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Descartes

Louis Liard · 1882 · Scanned text

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Author
Louis Liard
Language
French
Published
1882
Length
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Chapitre Premier

Les doctrines générales de Descartes ont été, au xnf siècle, F âme de toutes les sciences, et elles sont restées en partie l'âme des sciences contemporaines. Ce n'est pas qu'avant elles l'esprit de liberté et d'examen dont la science allait désormais s'inspirer, ne se fût déjà fait jour, et que des découvertes importantes et précises n'eussent été accomplies dans divers ordres du savoir. Sans parler des hardis penseurs du moyen âge, qui, sous le joug de Tautorité, pressentaient et prédisaient l'ère lointaine encore de l'affranchissement, l'indépendance de l'esprit humain avait été proclamée aux jours de la Renaissance par les Campanella, les Jordano Bruno, les Ramus. Sans remonter à ces ébauches informes d'une science encore inconsciente d'elle-même, à ces démarches inhabiles vers les voies d'une méthode plus naturelle, dont les traces se retrouvent jusque dans les ténèbres du xiii* siècle ; dès la fin du xv% un homme

2> dont lo vaste génie s'était emparé du domaine entier de Tesprit et de l'activité, Léonard de Vinci, avait convaincu de mensonge le savoir illégitime de la nature qui régnait de son temps, et vu dans Texpérience Tunique interprète des phénomènes naturels. Plus tard, l'astronomie s'était renouvelée et agrandie avec Copernic, Tycho-Brahé et Kepler ; les mathématiques pures avaient reçu de Tartaglia, de Cardan, de Ferrari, de Viète, de Bachet de Bourg, de Cataldi, de Neper et de Snellius de précieux accroissements; la physique expérimentale était née et s'était unie aux mathématiques, le jour où Galilée avait découvert les lois de la chute des graves ; la nature vivante elle-même avait été soumise à l'observation par Rondelet, Salviani, Gesner, Vesale et Servet, et bientôt AselU et Harvey allaient découvrir, l'un les vaisseaux chylifères, l'autre la grande circulation du sang. Enfin le chancelier Bacon, s'inspirant des découvertes de ses contemporains, avait c('îlébré, dans un langage impérissable, la dignité de la science et de la nature.

Mais que de restes d'une façon de penser près de disparaître se mêlaient encore à ces pensées nouvelles ! Pour les hommes de la Renaissance, Montaigne excepté, Tafiranchissement n'avait guère été qu'un changement de maître. Libres des liens de la scolastique, les esprits s'étaient abandonnés à d'autres liens, comme par habitude de l'esclavage. Les savants eux-mêmes, à l'exce})- tion de Galilée, cet esprit ferme et juste, qui, si Descartes n'avait pas paru, serait tenu pour l'initiateur de la pensée moderne, étaient encore obsédés par des imaginaiions d'un autre âge, dont leurs découvertes les plus exactes étaient altérées ; enfin de ces découvertes partielles ne s'étaient pas encore dégagées une vue distincte de l'unité et du but de la science, une méthode applicable à tous les ordres de recherches.

Saisir l'esprit et le fixer dans ses propres voies, inaugurer une façon de penser sans rapports^ au moins apparents, avec les spéculations des siècles passés, rallier* en un système unique, animé d'une pensée commune, les fruits épars d'une science naissante, multiplier ces fruits, en produire de nouveaux et d'imprévus, par une méthode à la prise de laquelle rien n'échappe de ce que l'esprit humain peut connaître, telle devait être l'œuvre de Descartes, ce génie incomparable, vers lequel converge et duquel émane à la fois toute la science de son temps.

Cette œuvre est immense; elle comprend tout : les sciences mathématiques, les sciences de la nature, celle de rhomnie et celle de Dieu. De quelque côté qu'on l'aborde et qu'on y pénètre, on est conduit, en la parcourant, à travers toutes les sciences, car toutes les parties en sont liées comme les pièces d'un organisme. Mais si l'on veut en saisir la raison séminale, comme disaient d'antiques philosophes, il faut d'abord la considérer dans son germe.

Le germe de la philosophie cartésienne, et, dans ce mot, nous comprenons au même titre la métaphysicjue et les sciences proprement dites, est la méthode. Des-

6 LA MÉTRODE'

cartes lui-même nous en avertit en maint endroit de ses ouvrages. En quoi consiste donc la méthode cartésienne? Quelle en est l'essence ? Quels en sont les procédés ? Quels en sont les caractères ?

