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Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexions

Georges Weulersse · 1902 · Scanned text

115,183 words · about 8 h 4 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Georges Weulersse
Language
French
Published
1902
Length
115,183 words · about 8 h 4 min
Sections
21 reader sections
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Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (21)

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Front matter

WÊÊé v

C5

V

Chapitre I

La rade. — Victoria : les deux mondes, — Queeii's Collège. — Kowlun : les entrepôts, les docks. — Le Jardin Public. — Le cimetière d'Happy Valley. — Le Pic. — La grandeur d'Hong-Kong.

Partis d'Haïphong le 17 avril ^, nous avons deux jours durant fendu les flots d'azur du golfe du Tonkin. Hier nous avons doublé la pointe extrême d'Haïnan : des collines couronnées de pins, envahies par les sables et reliées entre elles par de longues plages où se détachent des silhouettes maigres de lataniers; au sommet de la colline la plus haute, une pagode de pierre massive comme une tour de veilleur.... Le soir, dans un ciel gris perle, le Soleil s'est couché tout rouge comme la Lune à laquelle baille le Dragon chinois.

Ce matin nous avançons lentement dans le brouillard. Soudain, dans la brume où miroitent des reflets de soleil levant, s'estompent des fumées, surgissent des cheminées, des mats : par trois, quatre, cinq; par dizaines — sans nombre! Une rade magnifique se dessine où une flotte immense est à l'ancre : navires de guerre, vapeurs marchands, voiliers, jonques aux grandes voiles cjuadrangulaires, blondes ou brunes, palmées comme des ailes de chauves-souris. Au milieu de cette flotte immobile courent une multitude de bateaux de moindre taille : chaloupes à vapeur, légères et rapides; « monoroues » chinois, lourds et lents, mus par des hommes; canots européens vivement poussés au battement cadencé des avirons; innombrables sampans à l'allure tortueuse suivant le mouvement de la godille d'arrière.

C'est un beau spectacle de grandeur humaine. On est moins frappé des vastes espaces de la rade et de ses heureuses dispositions que du nombre des bâtiments de toutes sortes qui la remplissent; et chaque bâtiment même paraît petit, perdu dans l'ensemble. Le tableau est pittoresque autant C{ue grandiose : car le contraste des deux civilisations en présence y éclate déjà dans la fraternelle mêlée de leurs deux « marines ».

Voici que le brouillard achève de se dissiper, et Victoria nous apparaît. D'une polychromie claire où le blanc crème domine avec des touches de violet pâle, elle a tout à fait l'aspect colonial : ce ne sont que vérandas, arcades et balcons; les maisons semblent faites de loges vides comme les alvéoles d'un gâteau de miel. Mais ce qui fait l'étonnement du voyageur arrivant de rindo-Chine française, ce sont les proportions de cette ville coloniale. C'est une vraie cité comme une cité d'Occident: ses quais se prolongent très loin; les maisons massives se pressent, élèvent très haut leurs étages; une montagne tombe en pente raide derrière, et les maisons y grimpent; plus haut des routes y serpentent en corniche, des viaducs enjambent les ravins! Saigon, Hanoï, Haïphong sont des villages auprès, tout petits, tout clairsemés, tout bas : Victoria, de la rade, fait reffet d'une cité de géants!

Mais les rues y sont étroites. Ce ne sont plus les larges boulevards de Saïgon et du nouvel Hanoï, villes de delta : ici, entre la montagne et la mer, l'espace est mesuré avec parcimonie.

La hauteur inaccoutumée des bâtiments, autre conséquence de la rareté et de la cherté du terrain, augmente encore cet air d'étroitesse. Les maisons ont deux, trois, quatre étages, et chaque étage, suivant le style colonial, est très élevé. Elles s'avancent sur la rue autant qu'elles peuvent, prenant toute la largeur des trottoirs qui, en beaucoup d'endroits, sont couverts et courent en galerie. Les grandes enseignes verticales qui sont accrochées aux piliers ou à la corniche de ces galeries sur la chaussée semblent en diminuer encore la largeur.

