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Brui. — Tjp. de A. UCROIÏ, YERBOECKJIOYEN et C*, rue Rojale, 3, impasse du Parc
Introduction
Pourquoi écrire encore sur le Salaire, quand cette question a été traitée dans tous les ouvrages d'économie politique, depuis Adam Smith jusqu'aux derniers manuels publiés depuis peu?
C'est parce que, à notre avis, la plupart des auteurs ont envisagé cette importante question d'une manière assez superficielle, tandis que nous désirons l'approfondir et rattacher à la théorie pure une série d'applications, ou plutôt parce que nous voulons essayer de montrer de quelle manière les circonstances peuvent modifier cette théorie abstraite.
Dans plusieurs traités d'économie politique, le travailleur est considéré uniquement comme producteur, tandis que son rôle comme consommateur dans la société est entièrement négligé ; or, suivant nous, il est nécessaire, si l'on veut avoir une vue complète et exacte de la théorie du Salaire, d'étudier l'ouvrier sous son double aspect de producteur et de consommateur.
Enfin, l'on n'est trop souvent porté à ne voir dans le travailleur qu'une forme spéciale de réceptacle de la force motrice, peu ou point susceptible de joindre à ses efforts musculaires un effort intellectuel ou moral; on le regarde presque toujours comme fournissant, en toute circonstance, une quantité à peu près constante de labeur purement matériel, sans examiner si le travail intellectuel ou moral qu'il est susceptible de produire n'a pas une valeur infiniment plus élevée, et ne mérite pas, par conséquent une plus forte rémunération.
Certains auteurs nous montrent aussi l'intérêt du salarié comme étant en opposition constante et nécessaire avec l'intérêt du capitaliste et de l'entrepreneur d'industrie ; nous voulons nous attacher à démontrer, au contraire, que l'intérêt du travailleur et celui du capitaliste ou du patron sont entre eux en parfaite harmonie. Si nous réussissons dans cet essai, nous aurons contribué, dans la mesure de nos faibles moyens, à combler la lacune laissée par Bastiat dans ses Harmonies économiques, que la mort ne lui a pas permis d'achever. Si nous n'y réussissons pas, au moins en signalant cette lacune, et en montrant la voie à suivre pour la remplir, nous aurons rendu un service à la science et préparé une démonstration qui pourra être complétée par un esprit mieux doué.
* Notre but principal en écrivant ces pages est de prémunir la classe ouvrière contre le danger des prédications socialistes, qu'elle n'est que trop disposée à écouter et à admettre pour vraies , quand elles
INTRODUCTION 11
lui représentent la misère et le paupérisme comme étant la conséquence fatale de l'organisation sociale actuelle, qui divise les hommes eu deux classes, ou plutôt en deux castes, les propriétaires et les prolétaires, les premiers possédant le sol et le capital à la perpétuelle exclusion des derniers, condamnés, sans rémission à un travail de plus en plus pénible et de moins en moins rémunéré. Selon ces mêmes socialistes, Tunique remède à tant d'injustice et à tant de maux, consisterait dans une révolution opérée par la violence qui rendrait collective la propriété du sol et du capital, et dont la conséquence immédiate serait le bien-être universel obtenu désormais sans effort et sans peine.
Nous voulons démontrer, au contraire, aux ouvriers, que la meilleure organisation sociale est celle qui garantit le mieux à tous la liberté du travail, la libre jouissance et la libre disposition des produits de ce travail , ou en deux mots, la Liberté et la Propriété. Nous désirons les convaincre que l'organisation sociale actuelle est fondée, en principe, sur ces deux droits, et que si, en réalité, ceux-ci ne sont pas encore respectés comme ils devraient l'être, cela tient, non à l'imperfection native de notre organisme social, mais à l'ignorance et aux mauvaises passions des hommes, qui ne savent pas toujours bien discerner le juste de l'injuste ou qui, le sachant, n'ont pas toujours la force morale nécessaire pour respecter l'un et repousser l'autre.
