Avant-propos
Le présent volume est destiné à faire suite aux Mémoires de M. de Gontaut, que nous avons publiés l'année dernière (1). Ces Mémoires, que l'auteur ne put achever, ne comprennent que le récit des deux premières années de son ambassade. A l'aide des nombreux documents laissés par lui, nous avons tenté de continuer l'œuvre dans la forme où il l'avait lui-même commencée.
Les documents se répartissent ainsi : notes au jour le jour, rédigées par M. de Gontaut sur des feuilles volantes; minutes ou copies au net d'un certain nombre des dépèches oflicielles qu'il envoie au ministre des affaires étrangères ; minutes ou copies au net des lettres personnelles qu'il écrit; originaux des lettres personnelles qu'il reçoit; copies d'un certain nombre des dépèches officielles écrites par le ministre à l'ambassadeur ; copies de documents officiels ou de lettres particulières communiqués par le ministre à M. de Gontaut pour son instruction personnelle.
(1) \icomte de Gontaut-Biron, Mon Ambassade en Alh'muijne, Paris, l'Ion-.Noun-it. lî)0(5, iii-8».
II AMBASSADE EN ALLEMAGNE
De ces documents divers, M. de Gontaut, dans ses Mémoires, avait fait un choix. Nous avons suivi son exemple. Outre les proportions considérables que menaçait de prendre une publication complète, elle risquait d'être en beaucoup d'endroits inutile, attendu que sous leurs différentes formes les documents se répètent souvent. Nous avons toujours retenu de préférence ceux qui, sur une question donnée, renfermaient le plus de faits intéressants. C'est, d'ordinaire, le cas des notes ou des lettres personnelles, où M. de Gontaut rapporte des détails qu'il n'a pas cru devoir insérer dans sa correspondance officielle.
M. de Gontaut, dans ses Mémoires, s'était imposé la lâche de grouper en divers chapitres les pièces choisies par lui, de les relier, de les commenter au besoin, de donner ainsi à son travail l'aspect d'une œuvre composée, où les documents constitueraient un récit suivi des événements. Si nous avons dû parfois, en publiant ces Mémoires, modifier la disposition primitive, multiplier les chapitres et préciser le plan, nous n'avons fait que leur donner la forme que leur souhaitait l'auteur et que son ouvrage inachevé indiquait déjà suffisamment.
C'est la méthode que nous avons également adoptée pour le présent volume. Nous avons cru pouvoir, sans trop leur faire violence, répartir les documents entre un certain nombre de chapitres et grouper les textes, parfois épars, qui se rapportaient à une même question. Nous avons, en outre, essayé de les placer, pour
AVANT-PROPOS ni
ainsi dire, dans leur cadre historique, en esquissant de la situation générale, à tel ou tel moment, juste ce qu'il en fallait pour les mieux comprendre et les mieux apprécier. Nous avons voulu tracer ces quelques tableaux d'ensemble avec autant de concision et de discrétion que possible. Tout notre soin a été de mettre les textes en évidence et de les laisser parler eux-mêmes. C'est eux qui forment, comme on le verra, la partie la plus considérable et la plus importante de notre publication.
Lorsque, sur une question très controversée, l'alarme de 1875, nous sommes sorti de notre réserve pour proposer une conclusion, nous avons fourni au lecteur, en lui soumettant les pièces que nous avions sous les yeux, les moyens, si bon lui semble, de combattre cette concUision. Nous ne croyons pas, pour notre part, qu'au printemps de 1875, le prince de Bismarck ait eu l'intention de nous attaquer; mais nous pensons n'avoir omis, dans notre publication , aucun des témoignages de grande ou faible importance sur lesquels on pourrait s'appuyer pour démontrer les projets belliqueux du Cbancelier. Il n'était que juste d'y joindre quelques apologies personnelles présentées par le prince de Bismarck dans ses discours, ses conversations ou ses Mémoires.
