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Jean-Jacques Rousseau

Ernest Seillière · 1921 · Scanned text

154,841 words · about 10 h 51 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Ernest Seillière
Language
French
Published
1921
Length
154,841 words · about 10 h 51 min
Sections
20 reader sections
Text
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Contents (20)

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Avant-propos

On ne conteste plus guère aujourd'hui l'influence que Jean-Jacques Rousseau exerça dans le passé et continue d'exercer présentement sur les âmes. C'est un fondateur de religion ou mieux c'est, selon nous, le propagateur, souverainement efficace, d'une hérésie chrétienne de caractère mystique qu'il emprunta de quelques précurseurs moins écoutés que lui-même et qu'il sut adapter, avec un art exquis, au goût et au gré de son époque : en sorte que nous voyons désormais sa doctrine plus ou moins sciemment acceptée par une grande partie de l'humanité pensante. Il y a près d'un siècle déjà que Ballanche le plaçait parmi les grands mystiques issus de la prédication de Jésus, à la suite des Dante ou des sainte Thérèse.

Apphqué depuis vingt ans et plus à ces décisifs problèmes de psychologie sociale, nous avons étudié mainte fois sous des angles divers, la physionomie énigmatique du penseur genevois \ tantôt attirante

1. Pour la première fois dans le troisième volume de notre Philosophie de l'impérialisme (Pion, 1903-1908), mais cette ébauche sommaire ne répond et tantôt inquiétante, irritante presque toujours par les questions qu'elle pose devant l'historien des idées. Une intelligente initiative et une sympathique invitation nous conduisant à tracer de Jean-Jacques un portrait d'ensemble, nous avons fait de notre mieux pour que cette image eût le mérite de la ressemblance. Nous avons largement utilisé les travaux d'érudition qui ont récemment jeté plus de lumière sur cette vie, riche d'incidents significatifs et nous devons en particulier de précieux documents aux Annales que la Société Jean-Jacques Rousseau rédige depuis quelque vingt ans à Genève. Cette publication, ainsi que le considérable appendice dont le regretté Pierre- Maurice Masson a enrichi son ouvrage d'hier sur la Religion de Rousseau, nous dispensera des indications bibliographiques. Nous avons d'ailleurs réduit au strict minimum, — conformément à l'esprit de cette Collection, — l'appareil de notes ou les indications de sources que nous aurions pu placer au bas de nos pages. C'est ici [une biographie psychologique avant tout. Puisse-t-elle, sans distinction de partis, aider les hommes j de bonne volonté sociale à voir plus clair dans le spectacle du présent

plus à l'état présent de notre pensée théorique et nous renvoyons plus volontiers aux trois volumes publiés par nous ces années dernières dans la Bibliothèque internationale de critique de la Renaissance du livre. Ce sont : Le péril mystique dans l inspiration des démocraties contempoi'aines (1918) ; Les étapes du mysticisme passionnel (1919) ; et Les origines romanesques de la morale et de la politique romantiques (1920). On les complétera au besoin par notre ouvrage sur M'^° Guyon et Fénelon précurseurs de Rousseau, dans la Collection historique des grands philosophes de la maison Alcan (1918).

AVANT-PROPOS pour influer de plus utile façon sur les possibilités de l'avenir, substituer un socialisme rationnel au socialisme romantique qui nous égare et mettre à la base des institutions de demain cette morale d'expérience qui s'appuie sur une psychologie clairvoyante et prescrit à chacun de subordonner raisonnablement sa puissance.

