Avant-propos
Les points du globe qui n'ont pas encore été visités par des Européens sont rares aujourd'hui, et le nouveau à chercher n'est plus dans des aventures toujours les mêmes et cent fois décrites, ni dans des mœurs qui autrefois nous paraissaient étranges. La multiplicité des vérités contradictoires, variant l'absolu suivant les latitudes, a transformé nos accès de surprise naïve en une acceptation plus calme des faits, en une sorte de tolérance raisonnée, moins prompte à s'enflammer pour les contrastes, moins disposée aussi à en grandir les proportions.
Le nouveau peut être dans la manière de poursuivre le but et dans l'utilité à en retirer.
Jusqu'à présent, nos relations avec les immenses pays africains n'ont pas été en raison directe de la fertilité du sol, du plus ou moins de densité des populations noires, de leurs besoins, de leur docilité relative.
La traite des esclaves, qui entretenait la guerre de tribu à ti'ibu, empêchait les Européens de pénétrer parmi ces peuplades défiantes et jalouses de leur commerce, et enlevait toute sécurité aux rapports pacifiques. Aujourd'hui les noirs de l'intérieur ne pouvant plus nous vendre d'esclaves, se sont
H avant-pr;opos
désintéressés de la côte; les Européens ont pu s'installer presque sans crainte sur les bords de la mer et faire cultiver les larges estuaires, où la navigation facile assure les communications et les transports. Une zone d'une centaine de kilomètres de large est ainsi exploitée par les Européens et les indigènes de la côte, qu'une évidente communauté d'intérêts fait vivre en bons voisins ou à peu près.
Les Européens doivent maintenant pénétrer plus avant et étendre aux pays de l'intérieur, merveilleux sous ce climat essentiellement producteur, les avantages de la civilisation et de la science. Il en est temps pour nous, si nous considérons que les anciens navigateurs ont visité la côte occidentale de l'Afrique dix-huit cents ans avant que le premier Européen des temps modernes y eût paru, et que depuis de longs siècles déjà l'islamisme a entraîné à lui par ses leurres et fanatisé contre tout progrès les Africains du nord de l'équateur.
A cet égard leF'outah-Djallon offre un intérêt de premier ordre. Du côté de la mer, il est abordable par plusieurs estuaires qui remontent jusqu'au pied de ses premières collines ; ses hauts plateaux fertiles, bien arrosés et où la température est celle de la France moins les froids de l'hiver, sont habitables comme un paradis terrestre.
Là est la vraie route par laquelle la civihsation pénétrera dans l'intérieur du grand continent sous ces latitudes, parce que là est le climat favorable où les Européens peuvent vivre et créer un centre d'influences permanent et fort.
Le Foutah-Djallon est pour les blancs la clef du Soudan.
Un peu plus au nord, vers le Sahara, la température excessive de 45" et la fièvre jaune, trop souvent épidémique, leur rendent la vie difficile.
A VANT-PUOPOS m
Au sud, dès le Rio Pongo, des fièvres pernicieuses rendent la cote dangereuse.
Le Foutali-Djallon, dont les estuaires — qui reçoivent très peu d'eau douce et ne forment pas de marécages — offrent une salujDrité relative, et dont la région montagneuse est favorisée d'un très beau climat, est en tous points infiniment préférable ; il est une sorte d'isthme praticable entre deux régions malsaines — ce qui ne veut pas dire cependant que les Européens y seront dispensés de toute précaution hygiénique.
En 1701, Briie, qui représentait activement les intérêts de la France au Sénégal, visita l'ile de Boulam par mer et par terre. Il fit un grand éloge de son climat salubre et de sa fertilité ; il envoya même un vaisseau et deux corvettes avec un personnel destiné à créer là un centre commercial, et il ne renonça à ce projet, déjà en cours de réalisation, qu'après avoir constaté la difficulté pour ses factoreries naissantes de se protéger dans cette île trop étendue. Brûe ne songeait à installer à Boulam que des agents commerciaux.