C'est de là et de nulle autre cause, que naissent la misère et les autres maux qui affligent la société; le remède à ces maux ne consiste donc pas en une révolution violente , qui ne rendrait les hommes ni plus sensés ni meilleurs, mais dans les lents quoique irrésistibles progrès de l'intelligence et de la moralité, sous un régime de paix et de concorde.
Le problème de la misère et du paupérisme ne peut être résolu par l'abolition de la propriété, qui rendrait seulement ces maux universels et irrémédiables. Ce problème sera résolu le jour où tout homme jouira sans contestation des produits de son travail matériel, intellectuel ou moral. Pour démontrer complètement cette belle et utile vérité , nous savons qu'il faudrait un talent bien supérieur au nôtre, afin de la débarrasser complètement des erreurs et des préjugés qui l'obscurcissent encore; il faudrait, non une centaine de pages, mais de nombreux et gros volumes ; cependant si cet écrit contribue pour une si faible part que ce soit à amener ce résultat, nous nous croirons bien récompensé de la peine qu'il nous a coûté! *
Chapitre 1 Théorie Générale Du Salaire
LE TRAVAIL A UN PRIX COURANT QUI EST DÉTERMINÉ, COMME CELUI DE TOUTE MARCHANDISE, PAR LE RAPPORT DE L'OFFRE A LA DEMANDE, ET QUE LA CONCURRENCE TEND A ÉGALER AU TAUX DES FRAIS DE PRODUCTION.
Le travail de l'ouvrier est chose susceptible d'être vendue et achetée; on peut, sous ce rapport, l'assimiler à toute autre marchandise.
Le prix d'une marchandise n'est pas fixe, il varie suivant les circonstances ; il est d'autant plus élevé que, celle-ci étant peu abondante, il se présente plus d'acheteurs pour la demander, d'autant plus bas que la quantité offerte en vente dépasse la quantité demandée par les acquéreurs.
De même le salaire tend à baisser quand beaucoup d'ouvriers recherchent du travail et que peu d'entrepreneurs peuvent en offrir, ou mieux, quand le capital, source d'où émane le salaire, est peu abondant. La rémunération de l'ouvrier s'élève quand le capital abonde en même temps que les travailleurs sont rares.
Mais, de même que le prix de toute marchandise, le taux des salaires a de fréquentes variations. Que l'on suppose un marché bien approvisionné de blé, mais où se présentent peu d'acheteurs; les céréales y baisseront de prix. Au marché suivant, les vendeurs découragés par le peu de profit qu'ils ont fait ou par la perte qu'ils ont éprouvée, ne se présentent plus qu'en petit nombre ; les acheteurs, au contraire, stimulés par l'appât du bon marché, viennent en grand nombre, et la concurrence qu'ils se font a pour effet de produire la hausse du prix.
Au marché suivant, les circonstances se présenteront dans un ordre inverse, et ces oscillations dureront jusqu'à ce que les producteurs soient parvenus à ne créer et n'offrir en vente que la quantité de denrées que les acheteurs pourront acquérir et payer au prix auquel elles sont offertes.
Alors le prix s'égalera aux frais de production de la denrée, en comprenant nécessairement dans ceux-ci le bénéfice du producteur, suffisant pour assurer son existence, pour lui permettre les dépenses que font, d'habitude, les personnes de sa classe et un profit net au moyen duquel il pourra tenir sa condition au niveau des progrès de la société.
Si le prix des denrées s'écarte, en plus, de ces frais, le surcroît de bénéfice qui en résulte pour le producteur l'excite à produire davantage et lui suscite aussi des concurrents : d'où augmentation de l'offre et baisse subséquente du. prix.
Si cet écart se produit en moins, le producteur,
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qui perd, cesse de s'occuper de son état, ou s'accommode de manière à porter moins de denrées au marché, et, la concurrence cessant, le prix se relève.