Livre Premier

Jean-Jacques Rousseau a été longtemps un irrégulier dans les cadres de la société de son temps : on pourrait même dire un déclassé, par la faute de son père d'abord, par la sienne ensuite, lors de ses romanesques et capricieuses déterminations d'adolescence. Car ses ascendants étaient de bonne bourgeoisie moyenne, au lieu qu'il fut d'abord destiné à un métier manuel, puis dut endosser la livrée de laquais et vécut de longues années dans une situation ambiguë, celle de protégé ou même de sigisbée d'une femme à peu près déclassée elle-même. Devenu précepteur dans une famille considérable, sans savoir garder la dignité de ce rôle, puis cherchant fortune à Paris et réduit, pour vivre, aux expédients, aux besognes acceptées de toutes mains, il glisse à la vie de la bohème artiste, se fait le parasite ou le complaisant de financiers récemment enrichis et de femmes sans mœurs. C'est de cette situation précaire qu'un premier effort de son génie, servi par un caprice delà mode, vient le dégager soudain. Mis dès lors en mesure de penser et

■ 1 d'écrire sans souci trop pressant du lendemain, il s'élève, en quelque dix ans, à une renommée sans égale qui ne lui apporte pas le bonheur. — Nous devons envisager avant tout le point de départ de cette existence singulière, examiner en particulier les influences héréditaires et l'éducation qui en ont préparé les éclatantes réussites ainsi que les regrettables erreurs.

Chapitre Premier Origines Et Formation Intellectuelle

Les excellents travaux de M. Eugène Ritter, — qui remontent à un quart de siècle environ mais qu'il a complétés plus récemment par de précieuses additions, — nous apportent d'amples renseignements sur les ancêtres de Jean- Jacques. La moitié environ de son ascendance lointaine se compose de protestants français réfugiés dans la cité de Calvin : le reste a été fourni par les paysans de la banlieue de Genève. Didier Rousseau, son quartaïeul, d'abord libraire à Mont- Ihéry, quitte sa ville natale et sa patrie en 1549, pour s'établir marchand de vin à Genève et en être reçu bourgeois six ans plus tard, ce qui assurait à ses descendants nés dans la cité calviniste le titre de citoyens. Son trisaïeul et son bisaïeul Rousseau n'eurent rien de saillant dans le caractère. Son grand-père paternel, David Rousseau, mourut presque centenaire lorsque lui-même avait déjà vingt-six ans ; et pourtant il n'a mentionné ni dans ses Confessions, ni ailleurs l'existence de cet aïeul qui avait accru la situation sociale de la famille ; on conserve son portrait, orné d'une majestueuse perruque à la mode du dix-septième siècle finissant ; c'était en effet un personnage d'une certaine importance par sa fortune et par ses relations.

La famille maternelle de Jean-Jacques, les Bernard, étaient originaires d'Arare, village situé au pied du Salève. Son bisaïeul de ce côté, SamuelBernard,.néen 1597, devint commis d'un riche marchand de la cité, épousa la fille de son patron et prit rang de la sorte dans la plus haute bourgeoisie genevoise, pour employer les propres termes de M. Ritter. Il était riche en effet de plus de trente mille florins, fortune très notable pour l'époque et possédait une ample bibliothèque où figuraient entre autres romans VAmadis et VAstrée ; ces hvres passèrent à son fils aîné, le pasteur Bernard, puis à la nièce de ce dernier, Suzanne, qui fut la mère de Jean- Jacques. On verra combien cette circonstance influa sur la destinée de l'enfant.

Samuel Bernard mourut jeune encore laissant, outre le fils ecclésiastique dont nous venons de parler, un garçon de trois ans qui fut sans doute élevé avec quelque négligence et mourut à trente-trois ans après une vie peu édifiante que remplirent de capricieuses amours. Ce Jacques Bernard, grand-père maternel de Jean- Jacques, intéressera particulièrement les observateurs qui pensent avec nous que les fils tiennent souvent de leurs mères, comme les filles de leur père, par une loi d'hérédité croisée, et que, en conséquence, un garçon a quelques chances de rappeler son aïeul maternel. Deux intrigues illicites de cet aïeul trop léger ont laissé trace dans les archives judiciaires de sa petite patrie : il épousa une troisième jeune fille également séduite par lui avant le mariage : un « fornicateur » en disaient volontiers ses préposés ecclésiastiques ou laïques, un Saint-Preux avant la lettre, sans nul doute, mais non dénué de séduction car sa femme paraît l'avoir sincèrement aimé pendant les courtes années de leur vie commune.

