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Essais sur l'histoire politique des derniers siècles

Jules van Praet · 1874 · Scanned text · Free in the US

104,046 words · about 7 h 17 min to read

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Author
Jules van Praet
Language
French
Published
1874
Length
104,046 words · about 7 h 17 min
Sections
9 reader sections
Text
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Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (9)
  1. Front matter about 4 min
  2. Préface about 44 min
  3. II about 41 min
  4. IV about 23 min
  5. VI about 3 min
  6. VII about 12 min
  7. VIII about 9 min
  8. IX about 5 h
  9. Table Des Matières under 1 min

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Préface

La période de près de quatre-vingts ans qui s'écoule entre la mort de Louis XIV et le commencement de la révolution française ne ressemble pas plus au dix-septième siècle, que Louis XV à son prédécesseur, Frédéric II à son aïeul le Grand Électeur, Marie-Thérèse à l'empereur Léopold et les trois premiers Geoi^res aux trois derniers Stuarts et à Guillaume III.

Mais si ces époques diffèrent par le caractère des faits qui s'y passent, et des personnages qui y figurent en première ligne, elles se lient entre elles comme une déduction

se lie à ses prémisses, un effet à sa cause.

z

VI PRÉFACE.

Toutes les parties de Thistoire sont bonnes à étudier, d'abord eh eUes-mêmes, et ensuite comme conséquence, récompense ou châtiment de ce qui les précède, comme présage, espoir ou menace de ce qui les suit II est hors de doute, quant à la France, que si Louis XIV avait été doué du cœur et de l'esprit d'Henri IV, de son coup d'oeil et de sa bienveillance,il aurait, en mourant,légué à son successeur des populations moins fatiguées et plus heureuses.

A la fin d'un précédent volume, j'ai parlé sommairement de la politique de Louis XIV à propos de l'Angleterre. J'y reviens en tête de celui-ci, et, tout en reconnaissant ses hautes qualités et, en bien des choses, la légitimité de sa gloire, tout en proclamant la grandeur d'un prince dont la fortune longtemps n'a pas semblé trop haute, ni les entreprises trop hardies, et que son entourage si éclatant n'a jamais éclipsé, j'ai le désir, en suivant ses négociations diplomatiques, de montrer ce qu'elles ont eu de réfléchi ou d'illusoire.

La marche des esprits en France, depuis l'extinction des Valois, autorise à dire que le rôle de Louis XIV eût été admirable s'il avait eu autant de prévoyance que de puissance, autant de souci des futures destinées de son peuple que de jalousie de son propre pouvoir, s'il s'était montré désireux de donner satisfaction et direction aux idées qui, dès avant lui, se faisaient jour au* milieu des guerres civiles,

PRÉFACE. VII

au sein des états et des parlements, et que Montesquieu s'est efforcé depuis de résumer dans une prudei^te mais incomplète théorie. Nul précepteur du roi enfant, nul livre plus tard ne lui a enseigné Thistoire vraie de la nation française ; jamais il ne s'est dit qu'arrêter un mouvement, même avec puissance, ce n'est pas en détruire la cause ni l'empêcher de renaître ; qu'éblouir les hommes aux dépens de leur repos et de leur fortune, ce n'est pas les apaiser. Et, certes, entre les turbulences de la Fronde et les misères du gouvernement de Louis XV, le roi de France, quelque flatteuse que fût la conquête de Lille et de la Franche- Comté, aurait pu administrer, mieux qu'il ne l'a fait, les affaires de TËtat, et éviter de laisser après lui des germes de mécontentement et des finances obérées. Le lien qui rattache l'un à l'autre les deux derniers siècles de l'histoire de France est donc celui qui existe entre le testateur et son légataire.

Dans le nord de l'Europe, en Prusse et en Russie, les choses ont marché dans un sens contraire. Le pouvoir s'est élevé au lieu de descendre ; mais on peut dire également que Pierre le Grand a facilité le rôle de Catherine, et les derniers électeurs de Brandebourg celui de Frédéric II.

Le dix-huitième siècle nous présente un spectacle moins imposant que le dix-septième. Les grands événements n'y ont point un caractère d'intérêt universel. Sauf la guerre de sept ans, la plus importante de l'époque, et celle d'Autrii t

VIII PRÉFACE.

che, qui passionne beaucoup les puissances belligérantes, ils se passent dans tel ou tel coin du monde, en Pologne, dans rinde, dans la Russie méridionale ou en Amérique, et permettent à la plupart des puissances de ne s'y point mêler activement. Personne n'y exerce une prépondérance incontestable au centre de TEurope. La modération même de l'ambition de Frédéric II, les limites qu'il lui a imposées, et l'exiguïté relative de ses Ëtats et de ses forces empêchent de le comprendre parmi ceux qui, de leur vivant et dans les affaires générales du monde, ont fait dominer leur volonté sur toute autre volonté contemporaine.

