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Français & allemands; histoire anecdotique de la Guerre de 1870-1871

Dick de Lonlay · 1887 · Scanned text · Free in the US

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Author
Dick de Lonlay
Language
French
Published
1887
Length
247,307 words · about 17 h 19 min
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Contents (9)

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DICK DE LONLAY

Sarrebrûck

Pont-à-Mousson

Chapitre Premier

Le corps d'armée de Châlons. — Sa composition. — La déclaration de guerre. — Le général Frossard. — Départ du 3e bataillon de chasseurs. — A Saint-Avold. — Marche sur Forbach. — Marche de troupes. — Forbach. — Le Schlossberg. — Reconnaissances. — Styring. — Wendel. — Le premier Prussien tué. - Combats de nuit. — Le premier Français tué. — Combats d'avant-postes. — Les Francs-Tireurs. — La Maison-Rouge. — La Brème d'Or. — Vedettes de chasseurs à cheval. — Massacre de douaniers français, à Schreckling. — Sur la voie ferrée de Forbach, à Sarrebriich. — Occupation du plateau de Spickeren. — Arrivée de l'Empereur à Saint-Avold. — Mouvements en avant

La Prusse venait d'amener notre pays à une guerre à laquelle elle était préparée, quelle désirait, qu'elle voulait !

La France avait donc fait cette fatale déclaration de guerre à la Prusse, le 15 juillet 1870.

Le soir même de cette journée, les troupes du corps d'armée qui occupaient le camp de Châlons, reçurent l'ordre de se porter immédiatement à la frontière, par voies rapides, II 1 toiles qu'elles étaient constituées. Ce corps comprenait trois divisions d'infanterie et trois brigades de cavalerie, chasseurs, dragons, cuirassiers ; toutefois, la brigade de cuirassiers (1er et 4e régiments de cette arme) lui fut retirée pour faire partie d'une des divisions de cavalerie de la réserve générale.

Au camp de Châlons, la 3e division d'infanterie de ce corps était commandée par le général Ducrot, qui avait reçu ordre, le 15 juillet, de se rendre à Strasbourg pour y prendre le commandement d'une autre division.

A chaque division d'infanterie, étaient attachées trois batteries d'artillerie, dont une de canons à balles (mitrailleuses). La réserve d'artillerie du corps comptait six batteries, dont deux de 12 et deux à cheval, ce qui faisait un total de quatre-vingt-dix bouches à feu.

Indépendamment des compagnies du génie divisionnaire, une compagnie de réserve de sapeurs marchait avec le parc du génie.

Ces troupes présentaient un effectif de 26,084 hommes et de 4789 chevaux. Il s'en fallait pourtant de beaucoup que nos effectifs fussent des effectifs de guerre ; chaque régiment d'infanterie ne comptait pas plus de 1350 hommes en moyenne ; mais ils se grossirent peu à peu par l'arrivée successive de détachements plus ou moins nombreux, venant de la réserve.

Le ministre de la guerre prescrivit au commandant de ce corps d'armée, par une dépêche du 16 juillet, de ne pas avancer la masse de ses forces au delà de Saint-Avold, sur la ligne de Metz à Sarrebrùck, mais de s'éclairer militairement jusqu'à la frontière, sans compromettre aucun détachement de quelque importance, a Vous serez l'œil de V armée », ajoutait la dépêche.

On pouvait supposer en effet que la Prusse, profitant de l'organisation toute faite de ses corps d'armée, et voulant ne pas nous laisser l'initiative de l'attaque, tenterait l'invasion de notre pays, immédiatement après la déclaration de la guerre.

Deux jours après, les troupes apprenaient, par la voix de l'ordre, qu'elles prenaient la dénomination de 2° corps de l'armée du Rhin.

Depuis le 1er juin 1870, date de sa formation au camp de Châlons, ce corps d'armée était commandé par le général de division Frossard, qui avait derrière lui trente-cinq années d'une carrière glorieuse.

Charles- Auguste Frossard était né à Paris, le 26 avril 1807, et avait par conséquent soixante-trois ans sonnés au moment de la déclaration de la guerre.

