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m w n ïTRMANBffT RESERVE
UNIVERSITY OF
NORTH CAROLINA
Preface
DES DEUX PREMIERES EDITIONS,
Nul n'a la science infuse. Il n'est pas de connaissances si simples qu'on ne soit obligé d'acquérir. Cette proposition, si vraie en toutes choses, est surtout incontestable en ce qui concerne les arts. Notre œil ne sait discerner les qualités ou les défauts d'un tableau , notre oreille est inhabile à saisir les combinaisons de l'harmonie, si l'exercice ne les y a disposés. Sans doute l'habitude de voir et d'entendre suffit en beaucoup d'occasions pour sentir les beautés de la peinture et de la musique; mais l'habitude est déjà de l'éducation.
Toutefois , il y a loin de ce sentiment vague, dont l'origine réside dans des sensations mal analysées , à la sûreté de jugement qui résulte de connaissances positives. Chaque art a ses principes qu'il faut étudier si l'on veut augmenter
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les jouissances en formant le goût. La musique en a de plus compliqués que la peinture ; aussi est-elle à la fois un art et une science. C'est cette complication qui en rend l'étude longue et pénible pour quiconque veut y acquérir un certain degré d'habileté. Malheureusement il n'est guère possible d'abréger le temps qu'on est forcé d'y accorder. De quelque facilité qu'on soit cloué , quels que soient les procédés qu'on emploie pour s'instruire , à quelque méthode qu'on ait recours, encore faut-il habituer les organes à lire avec facilité la multitude de signes dont se compose l'écriture musicale, à prendre les intonations avec justesse, à sentir les divisions de la mesure, enfin à combiner tous les éléments de l'art : le temps seul peut en donner les moyens.
Mais le temps est précisément ce qui manque dans le cours de la vie, surtout en l'état de civilisation avancée où se trouve aujourd'hui la société. Obligé d'apprendre une foule de choses diverses , on ne peut y donner qu'une attention fort légère , et l'on ne peut en prendre que ce qui est absolument nécessaire. Les arts , considérés comme délassements , comme moyens de plaisir, sont au nombre des objets qui ne semble pas exiger une attention sérieuse aux hommes préoccupés d'affaires , et dont tout le monde se croit juge naturellement et sans travail. Ce n'est pas qu'on n'aimerait à posséder des notions plus exactes sur ce qui les concerne, pourvu qu'il n'en coûtât pas plus de peine
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pour les acquérir qu'on n'en éprouve à se mettre au courant de la politique du jour par la lecture d'un journal. Mais où trouver le livre qui satisfasse à ce besoin l Essayer de donner des connaissances générales et suffisantes de tout ce qui forme l'ensemble de la musique, en ne faisant que peu d'usage du langage technique, est une tâche qu'aucun écrivain n'a entreprise ; c'est celle que je m'impose dans cet ouvrage. Peut-être dira-t-on qu'on ne trouve dans mon livre que la science des ignorants ! A la bonne heure : cette science est suffisante pour beaucoup de monde , et je ne croirai point avoir dérogé de ma qualité de professeur pour l'avoir enseignée. Faire aimer l'art que je cultive est ma vocation ; j'y obéis. Tout ce qui mène à ce but me paraît bon en soi. J'ose croire que ce sera mon excuse auprès des savants.
On se tromperait si l'on croyait trouver dans ce livre une méthode nouvelle , un système ou quelque chose de semblable : son titre dit assez l'objet que je me suis proposé. Donner des notions suffisantes de tout ce qui est nécessaire pour augmenter les jouissances que procure la musique , et pour parler de cet art sans en avoir fait une étude sérieuse, est ce que j'ai voulu. Que si l'on veut apprendre réellement ses principes, la Musique mise à la portée de tout le monde sera encore utile en ce qu'elle disposera l'esprit à des études qu'on fait presque toujours avec dégoût, parce qu'on n'aperçoit pas la liaison de leurs
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éléments ; niais il faudra de plus des méthodes spéciales , des maîtres, et surtout beaucoup de dévouement et de patience. Dans ce cas , sentir et raisonner de ses sensations ne sera plus l'objet ; il s'agira de devenir soi-même artiste; cela est plus difficile et demande plus de temps. Qu'on ne croie point aux promesses de certains charlatans ; en vain affirment-ils qu'ils feront des musiciens improvisés, le savoir ne s'improvise pas. Disons mieux : on ne sait bien que ce qu'on a appris avec peine. Comprendre le mécanisme de la science et du langage de la musique est chose facile ; on pourra s'en convaincre en lisant le résumé que je présente au public ; mais devenir habile musicien est autre chose ; ce ne peut être que le résultat de longs travaux.
