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BIBLIOTHÈQUE DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE
LA
PSYCHOLOGIE FRANÇAISE
Avant-propos
L'origine du présent ouvrage remonte à une conversation avec le regretté Théodule Ribot. Comme nous faisions remarquer ûn jour à Téminent psychologue que la psychologie anglaise et la psychologie allemande contemporaines avaient eu l'heureux destin de trouver en lui leur historien, tandis que la psychologie française, par une singulière injustice du sort, attendait encore le sien, Ribot voulut bien nous conseiller d'assumer la tâche de l'écrire.
Il y a onze ans de cela. Aujourd'hui, les longues recherches auxquelles il nous a fallu consacrer des années de travail assidu sont terminées. Nous avons procédé chronologiquement à. l'étude des écrits de tous les psychologues dont nous avons eu à parler, pris connaissance des polémiques auxquelles leurs idées avaient donné lieu ; enfin dépouillé tous les travaux qui, depuis la fondation de la Revue philosophique, relèvent de la psychologie comme science; nous les avons classés, résumés et avon5 essayé d'en faire connaître les résultats.
Un exposé complet et détaillé de l'histoire de la psychologie française, depuis Maine de Biran jus-
VIII aVant-propos
qu'en 1914, eût atteint des dimensions telles que nous n'avons pu songer, vu les circonstances présentes, à en entreprendre l'édition. Nous avons donc rédigé un livre plus bref, afin de rester dans le cadre qu'avait adopté Ribot pour les deux ouvrages historiques auxquels le préseht livre est destiné à faire pendant.
Suivant le plan adopté par Ribot, nous avons exposé les idées directri»ces des principaux psychologues, en mettant en lumière les points essentiels. Mais nous ne nous sommes pas borné à une seule école. Nous avons envisagé les tendances les plus diverses en tentant de découvrir leurs influences réciproques et l'unité d'inspiration qui les rattache toutes aux caractères dominateurs de la pensée française.
C'est à Barcelone, au courant de l'été 1919, que nous avons exposé pour la première fois les résultats de nos recherches dans une série de leçons organisées par le Séminaire de philosophie.
Introduction
Alfred Fouillée écrivait un jour : « Tandis que (( l'Allemand met tout son art, toute sa science c( et même tout son savoir-faire à grandir et à grosce sir chaque personnalité qui a vu le jour outre- (( E/hin ; tandis que, avec une piété érudite, il (( entasse commentaire sur commentaire pour faire (( du penseur allemand le centre du monde, nous, (( Français, ne faisons-nous point trop bon marché (( de nos propres gloires ? » (Nietzsche et V Immoralisme, 2e Ed. Av. -propos, TX, F. Alcan, 1902) .
Il fut de mode, en effet, pendant un certain nombre d'années, d'opposer à l'école française des méthodes et des théories venues d'Angleterre et d'Allemagne. On louait les Anglais d'avoir construit une psychologie de pure observation, imitée des sciences de la nature ; on vantait les Allemands d'avoir substitué à l'étude de la conscience par elle-même un procédé objectif, et d'avoir soumis les faits psychologiques à l'expérimentation et à la mesure.
L'on en est revenu depuis, et l'on a reconnu que ni l'empirisme des uns, ni l'accumulation de chiffres des autres n'avaient fait progresser la science de l'esprit.
X INTRODUCTION
A étudier les psychologues français contemporains, on est par contre obligé d'avouer que le sceptre de la psychologie, réservé à la France depuis le xvi^ siècle, n'a pu lui être enlevé et qu'il appartient sans conteste, aujourd'hui comme à l'époque classique, au pays de Montaigne et de Pascal, de Descartes et de Malebranche, de La Rochefoucauld et de Vauvenargues.
Mais la richesse et la complexité des directions de la psychologie française contemporaine ont jusqu'à présent résisté à la simplification qu'exige une vue d'ensemble. Il n'est pas aisé, en effet, à travers la multiplicité des tendances qui la parcourent, de retrouver son unité d'inspiration.