L'intuition de la méthode, par laquelle il allait renouveler et multiplier le savoir humain, semble avoir surgi spontanément dans l'esprit de Descartes. Elle lui apparut, à la suite de longues méditati^Mis, dans l'hiver de 1619 *. Toutefois, lui-même nous l'apprend, elle avait de secrètes origines dans les études de son enfance et de sa jeunesse. « J'avais un peu étudié éfcuit « plus jeune entre les parties de la philosophie à la « logique, et entre les mathématiques à l'analyse des

1. Est-ce en 1010 ou en 1020 que fut trouvée la méthode? On lit dans It's Olympien^ manuscrit de la jeunesse de Descîutes, qui fut aux mains de (Ihanut et du baron de Kroneberg, commis par la reine Christine pour assister à l'inventaire des papiers do Dcscjutes : t X novembris lOli), cum plenus forem enthousiasme) et mirabiliH scinitiaj fundamenta reperirem. » En face de ai passa^'^e sif,'-nitlcalif se trouve la note marginale suivante, de la même main, mais d'une encre plus récente : « XI novembris 1020 co'pi intelligere fundanieiitum invcnti mirabilis. » Cette note se retrouve à peu près textuellement dans les pensées de Descartes recueillies par Leibniz en HiTO, et publiées par M. Foucher de Careil, en 1859, Œuvres inéditrs de ])escartrs, p. 8 : « Anno 1020 intelligere cœpi fundamentum invcnti mirabilis. )> Descartes aurait-il rectilié la date assignée par lui, dans les Olympiques^ à la découverte de la méthode? C'est peu probable. Il est plus vraisemblable que la date du X novembre lOli) et celle du XI novembre 1020 ne se rapportent pas à la même découverte. A la première, il s'agit d'une science merveilleuse; à la seconde, d'une iiivention merveilleuse. La science serait la méthode, et Pinvenlion une dé(M)uv<'rle moins étendue en mathématiques. Baillet rapj)()rte en eflet (La vie de M. Descartes, liv. I, ch. 2, p. 70), d'après Lipstorpius, « que ce fut dans le môme temps (1020) que M. Descai'les découvrit par le moyen d'une parabole l'art de constniire d'une manière générale toutes sortes de problèmes solides, réduits à une équation de trois ou quatre dimensions. C'est ce qu'il a exi)liquc longtemps ai)rès dans le ÏIÏ« livre de sa Géométrie. »

OBJET ET PKOCÉDÉS DE LA MÉTHODE 7

« géomètres et à Talgèbre, trois arts ou sciences qui « semblaient devoir contribuer quelque chose à mon ce dessein *. » Il n'est pas sans intérêt de se demander quelle a pu être la contribution de la logique, de l'analyse des anciens et de l'algèbre des modernes à la méthode cartésienne •.

Pour la logique, la réponse est aisée. Descartes n'en a rien tiré. Il la mentionne seulement pour en marquer la stérihté. Il s'agit en effet de cette analytique d'Aristote, qui, décomposant des notions données, explique les connaissances sans les étendre, et dont l'abus avait conduit à ce grand art de Raymond LuUe, grâce auquel on avait le moyen de parler vraisemblablement de toute chose sans rien savoir et de se faire admirer des plus ignorants. Pour se convaincre de l'impuissance native et irrémédiable de ses procédés, en ce qui touche l'invention de la vérité, il suffit « de remarquer que les dialec- « ticiens ne peuvent former aucun syllogisme qui con- « due le vrai, sans en avoir eu auparavant la matière, « c'est-à-dire sans avoir connu d'avance la vérité que « ce syllogisme développe \ » Tout au plus peut-on s'en servir pour exposer plus facilement aux autres les vérités déjà connues. Il faut donc renvoyer les syllogismes de la philosophie à la rhétorique,

i. Disc, de la méth,, 2° part., éd. Cousin, 1. 1, p. 140. Sauf de très rares exceptions, toutes nos citations de Descartes sont extraites do l'édition Cousin, Paris, 1824. Le chiffre romain indique le tome do l'édition, l'autre chiffre la page du tome.

2. Sur les orijsjines mathématiques de la méthode cartésienne, Cf. V. Charpentier, Essti sur la méthode de BescaHes, liv. Il, ch. I, 2 et 3.