Des documents que nous reproduisons, la plus grande partie est complètement inédite. Un certain nombre sont déjà connus par extraits ou en suljstance, l'I iKjtamment ceux qui se rapportent à la crisi.' de 187;3.
IV AMBASSADE EN ALLEMAGNE
Cela tient à ce que les archives de M. de Gontautont été mises, une première fois, à la disposition de M. le duc de Broglie, qui en tira la matière d'un court volume paru en 1 896 et intitulé : la Mission de M. de Gontaut- Bivon à Berlin. Pour les deux premières années de cette mission. Fauteur s'était servi des Mémoires de l'ambassadeur, alors inédits, et, pour la suite, des papiers que nous avons nous-même exploités. Son ouvrage n'est pas une publication de textes, mais un récit fait d'après les textes. L'auteur y a seulement, de temps à autre, inséré des citations. C'est dire que notre traA ail est conçu dans un tout autre esprit, puisque les documents eux-mêmes y tiennent au contraire la première place.
Beaucoup de ces documents se trouvent à l'état de copies dans une collection privée où M. llanotaux a pu les consulter. C'est en les utilisant qu'il a écrit, au tome 111 de son Histoire de la France contemporaine, son admirable récit de l'alerte de 1875. On y rencontre de nouveaux extraits et des détails qui ne figurent pas dans l'ouvrage du duc de Broglie. On les retrouvera, avec plus de développements, dans les chapitres que nous avons consacrés au même incident (1).
En présence de documents tels que ceux qu'on va lire, qui traitent d'événements si graves et touchent à
(1) On a déjà beaucoup écrit sur la crise de 1873. Nous mentionnons seulement ici les deux auteurs qui se sont directement inspirés des documents, tant privés qu'officiels, que nous avons eus nous-même entre les mains.
AVANT-PROPOS v
des ressentiments mal éteints, une importante question se pose, celle de la confiance qu'il convient de leur attribuer au point de vue historique.
11 nous semble que la réponse tient presque tout entière dans l'opinion qu'on se fait du principal auteur de ces notes et de ces correspondances, c'est-à-dire de M. de Gontaut lui-même. On nous pardonnera donc de dire et même de répéter à cette place, ce qu'une longue pratique des documents laissés par l'ambassadeur et notamment de ce journal intime où, sans y songer, il se dépeint si souvent lui-même, nous a conduit à penser de sa personne, de ses qualités d'esprit et de son caractère.
Nous ne prétendons pas établir sur ces documents des certitudes absolues, des évidences, que la vérité historique ne comporte guère. Cela serait même contraire aux méthodes circonspectes de M. de Gontaut, qui ne présente jamais les renseignements qu'il donne, les paroles qu'il cite, les observations qu'il a pu faire, que comme des « indications », des symptômes, une matière à conjectures, un faisceau de probabilités et rien de plus. Mais dans l'ordre des vérités approximatives que des documents historiques permettent d'atteindre, nous croyons pouvoir dire qu il n'est pas d'informateur plus exact et plus sûr que M. de Gontaut.
La valeur de son témoignage vient d'abord de son sang-froid, qualité nécessaire à tout diplomate, mais [)articulièrement indispensable àl bomme qui représentait la France à Berlin, au lendemain de ses désastres.
VI AMBASSADE EN ALLEMAGNE
Lord Odo Riissell, ambassadeur d'Angleterre en. Allemagne, disait, au mois de juillet 1877, après un séjour à Paris : « Ce qui m'a frappé en France, c'est qu'on y redoute une attaque subite de l'Allemagne. Ici, en Allemagne, on est inquiet des projets de revanche de la France. C'est là une double erreur réciproque. »
Nous ne rechercherons pas, en ce moment, si le prince de Bismarck n'était pas infiniment plus responsable, par son attitude agressive, de cette « erreur », que le gouvernement français, dont les documents laissés par M. de Gontaut révèlent une politique si constamment prudente et conciliante; nous nous bornons à constater le fait. Ces mêmes documents, en effet, corroborent l'affirmation de Lord Odo Russell. Des deux côtés de la frontière, on est toujours plus ou moins sur le qui-vive et ce sentiment d'inquiétude réciproque explique , en grande partie, la nature des relations qui régnent alors entre la France et l'Allemagne.
