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La beauté rationnelle

Paul Souriau · 1904 · Scanned text

171,226 words · about 11 h 59 min to read

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Author
Paul Souriau
Language
French
Published
1904
Length
171,226 words · about 11 h 59 min
Sections
12 reader sections
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Contents (12)

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BIBLIOTHÈQUE DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

LA BEAUTÉ

RATIONNELLE

Chapitre Premier

Préventions du sens commun. — Résistances de l'art. — Efficacité des méthodes. — La liberté de l'artiste. — La raison et le génie.

§ 1. — Préventions du sens commun

Ces raisons me paraissent suffisantes pour entraîner Lassentiment de tout esprit qui ne serait pas prévenu. L'intérêt d'une esthétique raisonnée, qui orienterait nos goûts vers la beauté réelle, peut-il être sérieusement contesté? Et pourtant je sens que ces idées risquent d'être accueillies avec quelque froideur. C'est que justement l'opinion est prévenue. Il faut le reconnaître : elle n'est pas généralement très favorable aux théoriciens du beau. Imposer des règles au génie ! Soumettre le sentiment esthétique au contrôle de la froide raison ! Nous donner des recettes pour discerner à coup sûr la beauté ! La définir seulement d'une manière précise ! Cela semble une prétention insoutenable. Le seul énoncé de notre programme est fait pour effaroucher bon nombre d'esprits, et leur ôter l'envie de nous suivre. Voilà ce qui rend notre tâche difficile. Je tiens à l'adhésion du sens commun ;je suis persuadé qu'il n'y a rien dans nos principes qui doive le choquer ; c'est même sur lui que je compte pour faire disparaître de l'esthétique un certain nombre de théories subtiles et paradoxales qui se sont indûment imposées à la philosophie. Il devrait être avec nous. Mais il se défie. Il se prête de mauvaise grâce à la discussion. Quelle prise nos raisonnements pourront-ils avoir sur un lecteur qui estimerait qu'en pareille matière il ne faut pas raisonner? Si vif que soit notre désir d'arriver à une théorie positive, nous devons travailler d'abord à faire disparaître ce parti pris de défiance et d'hostilité. Avant de rien construire, il faut déblayer le terrain.

Reprenons donc par le détail ces objections. Exposons-les loyalement sans nous ménager d'échappatoires, cherchant autant que possible à leur conserver toute leur force. Il ne s'agit pas ici de présenter avec un air d'impartialité des critiques qu'au fond nous serions décidés à retourner bientôt par quelque artifice de raisonnement, et que nous aurions accommodées d'avance à la réfutation en les exagérant à plaisir. Nous devons à nos adversaires un effort pour entrer dans leur pensée. Nous ne serons sûrs de les avoir compris et nous n'aurons le droit de les réfuter que si nous commençons par nous assimiler leurs objections au point d'être tentés de les admettre.

Il se peut d'ailleurs que tout ne soit pas à négliger dans les objections. Nous n'hésiterons pas à reconnaître ce qu'il y a de juste dans les idées qu'on nous oppose. Pourquoi nous rien dissimuler de la vérité? A toute entreprise humaine on peut trouver du pour et du contre. Pour persévérer, il n'est pas nécessaire de nier les inconvénients et les risques ; il suffit de constater que les avantages et les raisons d'espérer l'emportent. C'est une balance à établir. Une réflexion encore doit nous encourager à faire à la critique toutes les concessions possibles, à la rechercher même. Notre théorie n'est pas encore arrêtée dans ses détails. Ne pouvons-nous justement la disposer de telle manière qu'elle ne tombe sous aucune de ces critiques? Les défauts qu'on me reproche d'avance, ne puis-je chercher d'avance à m'en corriger?

