Read here

Histoire du prince de Bismarck (1847-1887)

Édouard Simon · 1887 · Scanned text · Free in the US

157,428 words · about 11 h 1 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Édouard Simon
Language
French
Published
1887
Length
157,428 words · about 11 h 1 min
Sections
8 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (8)
  1. Front matter about 4 min
  2. Avant-propos about 3 min
  3. Chapitre Premier about 1 h 19 min
  4. Chapitre II 4851-1862 about 1 h 42 min
  5. II about 46 min
  6. IV about 2 h 11 min
  7. VI about 4 h 28 min
  8. Chapitre Premier 1847-1851 about 28 min

Continue:

Front matter

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the

Avant-propos

Ce livre a été écrit après Touvrage consacré à ï Empereur GinUatime et son règne, donl il est en quelque sorte le complément. Après avoir fait la part qui revient au souverain dans les événements qui ont changé la face de l'Europe, il était nécessaire, pour rinlelligence des faits dont la génération actuelle a été témoin, de raconter la carrière du ministre, exécuteur de la pensée du règne de Guillaume I".

On a souvent appelé le prince de Bismarck le Richelieu moderne. Incontestablement il existe certaines analogies entre les deux personnages, c'est-à-dire entre leur fortune et leurs visées politiques. De même que Richelieu ?. à l'assemblée des États de Rlois, M. de Bismarck datera ■ sa carrière politique de son début à la diète générale de Prusse. L'un et l'autre se proposèrent la concentration > du pouvoir royal aux dépens des revendications des diffé- ■

VI AVANT-PROPOS.

rentes classes de sujets. Uiclielieu livrait bataille aii\pi lestants tendant à former un Klat dans TEtat : M. d( Bismarck guerroie contre TEglise catholique, qui se dé-^ fend contre romnipotence de l'Etat. Hichelieu enfin pour-^ suivait, avec acharnement et avec succès, rabaissement de la maison d'Autriche au profit de la suprématie des rois de France. En mourant, il pouvait déjà eut revoir le soleil levant delà dynastie qui devaitprendrela |)laco de TAu- ■ triche et dont le premier ministre, deux siècles plus tard, ' achèvera Tœuvre de Richelieu au détriment de la France. Dans les procédés mêmes on dislinjiue <*ertains traits de ressemblance, [»armi lesquels on remarque surtout le dédain des hommes et des clioses lorsque le but est en jeu. Comme Richelieu, M. de Rismarck pourra dire : « Je n'entreprends rien sans y avoir « bien pensé; mais quand une fois j'ai pris une résolu- « tion, je vais h mon but, je renverse, je fauche tout. »> 11 faut ajouter, cependant, que le maître du chancelier allemand ne ressemble pas h celui du cardinal fran<;ais: si Louis XII l permit à RicheHeu dp « couvrir tout de sa « soutane rouge », Guillaume V couvrait toujours, et au moment opportun, son ministre de l'autorité royale.

bans IVpuvre spéciale dont il poursuivait la réalisation, M. de Rismarck a eu la bonne fortune de pouvoir marcher sur les traces d\in contemporain illustre. Le comte de Cavour lui avait montré qu'avec beaucoup d'audace on pouvait avoir raison de l'opposition de la vieille

AVANT-PROPOS. Vil diplomatie et battre en brèche traités et équilibre exislants; et, bien que M. de Bismarck s'en défendît au début, il a fini par appliquer à F Allemagne le système et les procédés du ministre italien. L'Europe conservatrice avait été choquée par le caractère révolutionnaire de la politique de M. de Cavour, et elle l'avait contrariée et contrecarrée de mille manières ; mais au bout de dix ans elle s'en était accommodée: ce quia permis à M. de Bismarck de s'engager avec moins de risques dans la même voie.

