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La nature et la vie : faits et doctrines

Fernand Papillon · 1874 · Scanned text

120,517 words · about 8 h 26 min to read

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Author
Fernand Papillon
Language
French
Published
1874
Length
120,517 words · about 8 h 26 min
Sections
4 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (4)
  1. Front matter about 1 min
  2. Préface about 20 min
  3. II about 1 h 44 min
  4. IV about 6 h 21 min

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Front matter

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Préface

Ce volume comprend une série d’études écrites et publiées à des époques diverses, les unes plus générales, les autres plus spéciales, et se rapportant toutes îi l’activité des forces de la nature et particulièrement de la vie*. Le seul rapprochement de ces morceaux a permis de faire un tout méthodique et homogène, où la rigueur des détails est associée avec la généralité des doctrines, et la physionomie précise de chaque groupe de phénomènes distinctement marquée dans le tableau des rapports universels et intimes qui lient tout. On a de la sorte un exposé comprenant, sous une forme élémentaire, dans un langage débarrassé de l’appareil

4 Tous ces articles, à l’exception d’un seul, et de l'appendice, ont été publiés déjà dans la Revue îles deux mondes. Je suis heureux de pouvoir remercier publiquement ici les directeurs de ce recueil de la libérale bienveillance avec laquelle ils ont accueilli ces études, et des excellents conseils qu’ils m’ont donnés pour les rendre moins indignes du public éclairé auquel elles s’adressaient.

a

I

PRÉFACE.

technique, les vérités les plus essentielles établies récemment par la physique, la chimie et la biologie, touchant le mécanisme des énergies naturelles et les dispositions solidaires des ressorts fondamentaux du monde, et surtout du monde vivant. J’ai espéré qu’un tel ouvrage recevrait un accueil bienveillant des esprits, de plus en plus nombreux, pour qui la science n’est ni une curiosité frivole, ni un divertissement passager, mais l'objet d’une sympathie réfléchie et d’unsérieux commerce. Telle est du moins la première destination de ce livre.

*

11 en a une autre. Le caractère manifeste de ce temps est de mettre dans les sciences naturelles une infinité d’espérances, d’en attendre des bienfaits sans limites. Certes ce n'est pas moi qui verrai là une illusion, et ce volume témoigne assez du prix que j’attache à tout ce qui peut encourager et développer de pareils sentiments. Mais c’est justement parce que je ne suis pas suspect d’hostilité à ces sciences qu’il m’a semblé d’autant plus nécessaire de signaler, à côté de ces bons sentiments, un mal funeste : je veux dire l’erreur de ceux qui, après avoir proclamé la vertu de la science, dénoncent la faiblesse et contestent l’autorité de la métaphysique.

Or le lecteur rencontrera ici plus d’une page visi-

PRÉFACE.

blement inspirée par la conviction que la science proprement dite ne rassasie point l’àme avide de savoir et de comprendre, et que par suite la métaphysique occupe une grande place et une place légitime dans l’activité humaine. Tandis que j’ai retouché, dans cette série d’études, tout ce qui, au point de vue exclusivement scientifique, m’a paru susceptible d’un degré nouveau de précision et d’exactitude, j’y ai, an contraire, maintenu avec un soin jaloux la teneur littérale de tous les passages expressément écrits sous l’influence de cette conviction. Et cela, non pas à cause delà valeur propre de ces réflexions dont plusieurs ne représentent plus qu’imparfaiteinent ma façon actuelle de voir, mais parce que ces réflexions ont été faites pour la première fois avec une spontanéité complète et sans la moindre préméditation systématique. Le lecteur pourra voir ainsi comment les idées générales se dégagent naturellement de la considération attentive et approfondie d’un ensemble de détails variés, avec quelle forcé elles s’imposent d’elles-mêmes, c’est-à-dire comment la pensée qui suit une évolution régulière et normale aboutit, sans dessein calculé comme sans visée dogmatique, aux certitudes philosophiques les plus hautes.