3. RegiiL ad direct, ingen,, Ueg. 10, XI, 2;)G. Nous avons plus d'une fois moditlé la traduction des Regulœ donnée par Victor Cousin.

Autres sont Tanalyse des auciens et l'algèbre des modernes.

Par analyse, les géomètres ont entendu ii la fois une science et une méthode. Comme science, l'analyse était une partie de la géométrie. Comme méthode, elle était un procédé de découverte mathématique, dont voici les principales articulations. En premier lieu, considérer la question proposée, théorème ou problème, comme résolue, puis, en la décomposant progressivement en ses éléments, la ramener à quelque autre proposition phis simple, admise comme principe, ou déjà démontré(\ C'est donc à la fois une décomposition et une réduction. Ainsi de nouvelles propositions sont rattachées aux propositions antérieurement admises, et la science se développe et s'étend K Appliquée à la géométrie jiar les anciens, cette méthode avait produit des résultats que Descartes, malgré son dédain de l'antiquité, ne laisse pas parfois d'admirer ^

i. Cf. Chasies, Aperçu historique sur Voritjine et le développement des méthodes en géométrie^ p. ti : « n est en matliéinatiqiios une méthode pour la recljerclie de la vérité, que Platon passe pour avoir inventée, que Théon a nommée analyse et qu'il a déllnie ainsi : regarder la chose cherchée comme si elle était donnée, et marcher de conséquence en conséquence jusqu'à ce qu'on reconnaisse comme vraie la chose cherchée. » — Introductioyi à la géométrie supérieure, p. 5 : « Par l'analyse, on regarde la chose cherchée comme si elle était doimée, et l'on marche de conséquence en conséquence, jusqu'à ce qu'on arrive à quelque vérité et que l'on puisse en conchire que la chose admise comme vraie l'est réellement. » — Cf. Descartes, Reyul.y Wcg, 4, XI, 217 : « On a remarqué que les anciens géomètres se servaient d'une espèce d'analyse qu'ils étendaient à la solution des problèmes, encore bien qu'ils en aient envié la connaissance à la postérité. » — Sur la définition de l'analyse des anciens géomètres, Cf. Pappus, 7« livre des Collections mathématiques; Euclide, Éléments^ liv. XIII; Viète, Isagoge, ch. I.

2. ReguL, Reg. 4, loc. cit., XI, 217.

L'algèbre, au temps où Descaites étudiait, était de môme une science et une méthode. Gomme science, c'était une branche de la science des nombres ; comme méthode, c'était l'analyse des anciens étendue au traitement des quantités, et simplifiée, dans la géométrie, à l'aide de signes abstraits substitués à l'intuition des grandeurs concrètes *..Nous aurons à noter bientôt l'imperfection de cette algèbre rudimentaire ; elle n'en constituait pas moins déjà un puissant moyen d'analyse, et, en la solution de ses questions, elle était elle-même une application de cette méthode qui ramène les théorèmes et les problèmes les plus composés à de plus simples dont ils dépendent, comme la conséquence du principe.

Dans l'analyse géométrique et dans l'analyse algébrique se trouvent les premiers linéaments de la méthode cartésienne ; mais, pour les en dégager. Descartes n'at-il eu qu'à en briser l'enveloppe ? Il ne fait aucune difficulté d'avouer les origines mathématiques de sa méthode ^ ; mais il a pris soin d'en marquer lui-même l'originalité. Ce qui la distingue de l'analyse ancienne et de l'algèbre, c'est l'étendue et la générahté ^ La méi. Cf. Descartes, Regul.^ Reg. i, XI, 217 : « Et ne voyons-nous pas fleurir une certaine espèce d'arithmétique, l'algèbre, qui a pour but d'opérer sur les nombres ce que les anciens opéraient sur les figures? »

2. Disc, de la méth,^ 2« partie, I, i 40. — ReguL^ reg. 4, XI, 219 : « Je dis que les mathématiques sont l'enveloppe de cette méthode. »