I

LE PÈRE ET LA MÈRE

Venons aux ascendants immédiats de Jean- Jacques. — Isaac Rousseau, son père, né en 1673, avait des frères et sœurs en grand nombre : il fut destiné au métier de l'horlogerie, profession qui le laissait dans la classe bourgeoise au surplus. Son fils devait écrire au docteur Tronchin le 27 novembre 1758 : « Considérez qu'il y a une grande différence entre nos artisans et ceux des autres pays. Un horloger de Genève est un homme à présenter partout : un horloger de Paris n'est bon qu'à parler de montres. Chez nous l'état médiocre (c'est-à-dire moyen, intermédiaire entre riche et pauvre) est l'horlogerie. » Isaac avait en outre le goût de la musique et jouait agréablement du violon. A ce titre il imagina, dans sa vingt-deuxième année, de se faire maître à danser. Cette profession commençait d'être tolérée à Genève parce que les jeunes étrangers issus de riches familles protestantes venaient fréquemment achever leurs études dans la métropole du Calvinisme et que leurs parents désiraient les voir façonnés aux usages du monde. Son associé dans cette entreprise était de réputation libertine ; lui-même passait pour indifférent en matière de religion, inquiet de caractère et querelleur par tempérament : nous constaterons bientôt en lui ce dernier défaut. Il se maria assez tardivement pour l'époque, c'est-à-dire après trente ans, à Suzanne Bernard, encore plus âgée que lui et sensiblement plus riche car elle possédait seize mille florins en propre ; une part de cette petite fortune devait faciliter plus tard à Jean- Jacques ses années d'inaction prolongée et d'auto-éducation décisive.

Presque aussitôt après la naissance de son fils aîné François (1705), Isaac Rousseau se rendit seul à Constantinople où il passa environ six ans comme « horloger du sérail », disent les Confessions, mais plutôt comme horloger de la petite colonie européenne ou « franque » de Péra, selon l'avis de M. Ritter.

— La naissance de Jean-Jacques fut la conséquence de son retour. Il resta sa vie durant homme de plaisir et partisan des opinions, relativement avancées, de la Jeune Genève, un parti qui était né après la Révocation de l'Édit de Nantes, de l'influence prise dans la république par les nouveaux réfugiés français (principalement Dauphinois). — Pour achever de faire connaître son caractère, nous dirons quelques mots de son différend avec Pierre Gautier dont les Confessions nous entretiennent, car sa conduite en cette circonstance rappelle l'attitude adoptée par Jean- Jacques dans certains épisodes connus de sa carrière : démêlés avec le comte de Montaigu par exemple, ou rancune invétérée contre le comte de Lastic, F « homme au beurre » de VHéloïse.

Ce Gautier, nous raconte M. Ritter, était un ancien capitaine au service du roi de Pologne, retiré dans sa patrie après achèvement de sa carrière militaire. Il rencontra certain jour Isaac Rousseau chassant sur le territoire de Meyrin et il lui parut que l'horloger foulait aux pieds sans scrupules la verdure des herbages en pleine végétation : « Ménagez un peu nos prés ! » lui dit-il. L'interpellé riposta par des injures et s'emporta jusqu'à le mettre en joue de son arme à feu. Gautier alla chercher des témoins au village, mais ne trouva plus le délinquant à son retour. Quatre mois plus tard, Rousseau le rencontre dans la ville, le dévisage etf l'aborde en lui disant : « N'est-ce pas vous qui vouliez me mener à Meyrin ?