En 1792, l'Anglais Philippe Beaver, séduit par les récits de Briie et des navigateurs qui après celui-ci visitèrent Boulam, voulut à son tour coloniser cette ile. Il s'y installa avec 275 colons blancs. Mais treize mois après son arrivée, 80 de ceux-ci étaient morts, les autres avaient abandonné l'entreprise et Beaver rentrait à Londres avec les 6 derniers survivants. Malgré cet insuccès, l'association anglaise qui avait fait les frais de l'expédition décerna de hautes récompenses à son agent pour honorer son courage. — Admirable et généreuse loyauté.
Toutefois si des colons blancs, obligés à un rude travail au soleil, n'ont pas pu vivre dans ces parages, des agents
IV AVANT-PROPOS
commerciaux, entom^és de quelque confort, vivent très bien âBoulam. L"île, en effet, est aujourd'hui habitée par un grand nombre d'Européens et est devenue la résidence du gouverneur delà Guinée portugaise.
Le marquis de Ghasseloup-Laubat, ancien ministre de la marine, président de la Société de géographie, qui voulait bien m'honorer de son amitié, m'avait vivement encouragé dans mon projet déjà ancien d'explorer cette région. Homme d'étude et d'expérience, il croyait à l'avenir d'une route vers l'intérieurpar les hauteurs du Foutah-Djallon.Par ces montagnes, en effet, on peut sans trop de difficulté atteindre le Niger, navigable peu après ses sources et qui nous est une route largement ouverte vers le Soudan ; tandis qu'au sud, vers l'embouchure de ce fleuve, la côte est malsaine et la navigation intérieure entravée par les rapides de Boussa.
J'avais le vif désir d'étudier sur place ces conditions que la raison laisse supposer, que les cartes géographiques indiquent aux yeux, et qu'ont signalées les voyages de Watt et Winterbottom, de Mungo Park, de MoUien, de René Caillé et tant d'autres, et plus récemment ceux de MM. Hecquard, Mage, Lambert, comme encore cette année celui de M. Galliéni. La guerre de 1870, puis divers événements me retinrent en Europe. Enfin, en 1879, je pus mettre mon plan à exécution, et, après avoir organisé entièrement à mes frais mon expédition — dégagé par conséquent de toute attache et libre de mes mouvements, — je partis plein de curiosité et aussi d'espérance.
Le gouvernement de Lisbonne, avec un empressement dont je lui conserve la plus vive gratitude, m'encouragea, dès mon départ, parla plus active bienveillance etnie facilita
AVANÏ-PROPOS V
autant que possible les abords du Foutah-Djallon, par sa colonie de la Guinée portugaise. J'ai pu au retour lui donner quelques renseignements utiles sur le royaume de Labé, qui s'étend sur la frontière orientale de la Guinée, et aussi lui remettre un traité que j'avais signé avec les rois de Cassini,
Le consul d'Angleterre à Saint-Paul de Loanda, dont je reçus la visite sous ma tente à Boulam, tandis que j'achevais mes derniers préparatifs de voyage, se mit obligeamment, de son coté, à ma disposition pour le cas où ma route me permettrait de faire appel à son aide (circonstance qui d'ailleurs ne s'est pas présentée).
J'emportais les sympathies de nombreux amis de France, au premier rang desquels j'ai plaisir à citer ici M. A. Rabaud, président de la Société de géographie de Marseille , si ardemment dévoué aux intérêts civilisateurs de la géo~ graphie.
J'avais donc pour moi tout au moins l'appui moral — je n'en demandais pas d'autre — du Portugal, de l'Angleterre et de la France et par-dessus tout un ardent désir d'être utile à la science et à mon pays et de faire acte de collaboration efficace à la grande œuvre de propagande civilisatrice à la tête de laquelle s'est si noblement placé S. M. Léopold II, roi des Belges, pour ouvrir l'Afrique aux idées et aux progrès européens.
Le succès me paraissait assuré.
