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À propos de ce livre
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Chapitre Premier
LE PAYS DES CALÈTES. —— LES INVASIONS. —— PREMIÈRES ORIGINES D’'YVETOT.
A ville d'Yvetot, située sur le chemin de fer, entre 4 Rouen et le Havre, à douze kilomètres environ de & Caudebec et de la Seine, occupe l’un des points les plus élevés du plateau qui forme la partie occidentale de l’ancien pays de Caux, ‘que limitaient la Manche au nordouest, les vallées de la Scie et de Monville du côté de l’est, et, vers le sud, celle de la Seine.
Au temps des Gaulois, cette plaine étendue, maintenant semée de nombreux villages, et dont le sol fertile produit chaque année de riches moissons, était couverte de forèts épaisses, dont les bois du Trait, de Maulévrier et des Loges ne sont que de faibles restes. Là vivaient les Calètes, peuplade à demi-sauvage, habitant des huttes de forme ronde, faites de claies et de terrage, que surmontait un toit pointu mais peu élevé. C’étaient des hommes d’une haute stature, aux yeux bleus, aux cheveux blonds ou châtains. La culture 2 de quelques arpents de terre défrichés par leurs mains, le laitage des troupeaux, les produits de la chasse, et surtout les bandes de porcs qui, de tous côtés, erraient en liberté dans les bois, fournissaient amplement de quoi suffire à leur nourriture. Ils avaient d’ailleurs peu de besoins : ils ignoraient le luxe et la mollesse, les marchands étrangers les visitant bien rarement pour leur apporter les choses qui contribuent à corrompre les mœurs (1).
Comme les autres habitants du nord de la Gaule, ils portaient pour vêtement une sorte de chemise ou casaque à larges manches, ouverte par devant et retenue au cou par une fibule ou agraffe; ce vêtement tombait par dessus leurs braies jusque vers le milieu des cuisses. Bien des siècles se sont écoulés, le pays a été plusieurs fois envahi et ravagé, le peuple a disparu, la race a été anéantie; mais le vêtement est resté et la saie gauloise demeure encore de nos jours, sous le nom de blouse, l’habillement préféré du paysan cauchois.
Selon toute apparence, les Calètes ne se réunissaient point pour habiter ensemble dans des villes; et, bien que quelques savants aient prétendu qu'ils avaient une capitale nommée Caler ou Caletum, la question demeure fort obscure, et ceux qui admettent l'existence de cette cité ne sont pas d’accord sur l'emplacement qu’elle aurait occupé. Leur territoire était cependant assez peuplé pour qu'ils aient - pu s'engager à fournir dix mille combattants à l’armée que les Belges opposèrent à Jules César (2). Du reste, essentiellement guerriers, il semble qu'ils avaient tout disposé pour se défendre contre les attaques de leurs ennemis, et pour se mettre à l'abri de leurs surprises. On voit encore,
(1) César. Commentaires, L. ler. (2) César. Commentaires, L. Il.
dans plusieurs endroits du pays, des mottes de terre élevées au milieu des plaines ou sur le bord des plateaux : longtemps on a cru qu’elles recouvraient la dépouille des chefs, et formaient de véritables monuments funéraires; mais il est généralement admis aujourd’hui que ces buttes, autrefois plus nombreuses et qui correspondaient entre elles, servaient à donner des signaux, qui se transmettaient avec une vitesse que nous avons peine à comprendre.
On trouve en outre ça et là quelques enceintes fortifiées, espèces de camps environnés de fossés profonds et dont la terre est rejetée en talus sur les bords, à peu près de la manière que sont faits les fossés et les banques qui entourent les fermes du pays de Caux ; et rien n’empèche de penser que la coutume de protéger aïnsi les habitations et les autres bâtiments agricoles dans notre pays date de cette époque éloignée. Ces enceintes, toujours munies d’une motte élevée, étaient de véritables places de refuge, où, pendant les guerres alors si fréquentes de peuplade à peuplade, les habitants trouvaient un asile pourleurs bestiaux et leurs richesses, qu’ils mettaient ainsi à l’abri des courses des ennemis.