C'est ce que je compte faire en effet. Avant tout je veux tirer de cette critique préalable un résultat pratique. Je la regarde comme une sorte d'examen de conscience qu'il était bon de faire pour apprendre par où pèchent d'ordinaire les théoriciens. Aucune objection ne nous aura été inutile. Chacune nous aura signalé un défaut à éviter. En répondant aux détracteurs de l'esthétique rationnelle, nous nous appliquerons moins à la justifier des reproches qu'elle peut avoir encourus, qu'à trouver et indiquer le moyen de ne les plus mériter. Ainsi, quand nous arriverons au terme de cette discussion, nous ne nous seronspas contentés d'éluder quelques objections gênantes; nous aurons arrêté notre méthode, et peut-être même établi quelques-unes des idées positives que nous nous proposons de démontrer.

Quand nous avons tout à l'heure essayé de montrer l'intérêt que nous aurions à établir une esthétique vraiment rationnelle, nous n'en avons pas parlé comme d'une recherche de pure spéculation, faite seulement pour piquer la curiosité des philosophes. Nous faisions espérer des applications. Fournir à l'art des méthodes plus sûres pour produire la beauté ; nous aider à mieux discerner le beau en substituant aux impressions vagues qui déterminent d'ordinaire nos préférences quelque critérium infaillible; donner aux sentiments esthétiques, sans rien leur ôter de leur force et de leur charme, une meilleure orientation, telles sont les prétentions de l'esthétique rationnelle et ses promesses. Il en faudra peut-être un peu rabattre dans la pratique.

| 2. — Résistances de l'art

Voyons d'abord ce qu'il faut penser de l'influence que les théoriciens peuvent exercer sur l'art.

Les artistes lisent peu les traités d'esthétique. On peut dire qu'en général ils les ignorent. Combien en connaissez-vous qui fassent de telles œuvres leur lecture favorite ? S'il leur arrive, séduits par le titre, d'ouvrir un de ces livres, vite ils le referment, rebutés de ces généralités, n'y trouvant rien d'assimilable pour eux. Ils n'ont que faire, pour se perfectionner dans leur art, de cette métaphysique.

Dans cette sourde répugnance qu'inspirent les spéculations de l'esthétique aux véritables créateurs de beauté, on peut voir comme un instinct de conservation. L'artiste a sa tâche à remplir ; il est fait pour concevoir des images, pour fixer des visions, pour traduire des impressions et des sentiments. Son domaine est dans le concret. Quand les esthéticiens le convient à entrer avec eux dans le monde des abstractions, il résiste; il sent bien que dans ces analyses qui exercent l'intelligence seule, il y a un danger pour l'imagination et pour le cœur. Il craint les idées. Peut-être sont-elles très hautes, très pures et très belles; maiselles sont froides comme l'air des cimes; elles ne vivent pas, et lui feraient perdre jusqu'au sens de la vie. On veut faire de lui un penseur, il veut rester artiste.

Je sais que les théoriciens veulent être pratiques. Ils proposent à l'art, non seulement une définition du beau, mais des règles pour le produire.

Ici encore il est bien contestable que les théories puissent rendre quelque service. Elles endorment le goût, qui devrait être toujours en éveil, toujours inquiet, toujours actif. Elles sont pour l'inspiration une gêne et un asservissement. C'est pitié de voir des artistes et des écrivains de premier ordre, se débattant contre ces routines, user dans cette lutte stérile le meilleur de leur énergie. Le moindre progrès coûte un immense effort. Telle est la malfaisance de ce sec et pédant formalisme, qu'il nuit à ceux mêmes qui s'en affranchissent. Il les aigrit. Il développe en eux l'esprit de contradiction, aussi préjudiciable à l'équilibre du goût que le respect servile de l'usage. Il les porte à des bravades, à des outrances de polémique. Pour mieux scandaliser les puristes et montrer le cas qu'ils font des règles, ils en prendront le contrepied. Franchement, tout bien pesé, le plus grand service que les théoriciens pourraient rendre à l'art, ne serait-ce pas de le laisser en paix ? Asservi à des méthodes, obligé de résoudre des problèmes précis, astreint à une fonction déterminée, l'art n'est plus ce noble jeu dans lequel le génie jouit de sa libre activité. Ce n'est plus qu'un labeur ingrat.

Trop de conseils ! Trop de règles ! Les artistes n'en ont que faire. Moins ils se sentiront dirigés, plus leur activité sera puissante, joyeuse et féconde. Mieux nous les abandonnerons à leurs libres élans, plus sûrement ils iront vers la beauté.

