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Chapitre Premier I
Quand on parle d’instinct, la première difficulté est de s’entendre : car, sans vouloir donner ici, ce qui serait long, une énumération complète des divers sens de ce mot dans la langue usuelle, on en trouve au moins trois chez les naturalistes et les philosophes, qui sont pourtant tenus d’être plus précis que le vulgaire. Tantôt en entend par instinct l’action automatique, presque mécanique, probablement inconsciente, des animaux, pour atteindre une fin déterminée par leur organisation et leurs caractères spécifiques. Tantôt instinct est synonyme de désir, inclination, penchant; ainsi on parle de bons et de mauvais instincts, de l’instinct du vol ou du meurtre, etc. Tantôt enfin on comprend sous le nom d’instinct tous les phénomènes psychiques qui se produisent chez l’animal, toutes les formes d’activité mentale inférieures à celle de l’homme. Ce dernier sens du mot est évidemment dû au désir de ne pas accorder l’intelligence aux bêtes, et on en est ainsi venu à confondre, contre toute raison, avec les impulsions aveugles et inconscientes, les actes conscients , résultant pour chaque animal de son expérience individuelle, et par conséquent analogues à ceux que nous appelons intelligents, quand il s’agit de nous-mêmes.
Quoique, à notre avis, l’instinct et l’intelligence soient une seule et même chose et qu’il n’y ait entre eux qu’une différence de degré et non de nature, nous ne prendrons ici le mot instinct que dans son premier sens, le seul qui nous paraisse exact et conforme à l’étymologie. Il nous faudrait, pour plus de précision, commencer par en donner une bonne définition. Malheureusement, elle est encore à trouver. On peut cependant le définir avec Hartmann, « un acte conforme à un but, mais sans conscience du but; » ou bien se contenter de dire avec Darwin « qu’un acte que nous ne pourrions accomplir qu’à l’aide de la réflexion et de l’habitude, lorsqu’il est accompli par un animal, surtout très jeune et sans aucune expérience, ou lorsqu’il est accompli de la même manière par beaucoup d’individus, sans qu’ils semblent en prévoir le but, est en général regardé comme instinctif. »
Nous n’avons pas à examiner ici la longue et difficile question des instincts. Quelques mots cependant sont nécessaires pour s’entendre sur ce sujet et pour montrer plus tard en quelle mesure l’hérédité contribue à la former.
L’instinct est pour nous une action réflexe composée. « Tandis que dans le réflexe simple une seule impression est suivie d’une seule contraction ; tandis que, dans les formes les plus développées de l’action réflexe, une simple impression est suivie d’une combinaison de contractions; dans celles que nous distinguons sous le nom d’instinct.
une combinaison d’impressions est suivie d’une combinaison de contractions »
Le point embarrassant, c’est qu’il n’est guère possible de refuser à ces réflexes composés certains caractères qui les rapprochent des phénomènes purement psychiques. La parfaite appropriation des moyens que l’animal emploie pour atteindre un but déterminé — et, dans certains cas, un but lointain, dont il n’a eu et n’aura jamais la perception actuelle — nous apparaît comme le résultat d’une activité mentale. Les insectes qui déposent près de leur œuf des aliments d’une certaine nature, propres à nourrir une larve qui ne naîtra qu’après leur mort, nous semblent doués de prévision. A tort ou à raison, nous trouvons quelque analogie entre leur conduite et celle que nous tiendrions en pareille circonstance, entre leurs actes et certains autres que nous ne pouvons exécuter qu’avec conscience. Ainsi l’instinct nous apparaît, d’une part comme le résultat d’une activité psychique, et d’autre part comme le résultat d’un parfait automatisme, d’un pur mécanisme qui exclut toute conscience.