Nous estimons qu'il y a lieu de se réjouir de la multiple efflorescence de la psychologie en France et qu'il ne faut pas souhaiter qu'elle s'appauvrisse.
Afin de mettre de la clarté dans notre exposé, nous avons insisté sur les idées directrices des psychologues ; ce qui eût pu paraître obscur dans leurs doctrines, nous avons tenté de le transposer en termes clairs, familiers à notre langage, et nous avons atténué à dessein les erreurs dues à la mode ou à l'état imparfait dès connaissances, pour ne placer au premier plan que l'essentiel, le durable. Nous avons ainsi évité de compliquer l'exposé par des détails sans intérêt.
Nous avons essayé d'étabhr d'un penseur à l'autre et d'une tendance à l'autre des liens, en
INTRODUCTION XI
insistant sur ce qui les rapproche et en nous demandant la raison de ce qui les différencie.
Les auteurs ont été répartis suivant l'ordre qui semblait le plus clair. Le premier chapitre est consacré à Maine de Biran, l'initiateur de la psychologie contemporaine ; ce rôle lui appartient, nous dirons pourquoi. Nous avons indiqué les rapports de Biran au vitalisme, dont l'influence a été pénétrante à travers toute l'époque que nous étudions, ainsi que les idées qu'il doit aux idéologues et à A. -M. Ampère.
Le deuxième chapitre comprend l'éclectisme, ses critiques et son développement, de Royer-CoUard à Paul Janet.
Nous abordons avec le chapitre troisième les grands systèmes qui se sont formés, en dehors de l'enseignement officiel de la philosophie, à la même époque que le règne de l'éclectisme et en opposition avec lui : il s'agit des doctrines de Comte, de Cournot, de Renouvier, de Ravaisson et de Durand (de Gros).
Le quatrième chapitre étudie l'œuvre des fondateurs de la psychologie scientifique : Taine, Ribot et Tarde, et choisit, parmi les psychologues qui ont adopté et développé les méthodes et les conceptions de Ribot, trois auteurs c^ui, chacun dans leur genre, ont paru représentatifs des tendances les plus originales de cet ordre de psychologie : pour la méthode expérimentale proprement dite, A. Binet ; pour la méthode pathologique, Pierre Janet ; pour
XII INTRODUCTION
la méthode d'observation et d'analyse, Paulhan.
Au chapitre cinquième, nous avons réuni, sous le titre très général d'idéalisme et de néo-spiritualisme, les penseurs qui, se rattachant aux traditions classiques, ont voulu fusionner l'esprit scientifique et l'esprit rationaliste ; ce sont A. Fouillée et sa psychologie des idées-forces, Lachelier, qui s'est attaclié à étudier l'acte de l'esprit dans ses différentes puissances, et, après lui, nous avons tenté de faire voir ce que la psychologie doit à Boutroux, Hannequin, Jules Lagneau, Brunschvicg et Lalande, qui continuent à différents titres son œuvre et celle de Ravaisson.
Le dernier chapitre traite du système de Bergson. Vu l'importance qu'a pris ce système dans les vingt dernières années, nous avons essayé, après en avoir donné un aperçu que nous croyons exact et complet, de le soumettre à un examen critique, en tenant compte des objections les plus sérieuses auxquelles il peut donner lieu, afin de dégager, s'il est possible de le faire dès aujourd'hui, ce qu'il a de durable, et de signaler celles de ses thèses qui paraissent moins assurées.
En même temps, cet examen critique sert de transition aux dernières pages, dans lesquelles on a cherché, en matière de conclusion, à synthétiser les résultats essentiels du travail de la psychologie française contemporaine.
Chapitre Premier Maine De Biran I
On a coutume de dater de Maine de Biran (1766-1824) Torigine de la psychologie contemporaine. Et Ton a raison. Car avec Biran, quelque chose de nouveau apparaît : la psychologie, telle que nous l'entendons aujourd'hui, fondée sur l'observation intérieure, et aidée par la biologie, la physiologie du système nerveux et la pathologie mentale. De plus, comme nombre de psychologues du xix® siècle, Biran demande à l'étude réfléchie de la conscience la raison des idées métaphysiques qui s'appHquent à l'ensemble du savoir humain. Innovation considérable, véritable révolution dans la philosophie.