Au premier, au second, des enseignes encore; du linge à sécher, des blouses, des pantalons, les bras ou les jambes allongés sur des perches en bambou; des barrières hérissées de lattes pointues qui empêchent de communiquer entre les compartiments contigus des vérandas : tout cela déborde aussi sur la rue. Quelquefois, dans les quartiers i)auvres, de grands balcons de fer remplacent les vérandas en maçonnerie, et l'on y distingue encore mieux tout le bric-à-brac des ménages chinois : petits meubles, instruments de travail, ustensiles de cuisine, linge, vêtements, et jusqu'à des pots de fleurs mêlés !

On ne manque point d'ombre dans les rues d'Hong- Kong : les galeries surtout sont d'excellents refuges contre les ardeurs du soleil tropical, et les boutiques qui y donnent sont en été de fraîches retraites. Mais l'air fait un peu défaut, et aussi la verdure. Si l'ombre est abondante, les ombrages sont rares: à peine voit-on, perdus au cœur de la ville dans l'entassement des maisons, sur de petites places qui ont l'air de cours, verdoyer quelques grands arbres, abritant une fontaine.

La polychromie éclatante dont les maçonneries sont revêtues, à la grande lumière, fatigue les yeux. Les volets vert tendre et les arbustes nains qui se tordent dans des pots sur les balustrades sont de faibles repos pour l'œil qu'éblouissent les laques vertes, rouges, noires, aux tons crus, et les caractères dorés, étincelants, des enseignes.

Certaines parties d'Hong-Kong ont un air d'ancienneté que présentent assez rarement les villes coloniales. De fait Hong-Kong est la vénérable ancêtre des cités sino-européennes : mais l'humidité du climat l'a fait vieillir plus que les années. La ville est presque tout entière bâtie en briques : cette brique — brique chinoise d'un beau bleu gris, très distingué, un peu sombre — est presque toujours recouverte d'une couche de plâtre et de badigeon. Les pluies abondantes et violentes ont vite taché les murailles qui ne tardent pas à prendre une apparence de moisi. L'enduit déteint, se décolle, par endroits se détache : la masse entière du bâtiment semble avoir subi les injures des siècles î

Il y a un monument de Hong-Kong qui est empreint d'une sorte de dignité historique : c'est, bien au centre de la ville, la Tour de FHorloge {Clock Tower). Modeste et vieillot souvenir du premier âge d'Hong-Kong, quand ce n'était encore qu'une petite ville tranquille et bien anglaise ; aujourd'hui étroitement serrée, dominée de haut par les grands bâtiments voisins — elle rappelle un peu le premier Hôtel de Ville de Boston, écrasé lui aussi par la masse des constructions récentes.

A force de grandir, après s'être pressé et entassé dans l'étroit espace que lui assignait la nature, Hong- Kong en a franchi les limites, et sur la mer ou sur la montagne s'est conquis de nouveaux terrains. Corrigeant l'irrégularité du rivage, une belle ligne de quais de granit a donné à la ville qui étouffait une vaste esplanade où se bâtir une façade nouvelle.

Mais le sol à peine pris sur la rade, les constructions se le sont disputé, partagé, l'ont accaparé. Pour de larges quinconces, pour de belles allées d'arbres, point de place! l'air de la mer suffira et l'horizon de la côte chinoise; ce morceau de terre a été trop chèrement acquis pour en laisser perdre une parcelle ! Et sur ce sol tout détrempé encore des eaux marines, ce sont des « buildings » énormes à l'américaine, de grands « blocs » carrés, aux assises de granit, à vingt et trente mètres de façade, à cinq et six étages, qui laborieusement, sur fond de pilotis, se sont élevés — s'élèvent encore !