Je voulais d'abord rechercher le point de la côte qui pourrait être relié le plus utilement par une voie ferrée au Niger supérieur navigable ; puis gagner les hauts plateaux et obtenir de l'almamy de Timbo la permission écrite de construire un chemin de fer à travers ses États ; enfin atteindre le Niger vers le confluent du Tankisso et le descendre vj AVANT-PROPOS
jusqu'à la latitude de Sakatoii pour étudier le Soudan.
Je n'ai pu accomplir que la première partie de mon voyage, celle de la côte à Timbo et Sarreboval, mais c'était, je crois, la moins facile et la plus importante ^
J'ai constaté, en effet, que par là le trajet est plus court; qu'il se fait tout entier en pays sain et au milieu de populations disposées à nous bien accueillir.
L'almamy régnant de Timbo, Almamy Ibrahim-Saury, dont l'autorité est reconnue dans tout le Foutali-Djallon, ennemi résolu et puissant de toute influence européenne, prince musulman, d'un caractère soupçonneux et inquiet, m'a fermé la route. Il était engagé dans une guerre interminable avec son voisin de Dinguirray, le roi Agui-Bou, frère et sujet du sultan Amadou qui règne à Ségou-Sikoro, et il voulait que j'attendisse la fin de cette guerre (elle a duré plus d'un an encore après mon départ). Je dus à regret me décider à revenir à la côte; mais afin de mieux reconnaître le pays, je revins par une autre route que celle que j'avais suivie en premier lieu.
J'étais bien résolu, toutefois, à ne pas quitter Timbo sans emporter l'autorisation que j'étais venu chercher. Le soupçonneux Almamy Saury me retint deux mois près de lui pour étudier et discuter mes propositions. J'arrivai peu à peu à le convaincre, lui et ses nombreux conseillers, que son intérêt était de favoriser mes projets, et, le 2 juin 1880, il me délivrait, avec le consentement de tous les grands chefs assemblés, un traité écrit en arabe, par
ipour construire un railway dans ce pays où nulle route n'est ouverte, il faudrait tracer des chemins provisoires. Le plan le moins coûteux, le plus prompt, le plus utile serait assurément d'établir un petit chemin de fer volant, à voie étroite, à traction de chevaux, qui satisferait mieux qu'une route ordinaire à toutes les exigences de la construction d'une grande voie.
AVANT-PROPOS vu
lequel il nr autorisait k construire un clicuiiii do fer dans ses États. A ce document matériel, il ajouta mille promesses verbales de concours effectif et me désigna les points de son royaume qui, à son avis, méritaient d'attirer mon attention : Baléo, Tenné, Kakriman, etc., etc.
Je partis le même jour et ne m'arrêtai plus que pour remettre le pied sur le sol de la France.
Mon voyage avait duré onze mois ; je n'avais pas descendu le Niger, mais le plus important de mes souhaits était réalisé : je rapportais signé du tout-puissant almamy un engagement qui ouvre la porte, sous ces latitudes, à l'influeiice européenne vers l'intérieur de ce qu'on appelle encore à cette heure (de continent mystérieux. »
Dès mon retour, j'ai organisé — toujours à mes frais — une nouvelle expédition, que j'ai confiée à MM. Gaboriaud, de Fontenay et Ansaldi. Ces messieurs portaient de ma part à l'almamy et au roi de Dinguirray des présents, parmi lesquels deux petits modèles de chemin de fer. Ils sont arrivés le 27 juin dernier à Timbo ^ L'almamy Saury, qui avait tenté de garder le pouvoir douze mois de plus qu'il ne le devait, venait d'être remplacé par Amadou, son collègue ;
1 Le docteur Baj'ol, 'i qui j'avais, en revenant en France, fait part de mes observations, et qui, partageant mes idées sur le Foutah-Djallon, avait sollicité et obtenu du gouvernement une mission pour Timbo, a été rencontré par M. Gaboriaud à Fougoumba se dirigeant vers Timbo, où il arrivait en effet le 14 juillet. J'avais recommandé à M. Gaboriaud de se tenir à la disposition de l'envoyé de la France, s'il pouvait lui être utile par la situation que lui créait nécessairejnent à lui-même mon précédent voyage.