La hausse ou la baisse du prix par rapport aux frais de production , ou plutôt par rapport aux moyens d'acquisition des consommateurs, produisent une réaction en sens inverse de celle que nous venons d'examiner; la hausse diminue la concurrence des acheteurs et cette diminution amène la baisse, et réciproquement.
La même chose a lieu pour le salaire de l'ouvrier : ce salaire tend , par l'action naturelle de la concurrence, à s'égaler aux frais de production du travail. S'il s'élève au delà de cette limite, d'autres travailleurs ne tardent pas à se présenter pour participer aux avantages d'une haute paye ; si le salaire s'abaisse au dessous, l'émigration ou la mort éclaircissent les rangs des ouvriers et, la concurrence cessant, le salaire se relève.
* Il est important de remarquer que la hausse ou la baisse des salaires n'a pas lieu dans le rapport exact de la diminution ou de l'accroissement de l'offre du travail, de telle sorte, par exemple, que le salaire s'élève au double lorsque l'offre du travail diminue de moitié, et réciproquement. L'expérience apprend qu'il suffit que le nombre des ouvriers soit très peu inférieur à celui dont le travail est demandé, pour que le salaire s'élève de beaucoup, et qu'un petit nombre d'ouvriers offrant leur travail en sus de celui qui est demandé, suffit pour faire baisser le taux des salaires dans une proportion considérable.
La démonstration théorique de ce fait serait trop longue pour trouver convenablement sa place ici ; nous renvoyons donc aux traités spéciaux d'Économie politique , ceux de nos lecteurs qui désireraient étudier à fond cette importante théorie.
Il en résulte cette loi, constatée par tous les économistes, que LE SALAIRE DE L'OUVRIER NE PEUT, D'UNE MANIÈRE PERMANENTE, S'ÉLEVER AU DESSUS NI DESCENDRE AU DESSOUS DES FRAIS DE PRODUCTION DE SON TRAVAIL, C'est
à dire de ce qu'il lui faut pour vivre et pour élever sa
FAMILLE.
C'est, en effet, en cela que consistent les frais de production du travail d'un simple ouvrier qui n'exécute qu'un labeur peu compliqué, n'exigeant aucune préparation, tel que celui de porter ou de traîner des fardeaux, de remuer de la terre, de tourner une manivelle, etc.
Quelques personnes, qui saisissent volontiers chaque occasion d'accuser l'organisation sociale actuelle de tous les maux, vrais ou supposés, qui affligent l'humanité, ont interprété cette loi économique en ce sens que l'ouvrier ne peut jamais, et quoi que l'on fasse pour améliorer son sort, gagner au delà du strict nécessaire pour ne pas mourir de faim, et qu'il est par conséquent fatalement condamné à la plus profonde misère, sans qu'il y ait d'autre remède à celle-ci qu'une réorganisation de la société, suivant d'autres principes que celui de la propriété individuelle, dont l'unique effet, prétendent-elles, est de rendre le riche toujours plus riche et le pauvre toujours plus pauvre.
CHAPITRE I. 17
Nous nous bornerons, pour le moment, à faire remarquer que les faits ne sont pas entièrement d'accord avec cette désolante théorie ; à moins que l'on ne prenne l'accroissement du paupérisme officiel, tel qu'il est signalé par la statistique, pour une preuve d'un accroissement correspondant de la misère, tandis qu'il n'indique, suivant nous, qu'un affaiblissement du sentiment de la dignité personnelle, provoqué, parmi les classes laborieuses, par l'imprévoyance et l'irréflexion avec laquelle se prodigue la charité publique et privée, qui porte de plus en plus l'ouvrier à avoir recours à l'aide d'autrui, plutôt qu'à ses propres efforts, pour sa subsistance.
Nous entendons par ces mots : le nécessaire pour que l'ouvrier puisse vivre et élever sa famille, — ce qui se consomme habituellement, dans ce dessein, par les personnes de la classe, de l'époque et du lieu dans lesquels vit l'ouvrier, et ce nécessaire est loin d'être une quantité fixe, comme se le figurent à tort la plupart des faiseurs de systèmes sociaux artificiels.