Sorti de l'École polytechnique en 1827, et désigné par son rang de classement pour l'arme du génie, lieutenant-colonel en 1849, il se distin ;ua en cette qualité au siège de Eome.

En Crimée, où on lui dut d'excellentes mesures et de bonnes méthodes, il confirma la réputation que lui avait value sa coopération au siège de Eome et prit rang à côté de nos premiers stratégistes. Tout le monde doit se rappeler le merveilleux réseau d'ouvrages dont il avait entouré Sébastopol et que l'on avait surnommé la Dentelle Frossard.

Général de brigade en 1855, général de division en 1858, il commandait l'année suivante le génie de l'armée d'Italie; malheureusement, la rapidité de cette campagne ne lui donna pas l'occasion de se distinguer d'une façon éclatante.

Depuis cette époque, sa carrière militaire était entrée dans une période moins active. Membre de la commission de défense, gouverneur du Prince Impérial, président du comité des fortifications, il avait été appelé au commandement en chef du camp de Châlons.

Au physique, il était grand et maigre; un corps d'acier, un beau front, un regard vif, pénétrant ; une physionomie énergique, des traits nerveux et accentués. La chevelure grisonnante et la mouche surmontée de petites moustaches qui grisonnaient aussi, achevaient de donner à cette mâle figure un aspect martial et résolu.

Une vaste intelligence, une instruction solide et savante, une bravoure froide et résolue, une autorité de caractère qui commandait le respect à tous, une fidélité inébranlable pour ses devoirs d'amitié (il avait un culte pour Cavaignac, son ancien compagnon d'armes et ne s'en cacha jamais), une modestie aussi grande que son mérite, — tel était l'homme au moral.

Sous l'impulsion de ce chef énergique, le corps d'armée de Châlons fait rapidement ses préparatifs de départ.

Il est urgent de partir au plus vite. Saint-Avold est le véritable point menacé. C'est la route de France pour les garnisons prussiennes de Sarrelouis et de Sarrebrûck.

Le 3e bataillon de chasseurs, fort de 430 hommes et de 21 officiers, sous les ordres du commandant Thomas, s'embarque le 16 juillet au soir, à la gare de Mourmelon, par le premier des trains qui emporte à toute vapeur, vers la frontière, cette vaillante avant-garde.

Le 17 juillet au matin, dans un lever d'aurore, après les longues plaines de Champagne, nos petits chasseurs aperçoivent ces collines lorraines, ces petites maisons aux toits rouges, nichées dans les bouquets d'arbres.

Bientôt la locomotive siffle, siffle et s'arrête. .. Saint- Avold! ... On est arrivé !... On se jette à bas des wagons.

Le général Frossard, qui s'est embarqué avec ce bataillon, le porte aussitôt sur une ferme, en travers de la vallée. On s'y installe, non pour s'y défendre, mais pour y mourir! Dans les murs, on perce des meurtrières et des créneaux. La France peut être violée à Saint-Avold, mais il faudrait pour cela passer sur les corps sanglants du général et de ses chasseurs.

Heureusement aucun casque prussien, aucun schanska de uhlan ne se montre dans la vallée.

Bientôt au contraire, dans la direction de Metz, débouchent sans interruption de nombreux trains chargés des régiments du 2' corps et qui déversent un flot de soldats sur le quai de débarquement de la gare de Saint-Avold.

Voici la lre division d'infanterie, puis la 2e, puis la 3e. On est maintenant en état de résister avec succès au choc des ennemis. Mais rien n'apparaît.

Le lendemain, 18 juillet, les chasseurs à cheval et les dragons descendent à Saint-Avold et posent leurs bivouacs, près de la gare, dans une plaine encore couverte de blés jaunis par le soleil.

Enfin arrivent les quinze batteries du 2e corps.

Ce jour-là, tout ce corps d'armée est réuni en entier autour de Saint-Avold, y occupant de bonnes positions défensives.