Dans l'intervalle, l'Angleterre avait dépêché à Timbo le gouverneur même de la Gambie. Ce haut fonctionnaire, qui n'a pas ménagé l'argent sur son passage, a dit partout que les Français ne venaient à Timbo que pour s'emparer du pays. .l'avais fait à Timbo le plus grand éloge de l'Angleterre; je crois que cela valait mieuv, car pour les noirs tous les Itlancs sont frères.
VIII AVANT-PROPOS
il s'était retiré à Donguelfehla. Amadou a retenu M. Gaboriaud pendant quarante-huit jours. lia accueilli avec joie mes présents, surtout le modèle de chemin de fer à lui destiné, et il a sanctionné de nouveau tous les engagements pris envers moi par son prédécesseur.
Au moment de mettre sous presse, je reçois le texte du traité signé de l'almamj Amadou, confirmant explicitement le traité et les promesses de l'almamy Saury.
Voici la traduction de ce document :
TRAITE passé le dimanche dix juillet mil huit cent quatre-vingt-un^ à Timbo, entre Victor Gaboriaud^ agissant au nom et pour le compte de Monsieur Aimé Olivier, et Valmmny du Foutah-Djallon, Amadou, fus de l'almamy Boubakar, fils de l'ahnariiy Abdul-Ay, fils de l'almamy Sadliiami.
Aujourdfhui dix juillet mtil huit cent quatre-vingt-un, 'moi, Amadou, almamy du Foutah-Djallon, fils de l'ahnamty Boubakar, fils de l'almamy Abdul-Ay, fils de l'almamy Sadhiami, choisi et nommé almamy du Foutah-Djallon, d'après les lois et coutumes du pays, ai fait convention avec Monsieur Victor Gaboriaud et lui ai accordé, pour Monsieur Olivier, ce qui suit.
Article premier. — Je permets ci Monsieur Aimé Olivier d'établir un chemin de fer dans tous les pays que je commande et où je pourrai commander.
Art. 2. — Je lui concède à titre définitif une bande
AVANT-PROPOS ix
de terrain de vingt kilomètres de largeur sur tout le parcours du chemin de fer^ pour rétablissement de la ligne, joour exécuter les travaux et pour élever les co7istructions utiles à son exploitation.
Art. 3. — Je m'engage cl lui fournir dans chaque village traversé par le chemin de fer les travailleurs nécessaires pour l'exécution des travaux, moyennant indemnité proportionnelle, à veiller à la sécurité de V exploitation et je lui pt^oinets aide et protection contre tous ceux qui voudraient l'inquiéter.
Art. 4. — Je concède aussi et Monsieur Aimé Olivier le droit d'établir des factoreries et comptoirs dans tous les pays que Je commande et où Je pourrai C07nmander, sans qu'il ait àp)ayer aucun droit, ni impôt.
Art. 5. — Monsieur Aimé Olivier pourra choisir le terrain, faire les travaux et études nécessaires à l'établissement du chemin de fer, sur tous les points qui lui conviendront.
Art. 6. — Tous ses envoyés et employés seront protégés et pourront circuler librement dans tous mes royaumes.
Art. 7. — Le traité servira de titre de propriété à Monsieur Aimé Olivier.
Art. 8. — Le Jour ou le chemin de fer marchera, Monsieur Aimé Olivier donnera à Valmamy Amadou, ou à son successeur, un cadeau et lui payera, à 2^cirtir du même Jour, ime redevance annuelle, espèces et marchandises convenues.
X AVANT-PROPOS
Aut. 9. — Le cadccm et la 7'eclevance se^'ont payés ci rétablissement le plus jjrès de Timbo ou et Kantaguesi.
Fait Cl Timbo, le dimanche dix juillet mil huit cent €[uatre-vingt-un.
Signé : V. G-ABORIAUD. L'aLMAMY-AmADOU.
Contre-signe : Mamadou-Paté.