Le penseur, qui cherche librement la vérité, se

IV

PRÉFACE.

déplace d’une façon continue dans son aspiration vers l’esprit et l’idéal. Il abandonne les régions phénoménales et concrètes pour s’élever à celles de l’absolu et de l’éternel. Plus il s’éloigne des premières, qui l’avaient d’abord exclusivement préoccupé, plus se modifie la perspective sous laquelle il les considérait. Il finit par n’y voir plus que des spectres sans consistance et de trompeurs fantômes. Et au fur et à mesure qu’il se rapproche de l’éternel el de l’absolu, il en saisit mieux la réalité, il en acquiert un sentiment plus vif et une conception plus nette. Il estime le chemin qu’il a parcouru et le mérite de ses propres méditations au degré de la clarté sereine avec laquelle il entrevoit les premiers principes des choses et de l’humble piété avec laquelle il s’incline devant la mystérieuse Puissance qui a tout établi !

Concarneau (Finistère , mai 187!!.

LA NATURE

LA VIE

LA CONSTITUTION GÉNÉRALE DE LA MATIÈRE ET LE NOUVEAU DYNAMISME1

Quoi qu’en disent les empiriques et les utilitaires, il y a des certitudes eu dehors de la méthode expérimentale, et des progrès en dehors des applications brillantes ou bienfaisantes. L’esprit humain peut employer son énergie, travailler d’accord avec la raison, et découvrir des vérités réelles dans une sphère aussi supérieure à celle des laboratoires ou de l’industrie que celle-ci l’est elle-même à la région des arts les plus grossiers. Bref, il y a un temple de lumière dont ni le calcul ni l’expérience n’ouvrent les portes à l’âme, et où pourtant l’âme pénètre avec autorité et sûreté, quand elle a gardé la conscience de ses souveraines prérogatives. Quand les savants de profession, mieux renseignés sur l’intime association de la métaphysique et de la science, d’où est sortie la connaissance moderne de la nature, mieux instruits des lois néces-

1 Revue des deux inondes, ilu 1er juin 1873.

I

LA N ATU UE ET LA VIE.

saires du conflit de la raison avec l’immense inconnu, conviendront-ils qu’il y a des réalités en dehors de celles qu’ils atteignent? Quand la science, au lieu de la prétentieuse indifférence qu’elle affecte en lace de la philosophie, confessera-t-elle l’inappréciable fécondité de celle-ci? Peut-être l’heure de cette conciliation si désirable est-elle moins éloignée que beaucoup de personnes ne le croient; du moins chaque jour nous en rapproche. L’esprit de Descartes ne pourra manquer de susciter bientôt quelque génie assez puissant pour restaurer chez nous le goût et le crédit de la pensée dans tous les départements de l’activité scientifique. Si délaissées qu’y soient aujourd’hui les grandes abstractions, elles ne le sont pas assez, Dieu merci, pour empêcher l’ardeur des études et le succès des écrits relatifs au problème de la constitution de la matière. De fait, voilà une question qui depuis un certain nombre d’années préoccupe quelques-uns de nos savants et de nos penseurs aussi vivement que la majorité de ceux du reste de l’Europe, une question qui atteste avec une éloquence toute particulière que, si les philosophes sont tenus de faire des emprunts nombreux à la science, celle-ci ne s’épure, ne s’élève et ne se fortifie qu’en s’inspirant et en reconnaissant combien elle est inséparable de la considération abstraite des causes cachées et des premiers principes.

CONSTITUTION DU LA MATIÈRE.

