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: CRITÉRIOLOGIE GÉNÉRALE À | : TRAITÉ GENERAL DE LA CERTITUDE ’
le cardinal D. J. MERCIER in, Archevêque de Malines … Président honoraire de l’Institut Supérieur de Philosophie RLÉSESRANQE | à l’Université de Louvain | TRES 2 Membre de l’Académie royale de Belgique DES no . HUITIÈME ÉDITION ne | | Coll. Christi. Regis SE |
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Re | L à PARIS L Institut Supérieur de Philosophie | Félix ALCAN, Éditeur = 1, Rue des Flamands, 1 | 108, B< St-Germain, 108 : ee
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TRAITÉ DE LA CERTITUDE
Introduction
SOMMAIRE : 1. Objet du traité ; son intitulé. — 2. Pourquoi nous n adoptons pas l'appellation usuelle : Logique réelle. — 3. La Critériologie, dépendance de la psychologie. — 4. Raisons d'affecter aujourd'hui une place à part à la Critériologie. — 5. Division de la Critériologie en deux parties, l'une générale, l'autre spéciale.
1. Obiet du traité; son intitulé. — Le traité que nous intitulons Critérioloqie ou Traité de la certitude, a pour objet l'analyse de nos connaissances certaines et la recherche philosophique du fondement sur lequel repose leur certitude. Comme il est convenu d'appeler cerilérium ou critère (du verbe xpivety, discerner) le moyen de discerner la vérité de l'erreur, la marque à laquelle on peut reconnaître Si une connaissance est vraie et mérite d’être tenue avec certitude pour telle, le mot critériologie, science du -critérium, rend bien la pensée maîtresse du traité.
Le mot est d'usage récent. Il en est un autre, plus récent _ encore, qui prévaut surtout en Allemagne et en Angleterre, celui d'épistémologie (du verbe étiotapat, savoir; rotin, science), l'étude scientifique de la science, c'est-à-dire des éléments constitutifs de la science.
La certitude est une condition de la science : aussi la
Critériologie est une Théorie de la certitude.
L'emploi du terme Analytique serait dans l'esprit de la tradition aristotélicienne et scolastique, et l’on pourrait dire : L'Analytique de la connaissance cerlaine, où des facultés cognitives. Kant, dans sa Critique de la raison pure, a repris l expression Analytique transcendantale pour désigner la partie qui recherche les conditions essentielles à la science.
Nous nous en tiendrons au mot Critériologie, et cubs diairement, à la désignation imprécise Traité de la certitude ; désignation imprécise, en effet, car elle n'indique que l objet matériel de la Critériologie.
2. Pourquoi nous n’adoptons pas l'appellation usuelle : «Logique réelle ». — L’appellation jadis la plus répandue était celle de Logique réelle, par opposition à la
Logique formelle. Celle-ci, disait-on d'ordinaire, s'occupe des règles qui régissent la forme du syllogisme, abstraction faite de ce qui en fait la matière ; elle s’occupe de l’enchainement logique entre les prémisses et la conclusion, sans considérer la vérité ou la fausseté des propositions prises isolément. La logique matérielle ou réelle considérerait ces propositions en elles-mêmes, abstraction faite de leur liaison logique ; elle rechercherait si ces propositions sont vraies ou fausses, certaines ou incertaines.
Cette distinction de la logique en deux parties, l’une formelle, l’autre réelle, ne se comprend, en fait, que dans la philosophie kantienne. Pour Kant, toute connaissance est constituée de deux éléments, la matière, fournie par la sensibilité,'et la forme, antérieure à l'expérience, «a priori», dans laquelle la matière est reçue et au moyen de laquelle se produit la synthèse de la pensée. On comprend dans une pareille conception psychologique, qu'il y ait place pour une Logique de formes, et pour une Logique matérielle ou réelle qui porte sur le contenu de la pensée :). Mais
1) Plusieurs auteurs modernes, poussant à l'extrême l'opposition
INTRODUCTION 3 la distinction kantienne ne peut être impunément transportée dans une philosophie étrangère ou opposée aux thèses psychologiques du philosophe allemand. On n'a pas réussi à l'adapter à une classification scolastique. Ainsi, ni la « Logique formelle » n’est exclusivement la logique de la forme du raisonnement, ni la « Logique réelle » n’a exclusivement pour objet la rérité du jugement. La première s'intéresse aux trois opérations de l’entendement, à la simple appréhension, au Jugement aussi bien qu’au raisonnement. Il appartient à la seconde de justifier la certitude du raisonnement aussi bien que celle des affirmations immédiates de l'esprit.