Dans quelques années la basse ville de Hong-Kong, avec ses hauts bâtiments, ses rues étroites comme des couloirs, sera dans rExtreme-Oricnt — toutes proportions gardées — un spectacle aussi étonnant que la basse ville de New-York. Hong-Kong aura eu beau chercher de l'air, de l'espace : l'air et l'espace manqueront sur la Praya nouvelle ; et les quais nouveaux seront comme les anciens bordés même du côté de la mer — - par l'entassement grouillant des sampans.

Contre la montagne aussi la ville à l'étroit s'est retournée. D'abord elle s'était contentée d'en monter doucement par des rues obliques ou tournantes les premières pentes : mais arrivé à la muraille du roc, on s'était arrêté. Depuis, on a entaillé le flanc de la montagne : sur ce qui n'était qu'un versant abrupt et sauvage s'étendent des terrasses, où des villas se déploient à l'aise ; et de gradin en gradin s'élève une sorte de cité suspendue.

Hong-Kong n'est pas joli, ni très agréable : c'est une ville fatigante; mais c'est une ville héroïque, tout y sent l'effort de l'homme pour surmonter les obstacles de la nature, et son triomphe. Dans une telle ville, le léger, le sommaire, le provisoire n'ont pas de place : tout doit être solide, définitif, et grand. C'est ce qui donne à Victoria son air de capitale, de « cité impériale » !

Le cHmatd'Hong-Kong est très doux : toute la vie est dans la rue. A certaines heures la presse est telle dans les principales voies qu'on s'étonne de voir encore du monde dans les maisons.

D'ailleurs l'animation des vérandas se mêle à celle de la rue et ne fait qu'accentuer l'impression de multitude que produit le perpétuel défdé de la foule sur la chaussée. Beaucoup de boutiques — toutes celles qui sont restées dans le pur style chinois — sont sans devanture et ouvrent toutes grandes sur le dehors. Ce sont très souvent des ateliers en même temps que des boutiques, et les artisans, travaillant en quelque sorte au milieu des passants, contribuent encore à accroître le mouvement de la voie publique.

Les principales rues d'Hong-Kong présentent assez l'aspect d'une foire. Les galeries, les trottoirs et la chaussée elle-même sont encombrés de multiples petites installations en plein air : marchands de « julienne » toute taillée pour la soupe; marchands de fruits, de gâteaux, de galettes, de pruneaux tout baignant dans leur jus ; marchands de friture qui empestent et enfument tout le quartier ! Beaucoup de marchands de fleurs aussi : les beaux lis blancs rachètent le prosaïsme des carottes et des pruneaux, et les senteurs des roses, se mêlant îjux odeurs de santal qui viennent des ateliers d'ébénisterie voisins, corrigent agréablement le parfum des poêles à frire. — Aux approches du jour de l'an chinois, il y a des vendeurs de plumes de paon, de papiers rouges et de papiers dorés où sont inscrits les caractères qui portent bonheur, et que les bonnes gens colleront à leur porte. Il y a encore des calligraphes publics, pour ceux qui désirent des inscriptions particulières ! 11 y a enfin les marchands de branches de laurier en bouton : la rue alors est un bosquet mouvant de lauriers-roses.

Chaque marchand — comme chez nous — a son cri ou sa musique pour attirer les clients. Dans un comptoir voisin retentit la mélopée chantante, monotone, machinale — mélopée d'Orient — de gens qui comptent des œufs. Non loin éclatent des cris de chat en colère : c'est un allclage de coolies qui s'excile i)our monter une lourde charge sur une rampe un peu forte. Au milieu de ce fracas, de cette confusion, circulent des pousse-pousse — pour la ville basse — et des palanquins pour la ville haute : et ce sont des accrochages, des heurts, des bousculades, et encore des cris !

Dans les rues latérales, moins passantes, c'est un autre spectacle. Je me souviens d'une, donnant sur East Queen's Road, dans un quartier pauvre. Une rue étroite et noire, sans trottoir, dallée dans toute la largeur, le ruisseau au milieu : trois étages de balcons sales, sur; chargés d'effets domestiques. Dans la rue c'est un grouillement; les enfants sont en fête et sautent de joie : on vient de dressera l'entrée de la rue l'autel d'un « Dieu » ambulant.