§ 3. — Efficacité des méthodes

Faisons d'abord dans ces critiques la part de la vérité. J'accorde que l'esthétique n'a jamais déterminé les grands mouvements de l'art. Ils s'expliquent par des causes toutes différentes. Tantôt ce sera quelque changement de l'état social qui, se trouvant exceptionnellement favorable à la production artistique, fera monter dans tout un peuple et pour une longue période le niveau de l'art. Tantôt ce sera quelque chef-d'œuvre, conçu en dehors de toutes les règles établies, qui s'imposera aux esprits par sa puissante originalité. Nous ne pouvons évidemment compter sur les idées d'un théoricien pour produire de pareilles révolutions. Mais si nous devons reconnaître que l'influence des esthétiques est en somme secondaire, nous ne saurions admettre qu'elle soit nulle. Elle doit compter au moins parmi ces petites causes, inclinantes sinon nécessitantes, qui concourent à déterminer les grands événements. J'attribuerais notamment aux théories une sérieuse influence sur la formation des écoles artistiques ou littéraires. Ce que l'on appelle en effet une école, ce n'est pas un groupement artificiel, une simple façon de classer les artistes et les écrivains en étiquetant du même nom ceux qui se trouvent avoir entre eux de suffisantes analogies. C'est un groupe bien vivant et réel d'hommes unis par une affinité d'idéal, qui se sentent solidaires les uns des autres, qui mettent en avant les mêmes principes, qui combattent le même combat. Sans doute les théories ne sont d'ordinaire émises qu'après coup, quand le mouvement est déjà prononcé, quand des œuvres significatives ont déjà été produites. On obéit d'abord à des tendances confuses, instinctives ; et puis l'on éprouve le besoin de se définir à soi-même ce que l'on veut, de justifier aux yeux d'autrui ce que l'on a fait; on se réclame de principes auxquels on n'avait certainement pas songé au début. Tout cela est vrai. Mais il faudrait se garder d'en conclure que les théories sont, comme on l'a dit, un simple épiphénomène littéraire et artistique.

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Quand elles se contenteraient de donner à chacun conscience de l'idéal qu'il poursuivait à son insu ; quand elles ne feraient que mettre à la disposition des adhérents un système tout élaboré, des arguments précis, propres à être utilisés dans la discussion, le résultat ne serait pas négligeable. A dater du jour où les idées sont nettement formulées, elles agissent avec plus de force. Des manifestes se publient, qui sont un engagement pris, un mot d'ordre, un cri de ralliement. Les esprits ont enfin leur orientation. Le groupe a son unité doctrinale. Les œuvres futures seront désormais élaborées suivant un programme précis. On voit donc que les écoles sont essentiellement constituées par une idée directrice. Elles sont une théorie en acte, l'application d'un principe, l'œuvre indéniable de l'esthétique rationnelle. — Et cette œuvre est plutôt bienfaisante. 11 est bon qu'il se forme ainsi des partis. L'activité littéraire et artistique est par là stimulée. Ces rivalités, ces polémiques empêchent les esprits de s'engourdir. L'art de combat est intransigeant, systématique, paradoxal, outrancier ; mais il a cette qualité éminente, d'être vivant. Il s'ingénie. Il fait effort. Il veut aller jusqu'au bout de ses principes. Il produit des œuvres très nettement différenciées, très homogènes et vraiment typiques, qui ne peuvent manquer d'avoir une certaine valeur artistique. Ainsi chaque école met en expérience une conception d'art particulière, cherchant à lui faire rendre tout ce que l'on en peut tirer. Toutes les formes possibles du beau se trouvent successivement essayées. Ces tentatives, alors même que le résultat obtenu est défectueux, sont très instructives. En montrant à quoi l'on aboutit quand on suit certains principes, elles dissuadent définitivement de les adopter : elles sont comme une démonstration par l'absurde de la justesse du principe opposé.