L'expression Logique réelle est contradictoire. La Logique est, par définition, l'étude de l’être de raison et s'oppose, de ce chef, à toutes les autres parties de la philosophie qui ont pour objet l'être réel ‘). Réunir en une seule expression introduite par Kant entre la matière et la forme de nos connaissances, en sont venus à distinguer deux vérités : la vérité formelle et la vérité réelle.
« La vérité réelle, dit Hamilton, c’est l'harmonie entre une idée et son objet ; la vérité formelle est l'harmonie de deux idées entre elles en tant qu'idées. »
Il y a dans cette distinction un abus évident de langage que rien
- ne légitime. Voir Hamilton, Lectures, VI, 64, 68.
1) Saint Thomas dit très nettement : « Ens est duplex : ens scilicet rationis et èns naturae. Ens autem rationis dicitur proprie de illis intentionibus ,Quas ratio adinvenit in rebus consideratis, sicut intentio generis, speciei et similium, quae quidem non inveniuntur in rerum natura, sed considerationem rationis consequuntur. Et hujusmodi, scilicet ens rationis, est proprie subjectum logicae.S.Thomas, in Meth., Lib. IV, lect. 4.
« Sciendum est quod alia ratione est de communibus logica et philosophia prima. Philosophia enim prinra est de communibus, quia ejus consideratio est circa ipsas res communes, scilicet circa ens et partesejus. Et quia circa omnia quae sunt habet negotiari ratio, logica autem cest de operationibus rationis, logica etiam erit de his, quae ad omnes res sé habent. Non autem ita quod ipsa logica sit de ipsis rebus communibus, sicut de subjectis. Considerat enim logica sicut subjectum syllogismum et enuntiationem et praedicatum, aut aliquid hujusmodi. » /n Post. Anal., bb. I, lect. 20.
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À CRITÉRIOLOGIE le mot Logique qui signifie la science de l’éfre de raison et le mot réel qui signifie l'éfre réel c’est employer des. termes contradictoires pour désigner un même objet
. La Critériologie, une dépendance de la Psycho- Las _—_ La certitude étant une propriété de l'acte intellectif, la philosophie de la certitude se rattache à l'idéologie et ainsi à la psychologie. Mais on a fait à cette partie de la psychologie une place à part, et c'est Justice. 24
4. Raisons d'affecter aujourd’hui une place à part la Critériologie. — La philosophie moderne a pris, sous l'influence de Descartes et de Kant, un caractère cnitique, et l’on verra que tous les systèmes de philosophie élaborés au cours du siècle dernier se rattachent, soit directement, soit indirectement au criticisme de ces deux. maîtres !). de L'’effort vigoureux qui s’est produit en France pour asseoir, sur un acte de volonté ou sur un sentiment que l’on appelle foi ou croyance, la certitude ébranlée de la connaissance spéculatuve, c'est encore l'esprit de Kantqui renaît, pour essayer cette fois d’endiguer, avec lPauteur de. la Critique de la raison pratique, le septicisme déchaîné par la Critique de la raison spéculative. |
Le pragmatisme anglo-américain qui fonde la certitude sur l'utilité, résulte d’un effortsemblable et témoigne de l'intense intérêt qui s'attache partout aux problèmes dela certitude. : J
L'histoire de la philosophie contemporaine atteste la prédominance des préoccupations critiques dans la pensée: des principaux philosophes actuels, et justifie la place importante faite partout à la Critériologie.