Quelques critiques , en rendant compte de la première édition de ce livre, ont dit qu'il ne justifie pas son titre, et qu'il ne met pas la musique à la portée de tout le monde , c'est-à-dire qu'il n'en rend l'étude ni moins longue ni plus facile. J'ai lieu de croire qu'ils n'ont pas lu cette préface , car ils auraient vu que j'ai répondu d'avance à leurs objections, et que mon but n'est pas celui qu'ils ont supposé.
La Musique mise à la ■portée de tout le monde appartient à cette partie de la littérature des arts qu'on nomme Y esthétique . Aucun livre de ce genre n'a été publié en France ; mais il en existe plusieurs en Allemagne. Ceux-ci ne sont que des essais imparfaits qui seront sans doute surpassés quelque jour ; mais enfin ils ont le mérite d'avoir
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trace la route , et ce mérite leur restera. J'ose croire qu'il en sera de même de mon ouvrage ; on pourra mieux faire , mais on sera forcé d'avouer l'utilité qu'on en aura retirée.
PREFACE
DE LA TROISIEME EDITION
Dans les sept ou huit dernières années de la restauration , il y eut en France un progrès sensible , non dans la musique qui ne peut progresser vers le but esthétique, niais dans le goût de la société pour cet art. Ainsi qu'il arrive toujours, ce goût s'était développé par l'habitude d'entendre de belles choses bien exécutées par des artistes d'un rare mérite, et, de proche en proche, il s'était propagé dans toutes les classes. La Revue musicale, que j'avais entreprise au mois de février 1827, avait secondé ce mouvement et avait trouvé des lecteurs jusque dans les salons les plus élégants de Paris.
Ce fut alors que je fus sollicité par des amateurs passionnés de musique , qui n'avaient pour guides que leur instinct , d'écrire un livre dans lequel les gens du inonde
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pussent prendre une connaissance suffisante de la théorie et de l'histoire de cet art, sans être obligés de se livrer à de 'longues études techniques. Bien qu'occupé de travaux sérieux qui me laissaient peu de temps dont je pusse disposer , je résolus de satisfaire à cette demande , persuadé que je ne serais pas moins utile en popularisant les notions premières de la science et de l'art, qu'en travaillant à perfectionner des théories plus élevées. Telle fut l'origine de la Musique mise à la portée de tout le monde. La première édition de ce livre parut au commencement de l'année 1830 (1). L'accueil favorable qui lui fut fait par le public surpassa mon attente. En moins de deux années, cette édition fut épuisée, et, dans le même temps, il en fut fait deux autres en Belgique (2). C'est aussi sur la première édition que M. Charles Blum, de Berlin, fit une traduction allemande qui parut peu de temps après la publication du livre original , sous le titre : die Musik lia Musique) (3).
Pressé par le libraire de Paris qui avait publié la première édition d'en préparer une seconde, je me mis à l'œuvre en 1832, retouchai l'ouvrage en plusieurs endroits, y ajoutai plusieurs chapitres, et conçus le dessin d'y joindre un Dictionnaire du langage technique de la musique dont l'usage
(1) Paris, Mesnier, 1 vol. in-8°.
(2) Liège, Colardin, 1 vol.în-l2; Bruxelles, Tarlier, 1 vol. in-18. (3; Berlin , Schlesinger, 1830, 1 vol. in-8.