Il faut encore tenir compte de l'action indirecte que les spéculations de l'esthétique doivent exercer sur l'art, en agissant sur le goût public. Songe-t-on à quel degré de médiocrité, de bassesse ce goût serait réduit, s'il n'y avait eu de tout temps, pour le critiquer, le conseiller, l'inspirer, une esthétique rationnelle? Agir sur l'intelligence de tous ceux qui lisent et qui pensent; leur signaler, comme supérieures, certaines formes de beauté ; analyser les œuvres d'art les plus parfaites, pour en expliquer l'effet et en tirer une leçon ; empêcher les artistes de s'absorber dans la technique, de descendre au réalisme trivial, de s'épaissir dans la matière ; intervenir dans le conflit des écoles pour assurer la victoire à celles qui s'inspirent des principes les plus larges, les plus généreux, les plus rationnels : telle a été en somme la constante préoccupation des esthéticiens. Il est difficile de croire que cetincessant appel à l'idéal n'ait pas contribué dans une certaine mesure à élever le goût public. Les artistes qui se moquent de l'esthétique sont des ingrats. Sans ces dithyrambes sur l'art et le beau, dont ils sourient, l'art et le beau ne seraient pas tenus dans l'esprit de tous en si haute estime.

L'influence de l'esthétique sur l'art n'est donc pas chose négligeable. Il dépend d'ailleurs de nous, jusqu'à un certain point, de la faire grandir.

Si les artistes en général se montrent peu curieux de notre esthétique, est-ce tout à fait de leur faute? En elles-mêmes, les questions dont nous traitons les intéressent. Ils en discutent entre eux très volontiers, et même avec passion. Je suis persuadé qu'ils nous feraient bon accueil, si nous leur apportions quelque étude sérieuse où ils auraient chance de trouver, non ces axiomes prudhommesques qu'ils ont en horreur, mais de véritables principes d'art. Si nous voulons que nos spéculations aient une réelle influence, c'est donc à nous de leur donner un réel intérêt. Une théorie du beau peut-elle agir sur l'art? C'est mal poser la question. Tout dépend de la théorie. Si elle est vague, banale et creuse ; si toutes ses révélations consistent à apprendre au lecteur que le Panthéon est une œuvre qui se tient et que la Vénus de Milo est une belle chose ; si elle se voue à l'admiration exclusive des chefs-d'œuvre consacrés, et n'accueille qu'avec un parti pris de défiance toute innovation un peu hardie, il est trop évident qu'elle ne saurait exercer aucune action. Loin de provoquer un mouvement quelconque, elle réprimerait plutôt tout mouvement qui tendrait à se produire. Écrire de tels livres, c'est aligner des phrases pour ne rien dire. Les artistes ne perdront pas leur temps à les étudier, et ils auront bien raison. Mais pourquoi l'esthétique serait-elle forcément routinière, somnolente et léthargique? Cela n'est pas dans son programme. Elle n'appartient pas par définition au genre ennuyeux. Elle se pose des problèmes ; elle cherche à se rendre compte des choses; elle fait effort vers la vérité. Dans tout cela, je ne vois rien qui la condamne à la banalité. Je vois au contraire un parti pris de rompre avec toute routine intellectuelle. Dès lors, pourquoi un livre de pure esthétique ne serait-il pas de ceux qu'on lit, qu'on discute, et qui peuvent déterminer un mouvement d'opinion ? S'il est œuvre de pensée vivante, soyons-en certains, on le lira ; et si les idées qu'il apporte sont justes, tôt ou tard elles s'imposeront.

La façon dont seront présentées nos théories déterminera aussi leur influence. Nous devrons nous appliquer à parler une langue simple, évitant de notre mieux la phraséologie métaphysique que l'on reproche avec raison aux théoriciens du beau. Nous multiplierons les exemples familiers, facilement vérifiables, pour reprendre pied à chaque instant dans la réalité. Pour éprouver la valeur pratique des principes dont nous aurons établi la théorie, nous essaierons d'en indiquer les applications possibles.

Je ne m'exagère pas l'influence directe des gros livres. Ils sont un instrument d'étude, une réserve d'idées plutôt qu'une œuvre de propagande. Aussi faudrait-il, entre eux et le public, des intermédiaires : brochures répandues à profusion, articles dans les revues d'art, conférences de vulgarisation.