Certifié conformCj l'interprète :
Amadou-Boubou.
Les pages qui vont suivre, et qu'à la sollicitation d'amis assurément trop indulgents je me suis décidé à livrer au public, sont la transcription exacte de mon carnet de voyage tenu à peu près jour par jour. J'aurais peut-être pu donner à mon livre une forme plus attrayante en développant et en dramatisant certains épisodes et en ajoutant à l'ensemble mille détails dont je n'ai gardé note que dans ma mémoii^e; j'ai mieux aimé lui laisser son caractère prime-sautier, qui ■ m'a paru être pour le lecteur comme une garantie de véracité.
Parisj le 15 novembre 1881.
A. Olivier, V" de Sanderval.
DE L'ATLANTIQUE AU NIGER
PAR LE
FOUTAH-DJALLON
GORÉE. — LE Rl(3 SAN DOMINGO. — L'ARCHIPEL DES BISSAGOS
Le 12 novembre 1879, je prenais le chemin de fer à Paris pour gagner Lisbonne, mon point d'embarquement. Je ne dirai rien de mon rapide voyage à travers les Gastilles ; je ne parlerai pas davantage du Portugal, ni de sa belle capitale qui se hausse des bords du Tage jusqu'au sommet de ses sept collines, comme pour mieux voir flotter au loin, sur toutes les mers, le pavillon portugais. Le chemin est battu de longue date, et les guides de toutes les couleurs, Jeanne, Murray, etc., le détaillent par le menu à qui veut en tourner les pages.
Je noterai seulement que dans ce rapide trajet je fus favorisé par un temps superbe, une atmosphère vivi-
r fiante et une température tiède qui, à Lisbonne, atteignait 20 et 24 degrés centigrades ; puis j'ouvrirai une parenthèse pour recommander, en passant, aux goutteux et aux rliumatisants l'air pur et sec, l'eau délicieuse des hauts i^lateaux de l'Estramadure où j'ai , pour mon compte, laissé un lot encombrant de douleurs incommodes.
Je ne m'attardai pas aux derniers préparatifs du départ, et le 22, par un beau soleil, je montais à bord du Niger, vapeur de la compagnie des Messageries \ maritimes, commandé par le capitaine Jacques, le cap sur Gorée.
La traversée fut moins belle qu'elle ne le, promettait au début. Le 23, le temps changea, la mer grossit, et les 25, 26 et 27 la tempête nous secoua si violemment que pendant deux jours les feux de la cuisine demeurèrent éteints. Ce fut à cela, d'ailleurs, que se bornèrent nos mécomptes. L'admirable installation de ces paquebots, la confiance de l'équipage et l'empressement d'un aimable état-major, nous laissèrent à peine jouir de l'incident. Le calme se rétablit vite, et nous arrivâmes en bonne condition à Gorée.
A peine dans le port, le paquebot est entouré de pirogues montées par les gamins de l'endroit, négrillons de toutes les tailles, accourant pêle-mêle solliciter la générosité des passagers , dans leur jargon franconègre.
« Madame jolie, jette sous à moi. Madame belle, jette cinquante centimes ! »
Et c'est un va-et-vient de pirogues à tout instant chavirées, vides de leurs équipages d'enfants disparus pour
GOREE 3
une minute, puis de nouveau montées, et dans la transparence de l'eau ce sont des luttes sans fin pour la pièce de cinquante centimes. Singulière et inoubliable impression pour le voyageur qui vient de quitter l'Europe. Le grand paquebot, ville flottante du vieux monde, est ainsi dès son arrivée entouré, assailli par les jeunes convoitises du continent africain, qui sollicite, et semble appeler la civilisation.
Autour de nous le décor apparaît large et plein de lumière : d'un côté, c'est Dakar, la ville naissante et ses dunes blanches, éblouissantes au soleil; de l'autre, c'est Gorée, présentant à la haute mer son rocher colossal, derrière lequel s'abrite l'ile etles riantes maisons dont elle est couverte.