Saint-Avold, qui est un chef-lieu de canton de trois mille habitants, situé à dix-huit ou vingt kilomètres de la frontière prussienne, ressemble à un gros bourg de la Suisse.

Dans la grande rue, où les troupes et les cavaliers passent en longues files, tout remue, tout fourmille. Sur la place Saint- Nabor, le général Frossard a établi son quartier-général. Les fontaines ornées de statues, les madones à l'angle des rues, les' enseignes de zinc qui grincent au bout de leurs potences, comme des enseignes du moyen âge, les caves qui s'ouvrent devant les maisons, le petit ruisseau, la Mertzelle, qui traverse le bourg et semble descendre de la colline où s'est tapi Saint- Avold ; tout ferait croire qu'on est là dans quelque coin oberlandais. Une église, assez nue à l'intérieur et d'aspect triste, dresse son clocher et montre sa façade de style jésuite.

Une grand'garde de chasseurs à pied s'est installée dans un cimetière niché sur une montée rapide, avec ses tombes de pierre, et sa chapelle pointue au toit d'ardoises ; les chassepots ont été formés en faisceaux sous les grands cyprès.

Quelle opposition entre ce paysage calme et pittoresque, et l'animation formidable qui l'emplit î

Afin d'être mieux en mesure de surveiller l'attitude de l'ennemi, le général Frossard porte, le 18 juillet, vers la frontière, à Forbach, la 2° division commandée par le général Bataille, qui a aussi là, sous ses ordres, la brigade de cavalerie légère du général de Valabrègue (4e et 5e chasseurs), pour le service des reconnaissances à faire. Le ministre de la guerre, major-général de l'armée, a donné de Paris son approbation à ce mouvement, en ajoutant la prescription formelle de ne rien engager prématurément .

Vers onze heures du matin, la brigade Pouget (lre de la 2e division), qui doit commencer le mouvement, prend les armes, Elle se compose du 12e bataillon de chasseurs à pied, commandant Jouanne-Beaulieu, du 8e de ligne, colonel Haca, et du 23e de ligne, colonel Eolland. Les quatre escadrons du 5e chasseurs, sous les ordres du colonel de Séréville, se dirigent sur Forbach, servant d'avant-garde à la brigade Pouget.

La colonne traverse Saint- Avold, qu'occupe la 1" division (général Vergé), avec la brigade de dragons du général Bachelier (9e et 12e régiments), l'artillerie de réserve du général Gagneur et la réserve du génie du général Dubost.

Dans V après-midi, la 28 brigade de la division Bataille (668 et 67e de ligne, colonels Ameller et Mangin), qui vient de débarquer à deux heures du soir à Saint- Avold, se met également en route pour Forbach. Le général Frossard, qui se trouve à la gare, a donné l'ordre au général Fauvart-Bastoul de pousser aussitôt jusqu'à cette ville frontière, indiquée comme point futur de la concentration du 2e corps.

Ces deux brigades marchent rapidement sur la route de Saint- Avold à Forbach.

Cette route, une des plus jolies de France, paraît avoir été taillée à coup de sabre, dans les roches rouges, par un géant. Au bas de ces gigantesques fêlures de la nature, se trouvent des prairies du vert le plus tendre.

La guerre, dans ces campagnes, est d'ailleurs latente. Les moissonneurs mettent les blés en gerbe ; sous le soleil cru, ils travaillent à l'œuvre de paix, comme les soldats marchent à l'œuvre de la bataille.

Le 5e chasseurs s'avance en tête de colonne, le fusil en bandoulière, les petits chevaux barbes, piaffant, caracolant dans un épais nuage de poussière. Les soldats sont du plus pittoresque aspect, avec leurs visages bronzés et leurs moustaches poudreuses sous ces talpachs d'astrakan.

Viennent ensuite les chasseurs à pied, les soldats en ve*tc, les sous-officiers avec la tunique ; puis l'infanterie, musique en tête. Les officiers portent autour du corps leur caban roulé en bandoulière, qui coupe leur torse d'un bourrelet rouge ; les soldats plient sous le sac ourlé, en quelque sorte, par la toile de la tente-abri, dont le piquet monte jusqu'au pompon du shako.