Avant tout, je souhaite que les principes de l'esthétique rationnelle soient mis à la disposition des plus jeunes esprits. Une théorie du beau a peu de chance, je le reconnais, d'exercer, sur les artistes ou les écrivains arrivés à la plénitude de leur talent, une influence notable. Ils ne se laisseront pas faire la leçon. Ce sont des esprits fails. A quoi bon les troubler dans leur œuvre ? Elle est ce qu'elle pouvait être, étant donnés les principes dont ils se sont inspirés dans leur période d'assimilation et de formation. L'art présent nous échappe. Il est, à vrai dire, un passé. Les artistes et les écrivains d'aujourd'hui représentent les idées d'hier. Il serait vain de leur donner des avis. C'est aux artistes de demain qu'il faut songer, à ceux qui se cherchent encore, aux adolescents que tourmente l'esprit nouveau. C'est sur ceux-là que nos théories auront prise. Que nous choquions les idées reçues, peu leur importera. En eux, ce n'est pas l'esprit de routine et l'attrait des voies banales qui est à craindre. Un paradoxe n'est pas pour les effrayer. Adressons-nous donc à la jeunesse ! Essayons de faire entrer nos principes dans l'enseignement public ; qu'ils soient, à l'école même, la base de l'éducation esthétique! Autant que possible, répandons-les par la parole vivante plus encore que par le livre : mieux que de longues dissertations écrites, un seul mot, dit avec force et conviction, peut avoir sur les jeunes esprits une action décisive.

§ 4. — La liberté de l'artiste

Certes, la liberté est indispensable aux artistes. L'esthétique se gardera donc de leur imposer un sec formulaire qui règle les plus menus détails d'exécution de leur œuvre. Elle leur indiquera l'idéal à atteindre et les meilleurs moyens de le réaliser, mais en termes assez larges pour qu'ils ne se sentent pas entravés. Ils ont cent fois raison de protester contre ces règles mesquines, étroites, pédantesques, auxquelles on a voulu parfois les asservir. Nous protesterons avec eux ; car il faut bien le remarquer, ce n'est pas aux théoriciens du beau qu'il faut imputer ces codes déplaisants : ils sont l'œuvre du plat empirisme, pour qui tout usage a force de loi, et qui se refuse à rien changer aux recettes du bon vieux temps. On devra rendre aux esthéticiens cette justice, qu'ils n'ont pas l'esprit étroit à ce point. Ces règles ne tenant pas à l'examen, il est à priori invraisemblable qu'elles aient été établies par raisonnement ; et c'est au contraire sur l'esthétique rationnelle qu'il faut compter pour en délivrer l'art. Elle doit être la première à lutter contre toutes les routines. Nous n'admettrons de lois que celles qui nous sembleront tout à fait fondées. A celles-là même nous n'attribuerons pas une valeur trop absolue. Les artistes se révoltent contre toute règle qu'on leur présente comme quelque chose de nécessaire en soi et de définitif, comme un système clos, comme un dogme immuable auquel désormais il serait interdit de toucher. Ils réclament le droit à J'innovation. Ils veulent que la porte leur reste toujours ouverte. Nous tiendrons compte de cette exigence. Nous serons les premiers à reconnaître que les théories esthétiques, si motivées qu'elles soient, peuvent toujours se compléter et se perfectionner. Elles ne doivent être que l'expression toujours modifiable d'idées vivantes. Si demain un artiste inspiré conçoit en dehors de nos formules une œuvre surprenante, et nous révèle ainsi une forme de beauté dont nul théoricien ne s'était avisé avant lui, loin d'en être mortifiés nous nous en réjouirons. Nous nous empresserons de rectifier notre loi, dont apparemment la formule était trop étroite, puisque voilà un cas imprévu qui fait exception ; et nous élargirons notre théorie pour y faire entrer ce nouvel idéal.