Parmi les plus considérables de ces retranchements qui ont échappé à la destruction on peut indiquer : la vaste cité de Limes, aux portes de Dieppe; le Catelier, ou camp de César, à Ganzeville, près Fécamp; ceux qui se trouvent échelonnés le long du cours de la Seine et, dans le voisinage d’Yvetot, celui du bois de la Salle, lequel domine la vallée qui, commençant à Auzebosc, se termine à la Seine après avoir contourné le plateau du Vertbosc et de Louvetot. Cette dernière fortification se compose d’un espace de terrain enceint d’un fossé profond, figurant vaguement la forme d’un 8, dont l’une des boucles serait notablement plus resserrée que l’autre. Le circuit le plus étroit entoure une butte qui devait être utilisée comme poste d'observation, pendant que l’autre enclos, beaucoup plus spacieux que le premier, paraît être le lieu où la tribu se retirait avec ses biens. Tout l'ouvrage était protégé par un second fossé moins profond, mais garni d’un large parapet, et dont l’ensemble, formant un polygone irrégulier, défendait les approches et couvrait l'enceinte intérieure.
Quelques remparts de terre au milieu des bois, des armes en silex, deux ou trois types de médailles, et la plupart d’une empreinte à demi-effacée, des hachettes de bronze, des vases de terre trouvés dans des sépultures avec des bijoux grossiers : telles sont les seules traces que le pays a conservées de ses premiers habitants.
Après la conquête de Jules César, les Romains fondèrent chez les Calètes quatre cités importantes, dont les noms sont venus jusqu’à nous. C’étaient: Caracotinum (Harfleur), Julio-Bona (Lillebonne), qui était comme la capitale du pays, Lotum (Caudebec) et Gravinum. On a lieu de penser que l'emplacement de cette dernière cité est occupé par le village de Grainville-la-Teinturière, sans que cependant il soit possible de l’affirmer. Dans chacun de ces endroits furent élevées de solides constructions, dont on retrouve encore quelquefois les larges assises, reliées les unes avec les autres par des maçonneries de tuiles épaisses. Quelques-unes de ces demeures étaient ornées avec beaucoup de luxe, ainsi que l’attestent les pièces de marbre, les restes de peintures, les statues et ornements de bronze, et surtout les magnifiques mosaïques découvertes en particulier à Lillebonne et dans la forèt de Brotonne.
Outre ce: grands centres de population, des fouilles pratiquées sur différents points ont révélé, par les débris romains qu'elles ont mis au jour, l'existence de nombreuses stations situées généralement sur le bord des grandes voies
Nr de communication. Ainsi on a rencontré de ces débris dans Ja forèt de Brotonne, à Maulévrier, aux Baons, à Etretat, À Sainte-Adresse et dans plusieurs autres localités du pays de Caux ; mais dans le sol d’Yvetot aucun vestige de cet âge n’a jamais été trouvé, qui signale le passage du peuple conquérant. Et cependant au hameau du Mesniltate, sur la paroisse de Sainte-Marie, et du côté opposé de la ville, à Auzebosc, il a été recueilli des fragments de vases, des ossements calcinés et même, dit-on, quelques médailles romaines. Ne peut-on pas conclure de tout cela, avec vraisemblance, qu’Yvetot n'existait pas encore à cette époque, et qu’il faut demander à des temps plus rapprochés de nous le secret de son origine ?
C’est pendant que les Romains occupaient le nord des Gaules que la foi chrétienne y fut apportée par des missionnaires venus d'Italie; mais aucun monument certain ne nous est resté de la prédication de ces premiers apôtres dans notre pays. Nous savons seulement que saint Mellon vint, dans la seconde moitié du troisième siècle, évangéliser notre contrée. Pendant cinquante années d’épiscopat, il parcourut tout le pays, prêchant et convertissant les peuples par sa parole et par ses miracles : puis, sentant que sa fin approchaïit, il se retira dans un lieu solitaire, que la tradition place à Héricourt-en-Caux, et là il termina sa carrière. Une fontaine, vénérée dans la contrée, y porte encore le nom du saint. Tout nous donne lieu de croire que cette tradition est véritable; quelque respectable qu’elle puisse être, ce n’est pourtant qu'une tradition, et aucune preuve matérielle ne nous permet une affirmation positive à cet égard.