En avant de chaque régiment, un caporal-sapeur ouvre la marche, la hache sur l'épaule, grand, maigre, l'air intelligent et mâle, semblable, avec sa longue barbe, à quelque reître des défilés d'Albert Durer.

Contre Merlebach, la colonne fait la grande halte. Le village est petit; quelques maisons à peine, dominées par un château solide, bâti de pierres grises . Au delà des vertes collines, apparaît une ligne bleuâtre, c'est le territoire prussien.

Tout à coup, nos soldats aperçoivent du côté de Sarrelouis, à l'horizon, une fumée qui monte et se détache distinctement sur le fond des nuages. L'idée vient que ce peut être un engagement, une bataille et, soudain, une émotion inaccoutumée s'empare des hommes. Le premier mouvement instinctif, presque irrésistible, est d'aller en avant. On veut voir. L'oreille se tend pour saisir le bruit sourd du canon ou le crépitement de la fusillade.

Bien. Le silence! Pourtant, la fumée semble croître, s'étendre, s'incendier d'un reflet de flamme, avancer, reculer. L'imagination va son train. Des paysans font cesser cette erreur, en disant que cette fumée provient tout simplement des Houillières de la Sarre.

Le boute-selle retentit, vif et alerte ! Les chasseurs enfourchent leurs montures et se portent en avant. En traversant les rangs de l'infanterie, les cavaliers s'arrêtent, tendent leurs bidons à des « lignards » qui les emplissent d'eau au goulot des fontaines, puis un coup d'éperon au cheval, et ils repartent aux grandes allures.

Le 5e chasseurs va reconnaître Forbach . Bientôt le 1er peloton du 5e escadron, sous les ordres du lieutenant de Braux, qui forme l'extrême avant-garde, arrive aux premières maisons de cette ville. Le régiment fait halte et attend. En quelques instants le peloton de M. de Braux rejoint le gros de la colonne et annonce que Forbach n'est pas occupé par l'ennemi. Le colonel s'avance avec un escadron, pour s'assurer du fait, puis le 5e chasseurs rétrograde sur le gros de la colonne qui n'a pas encore quitté Merlebach.

A ce village, rencontre du général Saget, chef d'état-major général du 2e corps, qui vient, en locomotive, donner l'ordre d'occuper Forbach. Le colonel de Séréville se reporte aussitôt en avant. En attendant l'arrivée de la brigade Ponget, le 5e chasseurs prend position en avant de la ville, puis va camper à gauche du chemin de fer, faisant à peu près face à Sarrebrùck.

Un peloton de grand - garde pris dans le 1er escadron et commandé par le sous-lieutenant Guittet, est immédiatement envoyé en avant du village de Styring et s'abrite derrière un talus, à quatre cents mètres environ au-delà des dernières maisons du village.

La brigade Pouget arrive vers quatre heures et établit de suite ses tentes à la sortie de ville, sur le terrain ondulé et couvert de bois qui se trouvent à droite de la route conduisant de Styring à Sarrebrùck.

Dans la soirée, arrivée de la brigade Fauvart-Bastoul, qui va camper auprès des troupes déjà installées.

De son côté, la 3e division, sous les ordres du général de Laveaucoup,et s'établit entre la 2e et la lre, à Merlebach et à Bening, au point où le chemin de fer de Sarguemines s'embranche sur celui de Forbach et se couvre d'avant-postes. La frontière prussienne est à moins de un kilomètre. Les reconnaissances, il est vrai, ne signalent pas un ennemi.

Le 2e corps d'armée est donc échelonné tout entier le long de la voie ferrée qui pénètre en Prusse par Sarrebrùck et sur une étendue de seize kilomètres, prêt soit à se porter en colonne sur le territoire ennemi, s'il y a lieu, soit à se déployer pour former une ligne de bataille devant l'armée prussienne, si celle-ci prend l'offensive avant nous.