On conçoit, dans de pareilles conditions, combien il était important pour la France d'avoir comme représentant à Berlin un homme de sang-froid, qui ne risquât pas, par des alarmes exagérées et précipitées, de grossir le moindre incident et d'accroître le péril. M. de Gontaut fut au suprême degré cet homme-là. Nous voyons, dans ses conversations avec le prince Gortchakoff, que celui-ci l'en loue comme d'une qualité précieuse, qu'il souhaiterait même amicalement de
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constater au même degré chez tous les diplomates français.
Mais, utile comme elle l'est dans nos relations avec l'Allemagne, elle préserve en outre sa correspondance de ces exagérations ou de ces erreurs que produirait aisément une imagination inquiète et surexcitée. La peur rend crédule; elle accepte sans discernement tous les témoignages et s'applique de préférence à ceux qui sont de nature à l'accroître elle-même. M. de Gontaut ne s'affole jamais. Certes, il est toujours sur ses gardes ; il recommande sans cesse à son gouvernement la prudence et pratique lui-même à l'égard de l'Allemagne une vigilance constante. 11 partage au sujet du « sphinx », comme il appelle le Chancelier, les défiances générales; il reste soucieux pour l'avenir; mais il ne signale jamais un danger pressant. Il n'écrit pas de dépêches sensationnelles : même au plus fort de la crise de 1875, on le voit hésiter entre les symptômes alarmants et les motifs de se rassurer.
Informateur toujours en éveil, mais toujours calme, il a, de plus, le souci presque méticuleux de l'exactitude. Nous avons pu constater, bien des fois, le soin qu'il met à rapporter fidèlement et complètement ce qu'il a vu ou entendu. D'ordinaire, il le consigne dans ses notes, et le même jour, au plus tard le lendemain. Ces notes lui servent ensuite à établir ses tlépêches officielles et sa correspondance particulière, halles porliMit la trace des nombreux interrogatoires qu'il fait suljir à
VIII AMBASSADE EN ALLEMAGNE
sa mémoire et d'où sortent de nouveaux détails ajoutés après coup, de ses efforts pour trouver l'expression qui rendra le mieux la pensée, sans exagération, mais aussi sans atténuation. On sent qu'à cette heure où les rapports entre la France et l'Allemagne sont si délicats, si instables, où le moindre malentendu est gros de conséquences, l'ambassadeur a conscience des responsabilités qu'il encourt en essayant d'éclairer son gouvernement sur les dispositions de nos vainqueurs. De là ses constants efforts pour éviter des erreurs funestes.
Le respect de la vérité, quelle qu'elle soit, fait d'ail leurs partie de sa nature si foncièrement sincère et loyale. Au témoignage de l'empereur Guillaume lui-môme, sa confiance en M . de Gontaut est telle que lorsque celui-ci lui affirme une chose, le souverain se déclare satisfait, parce qu'elle doit être vraie. Rien de plus mérité que cet hommage rendu par l'empereur d'Allemagne, en ces jours de défiances réciproques, à la droiture du représentant de la France. Nul intérêt, nulle vanité personnelle, nul préjugé de parti n'altèrent en ce parfait honnête homme le sentiment et le goût du vrai. Il n'ira pas créer des périls imaginaires pour étaler ensuite le mérite qu'il aurait eu à les écarter. S'il est en lui un penchant contre lequel il faille se tenir un peu en garde, c'est au contraire cette modestie qui l'empêche parfois de se rendre justice et de mettre en évidence le rôle qu'il a pu jouer dans tel ou tel événement.
AVANT-PROPOS ix
C'est le seul cas où la vérité simple et entière puisse avoir à souffrir avec M. de Gontaut.