Le plus deliberté possible, voilà qui est entendu. Mais enfin cette liberté doit avoir des limites. A l'artiste qui proclamerait la pleine émancipation de l'art, nous devons rappeler l'existence d'obligations auxquelles il n'a pas le droit de se soustraire : obligations professionnelles qui l'astreignent à mettre lui-même dans son œuvre une rigoureuse finalité ; obligations morales et sociales, qui lui rappellent que, disposant d'un pouvoir souverain sur les âmes, il doit en user pour les rendre meilleures et plus belles1. En fait, c'est ainsi que tous les grands créateurs de beauté, peintres, statuaires, architectes, musiciens, poètes, orateurs, dramaturges, ont

1. Pour le développement de ces idées, voir deuxième partie, chap. V et cinquième partie, chap. V.

compris la fonction de Fart. Tous ils ont reconnu qu'ils avaient en ce monde une tâche sérieuse à remplir ; et ils se sont mis à l'œuvre avec une indomptable énergie, pour aller jusqu'au bout de leur destinée. S'ils ont revendiqué leur indépendance, s'ils se sont affranchis des prétendues règles que voulait leur imposer la routine, c'était pour mieux se soumettre à cette obligation supérieure. Nous voilà bien loin de cet art de bon plaisir dont on voudrait faire un idéal. A mesure que l'on monte aux régions supérieures de l'art, on voit la part de la fantaisie décroître, la part des obligations rationnelles grandir.

Il est, en somme, évident que l'art doit avoir des règles. Les artistes eux-mêmes le reconnaissent. Comment se fait-il donc que, lorsque l'esthétique prétend leur imposer une formule quelconque, ils s'insurgent?

La chose est simple. Ce qu'ils réclament, c'est leur autonomie. Ils consentent à se donner des règles, et de très rigoureuses, qu'ils suivront à la lettre ; mais ils tiennent à se les donner d'eux-mêmes. Ils s'estiment mieux qualifiés que tout autre pour savoir ce qu'ils doivent faire, et comment ils doivent s'y prendre. Ils n'admettent pas qu'un théoricien, raisonneur nébuleux, abstracteur de quintessence, et qui dans les questions d'art a tout au plus la compétence d'un amateur, vienne faire la leçon aux professionnels. Quand la loi qu'on veut leur imposer serait excellemment déduite du principe le plus évident, ils n'en veulent pas, parce qu'elle leur serait imposée. C'est une question de dignité. L'artiste entend rester maître chez lui.

Voici donc lamour-propre enjeu : c'est grave. Rien n'est ombrageux et intransigeant comme l'amour-propre.

Peut-être pourtant arriverons-nous à nous entendre. La nécessité des règles étant des deux côtés reconnue, toute la question est de savoir qui les fera. Je dirai : faisons-les ensemble !

On se représente toujours les rapports des théoriciens et des artistes de telle manière, que la dignité des uns ou des autres en est justement froissée. Si les artistes ne doivent que se conformer aux règles établies par les théoriciens, les voilà de dociles écoliers écrivant sous la dictée d'un maître, apprenant une grammaire et réduits à de simples exercices d'application : ils ont raison de se refuser à ce rôle bien humble. Mais, d'autre part, si l'on admet que l'artiste crée spontanément les types exemplaires de beauté d'après lesquels les règles seraient faites après coup, à quoi bon ces règles ? Elles ne pourront servir qu'aux imitateurs, aux vulgarisateurs, aux talents secondaires ; et ce qu'il y a d'essentiel dans l'art, tout ce qui est initiative et création, se fera en dehors d'elles. La vérité est qu'entre artistes et théoriciens il doit y avoir réciprocité de bons offices. L'esthétique est leur œuvre commune. Il est certains problèmes que le théoricien résoudra mieux que les artistes, parce qu'il a plus de loisir pour y réfléchir, et que le maniement des idées générales lui est plus familier. Il en est d'autres que l'on ne peut résoudre sans une compétence spéciale que seul possède l'artiste. Quel trésor d'observations et d'aperçus originaux l'esthétique pourrait tirer de la correspondance des artistes, de leurs mémoires, de leurs propos d'atelier ! Les théories ont une influence sur l'art ; mais réciproquement l'art exerce une action sur les théories. L'esthéticien le plus indépendant ne saurait se glorifier d'avoir conçu son idéal absolument à priori, sans tenir aucun compte des formes de beauté toutes réalisées que l'art lui mettait devant les yeux ; il est manifeste.au contraire, qu'il en a subi l'influence : de sorte que les artistes ont vraiment collaboré à la formation de l'esthétique et seraient en droit de la revendiquer en partie comme leur œuvre. Ils donnent, eux aussi, des leçons aux théoriciens. C'est un échange de clartés.