Je crois que cette difficulté serait un peu simplifiée si l’on consentait à prendre les états de conscience pour ce qu’ils sont, pour un simple accompagnement de certains processus nerveux. Si l’on considère la conscience comme une essence, comme la propriété fondamentale de « l’àme, » tout devient obscur ; si on la considère comme un phénomène qui a ses conditions d’existence propres, tout s’éclaircit. L état de conscience est en réalité un événement complexe qui suppose un état particulier du système ner-
1. Herbert Spencer, Principes de psychologie, t. I, p. 4G2 et suiv. Noua ferons remarquer que le réflexe simple, tel qu’il est défini dans les traités de physiologie, est, à proprement parler, une conception purement schématique : il n’existe en réalité que des associations plus ou moins com pliquées de réflexes.
veux; cette action nerveuse n’est pas un accessoire, mais une partie intégrante de l’événement; il en est la base, la condition fondamentale; dès qu’il se produit, l’événement existe en lui-même; dès que la conscience s’y ajoute, l’événement existe pour lui-même : la conscience le complète, l’achève, mais ne le constitue pas.
Cette hypothèse admise, cherchons comment la nature de l’instinct peut se concevoir.
11 y a d’abord un état initial qui consiste en une perception visuelle, olfactive, auditive, en une sensation viscérale ou organique. Les sensations de ce dernier ordre doivent jouer le rôle principal pour les instincts relatifs à la génération, à la nidification, au soin des petits : chez les invertébrés, on en est réduit, à cet égard, aux conjectures ; mais les modifications psychiques qui se produisent chez les vertébrés pendant la saison des amours permettent de conclure à des modifications analogues au moins chez les insectes. Cet état initial doit être accompagné de conscience, n’est possible que par elle : il est, au sens strict, d’une nature psychique.
Considérons maintenant les instincts dans leur dernier terme : dans les actes, les résultats auxquels ils aboutissent. Ici encore, il est difficile de ne pas admettre un état de conscience , surtout dans les cas où l’activité de l’animal doit parcourir plusieurs phases dont chacune n’est qu’une étape vers le résultat final.
Restent les états intermédiaires entre la sensation initiale et l’acte final, c’est-à-dire ce mécanisme d’une complexité souvent extraordinaire qui constitue proprement l’instinct et qui est d’une nature si énigmatique. J’incline à croire que le plus souvent, dans ces cas typiques où l’organisation est parfaite, il n’y a aucune conscience. Cette asser tion paraîtra moins surprenante, si l’on se rappelle ce qui a été dit plus haut: qu’il n’y a d’indispensable que les processus nerveux ; qu’il importe peu que la conscience disparaisse si les processus nerveux, qui sont les équivalents physiologiques des états de conscience, subsistent; qu’il importe même qu’elle disparaisse, parce que son absence rend l’automatisme plus parfait. Evidemment, à l’origine, tout instinct, simple ou complexe, a été une forme quelconque de l’activité psychique; mais, grâce à des répétitions perpétuelles chez l’individu et ses descendants, il s’est établi dans le système nerveux de l’animal des dispositions permanentes, des connexions stables entre divers éléments anatomiques : l’instinct s’est enregistré, organisé. A mesure que les divers états physiologiques, d’abord accompagnés de conscience, sont devenus plus rapides *, mieux coordonnés, la conscience s’est retirée d’eux, en sorte que ce mécanisme si régulier ne représente plus aujourd’hui que de la conscience éteinte.
Est-il nécessaire de faire remarquer que ces considérations sont applicables à tous les instincts, aux plus simples et aux plus complexes? Ceux-ci, en effet, ne doivent pas être pris en bloc. Il ne faut pas oublier qu’ils se sont formés par des additions successives, pendant des générations sans nombre, par la coordination, fusion et intégration d’instincts simples, et que chaque acquisition nouvelle a été fixée par la même transformation d’un processus conscient en processus automatique.