— Vous vouliez bien commettre une jolie action, répond l'interpellé en faisant allusion aux menaces de mort dont il avait été l'objet. — Ne dites mot, répond Isaac, venez, sortons de la ville et nous déciderons cela avec l'épée. — J'ai mis quelquefois l'épée à la main, riposte le capitaine, mais, avec des gens de votre sorte, je ne me sers que du bâton. »

Là-dessus Rousseau tire Tépée, la lui porte au visage et lui fait une blessure à la joue en criant : « Écoute ! Tu t'en souviendras ! Je suis Rousseau ! » On les sépare à ce moment. « Tout juge impartial, écrit M. Ritter, eût reconnu que le père de Jean- Jacques était l'agresseur et s'était rendu coupable d'un acte de violence qui ne devait pas rester impuni. » Isaac le comprit et n'attendit pas la décision du tribunal de police. Il s'expatria sans esprit de retour, comme son fils aîné le fit vers le même temps, comme son fils cadet le devait faire six ans plus tard. Il quitta Genève le 11 octobre 1722 pour s'établir à Nyon dans le pays de Vaud,

Il avait naturellement raconté tout autre chose à son petit garçon qui présente donc l'affaire sous un jour très favorable à son père. Isaac, dira-t-il, avait demandé sans succès que Gautier fût incarcéré aussi bien que lui en attendant l'évocation de leur cause ; il estimait en effet que la loi en ordonnait de la sorte et ne s'expatria que devant un déni de justice ; mais M. Ritter réfute une pareille allégation par des passages tirés des Lettres de la Montagne, cette apologie de l'ancienne constitution génevoise. Il ajoute qu'on ajourna peut-être à dessein l'arrestation d'un personnage « de caractère difficile et violent » pour lui laisser le temps de quitter la ville et de la débarrasser ainsi de sa présence. Ce serait alors, — à peu de chose près, — l'attitude que devait adopter en 1762 le Parlement de Paris, vis-à-vis de l'auteur d'Emile, un querelleur de bien autre conséquence. Et pourtant, de même que Jacques Bernard son beau-père et que Jean-Jacques son fils, Isaac Rousseau devait être aimable dans le cercle des siens puisqu'il n'a laissé finalement à son célèbre rejeton que des souvenirs affectueux.

Si nous nous tournons maintenant vers Suzanne Bernard, les euphémismes employés par ses historiens nous laisseront pressentir une jeunesse plus légère encore que celle de son époux. Car enfin, pourquoi le Consistoire se serait-il occupé si longuement des visites faites à cette jeune fille par un homme marié et père de deux enfants, si ces assiduités étaient restées innocentes ? Lorsque l'opinion publique et les avertissements des magistrats ecclésiastiques l'auront contraint de mettre un terme au scandale causé, ce Vincent Sarazin ira visiter tout aussi opiniâtrement une nouvelle amie. D'autre part, comment faut-il interpréter le souvenir attendri que M. de La Closure, résident de France à Genève, conservait à la mémoire de cette agréable personnage, ainsi que l'a conté Jean-Jacques ? Serait-il téméraire de soupçonner qu'elle tenait un peu de son père, le séduisant « fornicatéur » et transmit ses dispositions à son fils qui était, dit-on, son portrait vivant ? Rappelons-nous les vers de l'Allée de Sylvie, cet ornement du parc de Ghenonceaux :

Une langueur enchanteresse Me jjoursuit jusqu'en ce séjour.

J y veux moraliser sans cesse Et toujours y y songe à l'amour !

Suzanne allait à la comédie travestie en paysanne, ou même habillée en homme ; elle est enfin traitée de personne suspecte dans un des documents officiels qui nous sont parvenus sur son compte. Lapsus calami du greffier, dit M. Ritter avec indulgence ! Imitons cette réserve chevaleresque et ne commentons pas plus avant !

