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Campagnes de l'armée d'Afrique, 1835-1839

Orléans, Ferdinand-Philippe-Louis-Charles-Henri, duc d', Paris, Louis-Philippe-Albert d'Orléans, comte de, Chartres, Robert Philippe Louis Eugène Ferdinand d'Orléans, duc de · 1870 · Scanned text

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Orléans, Ferdinand-Philippe-Louis-Charles-Henri, duc d', Paris, Louis-Philippe-Albert d'Orléans, comte de, Chartres, Robert Philippe Louis Eugène Ferdinand d'Orléans, duc de
Language
French
Published
1870
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Contents (5)
  1. Avant-propos about 10 min
  2. Introduction about 28 min
  3. II Médéah Et La Metidja about 24 min
  4. III Bone Et Bougie about 15 min
  5. IV Oran about 6 h 45 min

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Avant-propos

La conquête de l'Algérie forme un épisode intéressant de notre longue histoire militaire. Elle ne peut se comparer aux grands drames guerriers de la République et du premier Empire, aux luttes dont la Grimée et la Lombardie ont, de nos jours, été le théâtre ; mais elle a exercé une influence importante sur le caractère de notre armée, et elle est restée, dans ses traditions, comme un glorieux souvenir. L'armée d'Afrique a acquis, dans cette guerre si nouvelle, une précieuse expérience; elle a surtout donné l'exemple de toutes les vertus militaires, et mérité par là de prendre place à côté de ces armées dévouées, modestes et intègres, qui ont honoré la France aux époques vraiment héroïques de son histoire.

Cette conquête,- et les vingt années de guerre il AVANT-PROPOS.

durant lesquelles elle s'est accomplie en un temps de paix générale pour l'Europe, ont été le lien entre deux générations militaires. La plupart de nos premiers généraux d'Afrique s'étaient formés à l'école de l'Empire, depuis les maréchaux Clauzel et Valée , qui avaient exercé de grands commandements dans la guerre d'Espagne, jusqu'au général de Damrémont et au maréchal jBugeaud , qui étaient colonels à la fin de nos grandes guerres. Autour de ces chefs, on. vit s'élever une jeune et nombreuse famille d'officiers, pleins d'ardeur et de courage, liés entre eux par un égal dévouement à la France, et qui devaient lui donner des généraux éprouvés , des administrateurs capables et plus d'un grand citoyen. Quoiqu'elle ait été cruellement décimée par les balles ennemies , par la maladie, par l'âge, et dispersée par nos troubles politiques , c'est encore à cette même famille qu'appartiennent tous ceux qui depuis lors ont conduit nos soldats sur des champs de bataille plus vastes ou plus éloignés.

Chacun dans cette famille était bientôt apprécié par ses camarades à sa juste valeur. Le mérite , qui trouvait en Algérie l'occasion de se révéler promptement, était toujours remarqué , et les ser-

AVANT-PROPOS. m

vices les plus modestes étaient récompensés avec impartialité. L'opinion publique, en effet, qui s'intéressait vivement à l'armée d'Afrique, exerçait sur elle et sur ses chefs une puissante et salutaire influence. Elle l'encourageait et la contrôlait à la fois.

L'histoire politique et stratégique de la conquête de l'Algérie n'a pas, jusqu'ici, été faite : l'époque dont cette conquête est l'œuvre attend encore le jugement impartial de la postérité. Mais il y a pour l'armée, comme pour la France, un véritable intérêt à fixer les traditions de cette guerre si originale, si féconde en utiles enseignements et en exemples héroïques, à recueillir, pour conserver ce que nous appellerions volontiers la légende algérienne, les souvenirs de quelques-uns de ceux qui y ont pris une part importante.

