Front matter
: GEORGES DE TOLLEMONDE
JUSTE MILIEU
}TRAITÉ GÉNÉRAL DE PHILOSOPHIE ET D'ART
Prologue
Ce livre est le fruit d'études nombreuses el de longues réflexions ; c’est le résultat d’une attention constamment. tournée vers le même objet, et le produit d’une expérience d’un demisiècle, acquise patiemment à force de méditations ; et, s’il est vrai que mes facultés sont bornées, j'espère du moins que le but poursuivi dans le présent ouvrage ne paraïtra pas tout à fait méprisable aux yeux des gens avisés. Je me flatte même de piquer quelque peu leur curiosité et de mériter, dans une certaine mesure, leurs précieux suffrages, en songeant que la faible goutte d’eau finit par creuser la pierre. — Ma science est aussi faible qu'une goutte d'eau, j'en conviens, el mes capacilés ne sont pas élendues, mais on me le pardonnera, en considération de l’extrêéme débilité de la nature humaine.
La pierre ici, pierre philosophale, si l’on veut, c’est l'essence des choses humaines, extra-humaines et saurhumaines, en un mot la nature ou le principe de tout ce qui nous entoure. el nous écrase, el que nous interrogeons pour lui arracher sonsecret.
Celte nature, il n'est que trop certain, se laisse malaisément pénétrer, el, si nous en découvrons. par hasard quelque partie, nous ny entrons jamais bien profondément, et nous n'y touchons.
à peine que par l'écorce et la surface. — Mais cela déjà est beaucoup et doit suffire à nous contenter; il faut apprendre à restreindre ses prétentions, puisque notre puissance d'obser-
TAN ES PROLOGUE vation est singulièrement limitée. C’est la science qui nous manque le plus, et aucüne application n'y sera jamais trop grande.
Dans la première partie de ce livre j'envisage avec quelque attention l'univers où le Deslin nous a jetés, la terre qui nous sert d'habitation, les hommes qui sont nos semblables et entre lesquels les hasards de la vie ont partagé l’emp:re du monde. — J'ai tenté de tirer de ce spectacle quelque utile enseignement ou quelques réflexions agréables.
Dans la seconde partie j’examine plus particulièrement certains esprits exceplionnels ; je tâche de’soulever à demi le voile qui les recouvre, et de porter un jugement approximatif sur leur caractère ou sur leurs œuvres, afin de les proposer en modèle et de les offrir en exemple à la jeunesse enthousiaste et aux âmes éprises du grand et du beau.
Toule opinion respectable élant nécessairement Der noles on comprendra aisément que je ne songe pas à faire partager ma manière de voir à qui que ce soit, et ceux dont la complexion a quelque affinité avec la mienne n’en accepteront non plus que ce qui leur conviendra le mieux, confirmant en cela mon principe du juste milieu instable, individuel et perpétuellement mobile, qui fait comme le fonds et le centre du présent essau.
Je m'y propose de montrer à quelques-uns d'entre les hommes, Je veux dire à cette heureuse élite à qui une noble émulation fait accomplir de si grandes choses, ce que peuvent et le choix d'un objet digne de notre attention, et la persévérance que nous mettons à poursuivre le but que nous nous sommes praposé.
Quoi qu'il advienne, la constance dans notre amour du beau finira par faire de nous, en quelque manière, de sincères artistes, el, si nous ne parvenons pas tout d’abord à nous faire écouter ni à mériter autour de nous l’approbalion que nous recherchons, que la fermeté inébranlable des grands esprits qui n’ont pas désespéré d'eux-mêmes nous serve de leçon et d'exemple; en nous
PROLOGUE XI efforçant de les imiter, nous participerons, en quelque mesure, à leur félicité el à leur grandeur.
La fidélité à notre dessein nous assurera notre propre estime ; notre mâle confiance nous permettra de renoncer à de vaines louanges ; nous trouverons dans l’accomplissement de l'œuvre qui nous est chère je ne sais quelle joie sereine et quel tranquille bonheur qui nous paieront largement de nos sueurs, et peut-étre le jour viendra-t-il où la secrèle sympathie d’une belle âme, que notre entreprise aura charmée, nous dédommagera pleinement de nos longs efforts.
Ce tacite accord, même lointain et posthume, cette harmonie mystérieuse de deux esprits du même ordre sera le doux fruit, récolté avec gratitude par un amant passionné de la nalure, par le penseur resté fidèle à la vocation qu'il avait embrassée avec amour dès son âge le plus tendre.
PREMIÈRE PARTIE
Est-ce que je poursuis le bonheur ?