Dans ces conditions, la répugnance qu'éprouvent d'ordinaire les artistes à se soumettre aux lois de l'esthétique rationnelle n'a plus de raison d'être. Qu'ils les acceptent de bon cœur, leur dignité sera sauve.

Je ne vois, d'ailleurs, aucun inconvénient, si notre idéal ne les satisfait pas pleinement, à ce qu'ils s'en fassent un par eux-mêmes : l'essentiel est qu'ils le déterminent rationnellement. Quand je parle des services que peut rendre l'esthétique rationnelle, je ne pense pas seulement à ce livre, ni même à un livre quelconque, mais à l'ensemble de toutes les recherches théoriques qui peuvent être faites au sujet de l'art, y compris celles auxquelles peuvent se livrer les artistes eux-mêmes. Qu'ils discutent entre eux les questions d'art ; qu'ils y réfléchissent, dans leurs méditations solitaires en présence de la nature ou devant l'œuvre ébauchée. Ils se feront ainsi une esthétique non écrite, qui peut-être vaudra bien l'autre. Raisonner du beau, ce n'est pas l'affaire exclusive des esthéticiens de profession ; c'est l'affaire de tous ceux qui aiment la beauté .et travaillent à la créer. Ce que je soutiens, c'est le droit de la réflexion à dicter des règles ; ce que j'exige de l'artiste, c'est qu'il se soumette à la raison : à la mienne ou à la sienne, peu importe, c'est la même chose. Nous devons avoir assez de confiance en nos principes pour croire que toute réflexion sincère doit y aboutir. Quel que soit notre point de départ, nous nous rencontrerons au but.

| 5. — La raison et le génie

Il ne nous reste plus qu'une difficulté à résoudre. N'y a-til pas antagonisme entre le développement des facultés créatrices et celui des facultés critiques, en sorte que si nous développions celles-ci, ce serait au préjudice de celles-là? Le génie n'est-il pas de sa nature réfractaire à toute discipline intellectuelle ? Ne se met-il pas au-dessus des règles et des méthodes, au-dessus de la raison même, pour produire ses chefs-d'œuvre ?

Oui, c'est une opinion courante que le génie procède par inspiration pure, et que ses plus sublimes idées lui viennent spontanément, sans qu'il se rende même compte des opérations mentales par lesquelles il les a conçues. Volontiers on oppose sa méthode tout intuitive et de synthèse immédiate aux déductions laborieuses de l'intelligence vulgaire, aux analyses délicates du goût. On ira jusqu'à dire, sans même Souriau. — Beauté rationnelle. 2 soupçonner ce qu'il y a d'énorme dans une telle assertion, qu'un artiste ou qu'un écrivain de génie peut n'avoir qu'une très médiocre intelligence, et être tout à fait dénué de goût. On a dit cela des plus grands. Étrange psychologie ! Prenons garde, dans notre définition du génie, de nous laisser séduire par l'idéal romantique, et de faire du grand homme une sorte de monstre, soustrait aux lois communes de l'humanité. Il est bon de donner une bonne fois le coup d'épingle à ce paradoxe. Il nous importe au plus haut point d'écarter de telles idées. Qu'irions-nous parler de beauté rationnelle à un artiste convaincu que les plus hautes manifestations de l'art, que les œuvres du génie échappent à tout contrôle de la raison et du goût ? Si nos lois n'étaient faites que pour les médiocres, qui consentirait à les accepter ?