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est habituel, ainsi qu'une Bibliographie des ouvrages français qui traitent de cet art , soit sous le rapport de sa théorie, soit sous celui de son histoire. Mon travail fut terminé au commencement de 1833, époque où je m'éloignai de Paris pour prendre possession de la place de maître de chapelle du roi des Belges, et de celle de directeur du Conservatoire royal de musique de Bruxelles. Peu de temps après, les affaires du libraire qui devait publier la nouvelle édition démon livre s'embarrassèrent ; il fallut plaider avec ses créanciers pour rentrer dans la possession du manuscrit, et cette circonstance retarda sa publication jusqu'en 1834. Le nouvel éditeur (M. Paulin ) avait conçu le dessein de tirer la nouvelle édition au nombre énorme de quatre mille exemplaires. Cette prétention me paraissait exorbitante pour un livre d'intérêt tout spécial ; cependant il me fallut céder , et l'ouvrage fut en effet imprimé à ces conditions J'avoue que ce n'est pas sans étonnement que j'ai vu s'écouler dans le commerce ce grand nombre d'exemplaires, bien qu'un éditeur de Bruxelles en ait fait paraître une autre édition sans mon consentement (1).
C'est sur la deuxième édition de Paris qu'a été faite la traduction espagnole intitulée : la Musica puesta al alcance dp lodos (2). La traduction anglaise [Munie made
.1) Bruxelles, Hauman , 1838, 1 vol. in-18.
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easy | a été réimprimée à Boston, dans l'Amérique du Nord. D'autres traductions en langues étrangères ont aussi paru depuis quelques années, entre autres une version russe qui a été publiée à Saint-Pétersbourg.
Un succès si remarquable , le plus grand qu'ait jamais obtenu un livre dont la musique est l'objet, ne m'a cependant point empêché de revoir avec soin la Musique mise à la portée de tout le monde. Dans l'espace de douze années écoulé depuis la publication de la deuxième édition authentique, beaucoup de faits nouveaux s'étaient produits et devaient être signalés dans une édition nouvelle. Des familles d'instruments de cuivre avaient été créées ; des modifications importantes avaient été faites à d'autres , particulièrement à la flûte ; une école nouvelle de pianistes s'était formée, et la musique destinée au piano avait subi une complète transformation ; enfin , beaucoup d'artistes cités dans les premières éditions comme les hommes les plus éminents de l'époque où elles furent publiées avaient disparu, et d'autres s'étaient fait connaître. Toutes ces choses ont donc exigé des changements et des additions considérables. De plus, certaines questions relatives à l'art ont été agitées dans les journaux de musique, particulièrement en ce qui concerne des réformes proposées pour la notation et certaines méthodes d'enseignement dont on a fait grand bruit. De nouveaux chapitres ont été consacrés à ces objets
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et on ont résolu les problèmes de manière à ne pas laisser de doute clans l'esprit des lecteurs. Enfin , la théorie physique et mathématique de la musique ayant aussi donné lieu à de nouvelles recherches dans les dix dernières années, j'ai cru devoir faire sur ce sujet d'assez grandes additions à ce que j'en avais dit dans les premières éditions de mon livre.
Pendant l'impression de la deuxième édition, les épreuves ne me furent point envoyées , et des fautes , assez nombreuses , ne furent pas corrigées ; je les ai rectifiées avecsoin dans cette troisième. Mais ces fautes ne furent pas le mal le plus considérable qui résulta de l'ignorance où je fus laissé à l'égard de l'impression de l'édition de 1834, car une partie du manuscrit de la Bibliographie française de la musique s'étant égarée par des circonstances qui me sont inconnues , l'éditeur ne s'aperçut pas de cette lacune , et ne ne fut qu'après la publication du livre que je vis avec autant d'étonnement que de déplaisir l'état d'imperfection où était restée cette partie de mon ouvrage ; mais alors le mal était irréparable. Les personnes qui compareront la nouvelle édition avec la deuxième verront que la bibliographie y est plus que triplée dans son étendue, et que non seulement j'y ai ajouté l'indication de tout ce qui a paru depuis douze ans, mais que toute la partie qui avait été perdue a été refaite de nouveau.
16 PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION.
En l'état actuel de la Musique mise à la portée de tout le monde ^ j'ai lieu de croire que sa rédaction est définitive, et que je n'aurai plus rien à y changer dans les éditions qui pourraient être faites postérieurement.
Bruxelles, 15 janvier 1847.
FÉTIS.
LA MUSIQUE
MISE A LA PORTÉE
DE TOUT LE MONDE.
PREMIÈRE SECTION,
DU SYSTÈME MUSICAL , CONSIDÉRÉ DANS LES TROIS QUALITÉS DES
SONS, SAVOIR : l'intonation, LA DURÉE ET l'intensité.