II Les Premieres Annees La Formation Romanesque

Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève le 28 juin 1712, coûtant la vie à sa mère qui mourut peu de jours après de la fièvre puerpérale, à l'âge de quarante ans. Lui-même vint au monde « presque mourant » s'il faut l'en croire et avec le germe d'une incommodité que les ans ne firent que renforcer davantage (un défaut de conformation du côté de la vessie). Sa tante, M"^^ Gonceru, née Rousseau, lui conserva la vie à force de soins ; il devait à son tour l'assister d'une modique pension dans sa vieillesse. — Le plus ancien souvenir qu'il ait jugé bon de consigner dans ses Confessions remonte à sa septième année et se rapporte à ses premières lectures. C'est un texte d'importance que nous reproduirons en partie. « Ma mère, expose-t-il, avait laissé des romans ; nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi... Bientôt l'intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation... En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse méthode... une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n'avais aucune idée des choses que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. Ces émotions confuses, que j'éprouvai coup sur coup, n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore, mais elles m'en formèrent une d'une autre trempe et me donnèrent de la vie des notions bizarres et romanesques dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu me guérir. Les romans finirent avec l'été [de 1719]. » C'est-à-dire quelques semaines après ses sept ans révolus.

Il nous apprend encore que, l'hiver suivant, Plutarque, dans ses Vies des hommes illustres, devint sa lecture favorite. Ses Dialogues indiqueront toutefois l'ordre inverse pour ces deux genres de lecture : Plutarque d'abord, les romans ensuite, mais les Dialogues étant postérieurs aux Confessions, et d'une inspiration beaucoup moins lucide, on peut s'en tenir aux affirmations du premier de ces deux récits. Au surplus les Vies de Plutarque nous offrent de l'histoire quelque peu romancée le plus souvent, et les romans stoïciens de La Calprenède, Cassandre (que l'enfant lut le premier de tous) et Cléopâtre, ainsi que ceux des Scudéry empruntent leurs sujets de Plutarque. C'est sans doute la raison pour laquelle Rousseau vieilli n'hésitera guère à identifier l'inspiration qu'il emprunta des uns et des autres. N'a-t-il pas écrit dans les Confessions en parlant de sa brève velléité amoureuse pour la comtesse de Boufflers-Rouvel : « Elle affectait l'esprit romain et, moi, je l'eus toujours romanesque. Cela se tient d'assez près ! » Plutarque ne fit donc que jeter sur ses prédilections initiales un vernis historique et sociologique dont elles devaient se parer trop souvent dans la suite.

Entre les romans qu'il goûta tout d'abord, il a désigné, ou nommément ou par allusion, Cassandre, Cléopotre et Cyrus dans ses Confessions, puis VAstrée en plusieurs autres passages de ses œuvres et en marquant sa prédilection pour l'aimable récit d'Honoré d'Urfé. Il est donc très vraisemblable que le plus fameux des romans héroïques avec la Clélie et ceux que nous venons de nommer, le Polexandre de Gomberville, encore mieux fait pour récréer la jeunesse, avait sa place dans la collection réunie par Samuel Bernard ; ou, sinon, lorsque l'apprenti de M. Ducommun acheva son initiation romanesque, quelques années plus tard, il eut l'occasion de l'emprunter au cabinet de lecture de la femme Tribu, ou enfin il rencontra maint passage analogue à ceux que nous allons mentionner dans les innombrables imitations que suscitèrent les œuvres maîtresses de la littérature d'imagination pendant la première moitié du xvii^ siècle. Nous citerons donc quelques traits du Polexandre parce que leur sociologie mystique, empruntée par l'auteur aux récits de voyage des missionnaires, s'apparente de fort près à celle que Rousseau devait faire accepter d'innombrables lecteurs.