1) Le R. P. Pesch, n'hésite pas à écrire dans son livre intitulé Kant el la science moderne : « Le résullat de notre introduction est donc que le monde moderne qui pense, salue dans Kant l'auteur, le fondement, le support de tout le travail de la pensée allemande ». Introd., p. 26.
INTRODUCTION 5)
5. Division de la Critériologie. — La Crilériologie étant la science de la certitude comprend deux parties, l’une générale, l'autre spéciale. La première étudie la cerlilude, ce qui est commun à toute cerlitude : eile fait l’objet du présent traité. La seconde étudie Les cerliludes diverses que possède l’esprit humain :elle fournira la matière d'un volume distinct de celui-ei.
On indiquera plus loin les divisions de la Critériologie générale.
Avant cela, dans un chapitre préliminaire, nous considérerons la certilude comme un fait psychologique.
PREMIÈRE PARTIE
CRITÉRIOLOGIE GÉNÉRALE
TRÉORIE GÉNÉRALE DE LA CERTITUDE
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
La genèse psychologique du problème de la certitude
SOMMAIRE : 6. Deux éfats intellectuels : doute et certitude. — 7. La raison explicative de ces deux états intellectuels. — Plaisir de la certitude, souffrance du doute. — 8. Alternance de la cer-. titude et du doute dans la vie de l'intelligence.
6. Deux états intellectuels : doute et certitude. — Quoi que l’on pense de la valeur de nos états intellectuels, relativement à ce que nous appelons la vérité, on ne peut nier qu'il s’en trouve en nous de deux sortes :les uns nous apparaissent comme provisoires, nous tenons les autres pour définiüfs ; les premiers impliquent un mouvement de la pensée en quête d’un terme ultérieur, les seconds se présentent comme un repos de l'esprit dans la possession d’un objet connu. |
Le premier de ces états intellectuels se nomme le doute, le second, la certitude.
Le débat qui s’est périodiquement reproduit dans l’histoire des idées, entre le Scepticisme et le Dogmatisme, témoigne, à lui seul, de l'existence de ces deux états dans lesquels peut se trouver la conscience humaine.
Nous n'avons pas l'intention de nous prononcer, en ce moment, sur celui des deux états : le doute ou la certitude, ni sur celui dés deux systèmes : le Scepticisme ou le Dogmatisme, qui mérite nos préférences. Nous décrivons, nous n'apprécions pas encore.
À les juger sur les états affectifs qu'ils provoquent en nous, le doute et la certitude sont séparés par une véritable opposition.
La certitude est une disposition à raison de laquelle l’intelligence est déterminément attachée à un seul objet : d'où le sentiment de repos qu'elle nous fait éprouver. Contradictoirement, l'incertitude — notamment le doute — est la disposition à raison de laquelle lintelligence, placée en présence de plusieurs objets, n’est déterminément attachée à aucun d’eux : d'où un sentiment d’instabilité, d'inquiétude, d'effort.
Analysons ces deux états.
Il nous est facile de nous assurer que l’état de cerlilude
naît seulement lorsque l'intelligence demeure fixée en un seul objet : determinata ad unum ; au contraire, l’état de doute est provoqué par la Pr du travail de l'esprit qui, tiraillé en sens contraires par les objets qui l’occupent, demeure hésitant entre eux : anceps inter utrumque.