Le général Frossard vient installer son quartier général à Forbach, chez le maire de cette localité, et surveille la presqu'île que forme en Prusse cette partie du département de la Moselle .

Cette petite ville aligne ses maisons neuves et basses, à la façade tapissée de pampres et de clématite, ainsi que sa vieille église, au pied de trois montagnes singulières, ayant la forme et la dimension des pyramides d'Egypte.

La plus haute, désignée sous le nom du Schlossberg (montagne du château), et dont les flancs sont garnis de bois, est couronnée des débris d'un vieux château fort.

Du sommet de ce véritable pain de sucre où amène un sentier en lacet, on domine de plus de trois cents mètres tout le paysage à dix lieues à la ronde.

On aperçoit distinctement la place entourée d'arbres où la garnison prussienne de Sarrebrùck fait ses exercices. On voit aussi les forges de Styring qui marquent la frontière française de ce côté. Puis, sur la lisière d'une immense région boisée, on

8 FEANÇA1S ET ALLEMANDS

voit serpenter une ligne sombre, correspondant à la vallée de la Rosselle, petit affluent de la Sarre, qui sépare les deux pays jusqu'au village d'Eniersweiller, où la ligne n'est plus figurée que par des bornes espacées de cent mètres en cent mètres. C'est delà aussi, qu'on voit ce moulin français dont la roue tourne en Prusse. Sur ce cours d'eau, s'alimentent de nombreuses usines dont on voit fumer les cheminées à l'horizon. Sur l'extrême droite se dressent les hauteurs escarpées de Spickeren.

La plaine ondulée qui sépare Forbach des forêts, est absolument couverte de camps, différents d'aspect et de couleur, d'où partent des bruits confus de cris, de chants, de manœuvres. Dans tous, se déploie une prodigieuse activité. La plupart de ces soldats, arrivés dans la journée du 18, ont déjà essuyé un jour d'orage et une nuit, pendant laquelle ils ont été obligés de se tenir debout dans l'eau vaseuse, soutenant leurs tentes sur leurs têtes, comme d'immenses parapluies ; déjà ils sont aussi propres que si tous leurs effets sortaient du magasin.

L'installation des différents services est lente et difficile, on n'a rien emporté du camp de Châlons, qui était complètement dépourvu de tout. On complète le campement et les cartouches, on touche des vivres de réserve, on achète des chevaux de trait pour les voitures d'officiers, on met dans le meilleur état possible l'armement et l'équipement des hommes. Il faut s'outiller sur place, ce qui ne peut se faire que d'une façon incomplète. On reçoit les hommes de la réserve à moitié équipés ; on leur donne à la hâte l'instruction nécessaire du maniement du fusil Chassepot.

Dans les premiers jours, on se borne à de fréquentes reconnaissances et aux mouvements du service des avant-postes jusqu'aux lignes frontières. Ces reconnaissances n'ont pas encore de caractère agressif. Les ordres généraux, en effet, nous prescrivent de nous abstenir de toute attaque avant que l'armée soit entièrement constituée et en état d'opérer avec ensemble.

On évite donc, d'abord, les engagements avec les patrouilles ennemies, en présence desquelles on se trouve sur la frontière. Il y a seulement échange de coups de fusil et, dans ces rencontres, la supériorité de portée de notre arme est évidente à tous les yeux.

Cette circonspection, du reste, est commandée par une autre considération. Nous ne sommes pas encore pourvus de nos moyens d'ambulance, caissons de médicaments, cacolets, infirmiers ; tout cela n'arrive que successivement, vers la fin de juillet. Il en est de même dans les autres corps d'armée.

— Le 19 juillet, une première reconnaissance est tentée par le 4e chasseurs à cheval, colonel du Ferron, qui est arrivé la veille à la gare de Saint- Avold et campe à trois kilomètres de cette ville.