Cependant la domination romaine approchait de son terme; et, bientôt, accourant du fond de la Germanie, les barbares, avides de butin, se précipitèrent sur les provinces de l'empire pour s’en partager les dépouilles. Notre pays te dut à son éloignement d’être plus longtemps que les autres préservé du flot dévastateur; mais le moment arriva où les peuples du nord en inondèrent aussi les campagnes, portant de tous côtés la ruine et la mort. L’invasion de cette partie de la Gaule par les Saxons et les Francs eut lieu pendant les années qui s’écoulèrent de 407 à 411. Il faut placer à cette époque désastreuse la destruction des établissements fondés dans le pays par les Romains. Villes et villages, tout fut anéanti, et si complètement, que les ruines mêmes disparurent; nulle trace n’en demeura sur le sol, et le souvenir en fut tout-à-fait effacé de la mémoire des hommes. C’est seulement de nos jours, que de laborieuses recherches, habilement dirigées, ont permis de reconnaître l’emplacement de cités détruites depuis quinze siècles, et de reconstituer, avec quelque apparence de probabilité, Îa Gaule-Lyonnaise, telle que les Romains l’avaient faite.
Lorsque les Francs, sous la conduite de Clovis, se furent définitivement fixés dans notre pays, le calme et la sécurité reparurent, et les habitants dispersés commencèrent à se rapprocher et à se réunir. Tantôt sous la protection de quelque noble franc, tantôt à l’ombre des abbayes qui furent fondées sur divers points du territoire, on vit se grouper des habitations et se former peu à peu des villages. |
Il convient, croyons-nous, de rapporter à ces temps-là l'origine d’Yvetot et celle des centres les plus importants de la contrée. Telle était du reste à ce sujet l'opinion générale au moyen-âge ; c’était aussi celle de plusieurs écrivains du XV: siècle, et notamment de Gaguin, lequel raconte qu’un seigneur d’Yvetot, du nom de Gautier, avait été tué par Clotaire Ie" dans un accès de colère et attribue à ce prince l'établissement de la royauté d’Yvetot, comme réparation de ce meurtre. Quoi qu’il en soit de ce témoignage, que nous aurons plus tard à discuter, il prouve du moins que, dans la pensée de cet auteur, l’origine d’Yvetot remonte à l’époque de nos premiers rois.
Sans doute, ce serait une erreur de croire que le village qui prit ainsi naissance sous les premiers Mérovingiens, fût connu dès lors par le nom qu’il porte aujourd’hui. Ce nom est d’origine normande. Yvetot se compose, en effet, de deux mots différents : Yves, nom d’homme, que Fon retrouve dans les noms d’Yvecrique, Yvemesnil, Yville, Yvry et autres localités ; et la terminaison tot qui, dans les langues du nord, signifiait une demeure, ou plutôt l’enclos dans lequel est située une maison, ce que l’on appelle une masure dans le pays de Caux. Or, cette désinence est essentiellement normande, et ne se rencontre que dans les contrées où les Normands se sont établis, ou du moins ont séjourné quelque temps. Elle ne se trouve dans aucun document, ni chez aucun historien antérieur à la conquête, ainsi qu’on peut le remarquer notamment en étudiant le plus ancien ouvrage que nous possédions sur notre pays, la Chronique de Fontenelle, attribuée au IX° siècle. On y lit les noms d’un grand nombre de lieux, presque tous appartenant à la Neustrie. On chercherait vainement la terminaison tot : elle ne se rencontre pas une seule fois.
Il ne faudrait cependant pas conclure de cette absence, que tous les villages dont le nom a Tot pour désinence n’existaient pas avant l'invasion normande. On sait que la Neustrie était alors fort peuplée. Les conquérants, au contraire, relativement en petit nombre, et qui d’ailleurs n'avaient pas amené de femmes avec eux, ne créèrent que très peu d'établissements. Ils occupèrent les villages déjà fondés, qui leur échurent lors du partage fait par Rollon, se contentant de changer le plus souvent le nom que ces lieux portaient auparavant, et de leur en imposer un autre en rapport avec leur langue. C’est ainsi que la plupart des anciens noms de lieu, cités dans la Chronique de Fontenelle, n'étaient déjà plus connus au commencement du XI: siècle, et ils ont été oubliés à ce point qu’il est devenu impossible de déterminer aujourd’hui la situation d’un grand nombre des localités qu’ils désignaient. Il serait donc téméraire de chercher à découvrir quel était le nom de notre ville, jusqu’au jour qu’elle reçut celui du pirate normand, son nouveau maître. Il nous reste trop peu de choses de ces temps, où l’artd’écrire n’était d’ailleurs guère pratiqué ; et celui qui tenterait de dissiper ces ténèbres rencontrerait des difficultés probablement insurmontables.
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The end
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