Notons enfin que par sa situation, non seulement officielle mais personnelle, il est à même de recueillir des informations abondantes et de les puiser aux meilleures sources. Cela tient aux relations excellentes et parfois intimes que lui valent à la cour et dans la haute société berlinoise ses alliances de famille, sa bonne grâce de grand seigneur, son tact exquis et la sûreté de son commerce. Il n'est, d'ailleurs, pas à craindre que ses renseignements n'aient d'autre valeur que celles de propos mondains entendus dans les salons. 11 sait peser les témoignages et discerner dans tout ce qu'il voit ou ce qu'il écoute ce qui mérite seul d'être retenu. Au nombre de ses informateurs habituels figurent des diplomates comme l'ambassadeur d'Angleterre ou le ministre de Belgique, le baron de Nothomb, gens d'expérience, sérieux et sûrs. Lorsqu'il rapporte une confidence importante, il n'omet jamais de mentionner la personne qui la lui a faite et les raisons qu'il a do la croire bien renseignée.
Ce sont toutes ces causes ensemble qui font de la correspondance de M. de Gontaut et de ses notes intimes des documents d'une si grande valeur historique.
Kn {»résenlanl au public ses Mémoires, nous disions avec quel désintéressement ce bon serviteur de la France avait accepté, sans aucune expérience antérieure de la
X AMBASSADE EN ALLEMAGNE
vie diplomatique, la mission de représenter à Berlin son pays vaincu. Ce nouveau volume montrera, plus éloquemment encore que le premier, les difficultés et les amertumes inséparables de sa tâche. On y verra les traitements que, depuis le printemps de 1875, M. de Gontaut eut à subir de la part du Chancelier. Nous ne voulons pourtant pas les signaler sans leur opposer l'excellent et affectueux accueil que M. de Gontaut ne cessa de rencontrer chez les membres de la famille impériale. Il serait injuste de les passer sous silence. Sans doute, le prince de Bismarck domine la scène à Berlin de toute son impérieuse personnalité; mais ce n'est pas une raison pour ignorer ceux qui, au second plan, dans l'ombre de cette dure et sarcastique figure, s'efforcent d'adoucir à l'ambassadeur de France les humiliations et les tristesses. Un mot, un geste discret de sympathie peuvent beaucoup, à certaines heures, pour amolhr et détendre une sensibilité frémissante et contractée. Il est des égards et des attentions délicates dont les circonstances doublent le prix. C'est pourquoi, lorsque la rancune tenace du Chancelier a enfin obtenu le rappel de l'ambassadeur, ce n'est pas l'amertume qui domine dans les souvenirs que ce dernier emporte de son long séjour. La famille impériale et le représentant de la France se quittent à regret. Le vieil Empereur ne peut retenir ses larmes en parlant à M. de Gontaut de ce départ qui l'afflige. Quand tous deux se retrouvent l'un devant l'autre pour la remise solennelle
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des lettres de rappel, le protocole lui-même perd ses droits; l'émotion les étreint si fort que l'ambassadeur reste un instant sans pouvoir parler; puis il remercie le souverain des marques de bonté qu'il n'a cessé de recevoir de lui, et celui-ci répond sur un ton de simplicité touchante :
« Le prédécesseur de M. le Président actuel de la République a été bien inspiré en vous choisissant pour renouer les relations entre les deux pays séparés pour un temps par des événements si graves. Vous avez pleinement réussi dans cette œuvre, et je tiens à vous le dire officiellement... Je vous regrette beaucoup. Je conserverai de vous le meilleur souvenir et vous ne m'oublierez pas, j'espère... »
Nous souhaitons que le lecteur du présent volume ratifie le jugement de l'empereur d'Allemagne et qu'il apprécie comme celui-ci toutes les qualités mises en œuvre par M. de Gontaut pour réussir dans une des tâches les plus délicates qu'un homme ait jamais pu entreprendre par dévouement à son pays (I).