3. « Je ne ferais pas grand cas de ces règles , si elles ne servaient qu'à résoudre certains problèmes dont les calculateurs et les géomètres amusent leurs loisirs... Aussi, quoique, dans ce traité, je parle souvent de figures et de nombres, parce qu'il n'est aucune science à laquelle on puisse emprunter des exemples plus évidents et plus certains, celui qui suivra attentivement ma pensée verra que je n'embrasse ici rien moins que les mathématiques ordinaires, mais que iO LA MÉTHODE

thode cartésienne n'est pas confinée dans nn ordre particulier de recherches ; elle s'étend à toutes les sciences. L'analyse des anciens, au contraire, est une discipline bornée aux seules questions de géométrie; de plus, « astreinte à la considération des figures, elle ne peut « exercer Tentendement sans fatiguer beaucoup Tinia- « gination *. » L'algèbre, bien que d'une application moins restreinte, puisque déjà Viète lavait liée à la géométrie, ne dépassait pas cependant le domaine dtîs nombres ; elle n'avait môme pas, en mathématiques, cette généralité (pi'elle devait bientôt recevoir de Descîules, et puis, on l'avait tellement « assujettie à certain<*s « règles, à certains chiffres, qu'on en avait fait un art « confus et obscur, plus propre à embarrasser l'esprit « qu'à h' cultiver*. »

Voyons maintenant quelle extension inattendue Desc^irtes a donnée à ces procédés de méthode, dont ïnnpire, avant lui. comprenait à peine les différentes provinces des mathématiques.

Ce n'est pas seulement dans le Discours mis par lui connue introduction à ses traités de la DioptHqiu\ d(»s Météores et de la Géométrie^ qu'il faut ch<»rch(T la méthode de Descartes, c'est dans tous ses écrits, et en particulier dans cet ouvrage posthume , intitulé j'expose une autre méthode, dont elles sont plutôt Tenveloppe que lo fond. Rn ctTot, elle doit contenir les preniiors rudiments do la raison humaine , <'t nider à faire s(»rtir de tout sujet les vcjités qu'il renferme. )» RryuL^ Heftr. i, XI, 218.

i. Disc, de la tnéth.^ 2« part., I, liO.

2. Disc, de la métli., 2« part., I, 141.

OBJET ET PROCÉDÉS DE LA MÉTHODE il

Regulie ad directionem ingenii^ où son empreinte est si fortement marquée. Sans doute les règles du Discours énoncent les prescriptions maîtresses de la méthode : n'admettre pour vrai que ce qui est évident, c'est-à-dire éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et ne rien comprendre de plus en ses jugements que ce qui apparaît si clairement et si distinctement qu'on n'ait aucune raison de le mettre en doute ; diviser chacune des difficultés qui se présentent en autant de parties qu'il se peut et qu'il est requis pour les mieux résoudre ; conduire par ordre ses pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus faciles à connaître, pour s'élever peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés; faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que l'on soit assuré de n'avoir omis rien *. — Mais que de questions soulevées par l'obscure simpUcité de ces formules I Qu'est-ce que la clarté et la distinction? Comment les discerner? Quelles sont les choses claires et distinctes? D'où tirent-elles la force de résister aux plus puissantes raisons de douter? Pourquoi la division éclaircit-elle l'obscurité des questions composées? Où doit-elle tendre? Où doit-elle s'arrêter? Pourquoi, d'autre part, dans l'enchaînement des questions, aller du simple au composé ? Quels liens rattachent les problèmes les plus complexes aux questions les plus aiséei3 à connaître? De ces brefs énoncés ne se dégagent nettement ni l'unité de la méthode, ni la pensée qui en

4. Lise, de la méth.^ 2® part., I, 141.

est rame. On dirait que Descartes les propose h son lecteur moins comme un enseignement que comme une énigme.

Cette énigme, il faut en chercher le sens dans l'œuvre entier de Descartes. La philosophie cartésienne est en effet tout à la fois le produit, le commentaire et la justification de la méthode. De ce point de vue, la méthode et la philosophie s'éclairent l'une par l'autre.

En premier lieu, la science est une. « Toutes les « sciences réunies ne sont rien autre chose que l'intelli- « gence humaine, toujours une, toujours la même, si « variés que soient les sujets auxquels elle s'applique. » Aussi les sciences diverses sont-elles les parties coordonnées d'un même système, « tellement liées ensemble « (ju'il est plus aisé de les apprendre toutes que d'en « apprendre une seule en la détachant des autres '. » Par suite, la méthode est universelle. En cliangtNint de sujet, l'esprit ne change pas de nature, et, si quelque diversité dans les procédés mis en œuvre semble devoir résulter de la diversité des objets qu'il étudie, les voies suivies par lui sont, en fin de compte, partout les mêmes , ici plus ouvertes , là moins accessibles , mais sans différences essentielles. Les mathématiques fourniront, il est vrai, les illustrations les meilleures et les plus nombreuses de la méthode. C'est qu'elles en sont les premiers fruits, et qu'à ce titre

4. Regul,,, Rcg. i, xi, 202. Descartes ajoute : t Si donc on veut sérieusement cherclier la vérité, il ne faut pas s'appliquer à une seule science ; elles se tiennent toutes entre elles et dépendent mutuellement Tune de l'autre. »

elles peuvent en fournir « les exemples les plus évidents et les plus certains *. » Mais elles n'en marquent pas les limites. La méthode les dépasse en tous sens et s'étend à tout le savoir possible.