Chapitre Premier
Objet de la musique. — Sou origine. — Ses moyens.
La musique peut se définir Y art d'émouvoir par la combinaison des sons (1). Ce n'est pas seulement sur l'espèce humaine que l'action de cet art se fait sentir ; la plupart des êtres organisés y sont plus ou moins soumis. L'ouïe qu'il attaque immédiatement n'est que l'agent de perception : c'est sur le système nerveux et sur l'intelligence que sa puissance se développe avec le plus de force ; de là vient la diversité de ses effets. Le chien, le cheval, le cerf, l'éléphant , les reptiles , les insectes même , sont sensibles à la musique, mais d'une manière différente. Dans les uns,
(1) Cette définition n'est pas celle qu'on trouve dans les dictionnaires. J.-J. Rousseau dit que la musique est l'art de combiner les sons d'une manière agréable à l'oreille; c'est borner l'action de cet art à une sensation physique, bien qu'il ait une action morale. Le célèbre philosophe Kant définit la musique l'art d'exprimer une agréable succession de sentiments par les sons , ce qui semble exclure les émola sensation ressemble à un ébranlement nerveux porté jusqu'à la douleur ; dans les autres, le plaisir subit diverses transformations. L'attention de tous est fixée dès que les sons se font entendre.
Les phénomènes développés par la musique dans l'organisation humaine sont surtout très dignes de remarque. Sur un certain nombre d'individus également sensibles à ses accents , il est des combinaisons de sons qui excitent le plaisir des uns , tandis que les autres restent impassibles, et réciproquement. Telle combinaison qui ne nous a point émus dans un moment, nous transporte de plaisir dans un autre. Quelquefois ce plaisir n'est qu'une douce sensation à laquelle on semble s'abandonner d'une manière passive; dans d'autres circonstances, l'action de l'art prend le caractère de la violence , et tout le système vital est ébranlé. La constitution délicate des femmes les rend propres à éprouver, dans l'audition delà musique, déplus vives sensations que les hommes ; il en est même chez lesquelles l'action de cet art porte le délire des sens jusqu'au dernier degré.
Mais si le goût de la musique nous est donné par la nature, l'éducation y ajoute beaucoup , et peut même le faire naître. De là vient sans doute que l'on voit dans le monde des hommes, distingués d'ailleurs par les qualités de l'esprit et par des talents d'un autre genre , montrer non seulement de l'indifférence, mais même de l'aversion pour cet tions fortes du domaine de cet art. Mosel , littérateur allemand , dit que la musique est l'art d'exprimer des sentiments déterminés par des sons bien coordonnés ; mais les sentiments ne sont déterminés dans l'effet de la musique que par le sens des paroles qu'on y adapte ; ils sont indéterminés dans la musique instrumentale , et n'en sont pas moins vifs. Je crois que ma définition est la meilleure.
Chap. I. Origine De La Musique. 19
art. Quelques philosophes ont pensé que l'organisation de ces individus est incomplète ou vicieuse ; il se peut toutefois que leur manière d'être ne soit que le résultat d'une longue impassibilité des nerfs musicaux, et que le défaut d'exercice ait produit leur insensibilité.
L'action de la musique sur les organes physiques et sur les facultés morales a fait imaginer de s'en servir comme d'un moyen curatif, non seulement dans les affections mentales , mais même dans certaines maladies où l'organisation animale paraît seule atteinte. Beaucoup de médecins ont fait sur ce sujet des recherches intéressantes, mais dans lesquelles l'esprit philosophique n'a point assez dominé : le nombre des ouvrages où ils les ont Consignées est très considérable, et les faits qui y sont exposés ont quelque chose de si peu vraisemblable, qu'ils ont besoin de l'autorité du nom des auteurs pour être admis.