' n est un point capital sur lequel le chancelier allemand n'a pas imité M. de Cavour. Celui-ci a toujours agi d^ccord avec soa parlement, et le régime parlementaire s'est développé en Italie parallèlement à l'œuvre de l'unité nationale. Cette double conquête était aussi Tidéal du libéralisme allemand; mais M. de Bismarck n'avait ni le tempérament ni les moyens pour le réaliser, sans compter qu'au début il rencontra auprès des parlementaires autant de méfiance que M. de Cavour avait trouvé de confiance aveugle auprès de ses compatriotes. L'un a été porté en avant par l'enthousiasme populaire, tandis que l'autre a eu constamment à lutter avec Tesprit de critique et le scepticisme de ses concitoyens.

Comme Richelieu — et ce sera là un trait d'analogie de plus — le prince de Bismarck a été l'objet d'autant d'éloges que d'accusations : comme lui, il a été plus sensible aux dernières, sans s'en laisser détourner

VIII AVANT-PB0P08.

de sa voie. On a pu dire du grand ministre français que jamais le revers n'a atteint aucune de ses entreprises; pour le prince de Bismarck Theure de la postérité n'a pas encore sonné, et dans le grand livre de THistoire une page blanclie reste réservée pour ce jugement final.

Paris, mai 1887.

HISTOIRE

DU

PRINCE DE BISMARCK

1847.1887

Chapitre Premier

Avènement Je Frédéric-Guillaume IV. -^ Ses préventions contre la France. — Il entre dans la coalilion de Londres. — Les aspirations libérales en Prusse. — Les inégalités sociales. — Les édits libéraux de 1815 et de 1820 non exécutés. — Le goAt du roi [)our les joutes oratoires. — 11 ne veut pas de constitution moderne. — Intluence de la Russie et de rAutriehe. — Projet de représentation féodale. — Opposition du prince de Prusse. — Confusion des pouvoirs publics. — Dissidences dans le protestantisme. — Les lettres

patentes royales de 1847.

La mort du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, le

7 juin 1840, fut un grand événement pour TEurope. Avec

lui disparut le dernier des trois souverains fondateurs de

la Sainte Alliance, ligue formée en vue de mettre les trois

États du Nord à l'abri d'une attaque contre leur intégrité

territoriale, mais surtout pour préserver le principe monarchique des atteintes des idées libérales, assimilées, dans le langage officiel de Tépoque, aux idées révolutionnaires.

Au moment où Frédéric-Guillaume descendit au tombeau, lespopulations prussiennes étaient agitées par un double courant d'idées. La question d'Orienl. en créant un antagonisme entre la France et les autres grandes puissances, faisait naitre la crainte d'une guerre générale, qui menacerait, en première ligne, les frontières occidentales de la Prusse et de TAllemagne. Comment la Confédération Germanique, avec ses rivalités et ses jalousies intestines, pourrait-elle résister au choc des armées françaises? (^iclles-ci, par leur apparitiou sur le sol allemand, viendraient-elles réveiller sur les bords du Rhin le souvejiir de la domination française qui y avait laissé, dans les institutions, les traces de son' passage? Et, dans l'éventualité d'une si redoutable conflagration, le nouveau roi de Prusse, au moment de faire appel à la fidélité et au dévouement de son peuple, ne se trouverait-il pas placé en présence d'engagements solennels, mais non remplis, qui avaient été contractés par Frédéric-Guillaume III, un quart de siècle auparavant, lorsqu'il s'agissait de stimuler et d'enflammer le patriotisme allemand?

Le roi Frédéric-Guillaume IV, depuis son enfance, passait pour aimer peu la France, où il ne voyait que le génie révolutionnaire incarné, h ses yeux, dans l'Empire et dans la dynastie des d'Orléans, non moins que dans la République de 1792. Lors de sa naissance, le 15 octobre 1793, le roi, son père, venait de conclure avec la Convention ce traité de Bàle, qui laissait la France en possession de la rive gauche du Rhin. Malgré cet état de paix officielle, la cour de Berlin avait peine à cacher son inimitié pour les gouvernements de la