Supposons que j'aie présente à l'esprit une preuve que mes actes de pensée sontimmatérielset que, simultanément, je refléchisse sur la loi de dépendance que le corps fait peser sur moi ; supposons que Je ne voie pas comment l'immatérialité de ma pensée se concilie avec les influences corporelles que je subis, j'aurai l'intelligence tiraillée en deux sens opposés : cet élat de tiraillement que les langues germaniques traduisent par les mots zweifel, twijfel (du mot zwei, twee et du suffixe fel ou vel), c’est le doute ; la langue latine et les langues qui en dérivent accusent Ja même conception originelle du doute comme d'un état ex: clusif de l'unité : dubilare, dubitatio viennent d'un radical dub, qui se trouve dans dubius et qui signifie double J. Mais, qu'à ce dualisme intérieur succède l'intuition du lieu qui rattache le caractère immatériel de ma pensée à la dépendance vis-à-vis de l'organisme corporel dont elleest tributaire, aussitôt la lutte cessera, l’âme s’apaisera, parce que l'intelligence sera attachée à un terme unique, defer= minala ad unum, certaine. La fixité de l'esprit dans som adhésion à un terme unique, c’est la cerlilude. Lorsque saint Thomas considère celle-ci au point de vue psychologique, il la définit : « Delerminatio intellectus ad unum. Certitudo nihil aliud est quam determinatio intellectus. ad unum »:
7. La raison explicative de ces deux états intellectuels. — L'accord des psychologues est unanime sur ce point : L’âme humaine a une tendance naturelle à unifier les caractères représentatifs de la réalité. à
Nous interprétons ce fait de la manière suivante :-
Les choses de la nature se révèlent à nous par les impressions qu'elles produisent sur nous. Aucune d'elles ne produit d’un coup sur nous tout l'effet qu’elle est capable de produire ; aucune, par conséquent, ne se révèle d’un coup dans sa totalité. De plus, les impressions qu’elle produit varient avec l’organe du sens impressionné, avec l’état de l'organe à un moment donné, avec le milieu interposé entre l’objetell'organe: Aux momentssuccessifs denotreexistence, le résullat du commerce direct de l'intelligence avec ce que nous appelons la réalité est donc une représentation inadé-
1) Dubilare à donné, dit Littré, en bourguign. dôtfai : en proven(. duplar, doplar : en catal. dubltar ; en espagn. dudar ; en portug. duvidar ; en ital. dotlare ; du latin dubitare, d'un radical dub qui se trouve dans dubius et qui signifie double ; en grec, doubeuv, de Jotde, double. Le vieux français écrivait doubter, double, comme encore aujourd'hui l'anglais éérit doubt.
quate de celle-ci. Néanmoins, il n’est pas une action dela chose sur nous qui ne soit attribuable à sa nature : évidemnent, ce que la chose produit sur nos sens, elle est capable de le produire. Il est donc naturel que nous nous efforcions de totaliser les résultats fragmentaires de nos premières abstractions. L'âme n'a de cesse qu’elle ne les ait unifiés ; l’état d'âme que l’on appelle certitude, l’attachement à un objet, est ainsi subordonné à un travail d'uni/ication ; tant qu'il est inachevé, la dubitation tiraille l'âme, le repos est impossible ou n’est point définitif.
Il ne faudrait donc pas se figurer l’esprit avec l’ensemble des notions qu’il contient comme un réflecteur immobile des choses, divisé, à la façon d’un damier, en un nombre indéfini de casiers où s’impressionneraient isolément les clichés représentatifs des objets et où ils demeureraient, une fois pour toutes, immuablement classés. Non. L'esprit est, selon le mot expressif des Latins, dans un état perpétuel d’agitation, ou mieux, de co-agitation, cogitare, co-agilare. Aux diverses influences qui l’impressionnent, l'intelligence répond par des abstractions fragmentaires ; tantôt ces fragments de réalité intelligée sont adaptables l’un à l’autre et ia pensée les réunit, tantôt ils sont rebelles à l'union et la pensée les sépare ; choisir les éléments intelligibles à mettre ensemble ou à séparer, c'est l'acte même qu'exprime le mot intelligere, inter-legere, faire choix entre plusieurs ; les mettre ensemble ou les séparer, selon le cas, ou, plus exactement, les mettre ensemble ef les séparer, — car mettre ensemble deux choses, c’est, du même coup, les séparer du reste — constitue tout le travail de la pensée.