Malgré sa capacité relative, l'esprit humain a des bornes telles que l'idée de l'infini n'y entre qu'avec effort. On veut trouver un commencement à toute chose, et, dans les idées vulgaires, la musique doit avoir une origine comme toutes nos connaissances. La Genèse, ni les poètes de l'antiquité profane, ne parlent des inventeurs de cet art ; seulement, ils citent les noms de ceux qui ont fait les premiers instruments, Tubal , Mercure, Apollon et d'autres. Quant à l'origine de la musique, chacun l'a arrangée à sa fantaisie; toutefois, l'opinion qui la place dans le chant des oiseaux a prévalu. Il faut avouer que c'est là une idée bizarre, et que c'est avoir une opinion bien singulière de l'homme que de lui faire trouver l'une de ses jouissances les plus vives dans l'imitation du langage de certains animaux. Non , non, il n'en est point ainsi! l'homme chante comme il parle , comme il se meut , comme il médite , par une suite de la conformation de ses organes et de la disposition de son âme. Cela est si vrai , que les peuples les plus sauvages et les plus isolés de toute communication avaient une musique quelconque quand on les a découverts , lors même que la rigueur du climat ne permettait point aux oiseaux de vivre dans le pays ou d'y chanter. La musique n'est, dans son origine, composée que de cris de joie ou de gémissements douloureux ; à mesure que les hommes se civilisent, leur chant se perfectionne ; et ce qui, d'abord, n'était qu'un accent passionné , finit par devenir une conception d'art. Il y a loin , sans doute , des sons mal articulés qui sortent du gosier d'une femme de la Nouvelle-Zemble aux fioritures de mesdames Malibran et Sontag ; mais il n'en est pas moins vrai que le chant mélodieux de celles-ci a pour premiers rudiments les sons mal articulés de celle-là. Au reste, il importe peu de savoir quelle a été l'origine de la musique : ce qui doit nous intéresser, c'est de savoir ce qu'elle est devenue dès qu'elle a mérité le nom d'art ; c'est de nous disposer à recevoir toutes les impressions de plaisir qu'elle peut nous donner, et d'en augmenter l'effet autant qu'il est en nous. C'est là ce qui mérite d'être examiné et recherché.
Par quels moyens la musique agit-elle sur les êtres organises? question qui se répète souvent sous diverses formes, et dont la solution renferme tout le mécanisme de l'art. Toutefois, sans entrer dans tant de détails, chacun y répond selon son goût, en disant que c'est la mélodie , ou l'harmonie , ou enfin l'union de ces deux choses , mais sans expliquer , et peut-être même sans savoir exactement ce que c'est que la mélodie ou Y harmonie. J'essaierai de lever tous les doutes à cet égard ; mais auparavant je dois déclarer qu'il est un troisième moyen d'action que possède
CHU', il. DIVERSITÉ DES SONS. 21
la musique, et auquel on n'a point pensé : c'est Y accent, dont la présence ou l'absence est cause que la même mélodie , ou la même harmonie . produit ou ne produit point d'effet. J'expliquerai aussi en quoi il consiste.
Chapitre II
De la diversité des sons et de la manière de les exprimer par des noms.
Il n'est personne qui n'ait remarqué que le caractère des voix de femmes ou d'enfants diffère entièrement de celui des voix d'hommes : les unes sont plus ou moins aiguës, les autres plus ou moins graves. Il y a une infinité d'intonations possibles entre le son le plus aigu des unes et le plus grave des autres. Chacune de ces intonations est un son distinct pour une oreille exercée. Toutefois, on conçoit que si l'on avait voulu donner un nom différent à chacun , cette multiplicité de noms, loin d'être un secours pour l'esprit, aurait inutilement chargé la mémoire 5 mais les philosophes et les savans qui se sont occupés du soin de coordonner les sons d'une manière régulière , ayant remarqué qu'au-delà d'un certain nombre de sons rangés dans un certain ordre , ascendant ou descendant , les autres se reproduisent ensuite dans le même ordre , et n'ont avec les premiers d'autre différence que celle qui résulte d'une voix aiguë et d'une voix grave qui s'accordent ensemble, ils en ont conclu que les uns ne sont que la répétition des autres à une certaine distance qu'ils ont appelée octave. Par exemple : ayant désigné le premier son par C , le second par D, le troisième par E , etc. , dans cet ordre, C, D ,
E, F , G, A, H, ils recommençaient la seconde série par c, d, e,f, g, a, h, et la troisième par ce, dd, ee, etc.