France, et ce ne fut qu'après de longues hésitations qu'elle se décida, pour prévenir un grave conflit diplomatique, à notifier au Directoire la naissance du prince royal Frédéric- Guillaume. Les récits des événements sanglants de la Terreur qu'il recueillit dès son enfance, l'invasion française et les malheurs de la famille royale, dont il fut témoin dans ses années de jeunesse, avaient imprimé à son esprit et à sa conduite politique cette tendance anti-française que son tempérament vif et emporté ne pouvait qu'accentuer. La Révolution de juillet 1830 l'exaspéra au dernier degré, et, si cela avait dépendu de lui, l'Europe se serait coalisée, comme en 1818, contre la France révolutionnaire. Il reportait cette antipathie sur le roi des Belges, qui, tout prince allemand qu'il était, s'était allié personnellement et politiquement au roi Louis-Philippe. Douze ans après encore, au moment de se rendre en Angleterre, on le verra refuser, malgré les sollicitations du comte Bresson, ministre de France à Berlin, de traverser le territoire français et de rendre une courte visite au roi des Français, beau-père de sa cousine, la duchesse d'Orléans. On comprendra donc l'empressement avec lequel, le lendemain de son avènement ao trône, Frédéric-Guillaume IV s'associa à la coalition formée, sous les auspices de l'Angleterre, pour combattre la politique française en Orient. Pour cette coalition, ses défenseurs ne s'en cachaient point, la question d'Egypte et la révolte de Méhémet-Ali contre le Sultan n'étaient que des prétextes; ce qu'elle visait, c'était la politique de M. Thiors, qui, faisant litière des traités, patronnait l'indépendance du vice-roi d'Egypte dans un intérêt exclusivement français.

Le traité de Londres, auquel Louis-Philippe, après la i HISTOIRE DU IMUNCK UK IMSMARCK.

retraite de M. Thiers, finit par adhérer à son tour, écarta le danger d'une guerre européenne et, par suite, apaisa la fièvre patriotique qui s'était emparée de TAllemagne et y provoquait des démonstrations publiques sous toutes les formes.

Il restait toutefois do cette agitation nationale une certaine émotion, dont le roi Frédéric-Guillaume ne devait pas tarder à se ressentir dans les rapports avec ses sujets. Los diversions extérieures n'ont jamais répondu à ce que tant de gouvernements, en dépit des enseignements de l'histoire, s'en sont souvent promis : les embarras intérieurs demeurent ce qu'ils ont été avant la crise extérieure, si même ils n'acquièrent par celle-ci une gravité nouvelle.

Les populations prussiennes, en 1840, ne subissaient pas un joug insupportable. Sous le rapport administratif et matériel, elles n'avaient pas beaucoup à envier aux pays les plus avancés. Leur gouvernement était paternel, équitable, économe, tenant la balance entre les divers intérêts sociaux ; la justice s'rxeivait avec indépendance ; une bureaucratie instruite, nulb^ment tracassière, était l'intermédiaire respecté entre le pouvoir v.l les administrés, ilais un peuple éclairé ne vit pas exclusivement pour s(?s intérêts matériels : au contraire, plus son éducation intellectuelle est parfaite, plus il éprouve le besoin, parce qu'il s'en reconnaît l'aptitude, de prendre sa part du gouvernement, c'est-à-dire de la gestion de ses propres allain;s. A l'époque de 1840, le peuple i»russien possédait les premiers établissements universitaires et scolaires du monde; Tinstructiou était répandue à profusion à tous les degrés, dnns toutes les class(»s de la société, dans b's campagnes comme dans les villes. Cependant tant de lumières, tant de forces intellectuelles étaient placées, politiquement, sous une tutelle qui froissait les esprits les plus dociles et blessait Tamour-propre de la nation, quand elle comparait son sort à celui des peuples voisins.