Aristote le faisait remarquer déjà dans son Pertiher-
_meneias : «C’est par voie de composition et de séparation que l'esprit arrive à la vérilé ». !).
Saint Thomas d'Aquin, d'accord en cela avec tous les maîtres de la philosophie médiévale, dit à son tour : « Est
1) Iept yap obvbeotv xat duxloeatv art td Veddos ve xai vo &ANOËS, Perihermeneias, Cap. I, autem modus proprius humani intellectus ut componendo et dividendo veritatem cognoscat ». Aussi, ajoute-t-il, les choses qui dans la nature sont simples, doivent, pour arriver à notre connaissance, être soumises à un travail de combinaison. « Et ideo, ea quae secundum se sunt simplicia, intellectus humanus cognoscit secundum ps | complexionem »: 1).
Le progrès de l'intelligence humaine croît avec le pouvoir d’unification qu’elle déploie. «Les trois quarts des gens, écrit Taine, prennent les conceptions d'ensemble pour des spéculations oiseuses.— Tant pis pour eux. Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former ? On n’est complètement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il faudrait lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur lesprit et le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre.
intelligence » 2).
Balmès, commentant saint Thomas d Aquin, dit admirablement : « Plus une intelligence est élevée, moins elle a d'idées ; parce que, en peu d'idées, une intelligence supérieure embrasse ce que d’autres, plus bornées, réparüssent sur des notions en plus grand nombre. .. Les hommes de génie ne se distinguent pas par la grande abondance de leurs idées ; ils n’en retiennent que quelques-unes d'où, comme d’un centre, ils embrassent le monde » 5).
La philosophie moderne fait écho à l'ancienne.
1) Summ. theol., ?a ?e, q. I, a. 2.
2) Taine, Le Positivisme anglais, pp, 11-12. £
5) Balmès, Art d'arriver au vrai, chap. XVI, a. 7 : « Plus une intelligence est élevée, plus le nombre de ses idées décroît, parce qu'elle renferme, dans un pelit nombre de ces types de choses, ce que les intelligences d'un degré inférieur distribuent en un, nombre plus grand. Ainsi, les anges du plus haut degré embrassent, à l’aide de quelques idées seulement, un cercle immense de connaissances. Le nombre des idées va se réduisant toujours dans les intelligences créées, à mesure que ces intelligences se rapprochent du Créateur ;
et Lui, l'Idée par excellence, l'Être infini, l’Intelligence infinie,
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Penser, dit quelque part Hobbes, est toujours au fond un exercice d’addition et de soustraction.
Bain, qui a condensé, dans son ouvrage The Senses and -the Intellect, les résultats de la psychologie de l'association, définit la pensée : « Une œuvre de discrimination des différences et d'union des ressemblances » 1).
voit tout dans uné seule idée : idée simple, unique, immense, idée qui n’est autre que son essence même.
» Quelle sublime théorie ! Fille accuse une connaissance admirable des secrets de l’esprit et nous suggère d'innombrables applications relativement aux facultés de l’homme.
». En effet, les esprits d'élite ne se distinguent point par la quantité de leurs idées. Ils n’en possèdent qu'un petit nombre, dans lesquelles 1ls embrassent le monde. L'oiseau des plaines se fatigue à raser la terre ; il passe aux mêmes lieux, ne franchissant jamais les sinuosités et les limites de la vallée natale. L’aigle, dans son vol majestueux, monte, monte toujours, ne s'arrête que sur les plus hautes cimes, et, de là, son œil perçant contemple les montagnes, le cours des fleuves, les vastes plaines couvertes de cités populeuses, les vertes prairies et les riches moissons !
» Il y a dans toutes les questions un point de vue culminant, où se. place le génie. De ce fait, son regard domine et embrasse l'ensemble des choses. S'il n'est pas donné au commun des hommes de s'élever jusque-là d'un premier essor, au moins doivent-ils y tendre sans cesse. Les résultats payent l'effort au centuple. On a pu l’observer : toute question, ou même toute science, se résume en un petit nombre de principes essentiels, desquels tous les autres découlent. Il faut comprendre ces principes, le rèste devient simple et facile, et l’on ne s'égare point dans les détails.