Parmi les noms des chefs qui ont raconté ce qu'ils ont vu et laissé des témoignages écrits de leur sympathie et de leur admiration pour leurs compagnons d'armes, se place le nom du duc d'Orléans. La sollicitude dévouée pour l'armée française qui l'a constamment animé, qui a inspiré tous les actes de sa vie militaire , se retrouve dans tout ce qu'il a écrit. On pourra en juger par le iv AVANT-PROPOS.

morceau historique que nous donnons ici. L'Armée d'Afrique, tel est le titre d'un ouvrage dans lequel il se proposait de raconter à la France les travaux et les combats de cette armée, dans les rangs de laquelle il avait eu l'honneur de servir. A cet ouvrage il consacra les loisirs- d'une existence prématurément brisée Il ne put l'achever; mais

il laissa parmi ses papiers ce fragment, auquel il ne manquait que la dernière révision de l'auteur, et dont la publication est, aux yeux de ses fils, un hommage rendu à la mémoire de leur père et l'acquittement d'un legs fait par lui à cette armée dans laquelle son ardent patriotisme voyait une parfaite image de la nation française.

Il avait eu de bonne heure l'occasion de vivre au milieu de nos soldats , de connaître leurs qualités, d'apprécier leurs vertus à l'heure du danger et de la souffrance. Dès 1831, il avait accompagné le drapeau tricolore, lorsque cet emblème de notre Révolution, récemment relevé, passa la frontière belge pour soutenir un grand intérêt national. L'année suivante, il commençait l'investissement de la citadelle d'Anvers avec une brigade dans laquelle servait son frère le duc de Nemours. Il y reçut le baptême du feu , comme premier général

AVANT-PROPOS. v

de tranchée, et, de ce jour, il se considéra comme ayant acquis le droit de cité dans l'armée française.

Il ne tarda pas à aller combattre dans ses rangs pour la défense de notre nouvelle colonie algérienne, dont l'existence même était alors menacée par Abd-el-Kader, et il faisait, en 1835, auprès du maréchal Clauzel , la campagne de Mascara. Dans cette brillante expédition , à l'école d'un chef illustre , il étudiait avec ardeur la manière de faire la guerre à un ennemi dont l'activité et la vigilance ne' laissèrent jamais une imprudence ou une fausse manœuvre impunies. Dans ces engagements, où l'intelligence individuelle jouait un si grand rôle, il oubliait le danger pour suivre officiers et soldats d'un œil observateur, et, dans le journal qu'il écrivait fidèlement le soir pour sa famille, à côté de la description pittoresque des cavaliers arabes ou de la nature méridionale , si frappante pour les nouveaux venus, on rencontre, presque à chaque ligne, les noms d'officiers, inconnus alors, chez lesquels il avait deviné les qualités qui les firent depuis arriver aux premiers rangs de l'armée.

En 1839, il commandait une division et fit, sous les ordres du maréchal Valée , le voyage de vi AVANT-PROPOS.

découverte qu'on appela l'expédition des Portes-de-Fer. En souvenir de cette campagne, il écrivit lui-même la monographie des cinq régiments qui avaient formé sa division *. Dans ces récits rapides , dont le style vif et simple devait plaire au soldat, il lui racontait les combats et les actions d'éclat qui honoraient le numéro inscrit sur son schako. Il aurait voulu que ce travail fût fait pour toute l'armée, que chaque régiment possédât un abrégé de son histoire, qui devînt comme la généalogie glorieuse de tous ceux qui marchaient dans ses rangs. En resserrant ainsi la longue chaîne des faits de guerre qui, à travers tant de vicissitudes, font remonter à deux ou trois siècles l'origine de quelques-uns de nos régiments , il voulait fortifier cet esprit de corps qui double la valeur du soldat et inspire aux plus humbles une généreuse ambition.

En 1840, la division d'Orléans ouvrait la route de Médéah et enlevait le col de Mouzaïa : elle se

4 C'étaient les 21e et 17e légers, e 23e de ligne et les 1er et 3e chasseurs d'Afrique, ces derniers représentés par quelques escadrons. Deux de ces monographies, celles du 2e léger et du 23e de ligne, furent depuis développées et publiées par ses soins.