Je poursuis mon œuvre. (Ainsi parla Zarathoustra.)
NIETZSCHE.
IN VOCATION
HRPMNE A LAC VIE OU
La course des astres au-devant de l’Inaccessible.
Respirez et croissez comme de jeunes chènes; Hommes, brisez vos fers, brisez les vieilles chaînes Dont le poids odieux courba longtemps vos fronts. Avancez librement sur les routes prochaines ; Réservez désormais vos fureurs et vos haines
A ceux qui sur vos dieux ont versé leurs affronts.
Chérissez la nature et l'audace et la vie;
Aimez le beau, le grand, la vaillance et l'effort. Nourrissez dans vos cœurs quelque robuste envie, Quelque ardeur où l’esprit se sente heureux et fort.
Le Destin est pour nous ce fameux Prométhée
Qui porte la lumière aux hommes ses enfants ;
Le flambeau qu'il allume en leur âme exalltée
En fait de vrais héros et des dieux triomphants.
La raison qu'il leur donne et ses clartés sublimes Les conduisent soudain jusqu'aux plus hautes cimes, Et, de là, les guidant vers le fond des abîmes,
Leur font toucher du doigt des écarts effrayants.
Étoiles, qui menez vos blanches théories Dans le profond azur de l'espace enchanté, Montrez-moi l'appareil de vos fêtes fleuries Que j'apprenne un secret digne d’être chanté.
Astres, qui poursuivez votre course éternelle, Dites-moi par quel art puissant et délicat
Sur nos fronts vous planez, inlassables, d’une aile Dont l'extrême finesse égale son éclat.
Dites-moi quel ressort vous lance dans l’espace,
Par quel charme ignoré, merveilleux et subtil,
Sans écraser Jamais quelque soleil qui passe,
Vous flottez dans les airs comme au bout d'un long fil.
N'est-ce pas qu'un pouvoir, inconnu dans sa source, Modère cet élan qui vous poussait trop fort,
Et guide tous vos pas, et borne votre course,
EL resserre le champ ouvert à votre effort ?
_Gravite comme l’astre, à Mortel ; sens-toi libre, Même en réglant l'essor de tes plus fiers désirs, Et, par cet art divin qui fixe l'équilibre,
Mèêle sans heurt ni hâte et travaux et plaisirs.
Hommes, progressez donc à l'instar de ces astres Qui décrivent là-haut leur orbe audacieux; * Planez dans l'harmonie et fuyez les désastres, Emportés par le rhythme où se meuvent les cieux.
La langue n’a nul mot pour nous faire connaitre Ce que nul n'a sondé, ce que rien ne pénètre, Qui n’est point une chose et qui n’est point un être, Ce qui n’a pas de nom.
Faites comme Encelade; Courage, entassez donc Ossa sur Pélion Et des plus fiers sommets essayez l'escalade ! Soyez les chefs de la rébellion ;
_ Ayez la force et le cœur du lion ; Liguez-vous tous ensemble et tentez l'impossible ; Cà, ferme, courez sus à l’Incompréhensible ;
Visez et vantez-vous d’avoir touché la cible ; Brûlez de conquérir et gloire et haut renom ; En vain vous vous armez pour frapper l'Invincible ; En vain vous espérez remuer l'Impassible ; En vain vous aurez cru forcer l'Inaccessible ; Je crierai toujours : non!
La
Explorons l'univers ; l’espace semble vide.
Plus un sommet est haut, plus il échappe aux yeux. Nous avons beau lever nos regards vers les cieux, Plus nous brûlons de voir, plus le cœur est avide D’embrasser dans la nue un bien si précieux, Plus nous tendons vers lui nos bras audacieux, Plus nous nous prometlons d’instants délicieux, Plus cet objet d'amour à nos vœux se dérobe. Nous pensons le tenir par le pan de sa robe, Nous croyons triompher : il rit de nos efforts.
Il a déconcerté jusqu'ici les plus forts.
Nous n’en connaissons rien, ni l’état, ni la forme; Nous n'avons ébauché qu'une image difforme
De ce que l'univers renferme de plus grand. L'Inabordable est sourd et reste indifférent
Aux supplications des hommes et du monde,
Et, voyant d'un œil sec et le pur et l'immonde, L'Insaisissable est froid et dur, autant que beau. Les meilleurs d'entre nous descendront au tombeau Sans faire remuer cette face impassible.
A ce sommet je donne un nom : l'Inaccessible. C'est la volonté même et l'orgueil invincible ;
Ce pic sublime est vierge, et ses deux qualités :
L'esprit imperturbable et le cœur insensible
Sont comme deux géants à jamais indomptés.