D’ailleurs, si le plus souvent l’instinct, à part ses deux points extrêmes, consiste en un processus inconscient, purement physiologique, il est vraisemblable que dans certains cas il est accompagné de quelque degré de con-
1. Nous avons montré ailleurs que la durée d’un état est une condition nécessaire de la conscience.
science. Tels sont les instincts les plus complexes dont la coordination n’est pas toujours parfaite. En général, toutes les fois qu’il y a adaptation à des conditions nouvelles, hésitation, indécision, tâtonnement chez l’animal, il est impossible qu’il ne se produise pas des états de conscience. Il en est de l’instinct comme de l’habitude : celle-ci a traversé une période consciente avant d’arriver à l’automatisme parfait, et elle perd de sa perfection dans la mesure où la conscience réapparaît.
Il n’y a donc pas lieu de supposer avec Cuvier « que les animaux ont dans leur sensorium des images ou sensations constantes qui les déterminent à agir comme les sensations ordinaires et accidentelles déterminent communément ». En réalité, il n’y a d’inné que le rapport entre des modifications de la sensibilité externe ou interne et certains processus organisés dans le système nerveux de l’animal, et cette innéité résulte d’une transmission héréditaire.
En résumé, — et sans insister sur une question que nous n’avons pas à traiter ici, — chaque instinct complexe se ramène à une coordination d’instincts simples ; chaque instinct simple se réduit à une habitude héréditaire.
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Bien que la division des instincts en naturels et acquis n’ait aucune raison d’être en dernière analyse, nous pouvons l’adopter à titre provisoire et pour la clarté de l’exposition.
Les instincts réputés primitifs sont ceux dont la période d’organisation remonte aux temps préhistoriques. Les documents écrits ou figurés, si anciens qu’ils soient, i/hérédité des instincts nous montrent la plupart des espèces actuellement vivantes déjà pourvues des instincts que nous leur connaissons et dont voici les principaux caractères d’après les partisans de la fixité des espèces :
L’instinct est inné, c’est-à-dire antérieur à toute expérience individuelle. Tandis que l’intelligence se développe lentement et par une accumulation d’expériences, l’instinct est parfait du premier coup. Le canard couvé par une poule va droit à l’eau; l’écureuil, avant de connaître l’hiver, fait une provision de noisettes. L’oiseau né dans une cage, rendu à la liberté, se construira un nid semblable à celui de ses parents, avec les mêmes matériaux et la même forme.
L’intelligence tâtonne, s’essaye, manque son but, tombe dans l’erreur et s’en corrige. L’instinct a une sûreté mécanique : il fonctionne à la façon d’une machine. De là son caractère inconscient; il ne connaît ni le but à atteindre ni les moyens à employer ; il n’a pas à comparer, à juger, à choisir. Tout semble conduit par une pensée, sans que rien arrive à la pensée.
L’instinct paraît immuable. Il ne semble pas, comme l’intelligence, croître et décroître, gagner et perdre. Il ne se perfectionne pas. S’il ne reste pas absolument invariable, il ne varie du moins que dans des limites restreintes; et on peut dire que, dans les instincts, l’immutabilité est la règle, et que les variations sont l’exception.
Tels sont les caractères admis d’ordinaire ; et bien qu’aucun d’eux ne soit à l’abri de la critique, bien qu’aucun ne soit vrai absolument, ils sont suffisamment exacts pour distinguer les instincts de tous les autres phénc-^ènes psychologiques.
L’instinct ainsi entendu est- il transmissible? est-il soumis à la loi de l’hérédité? Evidemment. L’hérédité des
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instincts est incontestée. L’animal hérite des dispositions psychiques de ses auteurs tout aussi bien que de leur constitution physiologique. Le naturaliste tient compte des premiers caractères comme des seconds. Il lui paraît tout aussi essentiel pour une abeille d’extraire le pollen des fleurs, de construire des cellules, d’y déposer son miel, que d’avoir des mandibules, six pattes et quatre ailes. Une abeille ouvrière, ayant les instincts de la fourmi, lui paraîtrait tout aussi étrange qu’une abeille ayant huit pattes et des élytres. Il y a dans l’animal deux fonctions principales : l’une qui conserve l’individu, la nutrition; l’autre qui conserve l’espèce, la génération. Celle-ci transmet les instincts comme les formes physiques ; la génération est spirituelle aussi bien que matérielle. Le castor transmet à ses petits ses caractères anatomiques et physiologiques de mammifère rongeur, ses instincts constructeurs et son talent d’architecte.