A six heures du matin, les 1er et 2e escadrons de ce régiment, sous les ordres du commandant Bousson, sont envoyés en reconnaissance sur la route de Sarrelouis. Ces deux escadrons passent par Saint Avold et vont ensemble jusqu'au village de Carling, à sept kilomètres plus loin. De ce point, le commandant se dirige avec le 2e escadron, sur le village de l'Hôpital, situé sur la frontière prussienne. Le 1er escadron laisse une division à Carling, pendant que l'autre continue à suivre la route de Sarrelouis, qui longe pendant quelques kilomètres la frontière à quelques pas seulement de distance et s'avance jusqu'au poste de la douane, près de Creutzwaldla-Croix.

Les seuls renseignements que l'on recueille, sont que la veille au soir, vers onze heures, trois uhlans sont venus sur la route de Sarrelouis, jusqu'àla frontière qu'ils n'ont pas dépassée, que des troupes prussiennes sont en marche de Trêves, vers Sarrelouis et Sarrebruck et que la masse de leur armée s'échelonne sur la voie de fer, de Mayence à la Sarre. La reconnaissance rentre à son camp de la gare de Saint- Avold, à onze heures du matin.

Le même jour, le 5e chasseurs à cheval tente une petite reconnaissance, sur la route de Sarrebruck, sous les ordres du colonel de Séréville. Deux pelotons du 5e escadron sont déployés en tirailleurs, on échange quelques coups de feu ; un sous-officier de uhlans prussiens s'avance vers le colonel du 5e chasseurs, et lui tire hors de portée un coup de pistolet, dont on n'entend pas même siffler la balle. Ordre ayant été donné de ne pas s'engager, on revient à Forbach. Cette reconnaissance a duré de trois heures à six heures du matin.

Dans la soirée du 19 juillet, le 1er bataillon du 67e de ligne, commandant Lazarotti, reçoit l'ordre du général Bataille d'occuper le plateau' et le village de Spickeren, pour y arrêter les patrouilles et les reconnaissances que les Prussiens y envoient fréquemment.

Cette forte position située au Nord-Est de Forbach, domine la route de Sarrebruck, et assure les campements autour de Forbach même.

Le bataillon du 67e, éclairé par un peloton de chasseurs à cheval, exécute son mouvement et va camper sur la position désignée, après avoir placé une compagnie de grand'garde et des petits postes.

Le même jour, le 2e de ligne (division de Laveaucoupet), qui est resté campé près de la gare, s'embarque de nouveau en chemin de fer, vers trois heures, et est transporté àSarreguemines, dont il occupe, avec de l'artillerie, les hauteurs dominant la ville. Ce régiment, que commande le vaillant colonel de Saint-Hillier, a pour mission de surveiller cette trouée, et de tenir en communication le 2e corps avec le général de Failly, qui réunit, à Bitche, depuis le 18, le gros de ses forces.

Jusqu'au 25 juillet, date de l'arrivée de notre Ve corps, le 2* de ligne reste à Sarreguemines, et pousse diverses reconnaissances, sans résultats d'ailleurs, sur les bords de la Biies.

— Le 20 au matin, ordre vient à la cavalerie encore restée à Saint- Avold, de se diriger sur Forbach, situé à dix-huit kilomètres de cette première localité.

Cette cavalerie part à dix heures et demie du matin; elle passe à Hombourg-haut, Hombourg-bas, Merlebach, Eosbriick, Morsbach et Forbach. La brigade de dragons du général Bachelier (7* et 12e régiments, colonels de Gressot et d'Avocourt), s'arrête à Rosbrûck pendant que le 4e chasseurs à cheval continue sa marche sur Forbach, où il arrive vers trois heures du soir, et va établir son bivouac près de celui du 5e de l'arme entre cette ville et la grande forêt.

De son côté, la 7e batterie du 17e d'artillerie, capitaine Saget, attachée à la division de cavalerie du 2e corps, va camper auprès des dragons à Bening-Merlebach et doit alterner pour ce service avec la 8e batterie du même régiment, capitaine d'Esclaibes.

Les dragons du général Bachelier se sont installés en arrière du village de Merlebach, le long du chemin de fer de Metz à Sarrebrûck, à huit cents mètres de la frontière prussienne.