AVANT-PROPOS. vu

composait de soldats déjà aguerris par de rudes campagnes et d'officiers dont la réputation était bien supérieure à leur grade. Le général Duvivier y commandait une brigade ; le colonel Changarnier entrait, à la tête du 2e léger, dans les retranchements ennemis; le colonel de Lamoricière commandait les zouaves, qui l'avaient suivi dans tant de combats. Le bataillon de tirailleurs, récemment formé par les soins du duc d'Orléans, déployait déjà sous ses yeux toutes les qualités qui ont fait depuis la juste et grande réputation des chasseurs à pied, dont ce bataillon fut le noyau. Auprès de lui, son jeune frère, le duc d'Aumale, débutait dans la carrière qu'il a parcourue avec tant d'éclat, et qu'il devait, lui aussi, voir prématurément interrompue par cette autre mort qu'on appelle l'exil.

Dans le travail que nous publions, le duc d'Orléans a raconté les deux premières campagnes auxquelles il a pris part en Algérie. Sa modestie, qui, sans affecter d'ailleurs un prétentieux silence, l'empêche de se faire valoir, ne lui a pas permis de dire tout ce qu'il fit pour ses compagnons d'armes, et les exemples qu'il donna au milieu d'eux. Il n'a songé qu'à rendre hommage aux vin AVANT-PROPOS.

qualités si diverses que la guerre d'Afrique développait chez nos soldats. Cet hommage est celui de l'officier plein d'ardeur pour son métier et de dévouement pour les troupes qu'il a l'honneur de commander; c'est celui du citoyen qui sentait bien quel service l'armée rendait à la France en prouvant ce dont elle eût été capable partout où l'honneur national l'aurait appelée. Il croyait, en effet, qu'elle était pour nous une garantie de paix, de liberté et d'indépendance, d'autant plus efficace qu'elle inspirait plus de respect à tous lés adversaires des grands principes de notre Révolution. Si jamais, comme en 1791, ils étaient tentés de s'attaquer à la France comme au champion de la cause libérale devant l'Europe, il voulait que notre armée pût être, contre leur agression, un rempart inébranlable.

Hâtons-nous de dire cependant qu'à ses yeux nos possessions algériennes étaient tout autre chose encore qu'une école militaire. Il suffira de lire ce qu'il a écrit pour comprendre l'importance qu'il attachait au solide établissement de cette belle colonie. Et, à ce propos, il importe que le lecteur n'oublie pas que près de trente ans se sont écoulés depuis cette époque, trente ans durant lesquels

AVANT-PROPOS. ix

toutes les questions relatives à l'Algérie ont complètement changé de face. Les problèmes compliqués de son gouvernement n'avaient pas été posés, ou n'apparaissaient encore qu'à l'horizon lointain d'une pacification générale de la contrée.

Mais, en revanche, la question de l'occupation restreinte du littoral, ou même de l'évacuation absolue, était ardemment controversée. La sécurité de la Méditerranée et l'honneur national ayant obligé la France à planter son drapeau sur le sol algérien , le duc d'Orléans n'admettait pas qu'il dût repasser la mer, et il croyait que la politique, d'accord en cela avec la véritable économie, exigeait que notre domination y fût établie complètement et d'une manière incontestée. Cette opinion trouvait en ce temps-là beaucoup de sincères contradicteurs : aussi ne doit-on pas s'étonner de la lui voir soutenir avec cette ardeur que de vives et quotidiennes discussions inspirent à un esprit profondément convaincu.

Il faut aussi se souvenir que les grandes affaires de la France étaient alors soumises à l'analyse sévère des assemblées délibérantes , dont le contrôle salutaire n'empêcha jamais l'accomplissement d'une œuvre patriotique, mais qui, pour en x AVANT-PROPOS.

discuter l'exécution, devaient tenir compte de bien des intérêts divers. Dans l'appréciation des dépenses nécessaires à l'établissement de notre pouvoir en Algérie, les Chambres se placèrent parfois ,à un autre point de vue que ceux qui, comme le duc d' Orléans, voyaient de près les difficultés d'une pareille tâche ; et c'est même en partie pour éclairer l'opinion publique sur toutes ces difficultés qu'il avait entrepris l'histoire de l'armée d'Afrique.