I

La matière se présente sous des aspects très-divers, Considérons-la dans sa plus grande complexité, dans le corps humain par exemple. La dissection ordinaire y distingue des organes, lesquels peuvent être résolus en tissus. La dissociation de ces derniers fournit des éléments anatomiques dont l’analyse immédiate extrait un certain nombre de principes chimiques. L’œuvre de l’anatomiste s’arrête ici. Le chimiste intervient et reconnaît dans ces principes des espèces définies provenant de la combinaison, en proportions déterminées et invariables, d’un certain nombre de principes indécomposables, substantiellement indestructibles, et auxquels il donne le nom de corps simples. Le carbone, l’azote, l’oxygène, l’hydrogène, le soufre, le phosphore, le calcium, le fer, qui marquent ainsi la limite de l’analyse expérimentale des êtres les plus complexes, sont des corps simples, c’est-à-dire les radicaux primordiaux et irréductibles de la trame des choses.

On sait aujourd’hui que la matière n’est pas indéfiniment divisible, et que les plus petites parties des différents corps simples qui existent dans les composés naturels n’ont pas toutes la môme dimension, ni le même poids. La chimie est arrivée, par une série d’analyses et de mesures, à déterminer les poids respectifs des atomes des différents éléments, c’est-à-dire

LA NATURE ET LA VIE.

à fixer, en prenant pour unité l’atome de l’élément le plus léger, l’hydrogène, les poids des atomes qui équivalent dans les diverses combinaisons à cette unité conventionnelle. Bien que quelques savants persistent à considérer les poids atomiques comme de simples rapports et l’existence des atomes comme un pur artifice logique, il semble plus rationnel d’admettre, avec la majorité de ceux qui ont examiné de près ce difficile problème, que ces atomes sont des réalités effectives, encore qu’il soit très-malaisé d’en évaluer exactement les dimensions absolues. En tout cas, on peut affirmer que ces dimensions sont de beaucoup inférieures à celles que présentent les particules de la matière soumise aux procédés de division les plus puissants et les plus subtils, ou décomposée par F imagination dans ses éléments les plus ténus. « Que l’homme, dit Pascal, recherche dans ce qu’il connaît les choses les plus délicates : qu’un ciron par exemple lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, — que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces et ses conceptions, et que le dernier objet où il puisse arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature.» Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je veux lui peindre non-seulement l’univers visible, mais encore tout ce qu’il est capable de concevoir, l’immensité de la nature dans l’enceinte de cet atome imperceptible! » Pascal montre ici un sentiment aussi juste que profond

CONSTITUTION OC LA MATIÈRE.

de l’infiniment petit, et il est intéressant de remarquer à quel point les révélations étonnantes du monde microscopique ont justifié ses prévisions éloquentes; mais combieji ce monde microscopique, dont les plus petits représentants, tels que les vibrions et les bactéries, n’ont guère moins d’un dix-millième de millimètre, combien ce monde est grossier en comparaison des particules qu’exhalent les corps odorants et des quantités extraordinairement petites que la chimie, la physique et la mécanique mesurent aujourd’hui sans les voir, ou dont elles rendent l’existence manifeste sans les saisir! Il convient de citer quelques exemples qui en donneront une idée.

D’après M. Tyndall, quand des particules solides très-petites, plus petites que les ondes lumineuses, sont répandues dans un milieu traversé par la lumière, celle-ci est décomposée de telle sorte que les moindres ondes (ondes bleues) prédominent dans les rayons réfléchis, et les plus grandes ondes (ondes rouges) dans les rayons transmis. Cet ingénieux physicien explique ainsi que la couleur bleue du ciel doit tenir et tient à l’existence de particules solides, extrêmement ténues, répandues en nombre infini dans l’atmosphère. M. Tyndall n’est pas éloigné de penser que ces parcelles imperceptibles pourraient bien n’ètre que les germes des organismes microscopiques dont les travaux de M. Pasteur ont démontré la présence dans l’atmosphère et. le rôle dans les phénomènes de putréfaction et de fermentation. Les œufs de ces êtres, qui, parvenus à leur complet développement, sont à peine visibles au microscope, et dont le nombre, révélé par les témoignages les plus décisifs,

LA NATURE ET LA VIE.