Quel autel! quelques vieilles planches tant bien que mal clouées. Et quel Dieu! un Dieu de papier colorié, quelque chose comme les découpages que les enfants s'amusent à assembler. Mais les couleurs sont vives, comme celles de nos images d'Épinal! Et l'expression du visage est terrible, avec de grandes virgules noires sur les joues — comme un clown — et de grandes plumes de paon fièrement piquées dans le bonnet! Surtout il y a le nombril; un nombril proéminent, énorme, qui rappelle les cibles mécaniques de nos tirs de foire !

Devant la divinité les gens du voisinage déposent des offrandes : quelques sapèques, une bolée de riz cuit dont les enfants affamés ne se font pas faute de prendre une pincée; des bâtonnets de benjoin, même de gros cierges rouges. Derrière une espèce de paravent dressé contre le mur, presque entièrement caché, le bonze, tout en robe rouge — tel que Delacroix nous a représenté le Dante aux Enfers — chantonne sa monotone litanie, tandis qu'un desservant joue sur une petite trompette des airs de biniou.

Et cette petite scène exotique a quelque chose de particulièrement étrange entre ces deux rangées de grandes maisons que l'on prendrait presque, à la tombée de la nuit, pour une « cité » d'un quartier pauvre de Paris !

Le rapprochement, le mélange intime des deux civilisations d'Occident et d'Orient, c'est là ce qui constitue la plus profonde originalité d'Hong-Kong.

Les contrastes violents frappent d'abord. La soie bleue et la lustrine noire des Chinois font avec le blanc et le kaki des Européens un pittoresque bariolage. Une belle montre de bijouterie, de pharmacie ou de librairie européenne fait singulière figure entre un étalage de porc et canards laqués, et un comptoir où des hommes sont occupés à compter des milliers de petites pièces de cuivre percées d'un trou et à les enfiler dans une tresse de paille de riz. On regarde avec étoujiement entre ces beaux alignements, sous ces longues galeries, se promener des hommes nus jusqu'à la ceinture comme des sauvages ^ Au sortir d'un grand hôtel où l'on pourrait se croire dans une grande ville d'Europe ou d'Amérique, il est étrange de voir sous la galerie un « boy * assis sur une chaise, occupé à tirer d'un mouvement rythmique avec deux doigts de son pied nu une corde mystérieuse qui pénètre dans l'intérieur du bâtiment 2.

De voir offrir du riz et des cierges à un Dieu de papier que nous prendrions pour un Guignol; — de voir aux barreaux d'une grille de caserne une troupe de gamins portant la queue se presser pour regarder deux grands diables d'highlanders hindous qui jouent de la cornemuse en faisant les cent pas; — ou bien encore dans la grande rue, de grands Chinois s'assembler pour considérer longuement les pendules-navires, penduleslocomotives, pendules-balançoires d'une devanture d'horlogerie, — en vérité, on peut se demander dans quel pays on est, et si ce n'est pas dans un monde de fantaisie !

Les signes extérieurs d'entente, d'accommodation réciproque entre les deux civilisations ne sont pas moins curieux.

•I. Des coolies.

2. C'est la corde qui fait balancer le pankha.

Voici d'abord des enseignes écrites tout en chinois : mais au lieu d'être pendues verticalement sur la rue, elles sont disposées à plat sur le fronton de la boutique et dans le sens horizontal. Puis quantité d'enseignes en anglais.