Il était préoccupé sans cesse de l'avenir de l'Algérie. Au milieu de ses campagnes, il étudiait toutes les ressources du sol fertile que la France venait de conquérir et songeait aux moyens de le féconder. Il admirait avec quelle infatigable énergie nos soldats, sans même attendre que le pays fût entièrement pacifié, le sillonnaient de routes et y marquaient leur passage par de magnifiques travaux d'art. Il lui tardait de voir paraître derrière eux une autre armée, celle des colons, faisant la conquête définitive d'une contrée qui était jadis le grenier du monde, et fondant, sous ce beau climat, une France nouvelle que la mère patrie pourrait montrer avec un légitime orgueil. Ces colons étaient encore trop peu nombreux pour jouer un rôle important et efficace; mais plus leurs

AVANT-PROPOS. xi

efforts étaient restreints et leur tâche difficile,- plus il sentait la nécessité de les encourager et de leur ouvrir la voie.

Enfin il aimait dans l'Algérie française une œuvre qui devait honorer à jamais le règne de son père et survivre aux révolutions, comme y a survécu cette statue qui fut élevée au duc d'Orléans par l'armée, sur la place d'Alger, et que tous les gouvernements ont respectée depuis vingt-cinq ans; une œuvre glorieuse à laquelle lui-même et ses frères devaient attacher plus particulièrement leur nom. Il savait bien en effet qu'avec lui, ou sans lui et à son défaut, ceux-ci avanceraient bravement dans la route où il les avait précédés. Il n'eut pas la joie d'assister à leurs succès ni à ceux de tous les compagnons d'armes qu'il avait quittés en 1840, plein d'espoir alors dans un avenir qui semblait si brillant; mais il laissa après lui, avec le souvenir des services rendus à l'armée d'Afrique, celui d'une vie consacrée au devoir, d'une vie que peut résumer tout entière cette pensée exprimée plusieurs fois dans sa correspondance, et religieusement recueillie par nous comme un legs fait à toute sa famille :

« Toutes places, écrivait-il à son père, où l'on xii AVANT-PROPOS.

peut servir la France sont bonnes, et celle où l'on fait le plus de sacrifices pour le pays est véritablement la première. »

Le pages que nous publions ne comprennent qu'une partie de l'histoire des campagnes d'Afrique antérieures à la mort du duc d'Orléans. Il n'a pas eu le temps d'écrire le reste; il a seulement laissé un plan d'ensemble de l'ouvrage qu'il avait conçu. Notre dessein ne pouvait être de combler cette lacune et de bâtir tout l'édifice sur une esquisse de l'architecte. Toutefois, ce serait aller contre les intentions de l'auteur que de jeter le lecteur, brusquement et sans préparation dans un récit où il est constamment fait allusion à des événements que les chapitres précédents devaient lui avoir expliqués. On ne peut parler de ces laborieuses campagnes qui ont fondé notre domination en Afrique au milieu de tant de difficultés, sans avoir au moins donné, en quelques pages, une idée de ce que furent les débuts de notre armée en Algérie, sans avoir dit un mot, d'abord du

AVANT-PROPOS. xm

grand et beau succès par lequel nos soldats, serviteurs zélés de la France sous tous ses gouvernements, honorèrent les derniers jours de la Restauration , et ensuite des premières luttes , souvent si ingrates, dans lesquelles, à force de courage et de patience , ils conservèrent à leur pays sa nouvelle conquête.

Mais, pour faire cette esquisse, je cède la place à mon frère, qui, comme moi animé des sentiments de la piété filiale, comme moi plein des souvenirs du dévouement de notre père à l'armée française, a eu de plus que moi la satisfaction de combattre une fois à côté d'elle.

LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS.