déconcerte l’imagination la moins timide, — tels seraient les éléments de cet éther vital, comme nous l’avons nommé, de cette poussière qui donne à la coupole du ciel sa douce teinte d’azur. « .11 existe, dit eu résumé M. Tyndall, dans l’atmosphère, des parcelles matérielles qui échappent au microscope et à la balance, qui n’obscurcissent pas l’air, et s’y trouvent néanmoins en si grande multitude que l’hyperbole israélile du nombre des grains de sable de la mer devient insignifiante en comparaison. » Kt pour donner une idée de la petitesse de ces parcelles, M. Tyndall ajoute qu’en les condensant on pourrait les faire tenir toutes dans une valise de dame. Evidemment ces particules échappent à toute sorte d’observation et de mensuration directes. On n’en peut pas plus démontrer la réalité objective qu’on ne peut rendre manifeste celle des particules d’éther. Voici cependant des faits qui permettent de la concevoir nettement. Dissolvons 1 gramme de résine dans une centaine de grammes d’alcool, puis versons la dissolution limpide dans un grand flacon plein d’eau claire que nous agiterons vivement. La résine est précipitée sous forme d’une invisible et impalpable poussière qui ne trouble pas sensiblement le liquide. Si l’on vient ensuite à placer une surface noire derrière le llacon, et à faire arriver de la lumière soit par en haut, soit par devant, le liquide paraît bleu de ciel. Cependant, lorsqu’on examine avec les plus puissants microscopes ce mélange d’eau et d’alcool rempli de poussière résineuse, on n’apereoit rien. La dimension des grains de cette poussière est de beaucoup inférieure à un dix-millième de millimètre. M. Morrcn a fait une autre expé-

CONSTITUTION DE LA MATIÈRE.

rîence qui atteste d’une façon plus saisissante encore l’extrême divisibilité de la matière. Le soufre et l’oxygène forment une combinaison intime que les chimistes appellent le gaz acide sulfureux. C’est ce gaz incolore et suffocant qui se dégage quand on brûle une allumette soufrée. M. Morren enferme une certaine quantité de ce gaz dans un récipient, place le tout dans un milieu obscur, et fait passer au travers un rayon de lumière vive. Tout d’abord on ne voit rien. Bientôt cependant, sur le passage du rayon lumineux, on observe une belle couleur bleue. C’est que le gaz est décomposé par les ondes lumineuses et que des parcelles invisibles de soufre sont mises en liberté, lesquelles à leur tour décomposent la lumière. La vapeur bleuit de plus on plus, puis elle devient blanchâtre, enfin un nuage blanc prend naissance. Les parcelles qui constituent ce nuage sont encore individuellement invisibles, même avec de forts microscopes, et cependant elles son! infiniment plus grosses que les atomes primitifs auxquels était dû le bleu de firmament qui s’est montré tout d’abord dans le récipient. On passe, dans celte expérience, avec une continuilé parfaite, de l’atome libre de soufre séparé de l’atome d’oxygène parles ondes de l’éther, aune masse qui tombe sous les sens; mais, si cette masse est composée de molécules libres qui défient les plus puissants grossissements, que devaient être les parcelles qui ont engendré ces molécules elles-mêmes !

Un dernier fait d’un autre ordre complétera ces preuves de la politesse des éléments matériels. Lorsqu’on verse dans une solution limpide de sulfate de potasse une solution également claire de sulfate d’alu-

LA N AT U KL ET LA VIE.

mine, le mélange se Irouble aussitôt, et au bout de quelques secondes on voit apparaître dans la liqueur des myriades de petits cristaux scintillants comme des diamants, et qui ne sont autre chose que des cristaux d’alun. Si l’on suppose le diamètre de ces cristaux égal à 1 millimètre, il résultera de celle expérience que, dans l’espace de quelques secondes, il a pu se produire des cristaux contenant des milliards de molécules composées chacune de quatre-vingt-quatorze atomes et groupées avec une admirable harmonie. Les mouvements des atomes chimiques se font sous l’influence des mêmes forces que les mouvements des énormes agglomérations atomiques qu’on appelle des astres. La révolution d’un soleil autour d’un autre soleil dure mille ans, tandis que les atomes en voie de combinaison en exécutent des centaines de millions dans la millionième partie d’une seconde.