Lorsqu'il s'agit de savetiers ou d'étameurs, les résonances exotiques des noms qu'on lit ne semblent pas étranges : il est par trop naturel C[u'il y ait des étameurs et des savetiers chinois. Mais lorsqu'il lit : Pu Lun Photographer, — ou bien : Tong-taï. Shiphuîlders. Boilermahers, — au nouvel arrivant, ces enseignes paraissent manquer dé vraisemblance. Et on ne peut s'empêcher de sourire lorsqu'on voit écrit sérieusement en toutes lettres : Licensed Boarding-housc for 13 Chincse Seamen, Kept by Chan-Kam — ou bien : Chinese Clubï Je me souviens aussi d'un petit marchand, vendeur d'un « coco » quelconque, installé dans la rue avec une petite fontaine, comme celle que les nôtres portent sur le dos : sur le côté du petit réservoir de grès, je lus : Charcoal Filter Patented Manchester. Cela me parut drôle.

Les maisons elles-mêmes, la hauteur, la régularité de leurs vérandas, la rectitude de leur alignement — comme la propreté et la largeur relative de la chaussée, — tout cela, grouillant de Chinois, porte témoignage d'une étonnante synthèse sociale. Voici, sur le quai, toute une série de maisons, toutes légèrement disposées de biais et suivant le même angle par rapport à la direction de l'alignement : qui en a ordonné ainsi? Ordonnance de la superstition chinoise? ou bien ordonnance de la police anglaise — pour donner plus de façade? — On ne sait plus.

Les détails les moins relevés sont instructifs. . Les Anglais, comme on sait, ne connaissent guère les « lieux d'aisances » publics; les Chinois ne les connaissent pas du tout. Les Anglais se contentent des « lieux » privés; pour les Chinois toute muraille est bonne. Les Anglais de Hong-Kong se sont donc résignés à construire des cabinets publics : mais si ces édicules ont à l'extérieur un aspect d'Occident, à l'intérieur la Chine l'emporte, et je ne conseillerais à personne, mais surtout à une dame anglaise, de passer par là.

Le marché d'Hong-Kong est encore un spectacle d'un haut intérêt sociologique. C'est une véritable petite halle, un grand marché couvert comme tel des quartiers de Paris n'en a pas. Mais regardez les bancs des bouchers : comme ils sont peu nombreux, peu fournis et mal achalandés ; on ne voit guère se vendre que du porc, la viande nationale, si Ton peut dire, des Chinois. Le marché des fruits est assez bien monté : quantité d'oranges et de bananes. La volaille, surtout aux approches du jour de Fan, est de grande vente : le marché comprend toute une installation de tuage et de plumage.

Mais au marché du poisson, c'est là qu'est la grande presse, la bousculade et le vacarme : éclairs d'écaillés, éclairs de couperets passent sans cesse dans la demilumière des lampes fumeuses. Les étaux sont rouges de sang; c'est qu'on détaille le poisson pour ainsi dire à l'infini. Le Chinois achète pour la nourriture de toute sa famille des morceaux qui chez nous sembleraient destinés au repas d'un chat.

Le soir, non seulement les rues sont éclairées à l'électricité, mais beaucoup de magasins le sont au gaz. Et ce sont des becs Auer! 11 y a trois ans, il n'y avait, paraît-il, pas un magasin chinois de Hong-Kong éclairé au gaz. Il a fallu un degré de plus — surtout un degré d'économie — dans le progrès de l'éclairage occidental, pour le faire adopter. Mais cela a suffi pour que l'adoption fut quasi instantanée et universelle.

Pénétrons un peu plus avant dans la vie de cette cité mixte. Voici une boutique sans devanture, sans comptoirs, sans rayons, sans tiroirs : rien que les murs — et le plafond même — tapissés de chaises en bambou et en osier. Chez ce marchand de meubles tout est de pur style chinois : la marchandise et la boutique.

A côté, un marchand d'horloges : l'arrangement de la boutique est absolument identique : il y a des horloges accrochées partout, même au plafond; et c'est tout. Ici il y a contraste entre la nature de la marchandise et l'aménagement de la boutique.

Mais voici une splendide montre de bazar élégant : c'est à coup sûr une maison européenne. Entrez : tout est européen. Cependant vous ne trouvez que des Chinois, qui vous accueillent et vous servent avec une amabilité et une aisance parfaites, s'exprimant dans un anglais très correct avec très peu d'accent. Cette fois l'influence occidentale n'a pas seulement modifié les choses; mais aussi les hommes.