L'idéal des peuples européens, depuis la chute de l'Empire français, était la constitution anglaise, qui avait été le modèle plus ou moins fidèlement copié par la France, la Belgique, la Hollande, la Suède, TEspagne, le Portugal. Les États de l'Allemagne du sud jouissaient d'institutions représentatives, et les grandes puissances, en créant le royaume de Grèce, lui avaient donné une constitution. La Prusse, au milieu de ces Etats constitutionnels, continuait à être gouvernée par le régime de la monarchie absolue. Ses populations n'avaient que des devoirs, auxquels aucun droit politique ne faisait contrepoids ; ses écrivains écrivaient avec permission et sous le contrôle de la censure. A partladministralion gouvernementale, essentiellement jalouse de son autorité absorbante, la noblesse seule jouissait de certains droits attachés à la propriété foncière et équestre, et surtout de nombreux privilèges que lui accordait la couronne. C'est elle qui, par ses fils cadets, fournissait à l'armée la plupart des officiers. C'est dans ses rangs que la diplomatie et la haute administration recrutaient leur personnel d'agents et de fonctionnaires, sans compter, en première ligne, les postes ministériels, auxquels ne parvenaient qu'exceptionnellement quelques hommes de naissance bourgeoise, mais d'un mérite spécial.

Cette inégalité, nullement fondée en droit public, mais consacrée par la tradition et la pratique, séparait socialement les classes élevées des classes moyennes et inférieures, créait des divisions et provoquait des jalousies

G H1ST01RK Dl PniNCE liR lUSMARCK.

parmi les gouvernés, dont le niveau iutellecluel n*élait eu rien inférieur à celui des gouvernants. Les universités, les académies, les lycées, richement dotés par TEtat, formaient une génération dhommes éclairés, dont les ambitions naturelles et légitimes essayaient vainement à s'employer au profil de la chose publique. Seul le gouvernement avait le pouvoir d'exprimer son opinion; le particulier no pouvait la manifester ni sur une tribune qui n'existait pas, ni dans une réunion qui était prohibée, et il ne pouvait Técriro que sous le contrôle d'une censure rigoureuse et excluant toute liberté de critique et de discussion.

De là un malaise et un mécontentement d'autant plus vifs que la génération contemporaine se considérait comme frustrée d'institutions politiques, qui lui avaient été promises, au moment du danger et de la lutte, par le roi Frédéric Guillaume III. Par un édlt de 181o, il avait annoncé qu'il instituerait une représentation nationale avec participation au pouvoir législatif. Une loi organique de 1820, rendue par le même souverain, prescrivait qu'aucun emprunt de l'Etat ne pourrait être contracté sans le consentement delà future représentation du royaume. L'auteur de ces lois était mort sans en avoir réalisé les dispositions. Ses sujets, après en avoir attendu vainement l'exécution pendant de longues années, s'étaient résignés à ne pas les rappeler au vieux roi avec lequel ils avaient soulTerl en commun, mais en se réservant de faire valoir, à Tavènement de son fils, ce qu'ils considéraient comme le droit de la nation.

Voilà sous quels auspices Frédéric-Guillaume IV monta sur le troue. Comme prince royal, il avait pris part, au sein du Conseil d'Etat, à Télaboration de toutes les lois politiques. On savait qu'il avait approuvé aussi bien ledit de

ROYAUTÉ ET DIIOIT POPULAIUE. 7

1815 que la loi de 1820, tout en approuvant, par la suite, la non-exécution de ces lois. L'édit de 1815 promettait un véritable parlement partageant le pouvoir législatif avec la couronne; or le prince royal ne trouvait dans le jeu des institutions parlementaires des divers États continentaux de l'Europe que des arguments pour engager le roi, son père, à no pas suivre leur exemple. Quant à la loi de 1820, il ne méconnaissait pas qu'elle avait été nécessaire pour consolider le crédit de TÉtat prussien; mais il lui semblait suffisant, à cet effet, de créer des assemblées provinciales, formées, d'après le système féodal, des trois États de la -noblesse, des villes et des communes rurales, dont les membres seraient nommés par les propriétaires du sol, et que l'on réunirait à certaines époques, pour exercer les droits attribués par l'édit de 1815 à la future représentation nationale.