Nous trouvons donc dès le début une masse innombrable de faits psychologiques, les actes instinctifs, rigoureusement soumis aux lois de la transmission héréditaire. Et il suffit d’un peu de réflexion pour voir combien est vaste le domaine de l’instinct : les invertébrés paraissent complètement réduits à cette forme de l’activité mentale. Dans l’embranchement des vertébrés , les classes inférieures, poissons, batraciens, reptiles, oiseaux, ne peuvent le plus souvent vivre, attaquer, se défendre, connaître leurs ennemis, qu’au moyen de leurs instincts. Enfin, chez les mammifères et même chez l’homme, l’instinct diminue graduellement, mais sans disparaître. Ainsi son domaine $st aussi étendu que celui de la vie animale, et ce domaine si vaste est régi par les lois de l’hérédité.
Puisqu’il est clair et admis de tous que l’hérédité est la règle invariable de la transmission des instincts, il est inutile d’entasser ici les exemples à l’appui. La ténacité des instincts est si grande et leur transmission héréditaire si sûre, qu’on les -voit quelquefois survivre, pendant des siècles, aux conditions d’existence auxquelles ils étaient appropriés. « Nous avons, dit Darwin *, des raisons pour admettre une conservation assez durable d’habitudes primitives même après une domestication prolongée. Ainsi nous voyons, comme trace de la vie originelle de l’âne dans le désert, la forte répugnance qu’il éprouve à traverser le plus petit courant d’eau et le plaisir avec lequel il se roule dans la poussière. Le chameau, qui est cependant domestiqué depuis longtemps, éprouve la même répugnance à traverser un ruisseau. Les jeunes porcs, quoique bien apprivoisés, se tapissent lorsqu’ils sont effrayés et cherchent à se dissimuler même sur une place nue et découverte. Les jeunes dindons et même les poulets, lorsque la poule donne le signal du danger, se sauvent et cherchent à se cacher, comme font les jeunes perdrix et faisans, pour que la mère puisse prendre son vol, ce qu’à l’état domestique elle n’est plus capable de faire. Le canard musqué, dans son pays, perche souvent et niche sur les arbres; et nos canards musqués, domestiques, quoique très indolents, aiment à se percher sur les murs, les granges... Nous savons que, quoique abondamment et régulièrement nourri, le chien enfouit souvent, comme le renard, la nourriture dont il n’a pas besoin; nous le voyons encore sur un tapis tourner longtemps sur lui-même comme pour fouler l’herbe à la place où il veut se coucher... Nous trouvons enfin, dans le plaisir avec lequel les agneaux et les chevreaux se groupent ensemble et folâtrent sur le plus petit mamelon de terrain à leur
1. Darwin, Variation, etc., 1. 192.
portée , les vestiges de leurs anciennes habitudes alpestres. »
Les chiens et les chats domestiques, comme leurs semblables à l’état sauvage, grattent, pour cacher leurs ordures, là même où, le sable et la poussière faisant défaut, cette opération est inutile. Mais c’est la survivance d’une habitude héréditaire.
Plusieurs naturalistes ont signalé de même chez l’homme la persistance d’instincts à l’état rudimentaire. « Pour exprimer le dédain, on découvre les dents canines; pour exprimer la colère, le râtelier complet; quoique l’homme civilisé n’ait pas pour but, en montrant ses armes, d’effrayer un ennemi. La violente expiration que nous faisons entendre dans la fureur n’a plus de raison d’être, mais elle répond à ce qui se produit en pareil cas chez les carnassiers *.