Introduction

LES CAMPAGNES D'AFRIQUE de 183.0 a 1835

En 1835, à l'époque où commencent les récits du duc d'Orléans, la domination française ne comprenait encore qu'une partie peu étendue de l'Algérie, et le drapeau tricolore flottait seulement sur les principales villes du littoral, dont plusieurs brillants faits d'armes nous avaient rendus maîtres. Pour conserver ces quelques villes, ainsi que l'étroit territoire qui les avoisinait et qui en formait comm e la banlieue, la petite armée d'occupation avait dû déployer une fermeté et une constance peu communes. Sans cesse décimée par les maladies ; accablée par les fatigues inouïes au prix desquelles il lui fallait exécuter les travaux que commandaient les nécessités de la défense et la nature du sol; toujours enxvi INTRODUCTION.

tourée, harcelée par un ennemi nombreux, brave, et qu'animait contre nous un ardent fanatisme, elle avait eu à soutenir, au milieu des plus cruelles épreuves, des luttes quotidiennes, sans repos ni trêve : luttes obscures, mais vraiment héroïques, qui formèrent l'armée d'Afrique et qui donnèrent, une fois de plus, la mesure de ce qu'il y a d'indomptable énergie dans le soldat français.

Il est à jamais regrettable que la plume à laquelle nous devons les récits si vivants des campagnes de 1835 à 1840 ne nous ait rien laissé sur cette première période de l'histoire de l'Algérie. Nous ne pouvons songer à combler cette lacune. Pour tenter une pareille œuvre, il faudrait avant tout avoir recueilli, de la bouche même de ceux qui furent alors à la fois acteurs et témoins , leurs souvenirs personnels sur les diverses phases de la lutte, sur tant de nobles et glorieux efforts. Il faudrait, en outre, avoir vu de ses yeux et étudié sur place le théâtre des mouvements de notre armée. Ce double travail préliminaire nous est interdit. D'ailleurs, les combats livrés à cette époque furent tellement nombreux, qu'il serait impossible de les raconter tous sans dépasser de beaucoup les limites d'une simple introduction. Nous nous bornerons donc à rappeler ici, dans un résumé aussi rapide, aussi succinct que possible, les faits les plus importants de ces cinq premières années de nos guerres d'Afrique, en les classant dans Tordre suivant : la conquête d'Alger,

INTRODUCTION. xvn

ce grand et mémorable triomphe de nos armes; les deux expéditions de Médéah; les principaux engagements qui suivirent la prise de Bône et de Bougie ; enfin, les opérations qui, après l'occupation d'Oran, aboutirent au traité du 26 février 183Zi.

ALGER

Jusqu'à la guerre qui fit tomber leur pays en notre pouvoir, les Algériens furent toujours d'incorrigibles pirates. Fiers de l'admirable position de leur ville, que l'on considérait comme imprenable, et qu'ils appelaient avec orgueil « Alger la victorieuse et la bien gardée », ils semblaient non-seulement jeter un défi à toutes les puissances voisines, mais encore ne compter pour rien les lois du monde civilisé. Cependant, depuis la sévère leçon qu'ils avaient reçue de nous sous le règne de Louis XIV, lors du triple bombardement d'Alger par Duquesne et d'Estrées*, nous avions acquis une certaine prépondérance dans la Régence, et, au commencement du xixe siècle, on répétait encore le proverbe « qu'une querelle avec la France ne doit pas durer jusqu'à la prière du soir ». Cette influence fut entièrement perdue en 1827. Irrité des justes réclamations du gou-

* "En 1G82 et 1683, par Duquesne; en 1688, par d'Estrées.

b xvm INTRODUCTION.

vernement du roi Charles X contre la violation des privilèges que nous assuraient les traités et contre les actes de piraterie dont notre commerce avait continuellement à souffrir, le dey Hussein, dans une audience solennelle, insulta grossièrement notre consul, et, peu après, les Arabes brûlèrent l'établissement français de la Galle, près de Bône. La guerre était devenue inévitable. Une escadre partit donc de Toulon et commença par bloquer le port d'Alger et tout le littoral. On espérait qu'il suffirait d'un rigoureux blocus pour avoir raison du dey. Mais rien ne put faire céder l'orgueilleux entêtement de Hussein. 11 osa même, au mois d'août 1829 , violer de nouveau le droit des gens, en faisant canonner par l'artillerie algérienne le vaisseau de ligne la Provence, venu, comme parlementaire, en rade de sa capitale. Une pareille injure ne pouvait rester impunie. Fermement résolus à tirer une vengeance éclatante de l'affront fait à notre pavillon, Charles X et son ministère décidèrent aussitôt que l'on enverrait contre Alger une flotte et une armée de débarquement, non plus seulement pour exiger satisfaction des griefs de la France, mais pour détruire ce nid de pirates. Nos rapports antérieurs avec cette contrée n'avaient fait connaître encore que bien imparfaitement le terrain sur lequel nos troupes allaient opérer. La Régence s'étendait sur plus de deux cenïs lieues d'une côte inhospitalière, n'offrant que très-peu de bons mouillages; ceux de Bougie et de Mers-