» Présentez à l'esprit des objets aussi simplifiés que possible et débarrassés, pour ainsi dire, de tout feuillage inutile ; sa faiblesse l'exige. Pour obtenir qu'il multiplie son attention, gardez-vous de trop exiger de lui ; sachez le circonscrire. Cette méthode lui facilite l'intelligence des choses, donne à ses perceptions l'exactitude et Ja lucidité, et aide puissamment la mémoire ».
1) « The concluding attributc of the mental constitutionis fhought, intelligence, or cognition. This includes such functions as memory, reason, judgment and imagination ; the first fact implied in it is Discrimination, a sense of difference... Another fact is Similarity, or sense of agreement, whicn is interwoven with the preceding in al the processes of thought». À. Bain, The senses and the intellect, p. 5, et pp. 321 et suiv.
La psychologie descriptive, qui occupe une si large place dans les préoccupations des psychologues contemporains, aboutit à une conclusion identique. « Le jugement élémentaire, écrit Ladd, estune synthèse mentale, un acte d'uni-.
fication, et le développement de la vie intellectuelle consiste toujours à mürir, à corriger, à enchaïîner nos jugements élémentaires » !).
Nul n’est plus explicite, plus exclusif même que Kant sur ce point. En effet, penser, qu'est-ce pour l’auteur de la Critique de la raison pure ? C’est composer, à laide d'une matière et d’une forme, un objet ; plus simplement, c'est employer des impressions passives et les élever, à l’aide de formes présupposées, à la hauteur d'un objet ; ultérieurement, c’est opérer, par un effort tout subjectif, une triple unification qui donne pour produits « les trors idées de la raison, celles du moi, du monde et de l'absolu ».
L'accord est donc général sur le mode d'action de la pensée. Réserve faite de la valeur des matériaux que la pensée utilise et de la légilimilé des opérations qui les élaborent, nous pouvons dès à présent constater, sans préju= ger aucune solution ni dogmatique ni sceptique, que l'esprit humain a pour loi d'unifier les matériaux en sa possession, el nous expliquer ainsi pourquoi la pensée compréhensive qui réduit les éléments de l’intelligible à l'unité, delerminalio intlelleclus ad unum, engendre un état stable, de repos, tandis que la dubitation est nécessairement une condition instable de l'esprit.
Les sentiments de plaisir et de souffrance qu engendrent respechivement la certitude et le doute, nous montrent sur le vif les résultats opposés de l’ a er et du nonaccomplissement de la loi naturelle de l'activité de l’ esprit.
On fait voir en psychologie que l’activité qui s'exerce d'une manière complèle et naturelle apporte au sujet un sentiment de plaisir ; par contre, l’activité qui s'exerce d'une manière imparfaîte, soit avec excès soit avec défaut
1) Ladd, Ouilines of descriptive psychology, p. 264.
XP
Où qui ne s’accomplit pas en harmonie avec la nature du sujet, est une cause de déplaisir. Cette loi psychologique est applicable aux états de certitude et de doute. Le doute tourmente, les difficultés qui se dressent devant l'esprit inquiètent, obsèdent ; par contre, à mesure que les difficultés se dissipent, que les doutes se résolvent, le plaisir _ grandit ; au moment où le regard domine le problème, en lie ensemble tous les éléments, aperçoit dans sa racine la réponse aux objections, l'âme ‘est satisfaite, elle jouit de la possession tranquille de son objet; determinatio ad unum. Qui ne trouve plaisir, par exemple, à comprendre Ia formation des mondes d'après l'hypothèse de Laplace, à rattacher leurs révolutions à la loi de la gravitation universelle ? |
Mais, la recherche de la vérité n'est-elle pas plus passionnante que sa possession tranquille ‘)? Voyez le plaisir de la chasse.