Goûtons par exemple cette description du Nouveau Monde que Gomberville a placée dans la bouche d'un sujet des Incas ^ : « La première fois que je quittai mon pays pour venir en Europe, je fus émerveillé de l'opinion que les Espagnols avaient faussement donnée des habitants du Nouveau Monde ;

1. Edition de 1637, I. 209 et suiv.

car c'est ainsi qu'ils appellent une terre qui est aussi ancienne que la leur ! Ils nous ont fait passer pour des barbares, pour des sauvages, pour des monstres dépouillés de toute connaissance et de toute humanité ^ Ils veulent que nous n'ayons ni sentiment de la Divinité, ni inclination aux choses honnêtes. Ils nous publient pour des gens sans esprit, sans lois, sans police, sans lumières, et ce qui pis est, sans vertu ! Cependant, il est très certain que nous avons des temples où le Dieli vivant est adoré aussi purement que dans l'Espagne même ! Nous avons des villes mieux policées que les vôtres. Il y a plus de vingt grands royaumes... La justice et l'innocence y sont si naturelles que, depuis le commencement des siècles, il ne se parle, parmi ces peuples civilisés, ni de massacres, ni de rapines, ni d'autres abominations ! Chacun se contente de peu et ainsi chacun est extrêmement riche. La seule chose que la Providence de Dieu nous avait miséricordieusement refusée, c'était l'art de la navigation et la fabrique des grands bateaux à voiles ; ce refus nous avait retranché l'occasion de nous corrompre par la contagion des mœurs étrangères, etc. » Il est très curieux de constater que Gomberville, après avoir écrit avec émotion ces lignes généreuses, ait ensuite rempli les chapitres de son roman qui se passent dans le Nouveau Monde, avant le contact européen, par des révoltes sanglantes, des brigandages meurtriers et d'odieux sacrifices humains : car telles sont au vrai l'innocence et la justice naturelle de ses Américains. Les Caraïbes, en particulier, — les « indolents » Caraïbes du Discours sur l'inégalité de Jean-Jacques, — sont

1. Nous saisissons ici, sur le fait, une des causes, non indiquées jusqu'à présent, de la tendance des missionnaires français à peindre en beau les tribus du Nouveau Monde et de la sympathie que l'opinion accordait à leurs assertions sur ce point. Leur disposition d'esprit procédait à la fois de la compassion et du patriotisme. C'était protester contre la brutalité espagnole au delà des mers, en un temps où la lutte était engagée pour l'hégémonie dans le monde civilisé entre le roi catholique et le roi très chrétien : c'était encore insinuer que, sur les mêmes terrains d'action, les méthodes françaises, plus humaines, obtiendraient des résultats plus heureux.

montrés par lui comme des gens sanguinaires et furieux^, désolant toutes les provinces que leurs incursions peuvent atteindre. Mais l'impression de sa première peinture, bien plus flatteuse à l'esprit de protestation et d'utopie, devait rester bien plus familière à ses lecteurs. Comme lui, Rousseau retirera plus tard d'une main cé qu'il avait avancé de l'autre, mais ce sont ses suggestions follement mystiques qui se feront uîiiquement accepter de ses adeptes.

Un autre aperçu intéressant de psychologie optimiste se rencontre dans le même roman fameux et se rattache plus directement aux bergeries de YAstrée si chères à Jean- Jacques entre ses diverses réminiscences romanesques d'enfance : c'est la description de l'Ile inaccessible, où règne l'incomparable princesse Alcidiane. Les indigènes, nous apprend Gomberville, en sont des bergers si bien faits ^ et de si élégantes bergères qu'en les voyant, Polexandre songe aux chevaliers et aux nobles dames de la cour de Charles VIII qu'il a fréquentée dans sa première jeunesse : il croit voir ces hauts personnages représenter sous ses yeux quelque pièce de théâtre, en habits champêtres. Un vieux seigneur de l'île — qui a pris le vêtement des bergers pour finir ses jours dans le repos, selon la tradition urféenne, et qui possède assurément l'une de ces grandes âmes d'autrefois « premier fruit des amours du Ciel et de la Nature^ », — explique à l'étranger comment les lois du pays ont été établies pour rappeler aux indigènes les vertus qui nous sont naturelles, plutôt que pour les retirer de vices improbables : ce qui nous fait présager la pédagogie de l'Emile et cette société de rêve que Jean- Jacques réunira si complaisamment autour de lui par l'imagination durant ses promenades solitaires. Au surplus, l'île merveilleuse connaîtra, tout autant que le continent des Incas, les révoltes à main armée et les sanglantes guerres civiles.