Pour s'en convaincre, il suffit de comparer le nécessaire d'un ouvrier américain ou anglais avec celui d'un de nos travailleurs flamands ; celui d'un ouvrier européen avec celui d'un péon de l'Inde ou d'un agriculteur chinois, — ou de se reporter en arrière de quelques siècles et de mettre en parallèle la nourriture, le logement, le vêtement d'un ouvrier de nos jours, même parmi les moins favorisés, avec celui d'un serf du moyen âge, nourri à peine d'aliments grossiers et souvent malsains, vêtu d'un sayon de laine malpropre et rarement renouvelé, couchant sur un peu de paille, dans une hutte sans autres ouvertures que la porte et la cheminée. Et cependant, le sort de ce serf était bien préférable à celui de l'esclave des Romains, enfermé dans un ergastule avec des centaines de ses semblables, et voué à une souffrance perpétuelle que ne consolaient ni les joies de la famille ni les affections de l'amitié.
Le nécessaire de ces tristes époques ne suffirait plus à empêcher de mourir de misère les ouvriers de notre siècle, habitués à une dose comparativement bien plus forte d'aisance et de bien-être.
Il est très loin de notre pensée de vouloir inférer de ce qui précède que le sort actuel de nos ouvriers ne laisse rien à désirer; nous voulons seulement faire remarquer qu'il y a eu amélioration progressive de ce sort et que des progrès nouveaux peuvent s'accomplir sans qu'il soit nécessaire pour cela de bouleverser l'ordre social ni d'abolir la propriété individuelle.
Le salaire de l'ouvrier qui connaît un métier après en avoir fait un apprentissage plus ou moins long et difficile, doit être plus élevé que celui de l'homme de peine ou manouvrier, car ce qu'il lui faut pour vivre et pour entretenir sa famille se compose d'une plus grande somme de valeurs.
En effet, il vit déjà dans un milieu social plus élevé, ses besoins sont donc plus étendus, et, quoique dans une bien faible mesure encore, plus délicats et partant plus coûteux à satisfaire. En
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outre, son apprentissage a coûté, de la part de ses parents, des sacrifices pécuniaires, et, de sa part, un travail qui n'a pas reçu de rémunération immédiate, mais qui s'est accumulé pour former en lui un capital qui cessera d'exister avec sa vie ou plutôt avec sa capacité de travailler. Ce capital, grossi des chances de non réussite dans son apprentissage, doit lui rapporter un intérêt et un amortissement, car il doit le transmettre à ses enfants, autrement le nombre des ouvriers capables d'exercer ce métier diminuerait jusqu'à ce que les salaires fussent revenus à un taux suffisant pour payer les frais de l'apprentissage des enfants.
Si l'ouvrier possède lui-même ses outils, s'il fait habituellement l'avance de son travail et de quelques matières premières, il doit gagner, en sus du salaire ordinaire, l'intérêt et l'entretien du capital représenté par ces outils et ces avances.
Enfin, s'il n'a pas une source de revenu en dehors de son travail, ou s'il ne veut pas compter sur l'assistance publique dans le cas où ses ressources ordinaires lui manquent, il faut qu'il trouve dans son salaire de quoi épargner pour parer aux chances de chômages, de maladies, d'incapacité de travail par suite d'infirmités ou de vieillesse, etc., et même quelque surcroît, qui, si aucun événement fâcheux ne vient à la traverse, lui permette d'améliorer sa condition en se donnant une certaine aisance.