INTRODUCTION. xix

el-Kébir (près d'Oran) étaient les seuls vraiment sûrs ; les autres ports, sans même en excepter celui d'Alger, ne présentaient que de mauvais abris. Les récits de quelques voyageurs et des cartes mal faites ne donnaient qu'une idée vague de l'intérieur du pays. On savait que deux chaînes de montagnes s'élevaient parallèlement à la mer; que la première, coupée de plaines, de vallées et de plateaux, bordait pour ainsi dire le rivage, et que la seconde s'en rapprochait vers l'est pour s'en éloigner ensuite vers le sud- ouest. Quant aux rivières ou torrents qui descendaient de ces montagnes, c'est à peine si leurs noms étaient connus. On n'avait également que des notions fort incertaines sur les habitants de cette contrée soumise, depuis trois siècles, à la domination des Turcs. Il est vrai que nos navires de commerce avaient souvent visité les villes de la côte, ce qui nous avait fait entrer en relations avec la population juive et mauresque des villes;' mais on confondait aisément sous le même nom de Bédouins les trois principales races indigènes de l'intérieur*. Un seul renseignement d'une réelle importance était acquis. En 1808, le colonel du génie Boutin a avait été chargé par Napoléon d'explorer tout le littoral de l'Algérie. C'était un officier fort intelligent et plein de zèle. Après plusieurs reconnaissances exécutées avec un

* Ces trois races principales étaient les Kabyles, les Arabes et les Maures. Ces derniers étaient répandus en très-grand nombre dans les villes de l'intérieur, de même que dans celles de la côte.

xx INTRODUCTION.

très-grand soin, il avait désigné, comme le point le plus favorable à un débarquement, la presqu'île de Sidi-Ferruch située à l'ouest du promontoire sur lequel s'élève la ville d'Alger. Le gouvernement de Charles X s'inspira de cette pensée. Il fut donc résolu que les troupes débarqueraient non pas, comme il en avait été question un moment, à Mers-el-Kébir? pour s'avancer ensuite vers Alger par la route de terre en longeant la côte, mais dans l'une des deux baies qui forment la presqu'île, et qu'on marcherait de là sur la capitale du dey.

L'entreprise était hardie et digne au plus haut point d'exciter l'intérêt : venger l'honneur de la France, dont la cause était devenue celle de l'Europe elle-même, rétablir la sûreté des mers et humilier les ennemis de la civilisation et du nom chrétien, tel était le noble but de l'expédition. Les préparatifs furent poussés avec une extrême vigueur, et, ainsi qu'il arrive toujours, quand il s'agit d'une de ces guerres qui font appel à tous les instincts élevés, généreux, chevaleresques d'une nation comme la nôtre, l'armée et la marine accueillirent avec enthousiasme l'annonce de la campagne projetée. Rien n'avait été négligé pour en assurer le succès : plus de trente mille hommes et cent seize bouches à feu devaient faire partie du corps expéditionnaire, dont le miuistère avait confié le commandement à un de ses membres, le lieutenant général comte de Bourmont b ; quatre cent quatre-vingt-quatre bâtiments

INTRODUCTION. xxi

de commerce avaient été frétés pour les transports ; enfin une escadre de cent deux bâtiments de guerre, sous les ordres du vice-amiral Duperré c, allait escorter ce grand convoi et lui prêter son appui.