Jusqu'à quel point, jusqu'à quelle profondeur les a-t-elle modifiés, c'est là le problème. Ce n'est pas en tout cas le simple contact des Européens qui a suffi à former ces commerçants chinois si bien plies, du moins extérieurement, aux coutumes européennes.

Sur une haute terrasse d'où le regard descend sans encombre jusqu'à la mer, dominant de très près et de très haut la ville européo-chinoise, s'élève le grand collège de Hong-Kong : Queen's Collège.

Le bâtiment est vaste, et cependant il est trop petit : le collège compte plus de 1 100 élèves. Le grand hnll, d'abord réservé, suivant la coutume anglaise et américaine, aux réunions générales, a été envahi par des classes. On en fait quatre à la fois dans cette salle spacieuse : des passages seuls les séparent. C'est une disposition assez défectueuse; mais de la galerie le coup d'œil est joli des robes de soie multicolores et chatoyantes : c'est vraiment, comme sont seuls chez nous les parterres de dames, un parterre de fleurs.

Entrons dans les classes, l'aspect est moins gracieux, mais plus curieux encore. Chacune est un véritable musée d'anthropologie vivant : des Macaïstes, des Hindous, des Malais, des Eurasiens de toutes sortes; d'étranges métis d'Européens et de Chinois, à la tresse blonde, aux yeux bleus; des croisés de Nègre, de Malais et de Chinois, dont quelques-uns sont de véritables monstres. Il y a un certain nombre de jeunes Anglais; mais les jeunes Chinois sont en immense majorité et remplissent exclusivement la plupart des classes.

Sur Tcsplanade élevée qui sert de cour de récréation, de 'grandes raies blanches sont tracées, comme des raies de tennis. Ces raies ont une histoire. Le gouverneur de Hong-Kong avait un jour annoncé sa visite au collège : il devait passer les élèves en revue sur la terrasse. Or, les Chinois n'ont ni l'habitude, ni même la notion du groupement régulier : impossible de les faire s'aligner convenablement. On traça donc ces raies, le long desquelles on apprit aux élèves à se ranger. Le piquant de l'histoire c'est Cfue le gouverneur ne vint pas; les Chinois n'en avaient pas moins reçu, à l'occasion, une excellente leçon d'ordre et de discipline.

Ce petit détail nous ramène au grave problème d'éducation « interraciale » c[ui se pose ici. Les jeunes Chinois qui sortent de Queen's Collège sont-ils sinon conquis à la civilisation occidentale, du moins convaincus de sa supériorité décisive et de la nécessité pour la Chine de lui faire de larges emprunts?

Les « étudiants » de Qucen's Collège — tout comme ceux des Universités américaines — ont leur revue, même une revue illustrée. Elle s'appelle : The Yellow Dragon, et a pour devise une belle pensée de Confucius : « Tous les hommes — entre les quatre mers — sont frères. » On y lit des dissertations par des Chinois : sur les aptitudes de la Chine à se relever elle-même en s'ouvrant à l'influence occidentale, mais sans se soumettre à l'autorité étrangère i; — contre la barbare coutume de mutiler les pieds des femmes, etc. ; — dissertations fort bien raisonnées et écrites dans un anglais excellent.

On y voit que, tout comme en Angleterre et en Amé-

1. Cette dissertation particulière, reproduite du Saint John's Echo, revue de Saint John's Collège, à Changhaï.

rique, les étudiants y ont leurs matchs de cricket et de football, leurs concerts, et même leurs « Débats », où l'on discute les grandes questions de la politique actuelle. Les étudiants chinois prennent une part plus ou moins active à tous ces exercices.