Au lieu d’insister inutilement sur l’hérédité des instincts naturels et primitifs, il semble plus curieux de rechercher si les instincts acquis sont transmissibles. Nous avons dit plus haut, en donnant d’après F. Cuvier et Flourens les caractères généralement attribués aux actes instinctifs, qu’aucun n’est rigoureusement vrai. Ainsi l’instinct n’est pas toujours invariable. Le castor change, selon les circonstances, le lieu et la forme de son habitation, et de constructeur se fait mineur. L’abeille peut modifier le plan de ses constructions et substituer à ses cellules en hexagone des cavités pentagonales. Dans l’île de Gorée,
1. Schneider, Der thierische Wille, 1880, V, p. 411 et suiv. — Darwin De l'expression des émotions , passim les hirondelles restent toute l’année, parce que la chaleur du climat leur permet de trouver de la nourriture en tout temps. Chez beaucoup d’espèces, le mode de construction du nid peut varier selon la nature du sol, la situation, la température du pays. Certes, l’instinct n’est pas un instrument aussi souple que l’intelligence ; il ne peut pas, comme elle, s’adapter à tous les milieux, se plier à toutes les circonstances, varier et modifier son action de mille manières : mais il est modifiable dans certaines limites, quand il est soumis à des influences puissantes et durables.
Deux causes principales produisent ces variations : le milieu et la domestication. Le climat, le sol, la nourriture, les dangers habituels qui entourent l’animal, les impressions qu’il reçoit, modifient son organisme et par suite ses instincts. L’action de l’homme est encore plus puissante sur lui que celle de la nature; par l’éducation, il le façonne et le plie à ses besoins ou à ses plaisirs. Nous n’avons pas d’ailleurs à rechercher ici comment se produisent ces instincts acquis ou modifiés. La seule question que nous ayons à examiner est celle-ci : Sont-ils héréditaires ? L’expérience répond affirmativement, des faits nombreux montrent que les instincts acquis sont conservés et transmis par l’hérédité, comme les instincts naturels. En voici quelques-uns :
G. Leroy remarque que, dans les lieux où l’on fait une chaude guerre aux renards, les jeunes renards, avant d’avoir pu acquérir aucune expérience, se montrent, dès leur première sortie du terrier, plus précautionnés, plus rusés , plus défiants que ne le sont les vieux dans les endroits où on ne leur tend pas de piège. Il expliquait cela par l’hypothèse d’un langage chez les animaux. F. Cuvier a raison de rattacher ce fait à l’hérédité des modifications acquises de l’instinct. On ne peut douter que l’instinct de la peur soit acquis chez beaucoup d’animaux sauvages et transmis à leur descendance. Knight *, qui s’est livré, pendant soixante ans, à des observations suivies sur cet ordre de faits, dit que, dans cet intervalle, les mœurs de la bécasse ont éprouvé de grands changements en Angleterre, et que la crainte de l’homme pendant cette période est devenue bien plus puissante, par sa transmission à travers une série de générations. Le même auteur a trouvé des changements de mœurs analogues jusque chez les abeilles. Darwin a établi que les animaux qui habitent les îles désertes acquièrent peu à peu la crainte de l’homme, à mesure qu’ils expérimentent nos moyens de destruction. En Angleterre, dit-il, les grands oiseaux sont beaucoup plus farouches que les petits, sans doute parce qu’ils ont été partout et toujours beaucoup plus persécutés par l’homme. La preuve que cette différence n'a pas d’autre cause, c’est que, dans les îles inhabitées, les grands oiseaux ne sont pas plus craintifs que les autres 1 2.
Quand l’animal est éducable , c’est-à-dire quand ses instincts primitifs peuvent être modifiés, il faut encore, en général , trois ou quatre générations pour fixer les résultats de l’éducation et empêcher le retour des instincts sauvages. Si l’on tente de faire couver, par des canes domestiques, des œufs de canes sauvages; à peine sortis de l’œuf, les canetons obéissent à l’instinct de leur race et prennent leur volée; et, si l’on réussit à en retenir quel-
1. Kniglit, On the hereditary pi'opensilies of animais ( Philos . Trans., 1837, p. 363). — Divers faits recueillis par Weissenborn prouvent que la prudence devient instinctive, chez les outardes, quand ces oiseaux habitent une contrée où les chasseurs sont nombreux (Milne Edwards, t. XIII,