Voici donc, en résumé, les éléments dont se compose le salaire de l'ouvrier proprement dit :
1° Du nécessaire pour le maintien de son existence et de celle de sa famille, conformément aux habitudes des gens de sa profession dans le temps et dans le lieu où il vit;
2° De la compensation des risques qu'il court, à savoir : de chômage, de maladies et d'accidents, d'incapacité de travail par suite d'infirmités ou de vieillesse, la mort prématurée qui laisserait sa famille sans ressources, etc. ;
3° L'entretien du capital représenté par les outils de sa profession et l'intérêt des avances qu'il est obligé de faire ;
4° L'amortissement du capital consacré à son éducation et à son apprentissage, capital dont il doit la restitution au moins intégrale à ses enfants, sous la même forme ;
5° Enfin, en un profit net de son travail, en sus de ce qui suffit à son simple entretien, afin que l'ouvrier puisse participer au progrès qui s'accomplit dans la société par l'accroissement de son aisance et de ses ressources.
Certains auteurs ont admis que l'entretien de la femme de l'ouvrier ne doit pas être compté dans les dépenses nécessaires; nous expliquerons dans le chapitre IV pourquoi nous ne partageons pas cette opinion. *
Chapitre II
DES CONDITIONS A RÉUNIR POUR ORTENIR LE TRAVAIL DE L'OUVRIER A BAS PRIX
*Ces conditions, disent ou plutôt pensent certains patrons (car ils n'oseraient le dire ouvertement), sont de faire travailler l'ouvrier pendant le plus grand nombre d'heures possible, de bien le surveiller afin qu'il ne se relâche pas, et de le payer peu, d'abord par économie, et ensuite, parce que l'ouvrier est d'autant plus docile qu'il sent mieux la nécessité de travailler, qu'il est moins payé.
Nous croyons, nous, que si ces patrons y réfléchissaient bien,, ils arriveraient à des conclusions fort opposées et que, cette fois, ils n'hésiteraient .pas à proclamer hautement.
En effet, les conditions essentielles pour que l'ouvrier produise dans sa journée, et de la manière la plus économique le maximum de travail et le meilleur travail, sont : la santé, la force et le contentement. La santé de l'ouvrier exige principalement qu'il ne soit pas accablé par un travail long, pénible, soutenu, et sans que les intervalles soient suffisants pour réparer ses forces.
Dans notre climat, le travail en plein air est le plus sain, surtout si l'ouvrier peut se garantir de la pluie ou du soleil par un abri en toile, en paille ou en branchage. Dans les ateliers, il importe que l'espace soit proportionné au nombre des ouvriers, que la ventilation y soit facile, que la température n'y soit pas trop élevée, si le travail est actif, ni trop basse, s'il est sédentaire; qu'il n'y règne ni humidité, ni fortes odeurs, enfin que l'atelier reçoive le plus de lumière solaire que possible; cette condition hygiénique, trop souvent négligée, a, sur la santé des enfants surtout, une très grande influence. Dans un air impur, malsain et trop chaud, les fonctions respiratoires et digestives absorbent une grande partie des forces de l'homme, il lui en reste donc une moindre quantité, disponible pour le travail.
Cette vérité est devenue surtout évidente dans les mines, où l'effet utile du travail de l'homme est visiblement accru par une bonne ventilation. Il résulte donc de là que la bonne disposition hygiénique des ateliers est commandée aux patrons, autant par leur propre intérêt que par l'humanité.
Les conditions hygiéniques indiquées ci-dessus, dépendent presque exclusivement du maître; celles qui résultent des aliments et des boissons dépendent plus directement de l'ouvrier, quoique, dans la plupart des cas, l'exiguïté de son salaire comparée à l'élévation
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du prix des subsistances, lui laisse peu de choix à cet égard. La nourriture doit être d'autant plus abondante que le travail est plus fatigant et a lieu dans une atmosphère plus pure et plus froide. Un travail moins pénible, un air plus stagnant et plus chaud rendent moins exigeant sur la quantité de la nourriture, mais celle-ci doit dans ce cas, gagner en qualité ce qu'elle perd en volume ou en poids, car pour que le travailleur demeure maître de ses facultés, il ne faut point que sa digestion soit pénible ou troublée. De trop nombreux exemples prouvent la mauvaise influence que le trouble des fonctions digestives exerce sur l'état de nos facultés mentales en particulier.