Mais, en revanche, si nul au dix-huitième siècle n'a eu l'autorité étendue de certains hommes des temps antérieurs, les événements de ce siècle nous mettent, bien plus que ceux du dix-septième, aux prises avec les questions qui, de nos jours, intéressent et tourmentent les esprits politiques ; dont les unes sont encore pendantes, dont les autres, si elles ont reçu une solution, laissent entrevoir qu'elles peuvent renaître et qu'elles sont demeurées, au fond des cœurs, à l'état d'inquiétudes, de regrets et de rancunes.

En lisant les mémoires, les correspondances, les documents officiels qui se rapportent au dix-huitième siècle, je suis donc frappé, d'une part, de cette dépendance étroite qui existe, en France et dans une partie de l'Europe, entre

PRÉFACE. IX .

les événements de cette époque et ceux de Tâge précédent, et, d'autre part, de tout ce qu'il y a dans ce siècle de faits intéressants pour nous, de crises gouvernementales, d'alliances légèrement contractées et rompues, de questions débattues dans des conseils pacifiques ou les armes à la main, questions que Ton a cru décidées désormais, qui ne Tétaient pas, qui ne le sont pas même aujourd'hui. Les difficultés existant alors dans l'intérieur des gouvernements ou dans leurs relations entre eux provenaient souvent, disaisje, de ce qui s'était fait dans le passé ; mais ces difficultés elles-mêmes (et c'est le point sur lequel j'insiste), les circonstances au sein desquelles elles se produisent, la solution qu'on leur cherche, la manière dont elles se traitent dans les chancelleries, en un mot, l'aspect de l'Europe politique se rapproche plus de ce qui existe de nos jours qu'il ne ressemble au passé. Voilà un intérêt puissant et particulier que le dix-huitième siècle nous présente. Beaucoup de questions qui se discutaient alors sont encore les nôtres, et ceux qui plus tard se donneront la mission et la peine d'étudier les affaires politiques du milieu du dix-neuvième siècle auront à parler amplement de tout ce qui occupait les esprits cent ans plus tôt

Il s'agirait donc de faire voir que la politique intérieure des grands gouvernements au siècle dernier et leurs relations militaires ou diplomatiques ont bien plus de ressem-

X PRÉFACE.

blance et d'analogie avec les choses de notre temps qu'avec celles d'un âge antérieur.

Au dix-huitième siècle, Tattention du monde politique se porte successivement sur l'Angleterre, la France, l'Espagne, l'Allemagne et ses divers États, la Prusse, la Russie, la Pologne, l'Inde, l'Amérique. Elle est attirée vers l'Angleterre ^t la France, à cause de leurs relations amicales ou hostiles, question éternellement vitale en Europe; vers l'Allemagne surtout, à cause de l'état toujours incertain de la puissance impériale, de sa lutte avec la Prusse, des alliances mobiles que forment, chacune de son côté, les puissances ennemies ; vers la Prusse, qui grandit, fait la guerre, occupe le premier plan sur la scène politique; vers la Russie, qui a été ambitieuse sous Pierre le Grand et le redevient sous Catherine, qui nourrit d'immenses projets et s'étend à l'ouest et au midi ; vers la Pologne, qui pendant des années absorbe tout l'intérêt, perd son indépendance et sert de lien à la coalition du nord ; vers l'Inde, théâtre d'un des plus importants épisodes des guerres anglo- françaises, où l'Angleterre s'assure des éléments de richesse et de grandeur; vers l'Amérique, où de nouveau la France et l'Angleterre se font la guerre, où se fonde une nationalité puissante, qui n'est pas arrivée au terme de sa croissance.

Du dix-huitième au dix-neuvième siècle, beaucoup de choses se sont transformées sous l'action du temps : les

PRÉFACE, XI

hommes ne se ressefpblent guère, les grandes questions qui s'agitent entre les puissances ont conservé beaucoup d'analogie.