C'est avec ces idées que Frédéric-Guillaume IV prit, en 1840, les rênes du pouvoir, et qu'il agitii les esprits pendant sept ans, expérimentant, tâtonnant, surtout discutant; car il aimait la discussion, à condition d'en faire à peu près seul les frais. Orateur hors ligne, il aimait parler et s'entendre parler. Dans ses manifestes, dans ses discours, il tenait à aller au devant des objections que ses adversaires cachaient encore au fond de leur cœur et qu'il réfutait avant qu'elles fussent proférées. Il y avait en lui l'artiste et le roi, le premier provoquant la contradiction à laquelle il était tout prêta répondre, le second condamnant au silence les contradicteurs qu'il ne réussissait pas à convaincre. Et il ne les convainquait pas : on partait de points de vue opposés. Le roi, comme nous venons de l'indiquer, voulait une représentation par Étals, avec attributions restreintes et voix simplement consultative; la classe moyenne, au contraire, la bourgeoisie lettrée, industrielle et commerçante, voulait une constitution et des Chambres législatives telles qu'elles fonctionnaient en France, en Belgique, et même dans les Etats de T Allemagne du sud.

Le roi était d'autant moins disposé à céder sur ce point capital que ses relations avec les cours de Saint-Pétersbourg et de Vienne enchaînaient sa liberté d'action. Fidèle à la dernière volonté de son père, il tenait à rester en alliance intime avec la Russie et TAutriche. Or l'empereur Nicolas n'aimait pas voir sur les frontières de son empire un parlement discutant le pouvoir monarchique. Le gouvernement autrichien partageait cette antipathie, non seulement en raison de ses principes, mais encore parce qu'il ne croyait pas possible de maintenir l'unilé politique de ses États avec un parlement composé do tant de races différentes. Le système du prince de Metternich consistait à conserver le statu qiio dans toute l'Europe centrale et à combattre les idées libérales, qui avaient produit dans l'ouest et le sud de l'Europe de nombreusesrévolutions.Très attaché à la politique du chancelier autrichien, Frédéric-Guillaume lui avait en quelque sorte engagé sa parole à ne pas accorder une constitution dans le sens moderne du mot. Cependant, tout en repoussant les institutions parlementaires, il en hâtait l'avènement, puisqu'il créait huit diètes provinciales, c'est-à-dire huit parlements au petit pied, dont les attributions étaient sans doute fort restreintes, mais où il se trouvait toujours, malgré leur composition féodale, des défenseurs des aspirations libérales.

Peu à peu aussi la difficulté de discuter avec huit assemblées et de faire concorder les opinions divergentes qu'elles émettaient devint évidente; l'administration en éprouvait de réels embarras et la bureaucratie s'en émouvait, formant ainsi un nouvel élément d'opposition aux idées du roi. Ne pouvant revenir sur ses pas, il fut amené à élargir son plan primitif, en centralisant le fonctionnement des diètes provinciales. C'est ainsi que fut conçu le projet de réunir ces assemblées en une seule et de leur conférer en matière de finances quelques-uns des droits prescrits par les édits de 1815 et de 1820. Le roi traça lui-même les lignes fondamentales do cette charte, sur laquelle délibérèrent, deux années durant, des commissions spéciales, le conseil d'Etat et le conseil des ministres. Ce projet, modifié et remanié dans tous ses détails, rencontrait une assez vive résistance auprès des représentants de rarislocratie et de l'armée. Le prince de Prusse, héritier présomptif du trône, se faisait l'organe le plus résolu de cette opposition. La noblesse répugnait à sacrifier sa position privilégiée au profit du libéralisme, qu'elle considérait comme l'avant-coureur de la République. Le prince de Prusse faisait valoir l'affaiblissement du pouvoir monarchique qui, à son avis, résulterait de l'exécution du projet royal ; il craignait aussi que la critique parlementaire, en s'exerçant sur les choses militaires, ne portât préjudice à la force et au prestige de l'armée; il redoutait enfin l'ingérence de la future assemblée dans la politique extérieure, au détriment de l'alliance, nullement populaire, qui unissait la Prusse à l'Autriche et à la Russie. Bref, le prince était persuadé que la diète, en dépit de toutes les formules et de toutes les restrictions dont on enchaînerait ses délibérations, suivrait l'exemple de tous les parlements, dont la tendance naturelle a toujours consisté à accroître leurs droits au détriment de ceux de la Couronne.

iO IIISTOIRK Di; Pni.NCK DK BISMARCK.

