Vous avez « donc le droit d'employer le superflu à des ouvrages « qui, achevés, vous assurent une gloire éternelle, et, « pendant leur exécution, entretiennent le bien-être « parmi vous. Car ils exigent des travaux de tout « genre, occupent tous les arts, mettent en mouvecr ment toutes les mains, et procurent un salaire à la « ville presque entière, qui pourvoit elle-même à ses

CHAPITRE II. 17

« embellissements et tout ensemble à sa subsis- « tance. »

C'est ainsi que Périclès, après avoir rassuré la conscience de ses auditeurs et fait appel à l'orgueil national, s'adressait directement aux intérêts de chacun, bien sûr de trouver des juges» favorables. Il croyait équitable et d'une bonne politique de reconstruire les édifices d'Athènes sans qu'il en coûtât rien à l'État. C'était justice à ses yeux qu'après s'être sacrifiée pour la Grèce, cette ville courageuse fût relevée par l'argent des Grecs, et que le trésor des alliés, rançon de leur mollesse, payât la magnificence d'Athènes, tandis que le sang athénien coulait pour la défense des alliés.

Mais les orateurs du parti de Thucydide revenaient souvent à la charge, accusant Périclès de dilapider le trésor et d'épuiser les revenus publics. Périclès demanda un jour au peuple assemblé s'il trouvait qu'il eût trop dépensé. — « Beaucoup trop, » lui répondit-on. — « Eh bien! ce n'est pas vous, c'est « moi qui supporterai la dépense, et j'inscrirai « mon propre nom sur les monuments que je con- « sacrerai. » A ces mots, tous, soit frappés de sa grandeur d'âme, soit jaloux de l'honneur attaché à de telles œuvres, lui crièrent de puiser à son gré dans le trésor et sans compter.

C'est ce qu'il fit, surtout lorsque l'exil de Thucydide l'eut délivré d'une opposition gênante. On peut avoir une idée de ce que coûtèrent toutes ces constractions par les seuls Propylées, qui exigèrent deux mille douze talents, un peu plus de dix millions de notre monnaie : « Héliodore, dans le premier livre « de son ouvrage sur l'Acropole d'Athènes, dit que « les Propylées furent complètement termines en « cinq ans et coûtèrent deux mille douze talents. » L'ouvrage d 'Héliodore est perdu ; mais ce témoignage d'un homme qui avait étudié particulièrement les monuments et l'histoire de l'Acropole est reproduit par les auteurs.

Ce chiffre de dix millions de drachmes n'a rien d'inexplicable. Lorsqu'il faut aplanir un rocher sur une largeur de cent cinquante pieds, y construire des soubassements , le revêtir de dalles et d'un magnifique escalier de marbre , tailler des blocs immenses dans les carrières avec un soin, je dirais même avec un art dont le mont Pentélique garde encore les traces, les transporter à plus de cinq lieues de distance sur une hauteur escarpée , les rejeter, si on y découvre une seule tache; lorsqu'un architecte fait travailler le marbre comme les sculpteurs savent seuls aujourd'hui le travailler, ajuster chaque assise comme on ajuste les plus délicats ouvrages de marqueterie; lorsqu'il emploie des peintres, des doreurs et des ouvriers dont le dernier devait être un artiste; enfin lorsque la nature et l'art ont prodigué ce qu'ils ont, l'une de plus précieux, l'autre de plus parfait, pour produire un admirable chef-d'œuvre, faut-il s'étonner que la dé-

CHAPITRE II. 19

pense soit proportionnée à tant de magnificence? Comme si ces raisons n'étaient point assez fortes, l'histoire apporte aussi son mot, mot décisif qui livre en même temps le secret de la puissance, ou, comme disaient les anciens, de la monarchie de Périclès. J'ai déjà cité le discours' par lequel il justifiait devant le peuple l'enlèvement du trésor des alliés : Plutarque expose ensuite l'emploi qu'il en fait et par quelle politique.

« Ceux que leur âge et leur force rendaient propres « à la guerre recevaient une paye sur le fonds com- « mun. Mais les classes ouvrières, que leurs profes- « sions exemptaient du service, Périclès voulut qu'elles « eussent également leur part de l'argent conquis, « sans l'attendre cependant au sein de la paresse et « de l'oisiveté. C'est pourquoi il proposa au peuple « d'entreprendre de grandes constructions et des « travaux de toute sorte qui devaient occuper longce temps toutes les industries. Par ce moyen la po- « pulation sédentaire avait aussi bien que les citoyens « qui étaient en campagne ou en garnison le droit « de profiter des richesses publiques et d'en recevoir « sa part. » Puis Plutarque énumère toutes les professions , tous les métiers qui gagnaient à cette vaste entreprise, jusqu'aux marins qui allaient chercher l'ivoire et l'ébène dans les pays lointains, jusqu'aux charretiers qui transportaient le marbre des carrières du Pentélique , sans oublier cette armée de manœuvres qui n'étaient que des instruments, des forces au