(1) Tous les documents que nous reproduisons sont extraits, sauf indication contraire insérée dans le texte ou mise en note, des archives de M. de (lontaut. Cet avertissement général nous dispense d'en mentionner à chaque fois la provenance.
Nous avons réuni dans un Appendice quelques pièces qui nous paraissaient offrir quelque intérêt et que nous ne pouvions faire entrer dans le texte. Ce n'est pas à proprement parler un recueil de pièces justificatives, car heaucoup dcntre elles sont étrangères aux questions traitées dans le cours du volume.
DERNIÈRES ANNÉES
DE
L'AMBASSADE EN ALLEMAGiXE
DE M. DE GONTAUT-BIKON
(1874-1877)
Chapitre Premier
La situation politique et religieuse en Allemagne. — Certains évêques français critiquent le Kulturkampf en leurs mandements. — M. de Gontaut signale les mauvaises dispositions du prince de Bismarck et conseille la prudence. — Circulaire du ministre des cultas aux évêques les invitant à modérer leur langage. — Le gouvernement allemand paraît d'abord s'en contenter. — Long entretien de M. de Gontaut et du prince de Bismarck : celui-ci demande des poursuites judiciaires contre les évêques. — Réponse dilatoire du duc Decazes. — Les élections au Reichstag : succès des catholiques. — Suspension de V Univers pour deux mois. — Discours du duc Decazes à l'Assemblée nationale sur les rapports de la France et de l'Italie. — Après de nouvelles insistances pour obtenir des poursuites, l'Allemagne laisse subitement tomber l'incident. — Symptômes d'apaisement. — Une confidence du prince Gortchakoff au général Le Flô. — Réaction générale en Europe contre la politique autoritaire du prince de Bismarck. — Lettre de la reine Victoria à l'empereur Guillaume. — Voyage de M. do Gontaut à Saint-Pétersbourg : ses entretiens avec le prince Gortchakoff, le Tsar, le baron de Jomini, la grande-duchesse Marie ; ses impressions et conclusions. — Déclarations du prince de Bismarck au prince
i
Orlofî : guerre morale à la France. — Lettre du duc Decazes à M. de Gontaut : son attitude envers le Chancelier. — Aggravation du conflit religieux en Allemagne.
Le récit laissé par M. de Gontaut des deux premières années de son ambassade, et récemment publié, exposait, dans un dernier chapitre, les tentatives de restauration monarchique en France, les diverses impressions, dominées par la défiance, qu'elles avaient produites en Allemagne, leur échec et la prorogation pour sept ans des pouvoirs du Maréchal. M. de Gontaut avait voulu venir à Paris pour contribuer par son vote à cette prorogation, La notification en avait été faite, en son absence, par le premier secrétaire de l'ambassade au gouvernement allemand, sans aucune des difficultés que ce dernier avait soulevées pour celle de l'élection du Maréchal. Un nouveau ministère avait été constitué :1e duc de Broglie, qui en restait le chef, cédait au duc Decazes le portefeuille des affaires étrangères et prenait celui de l'intérieur. Peu de jours après, le 2 décembre 1873, M. de Gontaut regagnait son poste à Berlin.
Il constatait tout d'abord et signalait au duc Decazes une certaine détente dans les sentiments de l'Allemagne à notre endroit. Il était évident que l'échec de la monarchie ne lui avait pas déplu et qu'elle s'arrangeait mieux du système inauguré par le vote qui prorogeait les pouvoirs du Maréchal. M. de Gontaut vantait à son ministre la courtoisie et même la bienveillance du secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, M, de Biilow. Une violation de territoire ayant été commise, non loin de Metz, par des soldats allemands, celui-ci se montrait tout disposé à nous donner la satisfaction à laquelle nous pouvions avoir droit.