M. Thomson est arrivé, par des considérations et des calculs variés et délicats, à reconnaître que, dans les liquides et les solides transparents ou translucides, la distance moyenne des centres de deux atomes contigus est comprise entre un dix-millionième et un deux-cent-millionième de millimètre. 11 est difficile de se représenter exactement d’aussi petites dimensions dont rien, parmi les objets qui affectent notre sensibilité, ne saurait nous donner une idée. .M. Thomson pense que la comparaison suivante peut servir à les apprécier. Si l’on se figure une sphère du volume d’un pois grossie presque à égaler le volume de la terre, et les atomes de cette sphère grossis dans la même proportion, ceux-ci auront alors un diamètre supérieur à celui d’un grain de plomb et inférieur à celui

CONSTITUTION DU LA MATIÈttK.

d’une orange. En d’autres termes, un atome est à une sphère de la dimension d’un pois ce qu’une pomme est au globe terrestre. Par des arguments. tout différents, les uns tirés de l’étude des molécules chimiques, les autres déduits des phénomènes de capillarité, M. Gaudin a établi, pour la dimension des plus petites particules matérielles, des chiffres très-voisins de ceux de M. Thomson. La distance maximum des atomes chimiques entre eux dans les molécules est un dix-millionième de millimètre. M. Gaudin essaye, comme M. Thomson, de donner quelque idée sensible de la petitesse vraiment étourdissante d’une semblable dimension. 11 calcule, d’après ce chiffre, le nombre des atomes chimiques contenus dans le volume d’une tète d’épingle à peu près, et il trouve que ce nombre doit être représenté par le chiffre 8 suivi de vingt et un zéros, — de sorte que, si l’on voulait compter le nombre des atomes métalliques contenus dans une grosse tête d’cpingle, en en détachant chaque seconde par la pensée un milliard, il faudrait continuer cette opération pendant plus de deux cent cinquante mille ans.

Il y a donc des atomes dans la matière, et l’atomisme est une vérité du moment où il se contente d’affirmer l’existence des atomes; mais ceux-ci ne sont pas les vrais principes, les ingrédients simples et irréductibles du monde. Après avoir décomposé la matière sensible en atomes, il faut soumettre ces derniers à une analyse du même ordre. Considérons donc deux atomes hétérogènes quelconques, un atome d’hydrogène et un atome de fer par exemple, et recherchons en quoi ils peuvent réellement, essentiellement différer

LA NATURE ET LA VIE.

]’un de l’autre. Qu’est, -ce qui au fond distingue vraiment ces deux atomes, en tant qu’atomes? Ce ne sont ni les propriétés de figure, de solidité, de liquidité, de dureté, de sonorité, d’éelat, puisque ces propriétés dépendent manifestement de l’arrangement et de la disposition des atomes entre eux, c’est-à-dire puisqu’elles sont relatives non pas à l’individualité de chacun des atomes, mais à celle de l’ensemble qu’ils forment en s’agglomérant. Ce ne sont pas non plus les propriétés calorifiques, optiques, électriques, magnétiques, puisque ces propriétés résultent des mouvements de l’éther, au sein du groupement plus ou moins compliqué des atomes respectifs de ces deux substances. Or, si ces atomes, pris individuellement, ne diffèrent l’un de l’autre par aucune des propriétés qui viennent d’être énumérées, ils ne peuvent être dissemblables que sous le rapport de deux attributs, la dimension et le poids; mais la différence de poids résulte do la différence. de dimension, et celle-ci est non pas qualitative, mais simplement quantitative*. Par conséquent, deux atomes hétérogènes quelconques comparés l’un à l’autre, comme atomes, n’ont presque aucun des attributs différentiels propres aux groupements qu’ils constituent en s’agrégeant, et ne représentent que deux fonctions distinctes, deux valeurs différentes d’une même matière initiale, d’une même qualité ou énergie primitive. Cette démonstration simple établit l’unité de substance non comme une hy-

1 Nous laissons de côté à dessein les forces chimiques, qui ne peuvent être considérées que comme des attractions, et qui par conséquent ne s’expliquent que par des forces agissant extérieurement à l'atome lui-même.