La recherche pour elle-même n'est pas une source de plaisir. Qui consentirait à chercher avec la certitude de ne rien découvrir ? À poursuivre un bien qui toujours nous échappe l’on éprouve du dépit, de la colère, parfois une rage de désespéré, le supplice de Tantale.
On a plaisir à chercher, tantôt parce que l’on imagine atteint le but à atteindre et que l’on se donne momentanément l'illusion de l'avoir atteint ; tantôt et surtout parce que l’on prend graduellement possession du bien que l’on continue de poursuivre ; à chaque étape de ses recherches, le savant qui découvre partiellement la vérité jouit de ses succès el y puise un accroisement de confiance et d'énergie. _ Le plaisir de la chasse est complexe : l'exercice physique; l'oubli des soucis habituels, qui résulte de la concentration de l'attention sur l’action du moment présent ; le désir de
1} Barthélemy-Saint-Hilaire relève le mot d’Aristote : «Il y a plus de bonheur à savoir qu'à chercher la science » et dit : «On pourrait constater ceci ; l'acquisition de la _ science cause peut-être encore plus de jouissance à l'esprit que la science elle-même ». Morale à Nicomaque, liv. V, ch. VII, S8.
ns lt El tre nl AAC RL ue don TE Te etes contrôler son adresse, sur une pièce de gibier nouvelle ; l'évaluation des chances du coup de fusil, le plaisir résultant de l’imprévu, de l'incertitude où est le chasseur réla-:" | tivement à l’endroitet au moment où il trouvera un gibier,
aux conditions dans lesquelles il devra viser et ürer. Mais à la chasse comme ailleurs, la recherche n'est pas le but.
Concluons : L'intelligence est faite pour connaître la réalité, et la loi de son activité est d'unir, de « comprendre » en un même objet les notes que lui livre successivement l'expérience de la chose connue. Aussi la eonnaissance cempréhensive d’une chose apporte à l’âme un sentiment de satisfaction qui l’attache à l’objet connu. Ainsi nous comprenons mieux la signification psychologique de la certitude dont nous exprimions plus haut le caractère en ces termes : La certitude est une disposition à raison de laquelle l'intelligence adhère déterminément à un objet ; certitudo nihil aliud est quam determinatio intelleclus ad unum . SAR
Que si l'on s’enquiert enfin du fondement dernier dece fait psychologique, on le trouvera indiqué en ces quelques mots d’Aristote :
«Ce qui est propre à un être et conforme à sa nature, est en outre, pour lui, le bien, le meilleur et le plus agréable. Or, pour l'homme, ce qui luiest le plus propre, c’est la vie de l'entendement, puisque l’entendement est vraiment tout l’homme, et par conséquent, la vie la plus heureuse | que l’homme puisse mener » !). 2
8. L’alternative de la certitude et du doute dans la vie de l'intelligence. — L'élaboration des connaissances humaines est marquée, en chacun de nous, par une alternance de certitnoss, puis de doutes qui se die a en certitudes, jusqu’à ce que celles-ci fassent surgir de nouveaux problèmes qui, à leur tour, appellent de nouvelles certitudes.
1 ÿ 1) Aristote, Morale à Nicomaque, liv. X, ch. VIL, 8 9. LI
Aussi longtemps que l'intelligence de l’enfant demeure passive, il adhère tranquillement aux notions que lui donnent l’éducation et la vue superficielle des choses de la nature. Des associations d'images s'organisent spontanément dans son cerveau, des associations correspondantes d'idées se forment dans son intelligeance, l’âme est en repos.
Mais voici une observation, une parole, qui ne s'adaptent plus aux constructions mentales antérieures. L'enfant s’est habitué à regarder un rayon solaire comme une lumière blanche simple. Un jour, voyant ce rayon traverser un prisme, il s'aperçoit que la lumière est composée de plusieurs radiations différentes ; ce fait nouveau ne cadre plus avec ses acquisitions antérieures. « Comment cela se peut- _ il faire ? Comment ce qui paraissait simple peut-il être multiple et varié » ? C'en est fait, momentanément, de la cohésion de la pensée : un doute a fait brèche dans l'esprit.