Néanmoins, cette accalmie ne devait pas être de longue durée. Les préoccupations très vives que causait, en ce moment, au prince de Bismarck sa propre politique intérieure,
POLITIQUE INTÉRIEURE DU CHANCELIER 3
devaient avoir sur nos relations avec l'Allemagne un fâcheux contre-coup. Ces préoccupations se rapportaient à deux objets : la lutte de plus en plus violente entreprise contre le clergé catholique dont la résistance allait augmentant, l'adoption par le nouveau Reichstag, qui devait être élu le 10 janvier prochain, d'un projet de loi mihtaire, auquel l'Empereur et le maréchal de Moltke attachaient une grande importance, mais qu'on s'attendait à voir soulever, au Parlement, une opposition très vive et peut-être insurmontable.
Ce projet, qui étabhssait et fixait une fois pour toutes à 401,600 hommes l'effectif des troupes allemandes en temps de paix, ne tendait à rien moins qu'à dépouiller le Reichstag d'une des plus importantes prérogatives attachées en tout pays au régime représentatif, celle de voter annuellement le budget militaire. Toujours effrayés, ou se disant tels, de la réorganisation de l'armée française et de nos prétendus desseins de revanche, l'Empereur et les chefs de son armée désiraient soustraire aux fluctuations des majorités et assurer à tout jamais dans l'avenir le contingent de troupes qu'ils croyaient indispensable pour nous tenir en respect. Pour triompher des hésitations ou des répugnances qui allaient se produire dans le Reichstag, il était donc opportun de laisser apparaître une tension dans les rapports entre la France et l'Allemagne et de maintenir présente aux esprits la crainte d'une rupture toujours possible. Contre un danger de guerre tout proche ou sans cesse menaçant, une armée forte semblerait plus nécessaire. C'est à faire naître ce danger, ou plutôt à y faire croire, que servirait un incident diplomatique habilement suscité et entretenu.
Outre ce projet de loi militaire, l'attention du Chancelier était de plus en plus absorbée par la question rehgieuse. Engagée depuis deux ans déjà contre l'Eglise catholique dans une guerre à outrance, dont on ne pouvait prévoir la fm, sa nature impérieuse se heurtait à des volontés aussi déterminées que la sienne. Les dernières lois de mai 1873, votées par les Chambres prussiennes, avaient soulevé dans le clergé catholique allemand d'unanimes protestations. Entre autres dispositions vexatoires, elles prétendaient réglementer l'instruction préalable des candidats aux fonctions ecclésiastiques et ordonnaient qu'ils eussent étudié et subi des examens dans une université de l'Etat. Elles obligeaient, en outre, les supérieurs hiérarchiques à notifier les nominations faites par eux au président de la province qui pouvait, dans un délai de trente jours, y faire opposition. Elles instituaient un tribunal royal des affaires ecclésiastiques qui recevait, au nombre de ses attributions, le droit de destituer les évêques ou les prêtres coupables d'avoir contrevenu aux lois de l'Etat.
Non content de toutes ces mesures, le Chancelier se préparait à présenter un nouveau projet au Reichstag, qui punissait de la perte de leur nationalité et du bannissement les membres du clergé convaincus d'exercer illégalement leurs fonctions, et déclarait que ces condamnations, prononcées par un des Etats confédérés, seraient applicables sur tout le territoire de l'empire allemand. C'était les poursuivre hors de Prusse, jusqu'aux limites de cet empire. En même temps, le prince de Bismarck allait saisir les Chambres prussiennes d'autres propositions : obligation imposée aux évêques nouvellement nommés de prêter serment d'obéissance aux lois de l'Etat, et, par conséquent, à celles-là mêmes qui avaient été portées contre l'Eglise catholique; nomination des curés par les paroissiens dans les diocèses dont l'évêque est banni et dont le chapitre a refusé d'élire un vicaire capitulaire, etc., etc.