Il ne faut pas oublier qu'au moment oii Biran apparaît, le sensualisme domine la pensée française. Ou bien l'on explique, avec Gondillac, la vie consciente par une combinaison d'abstractions ' — sensation, attention, comparaison, jugement, — ou encore on s'efforce, avec Cabanis, de la ramener aux influences physiques et physiologiques qui la déterminent. Quant à la métaphysique, elle a disparu depuis Malebranche.
Maine de Biran,. ne l'oubHons pas, est contemporain de Chateaubriand. Avec l'un comme avec l'autre, c'est le romantisme qui naît. Il faut entendre ici par romantisme la culture de ce qui est subjectif, les états profonds de la sensibilité pris sur le vif , les luttes intérieures de la volonté et des passions, soulignées et décrites, enfin une inquiétude morale qui n'est pas exempte d*un certain caractère dramatique et aboutit à une conception émotive de la vie religieuse. La mélancolie qui gagiie souvent ceux dont l'attention est absorbée par l'analyse de leurs états d'âme se rencontre aussi chez Biran, et pour la première fois la psychologie s'intéresse aux troubles de la personnaHté, aux variations de la sensibilité, à tout ce qui s'agite d'inconscient en nous.
Enfin, Biran tente de combiner la réflexion de la pensée sur elle-même, telle que Descartes l'utiHsait, avec l'aperception immédiate de l'activité mentale en train de se produire, telle qu'elle se manifeste dans la conscience que 13.OUS avons de l'effort. Ici l'observation de soi apparaît non plus comme la méthode analytique qui permet de décrire les états primitifs de la sensibiHté, mais comme une méthode synthétique, capable de saisir l'acte de pensée au moment où il s'accomplit, posant à la fois le moi dont il émane et l'objet sur lequel il se porte.
Biran fit une carrière administrative et politique qui eut un aboutissement élevé, puisque, de sous-préfet de Bergerac, resté fidèle à l'ancien Régime, il arriva, comme membre de la chambre des députés, sous la Restauration, à la questure et au Conseil d'Etat ; il n'enseigna pas ; ce ne fut pas la nécessité de suivre un programme qui le conduisit aux problèmes psychologiques, mais des dispositions naturelles à s'observer et à s'analyser, despréoccupations morales jointes à l'intérêt scientifique, et surtout la conscience d'une émotivité excessive, d'une inquiétude intérieure. .
Sauf son Mémoire sur V Habitude (publié en 1803), qui se rattache encore aux sensualistes et aux idéologues, mais en les dépassant, et quelques écrits de moindre étendue {V Examen des Leçons de philosophie de Laromiguière en 1817 et VExposition de la Doctrine de Leibniz en 1819), Biran n'a rien publié de son vivant ; pourtant ses travaux furent considérables et l'influence que, par ses entretiens, . il exerça sur l'école éclectrique naissante et sur son chef Victor Cousin, est reconnue. Il obtint à plusieurs reprises des prix de sociétés savantes pour des Mémoires qu'il laissa inédits, et c'est à Victor Cousin, à Ernest Naville, à Alexis Bertrand, J. Gérard, Mayjonade et Tisserand que l'on doit la publication de ses importants écrits, parmi lesquels nous citerons, outre le Journal intime du penseur, publié par E. Naville dans son ouvrage sur Maine de Biran, sa vie et ses pensées, la Décomposition de la Pensée (1805), VAperception immédiate (1807, repris en 1823), ses Communications à la Société médicale de Bergerac (sur les perceptions obscures, sur le système de Gall, sur le sommeil, les songes et le somnambulisme), les Rapports du physique et du moral de l'homme, et surtout son important Essai sur les fondements de la psychologie (1812), enfin V Examen critique des opinions de M. de Bonald (1818), une série de fragments sur la morale et la philosophie religieuse et les Nouveaux Essais d'anthropologie, qui restèrent inachevés.