Le génie est la faculté d'inventer portée à sa plus haute puissance. Tous nous avons du génie à quelque degré, puisque nous sommes capables d'invention. Etudiant en nous-mêmes cette faculté d'inventer, nous pouvons constater qu'elle suppose bien un travail spontané de l'imagination, mais contrôlé dans ses résultats par l'intelligence et le goût. Il est certes évident que les idées tout à fait nouvelles ne peuvent être positivement cherchées, puisque si nous les cherchions nous les connaîtrions déjà; elles ne peuvent être trouvées que par hasard. C'est d'ailleurs un fait d'expérience que bien souvent des idées, des images nous apparaissent brusquement tout élaborées, sans que nous ayons préparé, ni pressenti, ni même sollicité leur formation. Elles sont le produit de l'activité inconsciente de l'esprit, ou tout simplement de la rêverie. Dans la pensée distraite et fluide, les images se décomposent, se recomposent au gré d'associations imprévues. Rien de plus enivrant que cette période d'invention spontanée. C'est alors que l'on entend une symphonie dans les bruits de la forêt, que l'on voit des tableaux féeriques dans les mirages du soleil couchant, que l'on marche à grands pas entraîné par des visions d'épopée. Mais il faut donner un corps à ces images. La rêverie allait au hasard. La méditation va procéder par finalité. Alors commence l'effort. L'intelligence entre en fonction. Il faut qu'elle recueille, précise ces images indistinctes, opère une sélection entre les idées qui se présentent d'elles-mêmes, n'acceptant que celles qui seront utilisables et répondront à certaines conditions déterminées. Maintenant que l'on a un but défini, il faut combiner les moyens pour l'atteindre, et c'est l'œuvre de la pensée réfléchie. Quelques esprits féconds mais paresseux reculent devant cette tâche. Dilettantes de l'art, ils se contentent de rêver de grandes choses sans jamais daigner les faire. Ce n'est pas en ceux-là que nous trouverons le type du génie. — Dans l'élaboration de toute œuvre d'art, on peut donc distinguer deux moments, l'un de rêverie spontanée, l'autre de méditation réfléchie. Les deux sortes d'activité sont également nécessaires.

La proportion dans laquelle elles concourent au travail de l'invention varie selon les individus et les circonstances. Mais en général on ne remarque pas que cette proportion ait grande influence sur la qualité des produits. Si l'activité inconsciente a ses trouvailles, il est aussi des idées, de valeur au moins égale, qui n'ont été trouvées qu'à force de réflexion.

Rien ne nous autorise donc à supposer que, dans les esprits où le pouvoir d'invention est porté à son plus haut degré, l'activité inconsciente domine nécessairement. Tous les hommes de génie ne sont pas des impulsifs. Il en est de lucides, de conscients, de tenaces, qui savent ce qu'ils veulent et vont méthodiquement à un but fixé d'avance. Plus on y pense, moins il semble admissible que le génie puisse être dépourvu d'intelligence. Tout au plus peut-on prétendre que c'est une intelligence spécialisée, absorbée dans une tâche unique. Le plus vraisemblable est que dans les hommes de génie les deux activités se trouvent également développées et en parfait équilibre. Les grands artistes sont d'ordinaire « aussi rusés que puissants ». Que l'on étudie de près leurs œuvres, on s'assurera qu'elles sont pleines d'effets prévus ; tout y est pondéré, ordonné, non seulement dans l'ensemble, mais jusque dans le plus petit détail. Dans l'œuvre d'art parfaite, rien n'est arbitraire. Tout est intentionnel et peut être justifié. OuSsv [tàTYjv, a dit Aristote. Je ne sais si c'est un principe de la nature. A coup sûr c'est la plus belle devise que puisse se donner l'art. Les grandes œuvres sont le produit de la réflexion autant que de l'inspiration. Le génie littéraire ou artistique, c'est l'intelligence souveraine, pleinement consciente et lucide, qui domine son œuvre, et n'y abandonne rien au hasard. On ne se figure pas le génie enchaînant laborieusement ses idées. On estime que, s'il s'attardait à réfléchir, son élan serait rompu. Mais raisonnement n'est pas synonyme de tergiversation et de pénible labeur. Les esprits puissants ont la réflexion prompte et ferme. Dans la production artistique, ils déploient les qualités de l'homme d'action.

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