1. III, 646, et appendice de la même partie.

3. Dédicace de la IV* partie du roman au Maréchal de Schomberg.

Souhaite-t-on d'entendre enfin dans le même roman un premier exposé de cette religion et de cette morale prétendue « naturelles » qui seront prêchées par le Vicaire savoyard, qu'on écoute un instant le grand-prêtre d'un temple africain où les rois nègres font offrir des sacrifices humains au Dieu- Soleil :

« Esprit éternel, prononce ce pontife, — qui va présider peu après à l'une de ces immolations barbares, — toi qui te fais connaître aux âmes innocentes et humiliées, toi qui confonds la curiosité des sages orgueilleux qui veulent te soumettre à leur connaissance,... Père au delà de tous les pères... Dieu immuable et incompréhensible, mais surtout Dieu débonnaire et miséricordieux,... si jamais tu te vois contraint » par l'obstination de leur malice à leur retirer tes grâces et écouter ton juste courroux, sou viens- toi que ces misérables pécheurs sont les œuvres de tes mains et que tu ne saurais les perdre sans, en quelque façon, condamner cette infaillible providence qui, même avant la création, les a prédestinés à être bienheureux ! » Et nous voilà loin du jansénisme dont l'auteur se rapprochera par la suite. Il est vrai que cet onctueux assassin est un chrétien qui se cache et finira par faire aboUr les rites sanglants qu'il a quelque temps accomplis, mais on ne le saura que beaucoup plus tard, et en attendant, ses auditeurs fétichistes et païens l'écoutent avec la plus vive sympathie, comme s'il exprimait l'essence de leur pensée religieuse. — Telles sont quelques-unes des premières impressions, à la fois romanesques et mystiques, qui ont marqué pour la vie le tendre cerveau de l'enfant génial.

Lorsque Isaac Rousseau jugea bon de s'expatrier, au lendemain de la rixe dont nous avons dit les origines, ce ne fut peut-être pas sans esprit de retour. En tous cas, il ne songea pas à emmener avec lui son fils cadet qui demeura confié aux soins d'une de ses tantes paternelles ; non celle qui veilla sur son premier âge, mais Théodora Rousseau, qui avait épousé l'oncle maternel du petit garçon, l'ingénieur Gabriel Bernard. Bernard, de cinq ans plus âgée que son mari.

était accouchée de son premier enfant deux mois après son mariage, mais elle était devenue avec le temps fort dévote. Jean- Jacques fut mis en pension ainsi que le jeune Abraham Bernard, son aîné de quelques mois, chez M. Lambercier, pasteur du village de Bossey, au pied du Salève. Ce séjour, qui paraît avoir duré deux ans^ eut la plus grande influence sur la formation mentale de T auteur des Confessions, ouvrage auquel ce souvenir a fourni des pages délicieuses, ainsi qu'on le sait. D'une part, l'enfant s'y vit confirmBr dans une piété calviniste grave mais suffisamment adoucie par le caractère de ses éducateurs et par le cadre champêtre dans lequel il en reçut l'empreinte ; de sorte qu'il resta chrétien pour le reste de ses jours et se sentit peut-être incliné dès lors vers cette conception féminine de la pensée religieuse qu'il devait retrouver chez de Warens. D'autre part, ses rapports