11 est utile aussi de déconseiller aux ouvriers l'usage d'une nourriture trop uniforme, surtout quand celle-ci ne consiste pas en pain de froment. La variété dans l'alimentation, sans être poussée bien loin, exerce une influence favorable sur la santé et prévient les indispositions qui résultent fréquemment d'un changement forcé du régime alimentaire.
Il y a beaucoup plus à dire sous le rapport hygiénique, des boissons que des aliments, car pour les premières, il faut considérer, non seulement l'usage que l'on en fait, mais aussi l'abus que l'on est trop souvent disposé à en faire. Il est singulier que l'expérience n'ait pas éclairé plus de personnes à cet égard, et que l'on trouve encore si profondément enraciné dans les masses, éclairées ou non, ce préjugé qui consiste à croire que les boissons toniques en général, et les liqueurs alcooliques en particulier , sont fortifiantes , parce que l'on prend pour de la force, la surexcitation qu'elles causent pendant» quelques instants, sans s'apercevoir jamais que cette excitation est immédiatement suivie d'une prostration équivalente et même supérieure, qui, dans la , plupart des cas, force à faire un nouvel usage de l'excitant, en le prenant chaque fois, à une dose plus élevée ; ce qui perpétue l'abus et le fait dégénérer en une pernicieuse et souvent irrémédiable habitude.
Le préjugé que les boissons excitantes donnent de la force est soigneusement entretenu et propagé par les producteurs et les débitants de ces boissons, qui exploitent habilement son apparente vérité ; quoique sachant bien qu'entre l'usage et l'abus il n'y a qu'un intervalle imperceptible et que Ton franchit sans s'en apercevoir, puisqu'au point de vue moral comme au point de vue physique, ces boissons engendrent la soif au lieu de l'apaiser.
L'ouvrier qui veut noyer dans l'ivresse ses chagrins présents ou son souci de l'avenir, réussit sans peine à s'étourdir pendant quelques heures, mais après, sa disposition à se chagriner est augmentée par l'état de prostration où l'a laissé son ivresse de la veille, par les reproches de sa conscience et parce que sa situation s'est empirée du temps perdu et de l'argent dépensé au cabaret. Il lui faudrait donc une énergie surhumaine pour résister à une nouvelle tentation du remède prétendu, dont l'effet certain va toujours croissant.
L'auteur, l'artiste, le poète, trouvent leurs inspirations dans le thé, le café, l'alcool, l'opium ou le
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hatchich; mais s'ils s'abandonnent à cette facilité factice, bientôt leur imagination fatiguée ne leur vient plus en aide naturellement, et de nouvelles doses d'excitants, de plus en plus fréquentes et fortes, sont nécessaires pour la réveiller, jusqu'à ce que rien ne puisse plus la tirer de sa somnolence qui engendre l'imbécillité ou la mort.
Les remèdes à l'habitude d'abuser des excitants sont difficiles à trouver et à appliquer, il en est peu d'efficaces hors de la volonté énergique du malade de se soustraire à sa funeste habitude. Mais il est des remèdes préventifs, parmi lesquels nous croyons devoir citer l'usage habituel et modéré des boissons faiblement alcooliques, principalement pendant les repas.
En effet, on remarque une moindre tendance aux excès de boisson quand on peut consommer habituellement du vin ou de la bière chez soi que lorsque l'on doit se priver de cette jouissance, et que le désir en est plus excité par cette privation même.