On attribue communément l'invention des syllabes ut, ré, mi, fa, sol, la, dont on se sert aujourd'hui, à un moine italien nommé Gui d'Arezzo, qui les aurait tirées de l'hymne de Saint-Jean, dont les paroles sont :
Mais dans une épître à un autre moine , Gui conseille seulement à son confrère de se souvenir de l'ancien chant de cette hymne, qui s'élevait d'une note sur chaque syllabe ut, ré, mi, etc., pour trouver l'intonation de chaque degré de la gamme. Cinq siècles plus tard, un Flamand ajouta le nom de si aux six premiers, et compléta la série, après laquelle on dit ut, ré mi, fa, sol, la, si, deuxième octave, et ainsi de suite : troisième, quatrième, cinquième octaves. Vers 1640, Doni , savant musicien, substitua do à ut, comme plus doux à prononcer et à entendre dans la solmisation (1). Les Italiens, les Français, les Espagnols et les Portugais ont adopté ces syllabes pour nommer les sons ; les Allemands et les Anglais ont conservé les lettres pour le même usage. La série des noms ou des lettres s'appelle la gamme (2) .
Après avoir ainsi désigné les sons, on s'aperçut qu'il y en avait d'intermédiaires que l'oreille appréciait parfaite-
(1) Voyez ce mot au dictionnaire dans la IIe partie.
A l'égard du nom de la gamme , il vient de ce que la note la plus basse de l'échelle des sons était représentée par la troisième lettre de l'alphabet grec , appelée gamma. Ce gamma était le signe de sol.
(2) Voyez ce mot au dictionnaire, dkng la IIe partie.
CHA1-. H. DIVERSITÉ DES SONS. 23
nient. Par exemple, on reconnut qu'entre les sons désignés par ut et ré , il y en avait un troisième également éloigné de ut et de ré. Pour ne pas multiplier les noms, on supposa que ce son est quelquefois ut élevé, et quelquefois ré abaissé. On appela ut dièse, l'ut élevé, et ré bémol, le ré abaissé, et l'on fit de même pour les sons intermédiaires de ré, mi, fa, sol, etc. Cette opération a fait du mot dièse le synonyme & élevé, et de bémol celui de baissé. Il est évident que tout cela n'est qu'une opération factice imaginée seulement pour plus de simplicité ; car un son ne peut être modifié dans son intonation et ne peut se changer en un autre sans cesser d'exister. Ut dièse n'est donc plus un M<;mais les musiciens qui n'ont que de la pratique, et c'est le plus grand nombre , ayant attaché une idée de réalité aux signes représentatifs des sons , et voyant que les signes d'ut ou de ré ne changent pas , et qu'on y joint seulement les signes de l'élévation ou de l'abaissement, c'est-à-dire le dièse ou le bémol, ces musiciens, dis-je, se sont imaginé que ut est toujours ut, soit qu'on y ait joint un dièse ou qu'il n'y en ait point. De pareilles erreurs sont fréquentes dans la musique; elles ont jeté beaucoup d'obscurité sur l'exposé de ses principes.
Ut dièse étant intermédiaire entre ut être, ainsi que ré bémol, il semblerait que ces deux notes doivent être parfaitement à l'unisson; mais , suivant la théorie fondée sur le calcul des longueurs des cordes et les phénomènes de leur résonnance, il résulte que ut dièse n'est pas exactement le même son que ré bémol, et que leur différence est comme 80 : 81 dans certains cas, ou comme 125 : 128 dans d'autres. On donne le nom de coma à ces différences. Mais la difficulté de construire des instruments à clavier, tels que le piano ou l'orgue , qui eussent exprimé ces proporn INTONATION. sect. i.
tions et l'embarras que de pareils instruments auraient causé dans l'exécution , ont fait imaginer d'accorder ces mêmes instruments en faisant sur la série totale de leurs sons la répartition de ces différences , afin qu'elles fussent moins sensibles à l'oreille. On a donné le nom de tempérament à cette opération. Tous les accordeurs la pratiquent par habitude , sans en connaître la théorie. On conçoit que par le tempérament on n'obtient qu'une justesse approximative ; mais cette justesse suffit pour l'oreille dans l'usage ordinaire de la musique.