Il

CONSTITUTION DE LA MATIÈRE.

pothèse physique plus ou moins plausible, mais comme une certitude métaphysique aussi indéniable que nécessaire. Si maintenant nous ajoutons, quitte à en donner plus tard la démonstration, que la dimension, l’étendue corporelle elle-même, ainsi que l’avait dit Leibniz et que l’a récemment démontré M. Magy, n’est qu’une résultante de la force, il sera évident que la matière se réduit en dernière analyse à de la force.

M. Tyndall, dans sa biographie de Faraday, nous dit qu’une des expériences favorites de ce physicien fournit une image fidèle de ce qu’il était. « Il aimait à faire voir que l’eau, en cristallisant, élimine toutes les matières étrangères, si intimement mêlées qu’elles puissent être avec elle. Séparé de toutes les impuretés, le -cristal devient clair et limpide. » Celle expérience est surtout l’image fidèle de ce qu’était Faraday comme métaphysicien. Rien n’avait pour lui le charme de ces régions claires et limpides où la science, débarrassée d’impuretés, apparaissait à son grand esprit dans tout l’éclat de sa splendeur et de sa puissance. Il s’y abandonnait avec une spontanéité absolue. Il aimait particulièrement à méditer le problème qui nous occupe en ce moment. « Que savons-nous de l’atome en dehors de la force? s’écrie-t-il. Vous imaginez un noyau qu’on peut appeler a, el vous l’environnez de forces qu’on peut appeler m; pour mon esprit, votre a ou noyau s’évanouit, et la substance consiste dans l’énergie de m. En effet, quelle idée pouvons-nous nous former du noyau indépendant de son énergie? » D’après lui, la matière remplit tout l’espace, et la gravitation n’est, pas autre chose qu’une des forces essentiellement constitutives de la matière.

LA NATURE ET LA VIE.

peut-être môme la seule. Un chimiste éminent., M. Henri Sainte-Claire Deville, a déclaré tout récemment que, lorsque les corps réputés simples se combinent les uns avec les autres, ils disparaissent, ils sont individuellement anéantis. Par exemple, il n’y a, selon lui, dans le sulfate de cuivre, ni soufre, ni oxygène, ni cuivre. Soufre, oxygène et cuivre sont constitués chacun par un système distinct de vibrations définies d’une énergie, d’une substance unique. Le composé sulfate de cuivre répond à un système différent dans lequel se confondent les mouvements qui engendraient les individualités respectives des éléments soufre, oxygène et cuivre. Il va longtemps d’ailleurs que M. Berthclot s’était exprimé d’une façon identique. Dès 1864, ce savant disait que les atomes des corps simples pourraient être constitués d’une même matière, distinguée seulement par la nature des mouvements qui l’animent. Cette parole si nette, un grand nombre de savants et de philosophes en France et à l’étranger l’ont répétée et la répètent encore, avec raison, comme l’expression d’une vérité solide.