Les relations de la France et de TAutriche, hostiles pendant des siècles, sont devenues amicales vers le milieu du dix-huitième. Leur long antagonisme tenait à des causes profondes. François I* et Charles-Quint, Louis XIII et Ferdinand II, Léopold ou Joseph et Louis XIV, Charles VI et Louis XV ont été ennemis pour des raisons à peu près les mêmes. Il s'est toujours agi de la suprématie sur le continent, de la rivalité de domination et d'influence en Italie, del'indépendance de la Péninsule. Au contraire, quand ces deux puissances se sont rapprochées en 1756, leur amitié a été attribuée à des intérêts privés, à des ,amours-propres personnels, à des passions fémigines, presque à des fantaisies. Toujours est-il que leur alliance, contractée pour faire la guerre à la Prusse, a été un événement considérable ; qu'elle a provoqué d'autres alliances, celle de la Prusse et de l'Angleterre ; qu'elle a survécu, au moins nominalement, à la cause qui l'avait amenëe, à l'événement militaire en vue duquel elle s'était faite. On ne peut donc pas dire que la France et l'Autriche soient restées alliées après la guerre de sept ans comme elles l'avaient été pendant cette guerre; mais elles n'ont pas été ennemies comme autrefois, elles n'ont pas pris les armes l'une contre l'autre, elles se sont

XII PRÉFACE.

traitées avec ménagement, même lorsque leurs politiques ont suivi des directions difTérentes, et un mariage, dont les premières années furent pleines de promesses, a clos cette période d'apaisement entre deux mabons anciennement rivales.

C'est dans Fhistoire un fait important et nouveau que l'alliance de la France et de l'Autriche au milieu du dix-huitième siècle.

Il n'a pas seulement changé le système d'alliances des grands Ëtats, il a modifié aussi la situation des Ëtats secondaires» alliés de l'une ou de l'autre des deux grandes puissances nouvellement rapprochées. La France avait des alliés de vieille date. En s'unissant à l'Autriche, elle a compromis ses relations avec la Turquie, avec la Hongrie, avec la Suède. Les vieux Hem rompus ne se sont pas ou se sont mal reformés. Les anciens alliés de la France ayant perdu cette protection n'ont plus eu de point de ralliement La

m

Turquie a été exposée sans défense aux coups de la Russie. La Suède, depuis les échecs de Charles XII, a cessé d'être un obstacle aux progrès de la Russie et n'a plus figuré parmi les arbitres de l'Europe. Il y a longtemps que la Hollande, énervée dans ses moyens de résistance par la perte déjà ancienne de la protection française, épuisée par les efforts de sa lutte avec l'Espagne, n'avait plus de politique à elle.

PRÉFACE. XIII

Cest ainsi que l'alliance de la France et de l'Autriche a porté le trouble au sein de leurs alliances secondaires, qui se sont brisées et n'ont pas su se rétablir.

Les relations de la France et de l'Angleterre sont aussi, pendant une partie du dix-huitième siècle, entrées sérieusement dans une phase nouvelle. Il y a eu accord entre elles sous les ministères de Dubois et de Fleury. Le dix-huitième siècle, sous ce rapport, se sépare des temps antérieurs et se rapproche du nôtre. L'alliance anglaise a été, de la part du cardinal Dubois, un acte raisonné et, on peut le dire, un système inauguré par lui et continué par le cardinal Fleury. Il en avait mesuré les conséquences et y trouvait un gage de paix. C'était une réaction contre l'ancienne politique française. L'accord n'a pas été maintenu, mais c'est beaucoup qu'il ait été essayé. L'alliance anglo-française a été abandonnée depuis lors, mais, elle a été reprise. On n'exagère rien en disant que c'est Dubois qui en a le premier saisi la portée. C'est un point de contact important avec les temps tout à fait récents. Quand Louis XIV (comme nous l'exposerons bientôt) s'est rapproché de Guillaume III avant la mort du roi d'Espagne et a conclu, par l'entremise du roi d'Angleterre, un partage de la monarchie espagnole entre la France et l'Empereur, il n'avait pas le moins du monde la pensée de contracter une alliance avec l'Angleterre, ni de s'occuper de ce qui pouvait

XIV PRÉFACE.

en sortir. Il n'avait en vue que de se garantir contre l'absorption de l'Espagne dans l'Empire. Dubois^au contraire, a eu une vue politique, pacifique, européenne, qui ressemble aux idées de notre temps. Les raisons qui ont, après lui, porté Walpole et le cardinal Fleury à rester amis, Chatham ou lord North, et Bemis, Choiseul ou d'Aiguillon à ne l'être pas, pourraient encore prévaloir aujourd'hui. Celles qui engagent l'Angleterre à intervenir dans les affaires du continent ou à y rester étrangère n'ont pas changé. L'Angleterre a vécu en paix avec la France sous la régence du duc d'Orléans; et, sous le ministère de Fleury, elle s'est trouvée en hostilité avec la France dans la guerre de sept ans, dans la guerre de l'Inde et dans celle d'Amérique ; elle a toujours vu de mauvais œil le pacte de famille, c'est-à-dire l'alliance des différentes branches de la maison de Bourbon, et elle s'est abstenue, on ne sait trop pourquoi, dans les affaires de Pologne. Ne semble-t-il pas qu'en nous reportant à ces événements, nous assistions à un spectacle contemporain? L'Angleterre, de nos jours, n'a-t-elle pas eu à se décider dans des questions qui intéressaient ses rapports avec la Francei ceux de la France avec l'Espagne, la politique allemande, la Pologne, l'Inde et l'Amérique?