Le prince de Prusse, en pensant ainsi, appréciait mieux que beaucoup de ses contradicteurs Tétat des esprits en Prusse.

L'opinion bourgeoise, qui se communiquait aussi aux masses, supportait mal la résistance du roi aux exigences du libéralisme, et, n'osant encore s'attaquer directement au roi, elle s'en prenait à ceux qui portaient la tunique du roi, c'est à-dire aux officiers représentant le double esprit de caste, militaire et aristocratique. Des conflits et des froissements se produisaient dans les grandes villes, entre bourgeois et officiers : on s'évitait dans les relations sociales, on se heurtait dans les rapports officiels. Les autorités municipales et gouverncmental(»s avaient fréquemment à intervenir dans ces querelles, sans obtenir d'autre résultat que d'élargir Tabîmcqui séparait ces deux sociétés. Le roi lui-même, esprit si peu militaire et pourtant si belliqueux, prenait le plus souvent fait et cause pour les officiers, qu'il considérait, avec raison, comme les défenseurs naturels <le l'autorité royale.

L'opposition se portait en même temps sur le terrain religieux. Au sein de l'Eglise protestante se combattaient deux partis. L'un, favorisé par le roi et son entourage, tendait à emprunter à l'Église catholique la fixité de ses dogmes et la discipline infiexible de sa hiérarchie; l'autre, qui correspondait au parti libéral en matière politique, tirait du principe de la Réforme hithérienne les dernières conséquences, contestant l'autorité des réformateurs et revendiquant pour chaque protestant le droit de recherche absolue, allàt-il jusqu'à la négation de la divinité do Jésus-Christ. Le premier de ces partis, celui des orthodoxes, grâce au patronage royal, exeri^ait une influence décisive sur la vie politique et civile des populations. C'est dans ses rangs qu'étaient

ROYAUTÉ ET DROIT POPULAIRK. Il

choisis de préférence les fonctionnaires de tout grade; c*e$t lui qui inspirait les résolutions les plus importantes du chef de TEtat; c'est lui aussi qui, par son intolérance, inadmissible au point de vue protestant, entretenait la division des classes et augmentait le nombre des opposants politiques. L'opposition sur le terrain religieux, qui s'appelait rationaliste, s'identifiait avec l'opposition libérale, pour former une ligue compacte contre les partisans de l'autorité absolue, féodaux, militaires, protestants orthodoxes.

Au milieu de toutes ces agitations s'était élaborée la nouvelle charte, qui, sous le titre de lettres patentes royales, vit le jour le 3 février 1847, date choisie par le roi comme élant l'anniversaire de la proclamation royale de 1813 qui avait appelé la nation prussienne à une prise d'armes générale contre l'empereur Napoléon. Cette charte était un rouage assez compliqué et peu harmonieux : on y apercevait la main royale, timide et hésitante, s'efforçant de retenir ce quelle donnait. L'assemblée représentative, appelée Diète-unie, se composait de tous les membres des huit diètes provinciales. Elle devait être convoquée quand le gouvernement voudrait contracter des emprunts ou établir de nouveaux impôts, et son consentement était nécessaire dans ce double cas. Le roi pouvait lui soumettre d'autres projets de loi, mais uniquement à titre consultatif. Des attributions analogues étaient conférées à un comité général, nommé par la Diète-unie parmi ses membres et devant être convoqué tons les quatre ans. Enfin aux trois États de la noblesse, des villes et des campagnes, les lettres patentes ajoutaient la curie des seigneurs, sorte de pairie formée des chefs des anciennes familles souveraines de Tempire germanique. Cet assemblage de dispositions bizarres et confuses était complété par des règlements non moins embrouillés concernant le mode do votation en assemblée plénière ou en assemblées par Ltats.