Vue de la terre ferme, de la côte du Lazaret, Gorée offre à l'œil un ravissant tableau. Les murailles du fort, dorées par le soleil, forment une sorte de lumineux diadème aux sombres colonnes de basalte noir qui s'élèvent du sein des eaux, et à la base desquelles le flot vient en se brisant faire une étincelante ceinture d'argent. Là-haut, entre les murailles et les rochers, resplendit la verdure des tropiques, tandis qu'à l'est, sur la partie basse de l'île, se profilent des groupes de maisons blanches que dominent de loin les dais élégants des palmiers jetés au hasard dans le paysage.
Ici est l'Afrique, et l'Europe, qui paraît si loin, n'est pourtant éloignée que de cinq jours. Au marché se vendent toutes sortes de denrées et de fruits que le blanc connaît peu : goyaves, papayes, kolahs, etc. La population aussi est curieuse dans ses types et dans ses allures. Les femmes fument volontiers la courte pipe de
Il PREMIERE PARTIE
torre ou se nettoient les dents, qu'elles ont très belles. Les hommes, étendus sous les baobabs de la place de Gorée, jouent aux dames avec des cailloux, dansent, dorment, causent, se rasent mutuellement la tête avec leurs longs couteaux, font le salam, le front dans la poussière, et vivent en paix, attendant qu'Allah pourvoie à leur existence. Ce sont de véritables grands enfants.
Ici tout est soleil, tout estjoie. Telle est la note dominante, et à ce point de vue nous sommes vraiment loin de notre vieille Europe ! Alors que l'Européen est grave et sérieux, le noir rit, babille et joue, il ne sait pas ce que c'est que réfléchir, etl'avenirne l'inquiète jamais. — A peine au monde, les enfants commencent à se traîner et bientôt à marcher, à mettre en jeu tous les efforts de leurs petits muscles, à tirer parti de leurs petits moyens.
Voilà trois bambins qui me vont au genou et que je rencontre s'évertuant tous ensemble à rouler du port au magasin par le chemin de sable un petit baril de sardines. Ailleurs, cinq ou six en bande me tirent et me poussent dans une maison en me montrant un taureau furieux qui fait des siennes au bout de la rue : « Viens, disent-ils, il est pas bon; » et le taureau passé, cette jolie troupe noire et toute rieuse reprend son vol et ses jeux.
Alors, si vous n'avez jamais vu que l'Europe, vous commencez à croire qu'il existe un autre monde que notre vieux monde, d'autres civilisations, d'autres manières de comprendre la vie.
Un matin j'allai visiter Ruffisque, sur la terre ferme, en face de Gorée. Il se fait là un grand commerce
UNE AVENTURE A GOREE
GOREE 7
d'arachides, apportées par caravanes à dos de chameaux. La vie y a une activité flévreuse. De tous côtés s'élèvent des constructions nouvelles. Les matériaux à bâtir ne manquent pas ; on y trouve de bon calcaire en abondance. Je fis à Rufflsque la connaissance du vieux roi Sangouné. Le monarque déchu était, quand je le vis, suivi de trois seigneurs de son ex-cour. Sangouné n'a plus d'illusions; il est convaincu, et le dit volontiers, que la suppression de l'esclavage a ruiné pour jamais l'ordre social.
II
Dimanche 7 décembre 1879, départ de Gorée, à quatre heures de l'après-midi, sur mon yacht le Jean- Baptiste] je vais visiter les rives de la Gambie, la côte et l'archipel des Bissagos, — Lundi 8, le temps étant au calme, le vent très modéré et le thermomètre à 27°, je fais tendre et plonger une voile le long du bord, et, ainsi caché à Toeil des requins, je prends un bain délicieux dans une eau dont la température n'est inférieure que de 2" à celle de l'atmosphère. — Nous ne marchons pas vite, tout au plus faisons-nous 4 kilomètres à l'heure.