L'expérience a parlé : les avantages de l'alliance anglo-française et les dangers de sa rupture ont éclaté à tous les yeux et profondément pénétré les esprits ; et, comme au

PRÉFACE. XV

siède dernier, Topinion s'inquiète lorsque les sentiments des deux puissances riveraines de la Manche n'ont pas cette fixité qui peut seule donner confiance.

Le spectacle que nous présente F Allemagne actuelle ressemble à celui de la guerre d'Autriche, de la guerre de sept ans et de ce court épisode de la guerre de Bavière, Le caractère de Frédéric II offre des saillies qui ne se sont reproduites chez personne après lui. Il n'a pas été exclusivement un politique et un guerrier. Il a voulu aussi (ce qui lui a moins réussi) être un homme de lettres, un philosophe et un poëte. Son attention et son ambition se sont partagées entre différents objets. Les rôles sont donc dîfférem^ ment distribués et remplis ; mais les guerres qui se sont faites en Allemagne, il y a cent ans, et celles de nos jours sont des actes d'un même drame. Frédéric a indiqué la direction d'une route qui a été parcourue, après lui, avec rapidité et décision. Il a promu la Prusse ; il a préparé le dualisme en Allemagne, sans en avoir l'intention : ses vue$ ne portaient pas aussi loin. A plus forte raison n'a-t-il pas eu la pensée de faire acquérir à la Prusse une position dépassant celle que lui donnait le dualisme. Il n'a pu prévoir le mouvement national qui est de notre temps. Voilà par où les situations diffèrent Ce qui fait qu'elles se ressemblent, c'est qu'il s'agît toujours de savoir par quels moyens, au profit de qui et de quelles idées s'opérera la concentration des forces de l'AUemé^ne.

XVI PRÉFACE.

Le dernier siècle a vu croître et se raffermir deux puissances, dont Tune n'avait un rôle important au temps de Louis XIV ni dans les conseils de l'Europe, ni dans la guerre ; dont l'autre, sous la direction d'un grand homme, accumulait et disciplinait ses forces, mais n'avait pas fait encore sentir sa volonté au centre du continent Louis XIV n'a pas eu à compter avec la Russie, fort peu avec la Prusse. L'une, au dire d'un historien, était au berceau ; l'autre, à l'école. Depuis lors, elles- ont étendu leur territoire, mais elles ont surtout agrandi politiquement leur influence et élevé la voix. Louis XIV n'a pas eu à les arrêter. De son temps, elles ne marchaient pas en avant sur le sol européen. L'Europe l'a accablé sans leur secours. On ne voit figurer que secondairement le Brandebourg dans les combinaisons de Louis XIV et de Guillaume III. Elles occupent le premier rang dans les nouvelles coalitions, et leur présence donne désormais à l'Europe un caractère profondément différent de ce qu'elle était lors de la ligue d'Augsbourg et de la succession d'Espagne. La coalition septentrionale qui a fait le partage de la Pologne nous offre un contraste radical avec ce qui se passait sous le Grand Électeur de Brandebourg et sous l'empereur Léopold, en même temps qu'une analogie marquée avec l'organisation des coalitions récentes. La Prusse est montée au rang de grande puissance sous Frédéric II; la Russie, d'asiatique qu'elle était, a pris place,

PRÉFACE. XVII

SOUS Catherine, parmi les États et les influences européennes, et fait admettre son nom au bas des aètes de la haute diplomatie. Si Catherine avait, comme elle le voulait, mis une main souveraine sur tout ce qui appartient à la nationalité polonaise, elle serait peut-être entrée moins promptement et moins sûrement dans le concert des puissances. Elle aurait fait preuve d'une volonté plus absolue et plus forte; mais cet acte n'eût pas préparé, comme Ta fait le partage (dont nous définirons plus tard le douloureux caractère),sa future entente avec les monarchies allemandes. Ainsi la coalition du Nord formée en vue de la Pologne, et la crise polonaise elle-même sont des faits modernes que les contemporains de Louis XIV n'ont pu prévoir, dont les développements se prolongent sous nos regards, se mêlent à nos affaires, n'ont cessé d'intéresser les gouvernements et de modifier leurs résolutions. La vieille royauté élective de Pologne fournissait quelquefois un sujet d'ambition à la royauté de la vieille France ; mais quand Charles IX ou Louis XIV mettaient en avant un candidat au trône polonais, l'entreprise conservait des proportions restreintes, et les allures de la politique générale n'en étaient pas troublées. Depuis le partage, au contraire, les intérêts de la Pologne, qui n'ont pas fait éclater de guerres générales, sont devenus un objet d'attention universelle. A l'orient de l'Europe, les gouvernements ont à veiller pour maintenir