Par ces concessions , déclarait le roi à la fin de ses lettres patentes, on avait accompli, et au delà, les promesses du feu roi et satisfait aux dispositions do la loi des finances de 1820. Le souverain avait ainsi donné à ses sujets un témoignage de haute confiance, et il devait désormais compter sur leur «ippui loyal et fidèle.

Il

Les lettres patentes froidement accueillies. — Petite et haute noblesse. — Formation du parti de la droite. — Le discours royal d'ouverture. — Les partis libéral et féodal. — Le député M. de Bismarck. — Origine de la famille. — Enfance et jeunesse. — Vie agitée. — Le gentilhomme campagnard. — Ses préjugés à l'égard de la bourgeoisie. — Les idées libérales sont d'importation étrangère. — Son début à la diète de Prusse. — M. de Bismarck champion de la droite. — il se dispose à combattre les doctrines libérales. — Sa verve mordante. — Il est l'adversaire de tout droit populaire. — Il repousse toutes les propositions du parti libéral.

La première impression que les lettres patentes du 3 février exercèrent sur le public fut assez froide. Après sept années de vaine attente, on avait cessé d'espérer, et ce que le roi donnait ne plaisait à personne. Le libéralisme, toujours plus doctrinaire que pratique, ne découvrit que plus tard le parti qu'il pourrait tirer de ce commencement de régime représentatif; il no s'attacha pour le moment qu'à faire ressortir les côtés défectueux, nombreux à la vérité,

BOYAUTÉ ET DROIT POPULAIRE. 13

du système. Il était choqué du principe féodal dont étaient imprégnées les lettres patentes et que la création d'une Chambre de la haute aristocratie venait renforcer. Il démontrait l'impuissance de la future diète, réduite à formuler des vœux que le roi était libre de repousser, comme il était libre de ne convoquer la diète qu'à sa convenance. Il estimait surtout qu'une assemblée composée dans les conditions du 3 février n'était pas celle qui avait été prévue par l'édit royal de 1815, et que, par conséquent, le droit public de la Prusse était fortement ébranlé dans sa base. Déjà même, sur ces divers points, des dissentiments se produisaient dans l'opposition; avant la naissance de la vie parlementaire, on se divisait déjà en libéraux et en radicaux comme en France, avec cette différence, il est vrai, qu'en Prusse il n'y avait pas de parti anti-dynastique. Mais, sauf ce terrain commun, onselivraitbataille sur la tactique à suivre. Les uns voulaient accepter le don royal, sous la réserve de combattre pour obtenir de plus lai*ges concessions; les autres étaient d'avis qu'il fallait refuser, c'est-à-dire protester contre les lettres patentes comme lésant les droits acquis en vertu des édits royaux de 1815 et de 1820. La noblesse des vieilles provinces n'était guère plus satisfaite que les classes bourgeoises de la Charte de février, dont elle avait tout fait, comme on l'a vu plus haut, dans les conseils du roi, pour empêcher la mise en œuvre. Elle ne voyait pas non plus d'un bon œil la résurrection de la haute aristocratie, représentée par des princes et des magnats, indépendants par leur position sociale et leurs possessions terriennes et appelés à neutraliser, sinon à éclipser, l'influence des petites familles nobles du Brandebourg, de la Poméranie et de la Saxe, qui vivaient du trône, de l'armée, des hauts emplois administratifs et étaient, par tradition comme par inté-

14 HISTOIRK Dr PRINCK DK BISMARCK.

rêt personnel, attachées au maintien de la monarchie absolue. Ses membres les plus éclairés se rendaient parfaitement compte dos conséquences du nouveau régime inauguré par les lettres patentes : ils prévoyaient que le roi, après en avoir franchi la première étape, serait amené par la force des choses à parcourir la route tout entière qui aboutit à la monarchie constitutionnelle. Il se formait ainsi, au sein de cette noblesse, un parti de la droite, qui, n'ayant pu prévenir l'acte royal de février, s'apprêtait à résister aux tentatives que ferait le parti libéral en vue d'arracher au roi de nouvelles concessions. Il irait lutter pour ses propres droits en luttant pour ceux du roi et serait, au besoin, plus royaliste que le roi, c'est-à-dire qu'il lui ferait opposition lorsqu'il le verrait faiblir devant les instances et les objurgations du libéralisme.