Ce roc à double crête attend encor son maitre ;
Nul à son bon plaisir ne pourra le soumettre ;
Au servage nul joug ne pourra le plier,
Et, fût-il le plus grand, le plus illustrissime,
Nul ne pourra poser son pied sur cette cime.
N'y pouvant point monter, tous voudront l'oublier,
Car un guerrier vaincu songe à se replier.
Téméraire est celui qui tente le sublime ;
Sa splendeur en tout temps se fait connaitre assez
Par des signes certains, dans le ciel entassés,
Par des traits de lumière, et devant lui lancés. :
Oui, le sublime éclate et fait assez connaître
Ce qu'il est ; sur la nuit il ouvre une fenêtre
Et laisse dans les airs courir ses messagers.
Voyez-vous bien là-haut tous ces globes légers ?
En robe de rubis, d'argent ou d’émeraude ;
Oiseaux aux pieds d'azur, ouvrez vos ailes d'or !
La nuit, quand sur les toits la lune glisse et rôde, La nuit, lorsque tout dort,
Si vous veillez parfois, abîmé dans vos rêves,
Vous apprendrez combien les heures semblent brèves
Qu'on passe à contempler, à méditer surtout,
Et comment on s'instruit et de rien et de tout
Par une nuit bien pure et par un ciel sans voiles Avez-vous quelquefois regardé les étoiles
Se poursuivré, d’un vol plus rapide ou plus lent ? Selon que leur amour est tiède ou violent,
Elles semblent se fuir ou se chercher, mais toutes S'avancent dans la nuit par différentes routes.
On dirait que le vent les pousse en leur essor
Et qu'il les fait mouvoir par un secret ressort,
À ce point qu'on envie et leur marche et leur sort; Car il est merveilleux de voir comme ces astres, Dans leur course au soleil, échappent aux désastres, Combien les plus petits, contraints par les plus grands, Paraissent résignés et comme indifférents,
Et, tels les temps passés que le futur absorbe,
Sans surprise ni peur gravitent dans leur orbe.
C'est qu'il est une force, un pouvoir souverain,
Un principe éternel ou quelque loi d’airain
Qui prescrit que l’infime, et sorti de la bourbe, Devant le haut, formé d'un pur limon, se courbe.
A l'ombre d’un plus grand l'humble doit se mouvoir ; Se soumettre et céder, voilà son seul devoir ;
Qu'il s'incline et se taise, ayant moins de pouvoir; C’est aux meilleurs qu'il sied de régner sur la tourbe.
Tout astre aime un soleil qu'il tient pour son seigneur ; C'est le seul qu'il accepte et qu'il se fasse honneur De choisir et de suivre, et les plus grands, de même, À lenvi brûlent tous d’obéir à leur tour. Chacun reçoit un chef qu'il vénère et qu'il aime Et suit aveuglément sans regret ni retour, Car nul ne peut connaître, en sa faiblesse extrême, Qu'une admiration, qu'un culte et qu'un amour. P
Portez vos yeux au sein des calmes atmosphères ; Cherchez des vérités plus claires que le jour. Admirez ce spectacle et contemplez ces sphères ; Ces feux, ces mille traits, ces étoiles légères, Ces précurseurs, ce sont ses plus belles courrières _ Que le sublime au loin lance au-devant de lui.
Ces lueurs passagères
Ne sont point mensongères.
C’est ainsi qu'il paraît ; chaque soleil qui luit Vient, par son propre éclat, nous annoncer le maitre. Oui, nous le pressentons; nous courons nous soumettre, Mais modérons d’abord ces vains empressements ; Sachons nous mieux plier aux vrais commandements ; Ne nous révoltons point, imitons les étoiles ; Gravitons dans les cieux, au sein des nuits sans voiles ; Adorons le soleil, notre unique seigneur ; Levons les yeux vers lui, faisons-lui tous honneur. Laissons l’Inaccessible et laissons le sublime ; En croyant nous tenir sur la plus haute cime, Craignons plus de marcher sur le bord de l’abime. Aimons donc le soleil, car sa rare splendeur Verse un peu de clarté sur ce sommet : Grandeur !
Gravite comme l’astre, Ô mortel; sens-toi libre, Mème en réglant l'essor de tes plus fiers désirs, Et, par cet art divin qui fixe l'équilibre,
Mêle sans heurt ni hâte et travaux et plaisirs.
Hommes, progressez donc à l'instar de ces astres Qui décrivent là-haut leur orbe audacieux. Planez dans l'harmonie et fuyez les désastres, Emportés par le rhythme où se meuvent les cieux.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Du juste milieu, traité général de philosophie et dárt.