II
L'œuvre de Biran concentre en elle des courants d'idées nombreux ; de multiples influences s'y retrouvent, mais eUes sont toutes absorbées, élaborées et transformées par l'esprit créateur du fondateur de la psychologie contemporaine, au point de se fusionner en un produit ûouveau.
1. C'e^t dj abord V idéologie. Biran fit partie du cercle des philosophes qui se réunissaient à Auteuil, chez Cabanis. Il doit aux continuateurs de Condillac de n'avoir pas négligé la sensibilité dans l'étude de la vie mentale, mais il se mettra en opposition avec eux, en accordant au moi une réaiité que les idéologues lui déniaient. ^
Il est incontestable que parmi les derniers représentants du sensualisme, Cabanis (1757-1808) occupe une première place. Son livre sur les Rapports du physique et du moral chez V homme (1802) est des plus importants. Sous l'influence dujvitalisme, Cabanis dépasse le. système abstrait de Condillac, et reconnaît à l'être vivant la spontanéité : l'être sentant a besoin de se mouvoir, il éprouve des sentiments de bien-être ou de malaise qui l'y poussent ; il a l'impression de la résis tance j et ceUe-ci lui donne la notion de corps extérieur ; dans l'effort volontaire il prend conscience de lui-même motions que Biran développera et qui sont essentielles à sa doctrine.
C'est dans la spontanéité de la vie que Cabanis chercha, longtemps avant Guyau, l'origine de la sympathie sociale. Les idées qui, chez l'homme, traduisent cette sympathie, procèdent de jugements qui s'imposent spontanément à lui ; si nous voulons en comprendre l'origine, nous devons la rapporter aux propriétés de la matière vivante par lesquelles, dans la cicatrisation par exemple, les nouveaux tissus s'adaptent aux anciens : exemple souvent repris par les vitaUstes.
La sensibilité est, pour Cabanis, le trait d'union entre la vie organique et les facultés mentales ; au surplus, celles-ci dépendent étroitement du physique. L'auteur des Bap~ ports du physique et du moral a consacré des pages qui gardent encore aujourd'hui leur valeur, aux influences du milieu physique, des sensations internes, de l'âge, du sexe, du tempérament, des maladies et des habitudes sur la pensée. L'homme est un, et tout se tient dans l'organisme : voilà deux thèses singulièrement importantes, la thèse de l'influence du physique sur le mental (sensualisme et matérialisme) et la thèse de la solidarité des organes (vitalisme).
2. Le vitalisme à son tour exerça une action profonde non seulement sur Maine de Biran, mais par son intermédiaire sur Jouffroy, de même que par ailleurs il influença Comte et CournOT. On en retrouve les échos chez Kavaisson et par lui dans le nouveau spirituaHsme ; on sait enfin que [a doctrine bergsonienne de VElan vital en est toute pénétrée.
A l'époque -de Maine de Biran, les vitalistes les plus influents étaient Barthez, dont les ISiouveaux Eléments de la science de Vhomme avaient paru en 1778 (2^ Edition, 1806) et Bichat (1771-1802) dont les Recherches physiologiques sur la vie et là mort avaient trouvé des lecteurs attentifs.
a. Barthez expose avec netteté les principes qui resteront ceux du vitalisme. Les phénomènes de la vie organique sont inexplicables par les lois mécaniques, physiques et chimiques ; il faut bien les rapporter à un principe qui leur * . appartienne en propre et qu'on appellera principe vital, force vitale ; mais on n'en connaît pas la nature. La présence de ce principe se manifeste dans de nombreux groupes de faits : toutes les parties de notre corps étant détruites et renouvelées en peu d'années, il est nécessaire qu'un principe vital commun à elles toutes répare leurs pertes
DWELSHAUVERS ' - 2
6 LA PSYCHOLOFIE FRANÇAISE
et maintienne leur forme et leur continuité. Ce principe est distinct de la matière, puisqu'il peut y avoir, matériellement, de graves lésions du cœur et du cerveau sans que la vitalité de l'individu soit atteinte, et qu'inversement les poisons rapides détruisent la vie sans altérer les organes. Enfin les fluides organiques ont des caractères de vitalité que les actions physico-chimiques n'expliquent pas : telle la conservation de la chaleur propre du sang.