Une série de postes est établie tout le long de cette frontière, dont nos soldats ont renversé les bornes, qui leur servent, à partir de ce moment, de tables pour hacher la viande. Comme une petite rigole indique tout du long la limite précise, nos soldats font leur feu, dans cette rigole, en appuyant leur broche improvisée, d'un côté sur la France, et de l'autre sur la Prusse.

A Rosbrtiçk, la situation est plus drôle encore. Le village est français, mais la frontière est si proche, que des auberges qui ont leurs salles en France, ont leurs cuisines en Prusse. Aussi, jadis, quand le garde champêtre voulait faire évacuer la salle pleine de consommateurs à l'heure réglementaire, les contrevenants passaient dans la cuisine, où le brave garde venait boire un verre de bière avec eux.

Du reste, fait curieux à noter, c'est qu'à Forbach, les enseignes sont en allemand, tandis qu'à Emersweiller, sur le sol prussien, elles sont dans le meilleur français du monde.

Nos officiers et soldats descendent journellement à ce dernier village pour prendre de la bière et acheter des cigares.

Les aubergistes allemands sont fort étonnés de la facilité avec laquelle les Français payent leurs consommations. Il paraît que les soldats prussiens n'ont pas habitué les Khénans à de pareilles joies.

Dans tous les bivouacs, nos soldats ont astiqué leur fourniment et brossé leurs capotes, et quand les Lorrains leur demandent pourquoi ce luxe : * Faut être propres devant l'ennemi », répondent ces braves gens.

Le 20 juillet, dans la matinée, le 1er bataillon du 8e de ligne (division Bataille) reçoit l'ordre d'aller occuper Styring, qui est situé à trois kilomètres en avant de Forbach, entre la route de cette localité à Sarrebrûck, et le chemin de fer.

A un kilomètre environ en avant de Styring, sur la gauche de la voie ferrée, se trouve le vieux Styring. Les environs sont fortement accidentés et couverts de bois épais. En avant du vieux Styring, s'étend une vallée large de quinze cents à deux mille mètres, dominée à droite, lorsqu'on se dirige sur Sarrebrûck, par les hautes collines boisées que couronne le plateau de Spickeren, à gauche, parles hauteurs moins élevées, moins escarpées, mais couvertes de forêts, qui s'étendent jusqu'à la Sarre.

C'est dans cette vallée, remplie de bois, de bas-fonds marécageux, que sont tracés, à droite, la grande route de Sarrebrûck, à gauche le chemin de fer.

A six kilomètres de Styring, l'horizon est borné par les hauteurs de Sarrebrûck, dites du champ de manœuvre, magnifiques positions occupées par les Prussiens. Ces hauteurs ne se relient pas au plateau de Spickeren. Il existe entre ces deux positions, une vallée profonde, large de douze à quinze cents mètres, qui se dirige de l'Ouest à l'Est, sur la Sarre et que l'on nomme la vallée de Saint-Arnual.

Ce même jour, le commandant Denat ayant quitté le 8e de ligne, le capitaine Francot prend le commandement du 1er bat? illon et l'établit à gauche du vieux Styring.

Dans la journée, le commandant de Chabrillan opère une reconnaissance, avec le 5e escadron du 5e chasseurs, entre Forbach et Sarrebruck. Nos cavaliers ayant rencontré des ulilans échangent quelques coups de fusil. Un Prussien tombe tué, et est entraîné par ses camarades... La campagne est commencée.

Ce même jour, le général Bataille visite le plateau de Spickeren qui a été occupé la veille par le 1er bataillon du 67e, et fait appuyer la droite de ce bataillon contre le village. Dans la soirée, le commandant Lazarotti. ayant été prévenu parles habitants, qu'une forte reconnaissance prussienne venant de Sarrebriick, se glisse vers le plateau à travers les bois, et craignant de n'être pas en force, fait abattre les tentes et demander du renfort. A la tombée de la nuit, quelques dispositions sont prises, afin d'occuper le village, et de le couvrir à droite et à gauche de la route pour assurer au besoin la retraite.