I service de cliaque métier. « C'est ainsi que ces tra- « vaux répandaient et distribuaient 1 abondance « parmi tous les âges et dans toutes les conditions. »

Ce fut en effet la politique de Périclès de s'attacher le peuple par l'intérêt et de flatter son désir de bien-être. Cimon était entré le premier dans cette voie par ses largesses personnelles; Périclès, qui était pauvre, continua aux dépens du trésor de la république. On sait où cette funeste tendance conduisit les hommes d'Etat qui lui succédèrent. Périclès au moins garda la mesure , et cette distribution détournée des deniers publics ne fut pas sans dignité, puisqu'elle fut le prix du travail; prix fort élevé, je n'en doute pas, car ce n'étaient plus des ouvriers qu'il payait , mais des citoyens maîtres de sa puissance et séduits par ses promesses. On comprend qu'en Sicile d'immenses travaux comme la Piscine d'Agrigente et le temple de Jupiter Olympien, les Latomies de Syracuse , les temples grandioses de Sélinonte pussent être exécutés à peu de frais par les bras d'innombrables prisonniers de guerre. Mais il était dans les desseins de Périclès que le plus humble ouvrage fût exécuté par un homme libre et largement payé. Cette considération , lorsque s'y joint la grandeur du monument, la beauté des matériaux , la perfection des plus simples détails, enlève toute invraisemblance au chiffre d'Héliodore.

Le Parthénon avait dû coûter plus cher encore, si l'on a égard à ses proportions et aux sculptures

CHAPITRE II. 21

qui l'ornaient. L'or seul de la statue de Minerve valait environ cinq cents talents (trois millions). C'est ce que Périclès assurait au peuple athénien et ce qui fut prouvé dans le procès de Phidias. Aucun autre renseignement ne nous est parvenu.

On se trouve dans la même incertitude pour la date du Parthénon , tandis qu'on a , sur l'époque des Propylées, des chiffres aussi précis que sur leur prix. Ils furent commencés sous l'archontat d'Euthymène, la. quatrième année de la 85 e olympiade , c'est-à-dire l'an 436. Mnésiclès en était l'architecte; et au bout de cinq années, en 43 i, ils étaient complètement terminés.

Un an avant que l'on construisît les Propylées, la troisième année de la 85 e olympiade, Phidias avait placé dans le Parthénon la statue de Minerve en or et en ivoire. On en peut conclure que le temple était achevé ; mais l'époque où il fut commencé nous est inconnue. Peut-être fut-ce après l'exil de Thucydide, en 444-

Quoi qu'il en soitj les anciens eux-mêmes admiraient la rapidité avec laquelle s'élevaient des édifices qui , par leur grandeur et leur perfection , semblaient devoir occuper plusieurs générations, a Ce a qu'il y a de plus surprenant , dit Plutarque , c'est « leur prompt achèvement . Chacun d'eux paraissait « exiger plusieurs âges d'homme pour être terminé, « et tous le furent sous l'administration d'un seul. »

Mais ni un gouvernement de fait absolu, ni la suite dans les vues , ni l'argent fourni à profusion , ni une multitude d'habiles artistes , ni une paix profonde, ne suffisent à expliquer ce miracle. Le secret, c'est l'unité de direction , c'est la grande et active pensée d'un seul homme qui conduisit l'œuvre entière. « L'amitié de Périclès avait mis Phidias à la « tête des travaux ; tout reposait sur lui , il dirigeait « tous les artistes , et cependant il en avait de bien « grands sous ses ordres. » C'étaient , en effet, Callicrate et Ictinus , les architectes du Parthénon ; Corœbus , Métagène , architectes du temple d'Eleusis ; Mnésiclès, qui construisit les Propylées; les sculpteurs Alcamène, Agoracrite, Crésilas, Critios, Nésiotès, Colotès, le Thrace Paeonius, dont les uns étaient les élèves, les autres les rivaux 1 de Phidias. C'était le peintre Panœnus, frère de Phidias, qui lui-même avait commencé par étudier la peinture, et qui devait posséder aussi une connaissance approfondie de l'architecture , comme les sculpteurs Callimaque, Polyclète, Scopas. Autrement sa surintendance de tant de travaux de construction n'eût été qu'illusoire. Cette universalité est trop familière aux génies de la renaissance pour qu'elle nous étonne dans l'antiquité. Cependant, quelque large part que l'on veuille faire à Phidias dans les œuvres de ce beau siècle , il faut reconnaître que la postérité se montre injuste envers ceux qui les ont créées de concert avec lui.

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