Le principe vital, qui ne peut être confondu ni avec le mécanisme physico-chimique ni avec l'âme, dont la fonction est la pensée consciente, confère à l'organisme son unité, ainsi qu'en fait foi le concours des (^fiférentes fonctions corporelles. Ce principe est doué de ^ensibihté et de motilité. Aussi, outre la sensibilité générale, il existe une sensibilité locale ; et beaucoup de mouvements ont un caractère spontané.
Cela posé, on aura l'expHcation des sympathies et des synergies organiques, dont la théorie a une importance historique, en ce qu'elle se retrouve dans la biologie de Comte et se reproduit avec des modifications diverses chez tous les auteurs qui admettent un équilibre ou une harmonie organiques, — et l'on sait qu'ils sont nombreux.
Les sympathies, dont les lois sont complexes et variables, ne peuvent être connues que par des observations réitérées. * Elles consistent dans cette particularité, que des organes différents sont affectés ensemble, et non seulement des organes en connexion directe, mais des organes symétriques (l'œil gauche étant enflammé, une tendance à l'irritation se produit dans l'œil droit), et même des organes qui ne sont liés par aucun rapport (l'influence de l'estomac sur les organes les plus divers). En outre, il existe vne
I sympathie entre telle affection déterminée et l'ensemble des forces de l'organisme.
Les synergies sont formées par des ensembles de mouvements cohérents ayant même tendance et même direction ; les vitaHstes les rapportent aux impulsions directes du principe vital.
En résumé : jinité, consensus (comme disait Comte), harmonie, c'est-à-dire finalité organique : telle est l'idée qui se dégage de la doctrine vitaliste.
h. A Bichat est due la distinction entre vie organique et vie animale ; les mouvements de la première (circulation, respiration, nutrition, sécrétion) sont continus, par une action réciproque des organes. La vie animale par contre est centrahsée et volontaire (la locomotion, la voix) ; entre ses divers moments il y a discontinuité. Les notions à'harmonie et d^habitude ne s'appliquent qu'à la vie animale. L'habitude n'a pas de prise sur la vie organique, tandis qu'elle émousse ]|i sensibilité et perfectionne le jugement.
Vie organique et vie animale s'influencent réciproquement dans les passions. Celles-ci partent de la vie organique et y retournent, après avoir subi l'influence de la vie animale.
Les considérations ' des vitalistes eurent une influence réelle sur la théorie de la sensibilité telle que la conçut Biran, et surtout sur la notion d'états affectifs simples, ne provenant pas de la conscience, mais de la vie même, s 'imposant à la conscience et entrant en lutte avec l'effort volontaire. Cette intéressante doctrine, qui sera exposée avec le système de Biran, a été appelée par A. Bertrand la première théorie de l'inconscient dans la psychologie française.
c. Il est juste pourtant de faii'e remonter cette théorie à
Bnffon, dans son Discours sur la nature des animaux. Evidemment Biran a connu cette œuvre, car il lui emprunte l'expression d'komo duplex et la souligne, comme le faisait Bufïon.