A en juger par l'extérieur, la conquête morale des meilleurs éléments au moins du Collège semble parfaite. Et pourtant il paraît que dans les hautes classes, les seules précisément où ils pourraient s'approprier dans ce qu'elle a d'essentiel la civilisation occidentale, l'ardeur des étudiants chinois faiblit au lieu de redoubler !

La pliysionomie de la plupart des Chinois élégants que l'on rencontre dans les rues — de ceux qui agitent avec une nonchalance très distinguée leurs riches éventails, — n'exprime pas non plus une admiration sincère, fût-elle jalouse, de cette civilisation étrangère, dont pourtant la splendeur s'étale sous leurs yeux, dont la bienfaisante autorité s'étend sur leurs personnes, et dont la richesse les enrichit. Non; on y lit plutôt l'orgueil, et presque le'mépris. C'est une impression inquiétante, que ressent avec plus de force celui qui s'est habitué aux airs soumis, dociles, aux douces et enfantines figures des Annamites.

A Hong-Kong les Chinois semblent être chez eux, et les maîtres. A l'Européen perdu dans leur nombre V, ils ne témoignent aucune déférence : ils ne se dérangent pas, ne s'écartent pas pour lui livrer passage ; ils ne lui cèdent pas le trottoir. Les « boys » chinois, dans les hôtels, sont volontiers insolents, presque aussi insolents que les « Macaïstes ^ » ; ils répondent à vos questions quand cela leur fait plaisir, et ils vous rient presque au nez.

A la poste il y a un guichet spécial pour les Européens : mais l'employé chinois sert fort bien les Chinois avant l'Européen qui attend. Et lorsque celui-ci, pour

1. Il y a à Hong-Kong environ 10 000 Européens, y compris la garnison, contre plus de 100 000 Chinois.

2. Les Macaïstes à Hong-Kong sont plus nombreux que les Anglais.

passer plus vite, vient au guichet chinois, non seulement on ne lui cède pas la place, mais on le bouscule, et pour un peu on lui volerait son tour. 11 semble que ce soient les Chinois les plus en contact avec les Européens qui sont à leur égard les plus mal élevés. De Hong-Kong à Canton, il existe deux compagnies de navigation, l'une européenne, l'autre chinoise : le personnel de celle-ci semble le mieux dressé des deux.

Les Européens ici supportent, sans même y paraître faire attention, des manques d'égards, auxquels ils sont sans doute accoutumés, mais qui étonnent le nouvel arrivant, et que les Chinois — nous le verrons — ne se permettent pas ailleurs. Les Anglais, cette «race de silex», ont « gâté » les Chinois. Eux qui sont plutôt de mœurs aristocratiques, ils ont laissé tomber sur leur propre territoire le prestige nécessaire de l'aristocratie européenne.

Si Hong-Kong est avant tout chinois, la marque anglaise y est cependant visible.

Elle est visible dans la pauvreté des édifices publics et dans la magnificence des édifices privés — banques, bureaux, hôtels, clubs, etc. ; — d'ailleurs plus imposants qu'élégants. La solitude et la demi-obscurité du quartier commerçant européen où toutes les boutiques sont fermées des sept heures du soir, est bien un aspect de ville anglaise. L'absence des cafés, que compense d'ailleurs la multiplicité des bars, frappe le voyageur qui a passé par Saigon. La vaste esplanade de gazon qui s'ouvre à proximité du centre de la ville suffirait à nous dire que nous sommes dans une colonie du Pays du Sport : on y donnait en avril 1900 force matchs de cricket et de football au profit des blessés du Transvaal !

L'observation souvent faite qu'un Anglais hors d^Angleterre est deux fois Anglais s'applique très bien à Hong-Kong. Le patriotisme anglais y est très vif. Ce sont les journaux de Hong-Kong qui dénoncent avec le plus de violence la faiblesse des agents diplomatiques et consulaires anglais en Chine : il est vrai que les Anglais y peuvent juger par leurs yeux des effrayants progrès de la concurrence allemande. — En avril 1900, un journal de Hong-Kong, dans un editorial éloquent, comparait le président Kruger à Gain, à Gengis-Khan, et à Mahomet!