Ces divers actes n'avaient pas seulement pour effet de provoquer dans les rangs de l'épiscopat une inflexible résistance; ils resserraient, en outre, en un groupe plus compact, dans les Chambres prussiennes et au Reichstag, le parti
LE KULTURKAMPF CRITIQUÉ PAR NOS ÉVÉQUES 5
catholique que les prochaines élections allaient renvoyer à cette dernière assemblée accru de trente à quarante voix et formant une centaine de membres. La lutte était donc loin de tourner à l'avantage du Chancelier, qui y mettait toute l'âpreté de son tempérament despotique. Certains de ses partisans eux-mêmes pensaient qu'il s'était embarqué dans une périlleuse aventure et regrettaient son manque de sang-froid. On conçoit que dans de pareilles circonstances il supportât impatiemment tout ce qui pouvait ressembler à un encouragement donné aux catholiques d'Allemagne. C'est cet encouragement que certains évêques de France, en des adresses ou des mandements rendus publics, leur avaient, très naturellement et très logiquement sans doute, mais imprudemment apporté.
Dans le courant du mois de novembre, les évêques de la province de Bourges, réunis en synode, avaient envoyé à ceux d'Allemagne une adresse dans laquelle ils les remerciaient du bel exemple donné par leur intrépide attitude. Vers le même temps paraissait une encyclique de Pie IX protestant contre la politique religieuse du prince de Bismarck. Une dizaine d'évêques s'étaient associés, en leurs mandements, à cette protestation. Mais deux d'entre eux l'avaient fait en des termes agressifs qui avaient été particulièrement remarqués. C'était Mgr Freppel, évêque d'Angers, et Mgr Plantier, évêque de Nîmes. Le premier montrait, en Prusse, « les ordres religieux poursuivis et traqués sans trêve ni merci; les évêques dépouillés du pouvoir le plus essentiel de leur charge, celui de nommer les pasteurs des âmes; des fonctionnaires s'arrogeant le droit de réglementer l'éducation des clercs, et, comme pour ajouter le ridicule à l'odieux, une secte minime (c'étaient les vieux-catholiques) patronnée par l'État prussien...» L'évêque de Nîmes, après avoir rappelé le souvenir d'autres persécuteurs de l'Eglise catholique, ajoutait : « L'Allemagne de Bismarck a voulu continuer cette tradition de bassesse et d'immoralité. Ah! les nobles évêques de Posen, de Cologne, de Paderborn, d'Ermeland et d'autres encore ne veulent pas marcher avec le pape de Berlin : eh bien, l'on se passera d'eux... » Le clergé vieux-catholique était appelé « une poignée de prêtres marqués au front du signe de la brute ou de celui de la rébellion, peut-être de l'un et l'autre ensemble ». L'auteur parlait encore de la « voracité hideuse avec laquelle l'Italie vient de se jeter sur le patrimoine de l'Eglise et de ses congrégations religieuses ». Ce langage violent était reproduit par V Univers avec les commentaires les plus élogieux (1).
Outre que le prince de Bismarck devait être particulièrement irrité par toutes les marques de sympathie que les catholiques d'Allemagne pouvaient recevoir des pays étrangers, ces mandements épiscopaux lui fournissaient au bon moment le prétexte à récriminations contre la France, dont il avait besoin pour enlever au futur Reichstag le vote de la loi militaire. Il avait donc double raison de s'en montrer mécontent et de réclamer satisfaction. Nous allons voir qu'il ne s'en fit pas faute et qu'il sut jouer à merveille de cet incident.
Dans une lettre particulière datée du 26 décembre et adressée au duc Decazes,M. de Gontaut dépeignait les mauvaises dispositions de l'Allemagne et annonçait l'approche de l'orage :
(1) Une manifestation très respectable, mais non moins imprudente, inspirée cette fois par le patriotisme plus que par le sentiment religieux, s'était déjà produite au mois d'août précédent. L'évêque de Nancy avait invité, dans un mandement, les fidèles de son diocèse à prier pour la réunion à la France des provinces perdues. Pour s'exprimer à mots couverts et sans violence, la pensée n'en était pas moins claire. Le fait était d'autant plus grave que le diocèse de Nancy enfermait encore dans sa circonscription un certain nombre de paroisses qui avaient été annexées et que le mandement y avait été également lu du haut de la chaire. Le ChanceUer se plaignit et notre ministre des cultes dut adresser un blâme à l'évêque.