Cela posé, quelle est cette méthode universelle? — Avant d'en décrire les procédés, il faut en marquer le but. Ce but, c'est la constitution de la science, c'est-àdire (( d'un système de connaissances certaines et évidentes ^ » Rien de plus précis que cette définition. Mais aussitôt surgit une difficile question. A quelles choses sont attachées l'évidence et la certitude? Nous venons de voir que, pour Descartes, l'unité de l'intelligence impliquait l'unité de la science. Par suite, toutes les vérités auxquelles nous pouvons atteindre ont une môme nature. Une âme commune circule en elles et les relie. Il s'en faut pourtant de beaucoup qu'elles soient toutes comme sur un même plan et d'un égal accès. Il en est de prochaines et d'éclatantes , dont l'évidence nous apparaît de suite, sans intermédiaire: mais il en est aussi, et ce sont les plus nombreuses, de lointaines et de cachées, que l'esprit ne peut atteindre et découvrir sans le secours de la méthode. D'où vient cette différence qui établit à la fois la nécessité de la méthode et en précise le but?

2. Regul.^ Reg. 2, XI, 207 ; € Rejetons, continue Descnrtes, foutos les connaissances qui ne sont que probables. » 11 en résulte que, dès rentrée de la méthode, Tarithniétique et la géométrie sont seules tenues pour sciences véritables, « car elles seules ont des objets si simples eï si clairs qu'il n'est besoin de rien supposer qui puisse être révoqué en doute par l'expérience, et qu'elles consistent uniquement dans des conséquences liées ensemble par la voie du raisonnement, i

D'après Descartes, toutes les connaissances ne sont pas do même ordre; il en est de relatives, il en est d'absolues. L'absolu, « c'est tout ce qui contient en soi « la nature pure et simple que l'on cherche. » Le relatif, c'est ce qui participe de la nature de l'absolu et en dt^rive *. Tels sont, par exemple, la cause et l'effet, l'égal et rinégal, l'un et le multiple. Bien que corrélatifs, ces termes accouplés sont, l'un absolu, l'autre relatif; ainsi a cause est absolue par rapport à l'effet, l'égal par rapport à l'inégal, l'unité par rapport à la multiplicité, car, sans la cause, l'égal et l'unité, l'effet, l'inégal et le multiple ne seraient pas connus. Ainsi l'absolu est connu par soi, le relatif est connu par l'absolu.

De là, le signe auquel ils se discernent l'un de l'autre. En tout ordre de connaissances, le relatif, c'(*st ce qui peut être décomposé et réduit à des éléments plus simples. L'absolu, c'est le résidu simple qui résiste à la décomposition, c'est tout ce dont a la connaissance est « si claire et si distincte que l'esprit ne le puisse diviser « en un plus grand nombre d'autres choses dont la con- « naissance soit encore plus distincte '. » Telles sont, dans les choses matérielles, les notions de la figure, de l'étendue et du mouvement; dans les choses intellectuelles, connues parla lumière intérieure, sans le secours d'aucune image corporelle, les notions de la counais-

4. lieytd., reg. 6, XI, 227. A la détinition du relatif, Descartes ajoute : « Les choses relatives s'éloigrnent d'autant plus des choses absolues, qu'elles cou tiennent plus de rapports suburdurinés les uns aux autres. »

sance, du doute, de Tignorance; et, dans ces choses qui peuvent se dire également des corps et des esprits, les notions de l'existence, de la durée, de l'unité; tels sont encore ces jugements qui ne peuvent se réduire à d'autres plus simples : deux choses égales à une troisième sont égales entre elles ; deux choses qui ne peuvent être rapportées de la même manière à une troisième ont aussi entre elles quelque différence *. Toutes les séries distinctes entre lesquelles nous pouvons distribuer les connaissances réelles et possibles aboutissent ainsi à un certain nombre d'éléments simples au delà desquels Tesprit ne saurait rien atteindre ni rien demander ».