Il arrive que l'esprit dédaigne, soit par nonchalance, soit avec réflexion, le conflit qui se passe en lui et, à ce prix, garde sa quiétude : c’est alors le triomphe de la routine ou-du partipris. Mais, chaque fois qu’elle obéit à sa loi, l'intelligence travaille à rapprocher et à unifier les éléments incohérents de la pensée. Le doute ne peut demeurer l’état définitif de l'esprit. L’inquiétude qui l’accompagne provoque inévitablement un effort afin de reconstituer l'unité momentanément rompue, et ainsi, à travers d’incessantes alternatives de doutes et de certitudes, les premiers se résolvant dans les secondes, les sciences et la philosophie poursuivent péniblement leur travail d’édification progressive, c'est-à-dire d’unificalion.
Passons du point de vue psychologique au point de vue critique.
Le LIVRE IT dutraité sera consacré à la position du problème général de la certitude.Il comprendra deux chapitres :
CHapirRe ÎÏ. Les termes du problème critique.
Cuaprrre Il. La position du problème critériologique.
ÉPVRESS
Position du problème général de la certitude
CHAPITRE I Les fermes du problème
SOMMAIRE : 9. Passage du point de vue psychologique au point de vue critique. — 10. Les termes du problème critériologique — 11. La vérité — 12. Un malentendu à'‘éviter. — 13. La vérité objective. — 14. La vérité logique. — 15. Interprétation des nofions traditionnelles de la vérité. — 16. Vérités d'ordre idéal, vérités d'ordre réel. — 17. La conscience de connaître la vérité. — 18. L'évidence. — 19. La certitude. — 20. L'incertitude, le doute, l'opinion. — 21. L'erreur. £
9. Passage du point de vue psychologique au point de vue critique. — Dans un chapitre préliminaire, on a considéré la certilude comme fait psychologique ; à ce point de vue, elle est un état de détermination, par opposition au doute qui se révèle comme un état d’indétermination, elle est la propriété de certains actes intellectifs qui réussissent à unir plusieurs éléments présents au sujet pensant, oüvdeot vonpétwy Gonep Évôyrwy, suivant le mot profond d'Aristote 1). Elle apporte à l’homme un sentiment d'acquiescement qui exclut les tiraillements du doute.
1) De anima, 1IL, 6.
Ce repos qu'engendre la certitude peut-il jamais être regardé comme définitif ?
La synthèse qu'opère l'esprit n’est pas un but à elle-même ; elle se fait au service de la connaissance ; or, connaître qu'est-ce sinon se représenter, telle qu’elle est, la réalité ?
D'où cette question pressante : Puis-je m'assurer que, lorsque mon intelligence adhère déterminément à un objet, elle me le fait connaître tel qu'il est ? Plus brièvement, suis-je capable de voir que je connais la vérité ?
La question n’est certes pas oiseuse.: Car, enfin, on ne peut le nier, tous nous avons dû souvent abandonner, après un examen plus mûr, des adhésions dont jusqu'alors nous n'avions point douté. Que de doctrines au sujet desquelles lés hommes se contredisent, avec une conviction égale ! Que de systèmes qui ont eu leur moment de vogue, jonchent aujourd'hui le sol de l’histoire ! Il y a donc lieu de se demander s'il existe des adhésions irréformables, qu'aucun examen à venir ne convaincra d'erreur. Les sceptiques rendraient les armes s'ils pouvaient se persuader qu'il en existe et que l'intelligence a le moyen de les reconnaître.
Le débatengagé entre le sceptique etle dogmatiste revient donc à ces termes : Connaissons-nous la vérité ? Pouvons-nous avoir conscience de connaître la vérité et possédons-nous, en conséquence, un moyen de discerner la vérité de l'erreur?
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