DEFIANCES ALLEMANDES 7
« Mon cher ami,
« Je vous écrivais, dans ma dépêche du 16 courant, que le ton de la presse allemande s'était radouci à notre égard, depuis un mois environ, et que pourtant il ne fallait pas s'y fier. Cette réserve n'est que trop justifiée par les faits actuels. Les journaux allemands recommencent une campagne contre nous; la date en remonte à la condamnation du maréchal Bazaine (1). Les revues aussi bien que la presse périodique nous sont redevenues fort hostiles. J'ajoute que la reprise des hostilités me paraît coïncider avec le retour du prince de Bismarck à Berlin. C'est toujours le même thème, quelque peu fondé qu'il soit : nos armements, notre volonté persévérante de prendre notre revanche, notre ingérence dans les querelles religieuses du monde entier. Il vous est bien connu déjà : votre lettre du 16 me le prouve. La réponse, parfaite en tous points, que vous avez faite au comte d'Arnim, le langage que je ne cesse de tenir ici, tout devrait calmer les susceptibilités les plus ombrageuses, dissiper les aveuglements les plus incurables. Si nous ne réussissons pas, c'est donc que les terreurs sont bien plus aflichées que réelles; et voilà ce qui m'inquiète. L'écho des pensées du gouvernement allemand et des conséquences qu'il est tout disposé à en tirer me revient par d'autres voies que la presse. Par une circonstance fortuite, j'ai eu connaissance, il y a deux jours, d'un propos grave, belliqueux, tenu par le maréchal de Moltke au frère du roi de Saxe, en prévision d'événements prochains, motivés, il est vrai, disait-il, par nos préparatifs de revanche. Je vous prie de garder pour vous cette confidence très secrète, mais certaine, qui m'a été faite.
(1) La condamnation du maréchal à la peine de mort avec dégradation militaire venait d'être prononcée le 10 décembre et commuée, le lendemain, en vingt années de détention avec dispense des formalités de la dégradation.
« J'ignore si M. de Broglie vous a raconté une conversation qu'il a eue, le 3 ou le 4 septembre, avec Orlofî (1). Tout n'était pas également sérieux dans cet entretien; mais lorsqu'il lui a dit les mots suivants en parlant de Bismarck : « Ce qui est le plus singulier, c'est que connais- « sant, comme il le fait assurément, l'état de votre armée « (très belle assurément pour le peu de temps que vous « avez mis à la reconstituer, mais encore très imparfaite, « vous le savez), ayant sur tous les points de la France des « officiers prussiens en campagne pour le tenir au courant « de ce qui se passe dans vos régiments, il affecte de croire « que vous êtes sur le pied de guerre et prêts à fondre sur « l'Allemagne avec une force redoutable », cette fois, dis-je, il était très sérieux. Ce qui le prouverait au besoin, c'est que d'Arnim ne m'a pas caché ces mêmes préoccupations chez le Chancelier, et j'ai rapporté dans le temps à Albert de Broglie que le Roi avait dit à Bade : « La France réorga- « nise son armée sur un pied excellent; dans deux ans elle « sera prête et nous fera la guerre. » Je suis sûr de ce propos.
« Toutefois, je dois mentionner une raison qui tendrait à diminuer notablement la portée des menaces du gouvernement allemand contre nous : les élections pour le nouveau Reichstag auront lieu le 10 janvier; de toutes parts on s'y prépare ; la lutte sera vive. Le gouvernement l'emportera certainement; mais l'opposition catholique sera vraisemblablement représentée par une minorité très respectable. Les questions religieuses tiendront le premier rang dans le nouveau Parlement; mais il en est une autre qui n'est guère placée au-dessous de celles-là dans les préoccupations du gouvernement, je veux parler du vote du budget militaire. L'Empereur et le maréchal de Moltkey attachent
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