Ce que Biran nomme affection simple., ce qu'on a intitulé depuis sensibilité inconsciente, Bufïon l'appelle le sens intérieur matériel. C'est lui qui dirige les mouvements des animaux, lesquels ont des sensations, éprouvent du plaisir et de la douleur, ressentent instinctivement ce qui leur convient, possèdent le genre de mémoire et d'imagi- ' nation qui caractérise le rêve, mais ne coordonnent pas le passé et le présent et ne conçoivent pas d'idées. Or, chez l'homme, le sens intérieur matériel persiste, et l'on trouve, en plus, l'intelligence : toutes les combinaisons entre ces deux éléments de notre nature psychique, qui est donc double, s'observent. Si certains hommes combinent des idées et arrivent à un degré supérieur de spiritualité, les plus nombreux par contre « ont si peu de vie dans l'âme « et une si grande indolence à penser, qu'ils ne comparent « et ne combinent rien, rien au moins du premier coup « d'œil ; il leur faut des sensations fortes et répétées mille « et mille fois, pour que leur âme vienne enfin à en com- « parer quelqu'une et à former une idée ; ces hommes sont « plus ou moins stupides, et semblent ne différer des ani- « maux que par ce petit nombre d'idées que leur âme a « tant de peine à produire. » Homo duplex : de là, le conflit entre le principe spirituel, qui est science, raison, sagesse, et le sens intérieur matériel, « torrent impétueux 'qui « roule et entraîne à sa suite les passions et les erreurs )>.
Maint passage du Journal de Biran pourrait servir de commentaire à cette théorie. Buffon, avant Biran, a eu le sentiment très net de ce conflit et nous donne une analyse fine et profonde de l'état que nous subissons quand les deux principes, le principe rationnel et le désir sensible, se. font équilibre. La vie du désir, qui fait le bonheur des animaux et assure la perpétuité de leurs espèces, fait notre malheur dès qu'elle entre en conflit avec la raison.
3. Dès le moment où les théories de Biran se précisèrent (18P5) et s'éloignèrent du sensuaHsme, elles trouvèrent un aHment dans les entretiens et lés lettres de l'illustre physicien A. -M. Ampère (1775-1836), dont l'esprit philosophique fut riche en suggestions précieuses. La différence de leurs deux natures écarta l'influence proprement dite ; parlons plutôt d'une amitié féconde. Ampère fit partie de la Société métaphysique qui se réunit sous la Restauration et même il professa la philosophie à la Sorbonne en 1819.
S'attachant à l'analyse des faits, Ampère distinguait dans la pensée humaine des phénomènes et des conceptions. En étudiant les premiers, on apprend à connaître la sensibiHté et l'activité de l'individu. L'analyse de la sensibiHté conduisit Ampère aux théories de la concrétion et de la commémoration. Par la concrétion, toute perception actuelle se fusionne inconsciemment avec un fond de mémoire ; par la . commémoration, si plusieurs images ont fait partie d'une même représentation, il suffît dans la suite que l'une d'elles réapparaisse pour que la représentation totale revienne dans la mémoire. Ces. lois ont été illustrées par Ampère d'exemples typiques ; la théorie elle-même était très neuve alors et n'a été reprise et déyeloppée par les psychologues que depuis peu d'années. La vie sensible y est expHquée non par le système d'associations mécaniques des empiristes anglais, mais par la notion de synthèse.
D'autre part, nous avons conscience de notre activité par son exercice, et non par une intuition intellectuelle qui porterait sur l'âme. De même Biran cherchera dans le fait psychologique de V effort la conscience de notre activité.
Passons des phénomènes aux conceptions. Ampère divisait celles-ci en idées comparatives et générales, qui s'obtiennent par abstraction et se dégagent des sensations, et idées explicatives ou nouwéniques, qui constituenj: la connaissance scientifique et rationnelle. Ces dernières sont des rapports complexes établis par la réflexion et ayant une valeur objective. Elles expriment les relations véritables entre les êtres. Bien plus, les phénomènes ne se conçoivent et n'existent que par elles. Cette théorie réfutait le sensualisme, qui, méconnaissant les idées expHcatives, ne s'élevait pas au-dessus des idées comparatives et s'imaginait que la sensation et l'abstraction suffisent à interpréter la raison.
Biran à son tour distinguera les idées générales, abstraites des sensations et variant suivant l'organisation de l'être sentant, ^t les idées fondamentales, en rapport avec la nature même de l'esprit et des choses. Mais, pour Biran, ces idées ne s'obtiennent que si on les dégage du fait primitif qui les contient, c'est-à-dire de l'aperception immédiate que nous avons de notre moi comme effort, activité et cause.