2. Darwin, Origine des espèces, eh. VIII. — P. Lucas, II, 482.
ques-uns pour la production, il faut attendre plusieurs générations avant d’en obtenir des canards domestiques. Les haras libres ou sauvages donnent lieu à des observations du même genre. On ne dresse qu’avec beaucoup de peine les produits de ces haras, et même, après avoir été assouplis, ils sont encore bien plus indociles que les chevaux nés à l’état domestique. Il n’est pas même jusqu’au métis de chevaux sauvages et de juments domestiques, ou de rennes domestiques et de rennes sauvages, dont les produits ne gardent cette indocilité et n’aient besoin de trois ou quatre générations pour perdre entièrement les habitudes farouches de l’état dénaturé. Au contraire, les poulains provenant de père ou mère bien dressés naissent souvent avec une aptitude marquée au service du manège ; des écuyers ont même proposé de n’admettre à la reproduction que des sujets déjà exercés dans les cirques.
L’homme, à l’origine, n’a dressé les animaux actuellement domestiques qu’avec beaucoup de peine ; et ses efforts seraient restés vains, si l’hérédité n’était venue à son secours. On peut dire que, quand l’homme a réussi à modifier à son gré un animal sauvage, il y a dans la descendance de cet animal comme dans une lutte silencieuse entre deux hérédités : l’une qui tend à fixer les modifications acquises, l’autre qui tend à conserver les instincts primitifs. Souvent celle-ci l’emporte, et ce n’est qu’après plusieurs générations que l’éducation peut être sûre de sa victoire. Mais, qu’on le remarque, dans les deux cas, l’hérédité conserve toujours ses droits.
Chez les animaux supérieurs, qui ont non seulement de l’instinct, mais de l’intelligence, il n’est rien de plus fréquent que de voir des dispositions mentales, manifestement acquises, se fixer par l’hérédité au point de se confondre avec l’instinct, par leurs caractères d’innéité et d’automatisme. On voit de jeunes chiens tomber en arrêt dès la première fois qu’on les lance et mieux parfois que d’autres depuis longtemps exercés. Le sauvetage est héréditaire chez les races dressées à cet effet, comme, chez les chiens de berger, l’habitude de tourner autour du troupeau et de lui courir sus.
Knight a démontré d’une façon expérimentale que le proverbe « bon chien chasse de race » est vrai. Il prit des précautions pour que les jeunes chiens, menés pour la première fois à la chasse, ne pussent être en rien dirigés par leurs aînés. Cependant, dès le premier jour, voici ce qui arriva. L’un d’eux demeura tremblant d’anxiété, les yeux fixes, les muscles tendus devant les perdrix que ses parents avaient été élevés à arrêter. Un épagneul, appartenant à une race dressée à chasser la bécasse, sut très bien, dès sa première sortie, se conduire à la manière d’un vieux chien, évitant les terrains glacés où il eût été inutile de chercher le gibier, à cause de l’absence de tout fumet. Enfin un jeune terrier d’une race dressée à la chasse des fouines entra en fureur la première fois qu’il se trouva dans le voisinage d’un de ces animaux, tandis que l’épagneul restait parfaitement tranquille '.
La première fois qu’on mène au bois, en Amérique, les descendants de chiens dressés de longue date à la périlleuse chasse du pécari, ils savent, comme leur père et sans nulle instruction, la tactique à suivre. Or ces chiens sont d’origine étrangère, mais acclimatés depuis longtemps dans la vallée de la Magdalena. Les chiens des autres races qui ne la savent point, si vigoureux qu’ils soient, sont d’abord dévorés. — Les lévriers d’Amérique, au lieu de i. Knight, ouv. cité.
prendre les cerfs en leur sautant à la gorge, les attaquent par le ventre et les renversent comme leurs ancêtres avaient été dressés à le faire pour la chasse aux Indiens \ Ainsi donc, l’hérédité transmet les modifications acquises comme les instincts réputés naturels. Toutefois, il y a une différence importante à noter : l’hérédité des instincts est sans exception; celle des modifications en présente beaucoup. Ce n'est que quand les variations sont solidement établies, qu’étant devenues organiques, elles forment une seconde nature qui a supplanté la première, et qu’elles ont pris, comme l’instinct, un caractère mécanique, c’est alors seulement qu’elles peuvent être transmises sans exception.