L'armée devait se composer de trois divisions* commandées par les lieutenants généraux Berthezèned, Loverdo € et duc d'Escars f; les maréchaux de camp étaient MM. Poret de Morvan 9, Achard \ Clouet ', Damrémont;, Munck d'Uzer *, Colomb d'Arcine', Berthier de Sauvigny m, Hurel" et Montlivault0. Le lieutenant général Desprez^ remplissait les fonctions de chef d'état-major ayant le général Tholozé3 pour sous-chef; le général de la Hitter commandait l'artillerie, le général Valazés dirigeait le génie, et le baron Denniée* était intendant en chef. Enfin, si l'on jette les yeux sur les listes relatives aux grades moins élevés, on y trouvera bien des jeunes officiers qui devaient, dans un prochain avenir, tenir noblement tout ce qu'ils promettaient alors, bien des noms qui sont devenus illustres soit dans le cours des campagnes algériennes, soit sur les divers champs de bataille parcourus depuis cette

* Les régiments qui prirent part à l'expédition étaient les 3e, 14e, 37e, 20e, 28% 6% 49e, 15e, 48e, 21e, 29e, 35e, 17e, 30e, 23e et 34e de ligne; et les 1er et 2e régiments de marche que l'on avait organisés avec des bataillons appartenant aux 2e et 4e, 1er et 9e légers (en tout, dix-huit régiments formant, comme nous venons de le dire, trois divisions, dont chacune comprenait trois brigades). La cavalerie se composait seulement d'un escadron du 13e de chasseurs et de deux du 17e.

xxii INTRODUCTION.

époque par les armées françaises. Citons entre autres MM. Baraguay-d'Hilliers w, Vaillant ", de Chabaud-la-Tour*, Duviviery, Pélissier2, Changarniera', de BeaufoiV, de Mac-Mahonc', de Lamoricièred', Magnan6'.

Les troupes étaient pleines d'ardeur : les soldats en congé d'un an avaient répondu à l'appel avec une facilité inattendue ; tous aspiraient à l'honneur de suivre l'expédition. Afin de faire partie des bataillons désignés, un certain nombre de grenadiers et de voltigeurs avaient demandé à passer dans des compagnies du centre; des sous-officiers ou des caporaux avaient renoncé à leurs galons; on raconte même que des voltigeurs du Zi9e laissés au dépôt le quittèrent, et, voyageant à leurs frais, rejoignirent à trente lieues de Poitiers les bataillons de guerre de leur régiment.

Dès le printemps de 1830, les corps qui devaient prendre part à l'expédition furent cantonnés aux environs de Toulon, de Marseille et d'Aix, afin de pouvoir être concentrés et embarqués rapidement. Dans les premiers jours de mai, après de brillantes revues passées par le Dauphin, l'armée reçut ses ordres définitifs, et l'embarquement fut terminé le 17. Mais, les vents contraires ayant retardé le départ, la flotte ne quitta la rade de Toulon que le 25. Elle naviguait sur trois colonnes. Le contre-amiral RosameK était au centre, sur le Trident. Un capitaine de vaisseau, M. Lemoine9', commandait la

INTRODUCTION. xxm

droite, et un officier de même grade, M. le baron Hugon*', dirigeait la gauche. Le premier montait la frégate la Thètisi le second, la corvette de guerre la Créole. En tête de l'escadre de bataille marchait la Provence, sur laquelle le vice-amiral Duperré avait arboré son pavillon. Le 30, pour la première fois, soldats et marins purent apercevoir les rivages de l'Algérie; mais ce n'était encore que de loin, et, avant que l'amiral eût eu le temps de prendre ses dispositions pour se rapprocher de la côte, une violente bourrasque força la flotte à regagner le large. 11 fallut aller chercher un abri aux îl,es Baléares, dans la rade de Palma, où l'on resta plusieurs jours pour rallier le convoi et attendre un temps plus propice. Enfin, le 13 juin, nos escadres arrivèrent de nouveau en vue des côtes d'Afrique. A neuf heures du matin, elles n'étaient plus qu'à deux heures d'Alger. A l'aide des lunettes, on distinguait parfaitement la ville. S'élevant en amphithéâtre sous la forme d'un triangle dont la base touchait à la mer, elle semblait, avec ses maisons blanches qui réfléchissaient les rayons ardents du soleil, comme une vaste carrière de craie ; au sommet était la casbah ou citadelle, et, à une certaine distance au sud, on pouvait apercevoir le fort l'Empereur.