Indépendamment des influences de premier plan, — idéologues, vitalistes, Ampère, — les grandes questions débattues par les contemporains de Biran ne pouvaient laisser indifférent un penseur qui, comme lui, avait de nombreuses relations dans la société française ; on trouve et dans les Pensées et dans les écrits, des allusions fréquentes aux discussions et aux auteurs du moment, à de Bonald, à de Maistre, à M.^^ de Staël, à Lame^nnais.
4. Parmi les philosophes classiques : dans l'Antiquité^ les Stoïciens intéressent Biran ; il trouve une analogie entre leur doctrine morale et sa propre psychologie de l'effort. Mais il corrige cette doctrine par la morale chrétienne ; il revient fr#][uemment sur la comparaison des Stoïciens et des Chrétiens.
Il connaît peu les Pères de l'Eglise (à part les (^onfessions de Saint Augustin), et ignore entièrement les grands docteurs de l'époque scolastique.
Parmi les modernes, il subit l'influence du xvii^ siècle, Descartes d'abord, dont il semble surtout connaître les Méditations et peut-être les - Regulœ, et moins bien le Discours de la Méthode, les Principes et le Traité des Passio7is. Il approuve sans réserve la méthode réflexive des Méditations : le moi a l'aperception immédiate de son activité comme pensée ; mais il répudie le substantiaHsme. De plus, le moi est action avant que d'être pensée, le moi agit, il est effort. La réalité psychologique est plus vraie que les rapports abstraits.
Bossuet et Fénelon l'aident surtout à préciser ses idées reHgieuses, dans les sept dernières années de sa vie.
Il discute et critique les causes occasionnelles de Malejps branche et l'harmonie préétablie de Leibniz. Tout en blâmant le substantialisme de celui-ci, il loue son dynamisme. Enfin, il a connu, par des entretiens et des articles, certaines doctrines de Kant et semble se ralher à sa critique du substantialisme, tout en se plaçant, dans l'ensemble des idées, sur un tout autre terrain que le penseur allemand.
C'est au surplus une parfaite absurdité que d'appeler Biran le « Kant français ». Biran et Kant sont à l'opposé l'un de l'autre sous tous les rapports. Comme caractère et comme vie d'abord. Ensuite, Kant est logicien et criticiste, Biran est psychologue avant tout. L'œuvre de Kant ne se comprend que dans ses rapports à la mécanique newtonienne et au phénoménisme de Hume : deux courants d'idées parfaitement indiÊfprents à Biran. C'est la biologie vitaliste qui préoccupe celui-ci, tandis que Kant cherche à rattacher à son système les propositions générales de la mécanique rationnelle du xviije siècle. Enfin, la vie religieuse prend une signification toute différente chez Biran et chez Kant. Pour nous résumer en une formule simpliste, Kant appartient au xviii^ siècle, tandis que Biran inaugure le romantisme.
1. Nous n'avons pas l'intention d'exposer ici le système philosophique de Maine de Biran. D'autres l'ont fait avec toute la compétence désirable. Notre tâche sera de mettre en lumière les idées directrices de sa psychologie, de montrer en quoi elles ont .été fécondes et quelle influence elles ont exercée.
Les méthodes introduites par Biran sont nouvelles : il ne s'agit ni de chercher des éléments, dont les combinaisons, imitées de la mécanique, expUqueraient la vie mentale (comme pour Hume), ni de construire l'ensemble de la pensée en partant d'une abstraction, la sensation (comme chez Condillac), ni de conclure des influences physiques et organiques aux variations du caractère (suivant Cabanis), ni enfin de poser une entité métaphysique, l'âme, pour expliquer par elle la nature de l'esprit. Non ! Il faut travailler in concreto, Biran insiste sur cette notion, c'està-dire prendre les faits de conscience tels qu'ils nous sont donnés ; or, ils sont mixtes, complexes. Jj' observation intérieure, fondée sur la propriété que possède notre conscience de se rendre compte d'elle-même, est la méthode essentielle du psychologue, et elle se divise en analyse et en synthèse. Son emploi analytique détermine les composantes des faits de conscience : on recourt à la réflexion pour les formes constitutives de la pensée, au sentiment immédiat pour la vie affective, à l'observation physiologique pouf les facteurs organiques.