IV
Ces faits, auxquels on pourrait en ajouter d’autres *, prouvent qu’à des époques dont on peut donner la date approximative, certaines dispositions psychiques ont été acquises par les animaux. Ces dispositions, résultant d’une variation spontanée, ou d’un changement de milieu, ou de l’expérience de l’animal, ou de l’action de l’homme, ont été fixées dans la race et ne se distinguent plus des instincts. L’antiquité tout entière n’a-t-elle pas admis que c’est un instinct naturel qui pousse le chien à aboyer1 2 3 ? Et, de nos jours, on le croit encore généralement. Cependant l’aboiement et ses variétés sont un résultat de la domestication; ce sont des habitudes héréditaires acquises et transmises par une longue suite de générations antérieures
1. Roulin, Annales des sciences naturelles , t. XVI, 27.
2. Darwin, La descendance de l'homme, etc., t. I, p. 48.
3. Voir sur ce point les vers bien connus de Lucrèce, V. 4062-1071.
vivant à côté de l’homme. Le chien à l’état sauvage n’aboie pas ; il hurle et creuse des terriers.
Dès lors, une question se pose : Si des instincts tenus longtemps pour primitifs sont acquis, à n’en pas douter, pourquoi n’en serait-il pas de même de tous les instincts? Quelles raisons avons-nous de croire que, les circonstances aidant, tous ne se sont pas formés à leur heure, puis fixés et transmis? en sorte que tous les instincts seraient acquis et qu’il n’y aurait entre eux que des différences d’ancienneté.
Ce problème ne s’est posé que dans ces derniers temps, logiquement amené par le grand débat sur l’origine et la variation des espèces. Il est bien clair que sur une question ouverte, vivement discutée entre les maîtres, peut-être insoluble, nous n’avons la prétention de rien décider. Il ne s’agit ici que d’exposer une hypothèse ; mais cette hypothèse étant fondée sur l’hérédité, et lui attribuant un rôle de premier ordre, nous ne pouvons la passer sous silence.
On sait comment une théorie ébauchée au siècle dernier, reprise par Lamarck, modifiée par Darwin et Wallace, s’est rapidement répandue de nos jours dans tous les pays civilisés. Elle admet que les espèces sont variables et se sont formées par l’accumulation de petites différences, que l’hérédité a fixées. Les genres et les espèces actuellement existants, si nombreux qu’ils soient, ont dû dériver de trois ou quatre types primitifs, peut-être d’un seul. Pour cela, il a suffi de quelques variations spontanées. Si elles ont été appropriées à des conditions nouvelles d’existence, si elles ont fourni à l’individu une arme de plus pour la bataille de la vie, si l’hérédité les a transmises, il s’est formé une espèce qui, sous l’action continue des mêmes causes, s’est éloignée de plus en plus du type primordial.
Les variations, la concurrence vitale et la sélection, le temps, l’hérédité : tels sont les facteurs à l’aide desquels s’expliquent l’évolution des êtres, la formation et la disparition des espèces.
Cette hypothèse a jeté un jour tout nouveau sur les instincts. Dans l’animal, la constitution physique et la constitution mentale étant corrélatives, si à l’origine il n’y eut. que des organismes rudimentaires, il ne dut y avoir non plus que des instincts très grossiers. D’ailleurs, l’instinct présentant, comme l’organisme, des variations spontanées, étant soumis comme lui aux lois de la concurrence vitale et de l’hérédité, on en doit conclure que, si ces causes expliquent la formation des espèces, elles expliquent aussi celle des instincts. Si une modification physique, en adaptant l’animal à un milieu nouveau, amène une déviation qui peut devenir fixe, parce qu’elle constitue un progrès sur les états antérieurs, il en sera de même pour les modifications mentales. Toute variation de l’instinct qui mettra l’animal en état de se défendre contre de nouveaux ennemis, de saisir quelque nouvelle proie, le rendra apte à survivre, dans des conditions plus compliquées.