Si les plus peli tes parties que nous puissions concevoir et distinguer dans les corps ne diffèrent les unes des autres que par la nature des mouvements auxquels elles sont soumises, si le mouvement seul règle et détermine la variété des attributs divers qui caractérisent ces atomes, si en un mot l’unité de matière existe — et il faut qu’elle existe, — qu’est-ce que cette matière fondamentale et première d’où procèdent toutes les autres? Comment nous la représenter? Tout porte à croire qu’elle ne se distingue pas essentiellement de

CONSTITUTION DU LA MATICKE.

lit l’éllicr, qu’elle consiste en atomes d’éther plus ou moins fortement agrégés. On objecte que l’éther est impondérable; mais c’est la une objection sans fondement. Sans doute on ne peut pas le peser : pour cela, il faudrait comparer un espace plein d’éther avec un espace vide d’éther; or nous, sommes dans une manifeste impuissance d’isoler ce subtil agent, dont les atomes s’entr’équilibrent avec une parfaite égalité dans tout l’univers. Beaucoup de faits cependant en attestent la prodigieuse élasticité. La foudre qui éclate n’est pas autre chose qu’une perlurbationdans l’ équilibre de l’éther, et qui oserait prétendre que la foudre n’accomplit pas un travail énorme? Quoi qu’il en soif, il est impossible de concevoir les énergies qui constituent l’atome autrement que comme de la force pure, et l’éther lui-même, dont la physique tout entière démontre indubitablement l’existence, ne peut pas être défini autrement que par les attributs de la force L 11 en résulte que les atomes, dernière conclusion de la chimie, et l’éther, dernière conclusion de la physique, sont substantiellement similaires, bien que constituant deux degrés distincts, deux valeurs inégales de la même activité originelle. Toutes ces énergies physico-chimiques aussi bien que les énergies analogues de la vie n’apparaissent à nous, à de rares exceptions près, que revêtues de cet uniforme qu’on appelle la matière. Une seule de ces énergies se montre dépouillée de ce

1 « Toute théorie mise à part, il serait difficile de trouver dans tous ces mots, dilatation, propagation, radiation, vibration, réflexion, réfraction, attraction, répulsion, polarisation, etc., aulre chose que des phénomènes de mouvement. » Ch. de Rémusat, lissais de philosophie, I H i-, t. Il, De la Matière.

LA NATURE ET LA VIE.

vêtement et nue. Elle domine toutes les autres, parce qu’elle les connaît toutes, sans que celles-ci le sachent. Elle n’est pas seulement puissance, mais encore conscience. C’est l’àme. Comment la définir autrement que la force en sa plus pure essence, puisque nous la contemplons comme un marbre antique, dans une superbe nudité, qui est aussi une beauté radieuse?

One l’on considère la matière la plus grossière, pesante et sensible, ou cette matière plus subtile, plus vive, plus active, qu’on appelle éther, ou encore le principe spirituel qui est l’énergie dans sa simplicité, on n’a donc toujours en face de soi que des collections harmonieuses de forces, des activités symétriques, des puissances ordonnées et plus ou moins conscientes du rôle qu’elles jouent dans le concert infini dont le Créateur a écrit la musique splendide. Faisons abstraction pour un moment de la variété des groupements qui déterminent la hiérarchie et les aspects multiples de ses forces, il ne restera plus comme principes constitutifs de la trame de l’univers, comme ingrédients irréductibles et primordiaux du monde, que des points dynamiques, des monades.

Le terme de l’analyse rigoureuse des phénomènes est en définitive la conception d’une infinité décentrés de forces similaires et inétendus, d’énergies sans figures, simples et éternelles. On demande ce que sont ces forces, et on prétend qu’il est impossible de les distinguer du mouvement. La force se conçoit, mais ne s’imagine point. Ce qu’on en peut dire de plus clair et de plus vrai, c’est quelle est une énergie analogue à celle dont nous sentons au plus profond de nous-mêmes la constante et indéniable présence. « La

CONSTITUTION DE LA MATIÈRE.

seule force dont nous ayons conscience, dit M. Henri Sainte-Claire Deville, c’est la volonté. » Notre âme, qui nous donne la conscience de la force, en est aussi le type en ce sens que nous sommes impérieusement contraints, si nous voulons pénétrer dans les mécanismes élémentaires du monde, d’en comparer les activités primitives à la seule activité dont nous ayons une intuition et une connaissance immédiates, c’est-àdire à ce ressort admirable, tant la spontanéité en est sûre, qui nous permet à chaque instant de créer et en même temps de régler le mouvement.