Le procédé synthétique d'autre part permet de saisir le fait primitif de conscience, qui donne leur sens aux résultats de l'analyse et permet même de dépasser la psychologie et de fonder les idées universelles, cause, unité, identité, Hberté. Ces idées ne sauraient se dégager de la sensation, par une série d'appauvrissements ou d'abstractions, comme l'entendaient les sensualistes.
Analyse et synthèse se complètent et se secondent : l'analyse ne doit pas rester uniquement descriptive ; il ne sufïit pas de dégager les diverses espèces de sensations, de signes, d'idées, de sentiments, il faut les rattacher au fait primitif.
D'autre part, comme l'ensemble des impressions que nous subissons implique le rapport de la vie mentale au monde physique et à l'organisme, la psychologie devra, de ce côté, s'aider d'autres méthodes que l'observation interne, à savoir l'observation extérieure, les méthodes comparatives, pathologiques et physiologiques. En de nombreux passages de ses œuvres, Biran préconise l'étude des états anormaux ou encore des rêves, ainsi que la comparaison de l'intelligence adulte avec les actes des enfants et des animaux.
2. Qu'est-ce que le fait primitif de conscience, auquel
Biran rapporte l'unité de la vie mentale Ml ne peut s'agir d'une abstraction, comme le pouvoir d'éprouver des sensations. Il faut que ce soit un fait plus intérieur, plus spontané. L'importance accordée par les idéologues à la motilité, sous l'influence de l'idée vitaliste de spontanéité organique, n'est pas perdue pour Biran. Poussant l'analyse plus avant dans la conscience, il y découvre deux tendances qui se contrebalancent, l'effort et la passivité. Or, de l'effort nous avons une aperception interne immédiate ; et cette aperception nous fait saisir, sur le fait, notre moi en pleine activité, en même temps que la résistance à laquelle l'effort s'applique. Tel est le seul fait primitif. Nous le savons par le sentiment qui l'accompagne : ce sentiment en effet diffère nettement de celui que nous éprouvons quand nous faisons des mouvements involontaires ; nous le savons aussi par le toucher actif, grâce auquel nous avons le sentiment de l'identité du moi et de l'identité de l'objet résistant.
Effort est synonyme de volonté. Dans l'effort, nous avons conscience d'être une cause libre, et, contrairement au mécanisme du physicien pour lequel la cause se résout dans un ensemble de conditions, notre moi s'y reconnaît comme la cause réelle de ses voHtions : doimée immédiate de la conscience. Le moi s'oppose, comme unité, aux sensations qui caractérisent la résistance. Et inversement, il prend conscience de la résistance par le même acte aperceptif qui lui fait comprendre son action dans l'effort.
3. La cause que nous nous sentons être dans l'effort est la première des idées fondamentales ou universelles, c'est-à-dire de ces idées qui naissent de l'exercice même de la pensée et dont nous avons une véritable intuition réflexive. Nous n'attendons pas, pour les former, d'avoir recours au^x procédés d'abstraction. Elles diffèrent des idées abstraites, comme Ampère l'avait compris. Nous avons, selon Biran, non seulement l'aperception interne du moi comme cause, mais aussi celle de toutes les idées universelles. Ni extraites des sensations, ni innées, elles sont le fait primitif de conscience exprimé dans ses divers €aractères. Le moi peut donc considérer sa force, sa liberté, son unité, son identité comme types de ce que sont ces idées dans l'univers entier.
Ainsi, l'on est amené à dégager de l'acte primitif l'idée de cause, l'idée de force, l'idée de substance (dans le sens de ce qui subsiste à travers les modifications phénoméniques, mais non dans le sens d'une entité), les idées à' unité et d'identité, celles de liberté (si le mouvement est actif, comme dans l'effort) et de nécessité (s'il est passif, comme dans la résistance )\
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