Tant que les espèces ont été considérées comme fixes, la question de l’origine des instincts ne pouvait même être posée. L’espèce semblait avoir été mise au monde toute faite, avec ses caractères physiques et moraux. Pour l’école transformiste, au contraire, les instincts actuels sont très complexes, formés par l’accumulation lente du temps et de l’hérédité. Il s’agit de les soumettre à un procédé minutieux d’analyse, de les défaire couche par couche , de déterminer, par la comparaison, l’induction et l’analogie, ceux qui paraissent de formation plus récente, de descendre de là pas à pas vers des couches de plus en plus anciennes, et, en procédant toujours ainsi du composé au simple, d’arriver à quelques manifestations mentales très humbles, qui peuvent être considérées comme la source d’où tout est sorti.
Ainsi, au début, un minimum d’activité psychique qui joue, dans la vie mentale, le rôle du protoplasma ou de la cellule dans la vie physiologique ; puis des actions et réactions qui, par une répétition constante, se changent en habitudes et sont fixées par l’hérédité ; puis des variations qui se changent aussi en habitudes et sont fixées également par l’hérédité ; bref, une somme d'habitudes 'héréditaires : telle est , d’après l’école transformiste , la genèse des instincts.
Darwin a développé cette thèse avec une science et une habileté consommées. Il s’est bravement attaqué aux instincts les plus compliqués, les plus merveilleux, les plus inexplicables : ceux de la fourmi et de l’abeille ; s’efforçant de faire voir comment ces phénomènes si singuliers ont pu sortir, par la sélection et l’hérédité, de quelques instincts très simples.
Si nous prenons l’abeille domestique, telle qu’elle existe maintenant, sans la comparer à aucun autre animal; si nous supposons que, dès l’origine, elle a construit ses cellules comme aujourd’hui , nous restons confondus d’étonnement et sans explication possible. Mais si, ayant recours au principe des transitions graduelles, nous cherchons à établir une série de degrés transitoires, « la nature nous révélera peut-être elle-même sa méthode de création. » Rapprochons donc l’abeille de la mélipone et du bourdon.
Les bourdons n’offrent que des instincts assez grossiers. Ils déposent leur miel dans de vieux cocons, en y ajoutant quelquefois de courts tubes de cire. D’autres fois, ils construisent des cellules isolées, d’uue forme globuleuse irrégulière.
Entre les cellules parfaites de l'abeille domestique et la grossière simplicité des cellules du bourdon, on trouve, comme degré de perfection intermédiaire, les cellules de la mélipone domestique du Mexique. La mélipone elle-même est intermédiaire, par sa structure, entre l’abeille et le bourdon, mais plus voisine de celui-ci. Elle construit un rayon de cire presque régulier, composé de cellules cylindriques dans lesquelles les larves éclosent , et de quelques grandes cellules, destinées à recevoir les provisions de miel. Les dernières sont presque sphériques et situées à une assez grande distance les unes des autres. Or le calcul montre que si la mélipone construisait ses sphères à égales distances, et si elle les faisait de la même grandeur, en les disposant symétriquement sur deux rangs, il en résulterait une structure aussi parfaite que celle du rayon de l’abeille domestique. « Nous pouvons conclure de là en toute sécurité, dit Darwin, que si les instincts actuels de la mélipone, qui n’ont rien de fort extraordinaire, étaient susceptibles de quelques légères modifications, cet insecte pourrait arriver peu à peu à construire des cellules d’une perfection aussi merveilleuse que celles de notre abeille. »
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