Si chacun était libre de nommer ut le premier son venu, ré le suivant , et ainsi de suite en s'élevant , il régnerait dans la musique une confusion extrême, et l'on ne pourrait s'accorder. Pour obvier à cet inconvénient, on a construit de petits instruments en acier ayant la forme d'une fourchette et produisant un son modèle qu'on appelle diapason, nom qui, par analogie, se donne à l'instrument lui-même. C'est sur ce son qu'on accorde tous les instruments et que les voix se règlent. En France, ce son est la; en Italie, c'est ut ou do. De là sont venues les expressions usitées dans les orchestres pour accorder les instruments entre eux 5 en France , on dit donner le la ; en Italie , suonar il do. Le diapason n'est pas identiquement le même dans tous les pays ; il a même subi diverses modifications dans le même lieu. Chaque théâtre de Paris avait autrefois le sien 5 celui de l'Opéra était le plus bas , et celui du théâtre italien le plus élevé. Il y a maintenant très peu de différence entre eux. Un diapason trop bas nuit à l'éclat de la sonorité, parce que les cordes des instruments ne sont pas assez tendues ; un diapason trop élevé fatigue les voix.
L'usage du diapason n'est pas assez répandu. La plupart des pianos qu'on trouve dans les provinces de France
CHAP. m. COTATION. 25
sont accordés trop bas. Les chanteurs qui s'accompagnent avec ces pianos habituent leurs voix à une sorte de paresse qu'ils ne peuvent vaincre quand ils doivent chanter au diapason.
CHAPITRE III. Comment on représente les sons par des signes
L'opération de l'esprit par laquelle l'homme a imaginé de représenter les sons de la parole par des signes sera éternellement un mystère ; mais, une fois parvenu à cette découverte , on conçoit qu'il n'a pas dû éprouver beaucoup de difficulté pour trouver les moyens d'exprimer les sons de son chant. Les Grecs et les Romains se servaient pour cela des lettres de leur alphabet diversement combinées ou tronquées; les Musulmans n'ont point de signes pour cet objet; les Chinois en possèdent qui sont compliqués et bizarres comme leur langue.
Après plusieurs siècles d'une lutte sans cesse renaissante contre les barbares du Nord, l'empire d'Occident fut vaincu et s'écroula ; les arts périrent avec lui , et il n'en resta guère qu'un souvenir vague qui s' affaiblit insensiblement jusqu'au vin0 siècle, où il se perdit complètement. La musique surtout, c'est-à-dire la musique des Grecs qui avait charmé Rome et l'Italie, fut absolument oubliée : il n'en resta dans l'Occident que ce que deux pères de l'Église (saint Ambroise et saint Grégoire) en avaient conservé pour le service divin. Les mélodies étaient si simples, ou plutôt si bornées, qu'il fallait peu désignes pour les écrire.
26 - INTONATION. segt. i.
et ces signes ne se composaient que de quelques lettres de l'alphabet.
Mais pendant que les peuples latins faisaient usage de ces signes, les Lombards et les Goths, dont la domination s'était établie en Italie, en apportaient d'autres d'un système bien différent, car ceux-ci ne représentaient pas seulement des sons isolés , mais des. collections de sons , et même des phrases entières. Les grandes bibliothèques renferment des manuscrits où l'on trouve ces signes appliqués aux chants de l'Église, ce qui a permis de les déchiffrer en les comparant avec les mêmes chants notés par les signes de la musique latine.
Il est au reste remarquable que les peuples de l'Orient, qui ont songé à représenter les sons par des signes , n'ont compris l'usage de ceux-ci que comme des moyens d'exprimer des collections de sons en un seul signe , au lieu de les décomposer dans leurs éléments les plus simples. Cette singularité doit être attribuée à leur goût pour les ornements multipliés dans leurs mélodies , qui auraient rendu la lecture de la musique fort difficile , si l'on n'eût trouvé le moyen de représenter plusieurs sons par un seul signe. Les signes qui sont encore en usage dans la musique des églises grecques de l'Orient sont de cette espèce ; on en a faussement attribué l'invention au moine Jean de Damas.
Il serait difficile de fixer aujourd'hui l'époque précise où les notes du plain-chant, d'où la notation moderne a tiré son origine, ont été imaginées ; on en trouve des exemples dans des manuscrits de la première moitié du xie siècle ; mais rien ne prouve qu'ils n'ont pas été inventés dans un temps plus reculé. Au reste, il est bon de remarquer qu'à cette époque il n'y avait pas de système uniforme de signes pour écrire la musique. Chaque maître avait le sien; il le
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