Mardi 9 décembre. — Je passe en vue de la Gambie, puis de la Cazamance. 7 kilomètres à l'heure ; 29° à deux heures de l'après-midi. Nouveau bain, à27° celui-là. Le soir, nous nous livrons au plaisir de la pêche au dauphin. La nuit est sombre, les dauphins sillonnent la mer tout autour de nous. Le pilote, armé d'un harpon, debout sur la sous-barbe, le dos appuyé contre le beaupré, suit des yeux le sillage lumineux laissé par le poisson dans sa course vertigineuse. Ces lueurs phosphorescentes éclairent toute la mer d'un jour mystérieux. A onze heures, nous mouillons.
Mercredi 10. — Levé l'ancre à cinq heures du matin. Nous naviguons à la sonde, et lentement, vers le Rio San-Domingo, estuaire de Cachée. J'aperçois à l'horizon l'écume des brisants, et j'entends leurs bruits sourds comme un tonnerre lointain. Le soir, à dix heures, nous mouillons en dedans des brisants. La nuit est belle. L'eau, partout phosphorescente, étend au loin ses lueurs bleuâtres. J'en fais puiser; ma main, plongée dans le seau, emporte quand je la retire des points lumineux qui y demeurent un instant suspendus.
Vers trois heures du matin, la phosphorescence a cessé. Peut-être cela tient-il à ce que la mer est basse, et que, si près de la côte, elle est trop mêlée d'eau douce.
Jeudi 11. — Levé l'ancre à trois heures du matin. 24° sur le pont; pas de vent. L'estuaire a 2 kilomètres de large ; nous le remontons avec la marée. Autour de nous tout est silence. Sur la rive les forêts dorment les pieds dans l'eau; mais des brumes blanches flottent entre les palmiers, les rosniers,les benteniers, on dirait autant de fantômes s'éveillant surpris par le jour naissant. Des nègres en pirogues apparaissent au loin près de l'autre rive, comme pour animer le tableau.
Débarqué à dix heures à Cachée, escorté de mon noir Ma-Yacine. L'accoutrement de ce brave garçon est aussi simple que ridicule; un pantalon de drap trop
CAGHEO 0
court et un long pardessus de toile blanche en font tous les frais. La ville, ou plutôt le semblant de ville, est bientôt vu. Je me présente aux autorités et, après une courte visite à quelques comptoirs, je saute dans une pirogue et, au grand désespoir de mon pilote, je pagaye ferme jusqu'à la rive opposée. Je constate avec plaisir l'absence des moustiques et ne remarque aucune odeur de fièvre. Pas de requins, mais de nombreux crocodiles. J'achète pour huit francs quatre canards dorés et une mangouste au pelage sombre. Ce gentil carnassier, qui vit de rats et de serpents, est lui-même une sorte d'énorme rat portant fourrure, de la taille d'un chat; le mien est très famiUer ; je le baptise F oc- foc.
Levé l'ancre à neuf heures et demie du soir, à la marée descendante. Mouillé dans la nuit, à deux heures du matin.
Vendredi 12. — Levé l'ancre à six heures du matin. Brise du nord favorable. Je fais route vers l'île de Piscis. Le vent tombe. Notre marche se ralentit notablement; j'en profite pour me baigner, — véritable bain de baignoire, car l'eau est à 27^
Samedi 13. — Même route, eau trouble ; pas de bain. Le soir, nous mouillons en vue de Piscis. Je passe la nuit à bord, et le lendemain je descends à terre et vais faire une promenade dans l'ile, escorté d'un indigène, nommé Biramtal. Mon guide me fait visiter un village noir, où j'achète des insectes rares moyennant quelques morceaux de sucre. Je note au passage un bentenier énorme ; c'est tout un monde que cet arbre. Sur les buissons du sentier que je suis s'abattent des vols nombreux de perruches.
La faim commençant à m'aiguillonner, je charge Biramtal de me trouver quelque ahment. La cuisine du lieu est loin d'être épicurienne; au riz cuit à l'huile de palme et au lait tourné qui me sont offerts, je préfère la diète. Plus tard je serai sans doute moins difficile!