Il n'y a pas d'attaque sérieuse, mais seulement quelques coups de fusil qui blessent deux de nos hommes, dont un meurt quelques heures après. C'est la première victime de cette terrible guerre, qui allait durer plus de six mois.

Le commandant Lazarotti croit néanmoins devoir se replier. La retraite s'opère par la route de Sarreguemines, qui passe à droite de Spickeren, afin d'éviter les bois et le défilé de Forbach.

A peine ce bataillon est-il arrivé à Forbach, à trois heures et demie du matin, qu'il reçoit l'ordre du général Bataille de réoccuper immédiatement sa position primitive, ce qui est exécuté sans coup férir, à cinq heures du matin, les Prussiens s'étant repliés sur Sarrebruck.

En même temps, et afin de consolider l'occupation de cette importante position, le reste de la brigade Pouget (8e et 23e de ligne et 12e bataillon de chasseurs), éclairée par des pelotons de chasseurs à cheval et appuyée par deux batteries, part par la route de Sarrebruck et se rabat à droite, sur les hauteurs de Spickeren où le campement est aussitôt établi.

Cette même nuit du 20 au 21 juillet est troublée par plusieurs fausses alertes.

Le lieutenant Landriau du 8e de ligne, faisant partie de la compagnie du 1er bataillon placée en grand'garde en avant du vieux Styring, en opérant une ronde de nuit avec son sergent-major, vient donner sur un poste du 23e de ligne, qui l'accueille par une décharge. Le sergent-major Bian, jeune sous-officier du plus grand mérite, est tué raide par une balle française.

De son côté, un peloton du 5e chasseurs à cheval, commandé par le sous -lieutenant Duthilleul, échange dans l'obscurité quelques coups de feu avec des uhlans; un de nos chasseurs est blessé et son cheval tué.

— Le 21 juillet, au point du jour, les 2e et 3e bataillons du 8e de ligne, commandants Avril de Lenclos et Colonna d'Istria, se portent sur Styring, rallient le 1er bataillon, et la colonne dirigée par le colonel Haca et le lieutenant-colonel Gabrielli, s'avance sous bois, couverte d'éclaireurs et de flanqueurs, à gauche du chemin de fer. La vallée suivie, encaissée dans des mamelons, ombragée par des grands arbres, est charmante et paisible. Les fantassins courbés sous leurs sacs et dont les bidons de fer-blanc frappent allègrement sur le fourreau des sabres-baïonnettes, trottent, l'arme à l'épaule, à travers de nombreux sentiers, ornés de beaucoup de croix de pierre, de ces croix à rinceaux qui semblent dater de Louis XIV.

Le 8e de ligne arrive ainsi jusqu'à deux ou trois kilomètres de Sarre jrûck, sans trouver aucune résistance sérieuse, à l'exception de quelques postes qui se sont repliés en tiraillant.

Vers dix heures du matin, le régiment est de retour au camp, et le 1er bataillon reprend son service de poste avancé au vieux Styring.

En même temps, d'autres reconnaissances ont été faites dans différentes directions. Aucune n'a rencontré l'ennemi en forces.

Le lar bataillon du 66e, commandant Guichard, a également reconnu la route de Sarrebruck, sous les ordres du général Fauvard-Bastoul.

Le 1er bataillon du 76e, commandant de Brauneck, a, de son côté, opéré une reconnaissance sur Carling, où aboutit le chemin de fer, qui longe la frontière depuis Forbach.

Les 3e et 6e escadrons du 4e chasseurs à cheval, sous les ordres du colonel du Ferron, vont en reconnaissance aux usines françaises de vieille Verrerie et au village prussien de Gersweiler. Le 1er peloton du 3e escadron est détaché auprès du général Fauvart-Bastoul (2e brigade, 2e division).

Les 5e et 6e escadrons du 5e chasseurs à cheval, sous les ordres du commandant de Chabrillan, ainsi que le 67e de ligne, opèrent une reconnaiss nce de Spickeren sur Saint- Arnual et fouillent les bois entourant ce village.

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