singuliers avec M^i® Lambercier, sœur de son hôte, puis, un peu plus tard, avec sa petite amie M}^^ Goton, favorisèrent en lui une disposition profonde du tempérament affectif sur laquelle il ne nous a que trop renseigné. Nous nous contenterons de résumer ses confidences par sa propre plume en ces quelques mots : « Etre aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à demander étaient pour moi de très douces jouissances, et plus ma vive imagination m'enflammait le sang, plus j'avais l'air d'un amant transi. » C'est ici l'outrance ou même la déviation morbide de l'attitude adoratrice devant la femme acceptée par la chevalerie européenne et propagée par la tradition romanesque après que les normes en eurent été posées dès la fin du xii^ siècle, par la lyrique courtoise et le roman de chevalerie ^ Ajoutons qu'à ses assiduités près de M^^^ Goton, Jean- Jacques associait alors une relation d'amour beaucoup plus livresque avec une M}^^ de Vulson qui avait le double

1. Voir notre volume sur Les origines romanesques de la morale et de la politique romantiques. Les manifestations extrêmes de cet état d'âme dont Jean-Jacques nous fait malgré nous confidents ont été plus récemment baptisées du nom d'un de leurs adeptes autrichiens, le « masochisme ».

de son âge : relation qui comportait jalousies furieuses, tourments « romanesques », héroïques regrets de l'absence, lettres d'un pathétique à fendre les rochers !

A douze ans, il revint chez son oncle Bernard où il passa quelques mois (beaucoup moins longtemps en tous cas qu'il ne paraît l'indiquer dans les Confessions) en attendant qu'on lui eût choisi un métier. On songea d'abord à le faire homme de loi, mais il n'éprouvait que dégoût pour les subtiUtés, certes peu romanesques, de la chicane, et se vit bientôt renvoyé de chez son premier patron. Cet échec conduisit sa famille à lui imposer des occupations beaucoup moins intellectuelles. On décida qu'il serait graveur pour l'horlogerie : métier de bon rapport <iui nourrissait facilement son homme. Le 1er niai 1725, son apprentissage commença donc chez un M. Ducommun, âgé de vingt ans seulement, célibataire et de tempérament assez brutal. Il a tracé un triste tableau de cette période de son existence qui devait se prolonger près de trois ans : polissonneries de tout genre, larcins, recels, vols qualifiés même, tels furent les écarts de ce caractère faible, soumis à une discipline trop rigide et peu clairvoyante, jusqu'à l'heure où il passa sans transition de la passivité morne à la résolution extrême d'abandonner sa patrie et sa religion du même coup.

Ce qui nous paraît surtout à retenir de son séjour dans l'atelier Ducommun, c'est l'essor nouveau qu'y prit sa propension aux rêveries romanesques, par une sorte de protestation instinctive contre les âpretés de sa vie réelle. Le goût de la lecture, disent les Confessions, devint à ce moment chez lui une véritable fureur : « La Tribu, fameuse loueuse délivres, écrit-il, m'en fournissait de toute espèce : bons et mauvais, tout y passait !... Lectures qui, bien que sans choix et souvent mauvaises, ramenaient pourtant mon cœur à des sentiments plus nobles que ceux que m'avait donnés mon état... Mon inquiète imagination prit le parti de se nourrir des situations qui m'avaient intéressé dans mes lectures, de les rappeler, de les varier, de les combiner, de me les approprier tellement que je devinsse un des personnages que j'imaginais, que je me visse toujours dans les positions les plus agréables selon mon goût, enfin que l'état fictif où je venais à bout de me mettre me fit oublier mon état réel dont j'étais si mécontent. Cet amour des objets imaginaires et cette facilité de m'en occuper... déterminèrent ce goût pour la solitude qui m'est toujours resté depuis ce temps-là. On verra plus d'une fois dans la suite les bizarres effets de cette disposition, si misanthrope et si sombre en apparence, mais qui vient, en effet, d'un cœur trop affectueux, trop aimant, trop tendre qui, faute d'en trouver d'existants qui lui ressemblent, est forcé de s'alimenter de fictions. » Telle fut en effet la seconde étape de sa préparation romanesque et mystique à l'interprétation de la vie.

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