Dans une factorerie, on me fait voir plusieurs tigres de petite espèce, et d'humeur joyeuse; leurs gardiens noirs les caressent, mais ils m'empêchent d'en faire autant. A chacun de ces tigres on donne une poule tous les jours.
Ici, le costume des fillettes et des jeunes garçons est fort primitif; il se compose d'une bande de tresse qui pourrait passer ailleurs pour une simple ficelle. Ces enfants nous enseignent à l'envi l'art de tresser la ficelle en question et de s'en revêtir ! Les plantes qui bordent le sentier fournissent les fibres de ce vêtement à la mode de Piscis.
Le matin, le pilote m'ayant dit qu'en cet endroit les requins sont de bonne composition, je me risque à prendre mon bain favori; le soleil est déjà chaud; il est sept heures, l'air a 24° et l'eau 28; c'est un véritable bouillon qui n'a rien de rafraîchissant.
A trois heures, je dis adieu aux curiosités de Piscis, et je rejoins l'embarcation par un long trajet dans l'eau et la vase, d'abord à pied, puis sur le dos d'un noir. J'emporte un singe.
Lundi 15. — Mouillé deux fois dans la nuit. Le matin.
BOULAM H
bon vent ; à midi, calme plat. A quatre hem'es, nous sommes en vue de West-Point. Le thermomètre, une heure après, marque 30" ; l'eau en a 28 1/2. Nous arrivons dans la nuit et nous mouillons à Boulam, l'une des îles (la principale) de l'archipel des Bissagos.
Mardi 16. — Le jour venu, je descends à terre et je visite les environs — autant que le permettent les hautes herbes et les serpents. Après avoir convenablement étudié le terrain, je choisis un emplacement pour construire une habitation et j'emploie le reste de la journée à mettre mes affaires en ordre et à écrire en France.
Le lendemain 17, je vais voir le gouverneur, auquel je remets les lettres d'introduction qui m'ont été données au ministère des colonies, à Lisbonne. J'ai reçu, en effet, de M. le conseiller Francisco da Costa e Silva, directeur général du département d'outre-mer, non seulement les encouragements les plus vifs et les plus sympathiques, mais encore toutes les autorisations nécessaires pour me permettre de partir de Boulam^
Après cette visite , je dirige ma promenade vers Casa-Nova, habitation, ruinée en partie, d'un ex-négrier qui enfermait là ses provisions de marchandise humaine. On y voit encore les restes d'un beau jardin. Les fruits d'un cocotier me tentent, mais ils sont bien haut.
1 Ce m'est ici une occasion, que je m'empresse de saisir, de lui en offrir tous mes remerciements.
Survient un gamin, portant pour tout vêtement la ficelle à laquelle est pendu son couteau. Je me fais vite comprendre, et le négrillon est, en quelques bonds de singe, au sommet de l'arbre, dont il détache les plus grosses noix à mon intention. Le lait du coco frais ressemble à de l'eau sucrée, avec un goût particulier de verdure ; c'est une boisson agréable, en somme, mais l'eau vaut encore mieux.
Jeudi 18. — Visite au maire et au directeur des travaux publics. Je demande la concession d'un terrain. — Longue promenade dans l'île. Temps couvert; le soleil renonce à se montrer de tout le jour. Nuit fraîche.
Passé à écrire les journées du vendredi et du samedi.
Dimanche 21. — Mis tout vivant dans l'alcool un petit serpent venimeux, qui avait sauté sur un de mes noirs.
Le mardi 23, nous reprenons la mer, et, à neuf heures du matin, nous nous mettons en route pour explorer l'archipel. Le vent est faible. Nous mouillons à Bambaïa, d'où nous repartons à cinq heures dusoir avec le jusant. Nous jetons l'ancre derechef, dans la nuit, durant quelques heures. Ici nous sommes en eaux profondes ; les requins sont à craindre, et, comme je tiens à mon bain, je ne trouve rien de mieux pour les éviter que de me baigner dans la chaloupe, immergée à dessein.
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