Ces natures simples ont un caractère essentiel qui les différencie des natures composées. Les natures composées sont par elles-mêmes obscures et incertaines ; les natures simples sont, au contraire, investies d'une certitude à toute épreuve. En elles, tout est vrai, rien n'est faux. Nous les voyons d'une vue directe, exempte d'illusion et d'erreur ». Nous les connaissons non par le témoignage variable et souvent trompeur des sens, ou par les jugements presque toujours illusoires de l'imagination, mais par une intuition si évidente, que le moindre soupçon de doute en est écarté *. Pouvons-nous

2. Regul.^ reg. 6, XI, 228 : a Toutes les choses se peuvent distribuer en diverses séries... en tant que la connaissance des unes dépend de la connaissance des autres. » — € Nous ne pouvons rien comprendre au delà de ces natures simples et des composés qui s'en forment. »

3. ReguL^ reg. 12, XI, 272 : « Ces natures simples sont toutes cdnnues par elles-mêmes et ne contiennent rien de faux. »

A, Regul.^ reg, 3, XI, 212 : « J'entends par intuition, non la croyance i6 LA MÉTHODE

douter que le nombre deux ne soit pcas obtenu en ajoutant l'unité à elle-même, qu'un triangle n'ait pas trois angles, que l'existence ne soit pas le contraire du néant, et le repos l'opposé du mouvement? Ces natures brillent d'une lumière qui n'est pas empruntée.

Là est le centre et comme le nœud vital de la méthode cartésienne. De cette théorie de la certitude immédiate et indiscutable des natures simples^ comme Descartes les appelle d'un nom emprunté à la scolastique, on peut voir sortir les principales nouveautés du cartésianisme.

C'est d'abord la défaite irréparable des entités scolastiques. Que peuvent être en effet ces puissances mystérieuses, forces occultes, âmes de toute espèce, par lestjuelles les docteurs du moyen âge se flattaient d'expliquer les phénomènes, sinon des fruits de l'imagination, des abstractions transfigurées en réalités, des notions obscures et confuses, que jamais l'esprit n'a vues face à face, de cette vue directe sans laquelle la connaissance est illusoire et menteuse? Qu'elles soient donc à jamais bannies de la science, pour faire place aux notions claires et distinctes. — C'est la mise au jour d'un critérium infaillible de certitude : ne se rendre qu'à l'évidence, suspendre son jugement jusqu'à la rencontre de

au témoignage variable des sens, ou les jugements trompeurs de l'imagination, mauvaise régulatrice, mais la conception d'un esprit sain et attentif, si claire et si distincte qu'aucun doute ne reste sur ce que nous comprenons; ou bien, ce qui est la même chose, la conception ferme qui naît dans un esprit sain et attentif des seules lumières de la raison, s notions si claires et si distinctes qu'elles forcent l'adhésion la plus rebelle. — C'est une définition du but et des limites de la science. La science a été définie plus haut : la connaissance certaine et évidente. Cette définition peut être maintenant développée et précisée. Puisque toute certitude vient de l'intuition directe des natures simples qui gisent au fond des choses les plus composées, la science a pour objet la découverte de ces natures simples et absolues et la démonstration de la manière dont elles constituent, en se composant avec elles-mêmes, les natures complexes et relatives. Dès lors, l'objet de la méthode est fixé, et ses procédés essentiels déterminés. « Le secret de la méthode con- « siste à chercher en tout ce qu'il y a de plus absolu \ » et à faire voir distinctement comment ces éléments absolus concourent ensemble à la composition des autres choses ^. La méthode, qui n'aurait pas d'objet, si toutes choses nous étaient immédiatement connues, consistera donc essentiellement dans un double mouvement de décomposition et de composition. Elle décomposera les objets complexes de la recherche, pour en découvrir les facteurs simples et absolus; puis elle les recomposera à l'aide de ces mêmes facteurs ^.