On peut encore faire cette observation, que les ivrognes sont rares dans les pays vinicoles où chaque habitant a une pièce de vin dans sa cave, tandis qu'ils sont plus fréquents là où ce liquide étant plus cher, on ne le consomme qu'à la taverne. Les impôts excessifs, frappés sur les boissons alcooliques qui peuvent être l'objet d'une consommation habituelle et ménagère, ne sont donc pas justifiés par un but de philanthropie et de moralité. Triste moyen de moralisation, d'ailleurs, que celui de mettre le vice hors de portée de la bourse de celui qui voudrait s'y livrer. Un tel moyen ne devrait être tenté que quand tous les autres, plus conformes à la dignité humaine seraient demeurés impuissants.
Le petit verre de liqueur alcoolique pris le matin à jeun, la forte dose de cette liqueur bue par les grands froids « pour _ se réchauffer, » de grandes razades d'eau froide, avalées pendant l'été « pour se rafraîchir, » l'infusion alcoolique de plantes amères que l'on boit avant le repas « pour se donner de l'appétit» sont autant d'usages antihygiéniques contre lesquels on ne saurait trop se prémunir, car il n'en est aucun qui ne soit très nuisible à la santé et tous produisent, soit immédiatement, - soit par la suite, des effets diamétralement opposés à ceux que l'on en attend.
Les ouvrières devraient proscrire aussi l'usage immodéré du café; dont le moindre inconvénient est d'affaiblir les organes de la digestion par la grande quantité d'eau chaude ou tiède que l'on y introduit, sans compter l'influence propre du café sur des personnes livrées à un travail sédentaire dans un air peu renouvelé.
Plusieurs médecins expérimentés attribuent en grande partie à cet abus du café la fréquence des maladies de poitrine chez les jeunes ouvrières de Paris.
Aucune mesure isolée, préventive ou répressive, imposée ou volontaire, ne peut constituer un remède efficace contre l'abus des boissons fortes; ni les impôts excessifs frappant la consommation de ces boissons, ni les restrictions légales apportées à leur
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débit, ni les pénalités plus ou moins fortes comminées contre les ivrognes ; les sociétés de tempérance elles-mêmes établies dans les pays où l'usage modéré des boissons fortes est le plus salutaire, pèchent par l'excès de leur rigorisme, et, n'enrôlent, le plus souvent, que des fanatiques et des hypocrites...
L'habitude d'abuser de ces boissons, si enracinée chez certains peuples, disparaîtra peu à peu par le seul effet des progrès de l'éducation; il n'y a pas bien longtemps encore que l'ivrognerie n'était pas seulement ua vice propre à la classe ouvrière, mais qu'il était aussi pratiqué, quoique à huis clos seulement, par les classes élevées de certaines parties de notre pays. Aujourd'hui cet usage barbare et immoral a presqu'entièrement disparu de ces classes; pourquoi les progrès de l'éducation ne le feraient-ils pas disparaître aussi chez la classe ouvrière, surtout si comme nous le verrons au chapitre IV une tenue plus confortable du ménage de l'ouvrier et plus d'amabilité chez sa femme et ses enfants rendaient sa présence au cabaret et, par conséquent, les libations qu'il y pratique moins excusables?
D'autres habitudes que celles relatives au travail, aux aliments et aux boissons, peuvent agir sur la santé des ouvriers d'une manière très préjudiciable, lorsqu'elles sont mauvaises. Ainsi, le logement dans des habitations basses , étroites, sombres, humides, malpropres et mal aérées est une cause énergique de détérioration des santés les plus robustes et de dégénérescence des races les mieux douées. Les maladies engendrées par un tel état de choses sont pour la plupart incurables ou difficiles à guérir et le premier de tous les remèdes à leur opposer est l'habitation dans des lieux plus sains.
En été surtout, les ouvriers engendrent fréquemment en eux des germes de rhumatisme, de paralysie et d'autres infirmités, en se couchant pour faire la sieste, sur des dalles de pierre froide ou sur la terre ou le gazon frais et humide ou bien encore en ne prenant aucune précaution pour se protéger contre l'ardeur des rayons solaires pendant leur sommeil, ou contre un rapide refroidissement lorsqu'ils se sont fortement échauffés par la marche ou par le travail.