Le mouvement peut servir à mesurer, non à expliquer la force. Il est aussi subordonné à celle-ci que la parole l’est à la pensée. En effet, le mouvement n’est autre chose que la suite des positions successives d’un corps dans différents points de l’espace. La force au contraire est la tendance, la tension qui détermine ce corps à passer continuellement de l’un à l’autre de ces points, c’est-à-dire la puissance par laquelle ce corps, considéré en un moment quelconque de sa course, diffère d’un corps identique en repos. Evidemment ce quelque chose qui est dans l’un de ces deux corps et qui n’est pas dans l'autre, ce quelque chose que les mathématiciens appellent la quantité de mouvement, et qui se transforme, si le mobile vient à s’arrêter brusquement, en une certaine quantité de chaleur, ce quelque chose est une réalité distincte de la trajectoire elle-même; et cependant rien, absolument rien, en dehors de la révélation intérieure de notre âme, ne nous donne le moyen de comprendre ce que peut être cette raison initiale des vertus matrices.

L illustre fondateur de la théorie mécanique de la

LA NATURE ET LA ME.

chaleur, Robert Mayer, définit la force : tout ce qui peut être converti en mouvement. Aucune formule n’exprime aussi bien le fait de l’indépendance et de la prééminence de la force, et ne renferme un aussi ferme aveu de la réalité essentielle d’une cause préexistante de mouvement. L’idée de force est une de ces formes élémentaires de penser à laquelle nous ne pouvons nous soustraire parce qu’elle est la conclusion nécessaire, le résidu fixe et indestructible de l’analyse du monde dans le creuset de notre esprit. L’àme ne la découvre point par des raisonnements discursifs, et ne se la démontre point à elle-même par voie de théorème ou d’expérience; elle la constate, elle y adhère par une naturelle et invincible affinité. 11 faut dire de la force ce que Pascal disait de certaines notions fondamentales du même ordre : « En poussant les recherches de plus en plus, on arrive nécessairement à des mots primitifs qu’on ne peut plus définir, ou à des principes si clairs qu’on n’en trouve plus qui le soient davantage. » Quand on est arrivé à ces principes, il ne reste plus qu’à se contempler soi-mème dans un recueillement profond, sans vouloir donner une image à des choses dont l’essence est de ne pouvoir être imaginées. Au point de vue le plus général et le plus abstrait, la matière est donc tout à la fois forme et force, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de différence essentielle entre ces deux modes de la substance. La orme n’est que de la force circonscrite, condensée. La force n’est que de la forme indéfinie, diffuse. Tel est le résultat net des investigations méthodiques de la science moderne, et qui s’impose à l’esprit en dehors de toute préméditation systématique. Il n’est pas indifférent

CONSTITUTION DE LA MATIÈRE.

d’ajouter que le mérite de l’avoir Irèè-distinctement formulé cl d’en avoir marqué l’importance, au point de vue de la conciliation future des systèmes, revien l à des philosophes français contemporains, et surtout à MM. Charles Lévèquc et Paul Janet1.

II

Si la trame des choses, si l’essence de la matière est une substance unique, à l’appel et sous le charme de quel Orphée ces matériaux se sont-ils rangés, groupés, diversifiés en natures de tant d’espèces? Et d’abord comment l’étendue des corps peut-elle provenir d’un assemblage de principes inétendus? La réponse à cette première question ne nous paraît pas difficile. L’étendue existe antérieurement à la matière. Ce sont deux choses distinctes, sans aucune relation de causalité ou de finalité. La matière ne procède pas plus de l’étendue, que l’étendue ne procède de la matière. Cette simple remarque suffit à résoudre la difficulté de concevoir comment la dimension des objets résulte d’un ensemble de points dynamiques qui n’en ont aucune. L’étendue préexistant à tout, il est clair en effet que quand des énergies primitives s’associent pour donner naissance, par mille complications successives, aux

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