L'attitude de la presse libérale en Prusse et dans le reste de l'Allemagne, ses attaques, à peine voilées malgré les rigueurs de la censure, servaient beaucoup ces efforts du parti de la noblesse. Le roi, qui avait cru que son don spontané serait accueilli avec enthousiasme et reconnaissance, voyait, à sa grande surprise, les lettres patentes traitées presque avec dédain, tout au plus comme un faible acompte de la dette contractée par la dynastie dans les jours d'infortune. Il se souvint alors des avis et des avertissements qui s'étaient fait jour autour de lui depuis plusieurs années et que les partisans de l'ancien ordre de choses ne manquaient pas de lui rappeler. Aussi le discours par lequel il ouvrit le 11 avril la Diète-unie portait-il les traces d'un esprit fortement entamé par le regret et la déception, mais en même temps prêt à engager la lutte. Ce discours fut comme une réponse anticipée à toutes les critiques, à

ROYAUTÉ ET DROIT POPULAIRE. io

toutes les revendications des libéraux. De prime abord le roi déclare que l'œuvre représentative projetée par son père est désormais terminée ; il refuse d'avance do consentir, avant longtemps, à en modifier le caractère. Il est Théritier d'une couronne absolue, libre d'engagements. Il n'ignore pas que beaucoup d'esprits ne sont pas satisfaits de ce qu'il a librement accordé, que la presse notamment demande l'établissement d'une constitution à l'exemple d'au* 1res pays. C'est précisément cet exemple qui lui commando de ne pas s'aventurer dans la même voie ; la Prusse avait grandi par 1 epée, c'est pourquoi ses destinées devaient être conduites, comme dans un camp, par la volonté d'un seul, et aucune puissance humaine ne le déterminerait jamais à laisser une feuille de papier s'introduire entre Dieu et la Prusse pour gouverner ce pays, comme une autre Providence, avec des paragraphes écrits. Le roi accuse la mauvaise attitude de la presse, récrimine contre le libéralisme en général, dénonce le mouvement rationaliste au sein de l'Eglise protestante, et s'adresse ensuite aux membres de la diète, qu'il exhorte à ne pas se faire les organes des opinions courantes du jour. Il déclare qu'il ne les aurait pas convoqués, s'il avait cru un instant qu'ils viendraient jouer le rôle de soi-disant représentants du peuple ; il leur rappelle le serment de fidélité qu'ils avaient prêté en 1840, espérant qu'ils l'observeront, et ajoutant que, le temps de l'incertitude étant passé, il n'y aurait plus d'excuse pour les opposants aux décisions royales.

Ce discours, par lequel le royal orateur avait pensé réduire d'avance au silence les réclamations des libéraux, eut TetTet tout contraire. Chacun de ses paragraphes était une thèse, dont les adversaires s'emparèrent pour la réfuter au sein de la

46 IIISTOIHE DU PRINCK DE BISMARCK.

diète et y rattacher leurs demandes de revision immédiate de la charto. de février. A ce sujet les prévisions du prince de Prusse se réalisaient pleinement. Bien que ne formant qu'une petite moitié de l'assemblée, les libéraux parvinrent à faire adopter plusieurs de leurs demandes ou de leurs vœux, en les motivant avec une liberté de langage jusque-là inusitée en Prusse. Ils exigèrent une réalisation plus complète dos promesses royales d'autrefois , la convocation obligatoire et périodique de la diète, le droit pour celle-ci de voter la totalité du budget et de contrôler toutes les dépenses ainsi que toutes les receltes publiques.

Le prince de Prusse, qui se signalait à la tète du parti féodal par son opposition énergique contre les prétentions libérales, fut secondé, dans cette campagne oratoire, par plusieurs membres de la noblesse, au nombre desquels se faisait remarquer, par la véhémence et le caractère absolu de son loyalisme, un jeune député de Tordre équestre de la province de Saxe, M. Othon de Bismarck-Schœnhausen.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…