Cependant, si les maladies et les infirmités sont les principales sources de chagrin pour les riches qui peuvent se faire soigner par les meilleurs médecins, qui sont entourés des soins affectueux de leurs familles et pour qui un chômage de quelques semaines n'est pas une cause de ruine, n'en est-il pas ainsi à plus forte raison, pour l'ouvrier dont la maladie s'aggrave le plus souvent faute de soins intelligents et affectueux et par les inquiétudes que lui cause l'inévitable misère, pour lui et pour sa famille, qui est la conséquence d'un chômage prolongé et des frais qu'occasionnent son état?
A peu d'exceptions près, les maladies qui affectent la population ouvrière, d'une profession et d'une localité données, sont peu nombreuses et peu variées, car elles sont presque toutes dues à des causes identiques.
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Il ne doit donc pas être difficile de les prévenir ou de les atténuer, au moins en grande partie, par quelques sages conseils hygiéniques donnés aux groupes d'ouvriers qui se trouvent dans des circonstances analogues et surtout à leurs femmes. Les patrons ou les entrepreneurs d'industrie, qui sont intéressés à ce que leurs ouvriers jouissent d'une bonne santé, devraient, autant dans leur propre intérêt que par sollicitude pour les ouvriers, mettre tous leurs soins à ce que ceux-ci reçussent fréquemment et à dose suffisante, les exhortations hygiéniques qui leur seraient utiles, car ils sont en définitive, au moins moralement leurs associés.
On ne manquera pas de nous objecter que le salaire actuel de l'ouvrier est loin d'être suffisant pour lui permettre d'observer nos recommandations hygiéniques ; mais nous répondrons à cela que certains soins ne coûtent aucun argent, mais seulement un peu de peine ou de précaution et qu'ils finissent par ne plus rien coûter du tout, dès qu'on en a pris l'habitude.
Quant aux soins qui exigent des frais, l'ouvrier pourrait encore les prendre en réduisant, non l'usage raisonnable, mais seulement l'excès des boissons alcooliques et du tabac; il s'ensuivra bientôt, d'ailleurs, une autre économie, celle des frais de médecin et de médicaments et celle des pertes occasionnées par le chômage pour maladie.
Dans ce qui concerne la disposition hygiénique des logements et des ateliers, l'ouvrier a le droit de montrer quelque exigence à cet égard, lorsqu'il contracte un engagement avec un patron, car il s'agit ici de ses intérêts les plus précieux : la santé et la vie pour lui et pour sa famille. D'un autre côté, il , est de l'intérêt du patron lui-même de satisfaire à ces justes exigences en ce qui le concerne directement, et d'aider les ouvriers à trouver les habitations les plus salubres. En général les entrepreneurs d'industrie qui se sont occupés avec zèle d'assurer à leurs ouvriers des habitations saines, spacieuses, commodes et propres, ont fait autant une spéculation avantageuse qu'une bonne action. Il en est de même de ceux qui usent de l'influence qu'ils exercent sur leurs ouvriers pour leur inspirer de bonnes habitudes morales et hygiéniques. Quand maîtres et ouvriers s'entendront pour améliorer les conditions hygiéniques du séjour, du travail et des habitudes, l'accroissement du salaire viendra faire le reste par surcroît sans détriment pour personne. La force de l'ouvrier, c'est à dire l'intensité et la durée des efforts qu'il peut faire et renouveler chaque jour sans se fatiguer, dépend de sa constitution native, du développement que celle-ci reçoit par l'éducation physique et de l'état de sa santé. Un enfant sain et bien conformé étant donné, celui-ci peut devenir un homme robuste et capable de supporter la fatigue d'un travail régulier et assidu, s'il a été élevé dans de bonnes conditions hygiéniques, c'est à dire dans une habitation saine, sèche, propre, bien éclairée et bien aérée, s'il a été tenu proprement et nourri sainement et en proportion de son développement ; si des ablutions de tout le corps à
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