3. ReguL^ reg. 5, XI, 224 : « Toute la méthode consiste dans Tordre et la disposition des choses vers lesquelles il est nécessaire de tourner son esprit, pour découvrir quelque vérité. Nous la suivrons de point en point, si nous ramenons graduellement les propositions obscures et embarrassées à de plus simples, et si, partant de Tintuition des choses les plus faciles, nous tâchons de nous élever par les mômes degrés à la connaissance de toutes les autres, t

LiARO. — DESCARTES. 2

Avant d'aller plus loin, veut-on des exemples de cette circulation alternante qui va du composé au simple et revient du simple au composé? Descartes nous les fournira. Soit à expliquer la propriété que possède la ligne appelée anaclastique de réfracter les rayons parallèles de telle façon qu'après la rétraction ils convergent en un seul point. On verra d'abord que cette ligne est déterminée par le rapport des angles de réfraction et des angles d'incidence. C'est là un premier stade dans la réduction du composé au simple, du relatif à l'absolu. Mais la proposition ainsi obtenue est elle-même composée et relative. La réduction doit aller plus avant. En la poussant plus loin, on trouve que le rapport entre les angles d'incidence et les angles de réfraction dépend du changement apporté dans la grandeur respective de ces angles par la différence des milieux. Cette proposition est encore composée et relative ; elle provoque une réduction nouvelle. D'où vient que les rayons lumineux travers(Mit les corps diaphanes? Cette propriété dérive évidemment de la nature de l'action de la lumière. Il faut donc que cette action soit connue. Mais, à son tour, elle ne saurait l'être, si Ton ignore ce qu'est en général une puissance naturelle. La notion claire des puissances naturelles, voilà donc le dernier terme, le terme absolu de cette série de questions, de cette réduction progressive du composé au simple, du relatif à l'absolu.

Arrivé là, et une fois en possession, par l'intuition, de la notion claire et distincte des puissances naturelles, il faudra repasser par les mêmes degrés, pour voir comment les diverses propositions déjà parcourues dans un autre sens s'engendrent et se lient. De la nature des puissances naturelles en général, on déduira l'action de la lumière ; cette action connue expliquera comment les rayons lumineux traversent les corps diaphanes; cette proposition expliquée permettra de comprendre les changements que détermine dans la grandeur des angles d'incidence et de réfraction la nature des milieux. On en viendra ainsi à trouver la raison des propriétés de l'anaclastique ^

Tous les ouvrages de Descartes, en particulier ses ouvrages scientifiques, nous présentent de frappantes illustrations de cette méthode. Quel est par exemple l'ordre suivi dans la Dioptrique et dans les Météores F Dans la Dioptrique^ Descartes commence par déterminer en quoi consiste l'action de la lumière ; c'est un mouvement comparable aux autres mouvements de la nature. De cette définition il conclut, que le mouvement lumineux doit suivre les mêmes lois que le mouvement proprement dit. Par conséquent, à la rencontre de certains obstacles^ les rayons lumineux se réfléchiront , comme fait une balle à la rencontre du sol ; ils pénétreront dans les milieux diaphanes, comme fait la même balle dans un milieu liquide; ils dévieront alors comme elle, de leur direction primitive, et cette déviation variera suivant la nature du milieu traversé. — De même, dans les Météores^ où il se propose d'expliquer les principaux phénomènes qui se passent dans les cieux, la pluie, la grêle^ la neige, le tonnerre, la foudre,

1. Cf. RerjuL, reg. 8, XI, 2ii.

Tarc-en-ciel et certaines apparences extraordinaires, il part des natures simples^ c'est-à-dire de la nature des corps en général ; de là il déduit celle des exhalaisons et des vapeurs, et, par une composition croissante, celle des vents, de la pluie, de la neige; puis, composant ces propriétés et celles de la lumière, il explique les apparences lumineuses que parfois nous voyons dans le ciel. C'est partout et toujours la même procédure. L'analyse réduit les phénomènes aux natures simples dont ils dépendent, et la synthèse fait voir en quel ordre ils en dépendent et en dérivent.

La méthode suppose donc, on le voit, deux procédés distincts et cependant collatéraux de connaissance : rintuition et le raisonnement. L'intuition est en définitive l'unique source du savoir certain ; c'est la vue immédiate de la vérité, embrassant et comprenant, sans incertitude et sans obscurité, une notion, une proposition tout entière *. Le raisonnement n'est autre chose qu'une intuition continuée. Raisonner, n'est-ce pas en effet ramener d'abord, par un mouvement ininterrompu de la pensée, les propositions embarrassées et complexes à des propositions simples et d'un accès facile, puis revenir, en parcourant les mêmes stades en un ordre inverse, des propositions les plus simples, réfractaires à une décomposition plus élémentaire, aux propositions les plus complexes ^? L'intuition est donc à

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