Quant au loyalisme monarchique, il s'étale sur les murs de Victoria : Queen's Road — Queen's Collège — Tlie Queen, toilet fixture — Queen's Désinfectant \ etc. Une brèche de la montagne était inévitablement destinée, du jour où Y Union Jack flotterait sur l'île, à porter le nom de Victoria : Victoria Gap !

La dignité, le flegme anglais se retrouvent aussi tout entiers. Un maître, une maîtresse de maison ne se met pas plus en colère contre un « boy » négligent ou mal élevé que contre une machine mal montée. Si les Anglais à Hong-Kong ont dans une certaine mesure compromis le prestige européen aux yeux de l'Homme Jaune, ce n'est pas, comme trop souvent nos Français d'Indo-Chine, par des emportements ou des familiarités; mais par indifférence et inconscience.

Le climat tropical n'a pas fait fléchir la rigueur des mœurs anglaises. Chacun est habillé dès le matin; et ce n'est pas ici qu'on verrait, comme à Saigon, comme à Hanoï même, les dames se promener en peignoir léger. A Hong-Kong comme à Londres on prend le breakfast copieux assez tard le matin; le linich à une heure; et le dîner assez avant dans la soirée; et l'on ne fait pas la sieste. H paraît qu'on ne la fait pas davantage à Singapoure : à Saigon toute l'année, à Hanoi dès le printemps, la sieste est une institution!

Dans leur colonie les Anglais ont apporté avec eux leur sens, leur science du confort. Comme la vie coloniale est naturellement plus large, le confort à Hong- Kong est souvent devenu du luxe. Mais point de luxe inutile. En Indo-Chine nous n'avons trouvé d'autre moyen de parer au danger des fourmis blanches qui rongent toutes les pièces de bois, que de remplacer dans les constructions le bois par le fer. Il y a des fourmis blanches aussi à Hong-Kong, et les Anglais peuvent se procurer le fer à meilleur marché que nous : cependant les charpentes de Hong-Kong sont généralement en bois. Les Anglais ont trouvé un moyen très ingénieux, très économique de prévenir les ravages des fourmis blanches ; elles fuient la lumière : ils se sont contentés de ménager des jours dans les plafonds.

Nous n'avons pas encore fini de voir Hong-Kong : nous n'avons vu que le centre de Victoria. En face de Victoria, sur le continent, s'élève une autre ville qui en est comme le principal faubourg : c'est Kowlun.

En débarquant, la façade des Entrepôts (godox'^ns) ne flatte pas l'œil : une inutile ornementation de plâtre que les pluies et les brumes ont moisie fait regretter la franche nudité des briques. Mais on est frappé des vastes dimensions et de l'immense disposition de ces magasins. A côté, d'énormes quantités de charbon sont entassées en gabions sur quatre, cinq ou six rangs superposés, afin de tenir moins de place.

Derrière les magasins s'est formée une ville nouvelle. Une ville chinoise, avec ses longs bâtiments gris bleu, uniformes comme des casernes — tout neufs et déjà salis, — l'air de vilaines cités ouvrières. Mais une ville européenne aussi : une charmante ville-campagne, dont les villas sont dispersées tout alentour, perchées sur des monticules ou nichées dans des fonds de verdure.

Entre les Entrepôts et les Chantiers de construction, sur plusieurs kilomètres, la mer est bordée par un magnifique quai de granit. C'est une promenade charmante. De gros rochers rouge feu aux formes fantasques vous transportent dans la Bretagne de Ploumananacli et de Bréhat; tandis que des collines blanches clairsemées de pins maritimes font plutôt songer à des coins de Provence. Mais des palmiers blottis dans les vallons abrités, des buffles paissant dans les prairies voisines vous rappellent que vous êtes en Orient. Le paysage est presque solitaire et plein d'une paix champêtre, auprès du tumulte de la ville voisine : les pavil-

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