A une lieue environ de la côte, la flotte, sur laquelle on venait d'ordonner le branle-bas de combat, vira de bord et se dirigea vers l'ouest; elle passa devant le fort des Vingt-Quatre-Heures et dexxiv INTRODUCTION.

vant celui des Anglais, doubla la pointe Pescade et se trouva enfin à deux heures devant la presqu'île de Sidi-Ferruch. Dans l'après-midi du 13, tous les bâtiments étaient au mouillage. Le 14, jour anniversaire des batailles de Marengo et de Friedland, le débarquement commença à trois heures du matin. L'empressement des soldats fut tel, que bon nombre se jetèrent à Ta mer pour arriver plus vite. Dans leur arrogance, les Turcs avaient dit en parlant des Français : a Pour les prendre, il faut bien les laisser débarquer. » Aussi aucun préparatif n'avait été fait pour la défense de la presqu'île : un coup de canon tiré par la batterie de Torre-Chica traversa le pavillon du vaisseau le Breslau, ce fut tout ; à peine les troupes furent-elles à terre, qu'elles enlevèrent la batterie. Dès que la première et la deuxième division furent débarquées, la première (celle que commandait le lieutenant général Berthezène), reçut l'ordre de s'emparer de l'isthme et de ses abords. Le 1er régiment de marche et le 3e de ligne s'avancèrent, sans perdre de temps, à travers les broussailles qui couvraient le terrain. Les cavaliers bédouins exécutent alors pour la première fois un mouvement hostile : ils arrivent à fond de train sur les tirailleurs ; mais, au lieu de les sabrer, ils répondent à la fusillade par la fusillade, tirent en galopant, tournent bride aussitôt, rechargent en fuyant, font volte-face, reviennent de nouveau, tirent une seconde fois, tirent encore, et donnent ainsi du premier coup la

INTRODUCTION. xxv

mesure de cette sorte de guerre volante qui leur est particulière. Tout insolite qu'elle est pour nos soldats, cette manœuvre ne les intimide ni ne les déconcerte ; ils avancent toujours, s' aidant de tous les accidents de terrain et visant avec attention. Ils ne sont même pas arrêtés dans leur élan par la perspective d'une guerre sans merci, qui, dès le début de la lutte, se manifeste à eux dans toute sa férocité sauvage. Le lieutenant Astruc, du Ae léger, en fut la première victime. Cet officier ayant été entouré et tué, pendant qu'avec quelques tirailleurs il poursuivait un groupe de cavaliers ennemis, les soldats du dey, suivant leur barbare coutume, lui coupèrent la tête et mutilèrent indignement son cadavre presque sous les yeux de ses camarades. Le bataillon s'élança au cri de « Vengeons nos frères ! » mais les Arabes étaient déjà loin *.

Cependant, le débarquement continuait, et l'on prenait les mesures nécessaires pour faire de Sidi-Ferruch une forte base d'opérations. Le général Yalazé traçait un vaste camp retranché, et les bataillons qui n'étaient pas de service aux avant-postes étaient employés, sous ses ordres, à établir une ligne continue de fortifications, de mille mètres environ de développement, destinée à fermer complètement l'entrée de la presqu'île, de manière à la mettre à l'abri de toute attaque. Dans la matinée

* Dans cette première affaire, l'armée eut 310 hommes mis hors de combat.

xxvi INTRODUCTION.

du 16, une tempête effroyable vint interrompre ces travaux et la flotte eut à essuyer un terrible coup de vent du nord-ouest. Des appréhensions sinistres commençaient à s'éveiller dans les esprits, et déjà quelques voix s'écriaient : « Voilà l'orage de Charles- Quint*! » Par bonheur, le vent ayant sauté à l'est, la mer se calma peu à peu , et les alarmes se dissipèrent. Quelques heures de plus de cette tempête, et la flotte aurait été dispersée, et l'armée abandonnée sans vivres, sans chevaux et presque sans artillerie. Grâce au retour du beau temps, les travaux purent être repris dès le lendemain.

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