XVIII PRÉFACE.

un état de possession qui date d'un siècle; à Tocddent, les oppositions parlementaires et la presse n'ont cessé d'exprimer des vœux pourle retour de l'indépendance polonaise.

On le voitjl'ordre du jour européen,au dix-huitième siècle, se compose d'éléments nouveaux, faisant prévaloir des intérêts, des idées et des influences de date récente. Ni la Suède ni la Hollande ne comptent au même degré. La Prusse et la Russie ont pris place au premier rang. Les coalitions sont constituées différemment, les alliances sont mobiles, les traditions de l'ancienne politique française sont oubliées, les anciens alliés delà France sont abandonnés à eux-mêmes; la Turquie, exposée à de nouveaux dangers, n'a plus le même appui ; la Pologne préoccupe le monde entier; la politique anglaise sur le continent tient compte de cette transformation générale et y subordonne sa conduite. L'aspect de l'Europe, en s'éloignant de ce qu'il était pendant la période antérieure, se rapproche visiblement, au dix-huitième siècle, de ce qui existe encore à l'heure présente. L'Europe actuelle, à la considérer dans les éléments qui la constituent et dans les influences qui y dominent, ressemble donc plus à celle de Louis XV et de Frédéric II, que cette dernière ne ressemble à celle de Louis XIV et de Guillaume III.

Il est inutile d'ajouter qu'en portant aujourd'hui nos regards au delà des mers, en Amérique et dans l'Inde,

PRÉFACE. ^rX

nous y trouverons aussi des souverainetés et un état de possession qui sont une conséquence des événements du dix-huitième siècle, et qui n'ont plus rien de commun avec les situations telles qu'elles se présentaient deux cents ans plus tôt La dépossession de la France dans l'Inde orientale, la conquête opérée par l'Angleterre, l'établissement solide et continu de sa domination, le changement de métropole du Canada, la constitution de l'indépendance des États-Unis, leur grandeur politique et commerciale^ toutes ces fondations d'États datent de l'âge qui a précédé le nôtre. Le cours de leur existence jusqu'à nous n'a rien qui soit en désaccord avec les conditions de leur origine, et dès lors elles se rattachent intimement à notre temps et ont moins d'affinité avec ce qui s'est passé à une époque plus reculée. En présentant ces observations, je cherche à établir que le dix-huitième siècle n'a pas, comme je le disais plus haut, le caractère de grandeur, l'allure régulière et suivie du dix-septième : les événements, les guerres ont moins de durée; les alliances y sont plus variables, le drame manque d'unité. Mais, en revanche, cette époque présente bien plus de points de contact avec la nôtre, elle nous ressemble davantage, elle est bien plus un précédent pour nous, qu'elle n'est la suite de ce qui se passait sous la génération antérieure. C'est une cause puissante et spéciale d'intérêt qu'il serait injuste de méconnaître.

XX PRÉFACE

Vous tirei, me dira-t-oh, des conséquences trop générales de circonstances accidentelles. Si Charles XII avait été aussi heureux que Gustave-Adolphe, it aurait entravé la marche ascendante de la Russie et gêné sa prépondérance dans le Nord. Il dépendait de la naissance d'un autre Maurice ou d'un autre Guillaume III que la Hollande continuât son rôle de grande puissance maritime. Il a tenu à la présence de Frédéric II que la Prusse ait conquis la Silésie sur l'Autriche, battu la France à Rosbach et provoqué le partage de la Pologne. Un roi ayant de la volonté et du cœur, à la place de Louis XV, des ministres généreux et convaincus, à la place de d'Aiguillon, de Maupeou et même de Choiseul, eussent empêché le gouvernement de la France de préparer lui-même la chute de la dynastie. Si le second Pitt était né quarante ans plus tôt, l'Angleterre ne se serait pas, dès l'avènement de Geoiges III, désintéressée des affaires du continent

Ce n'est pas avec des suppositions de ce genre qu'on peut contester l'autorité de l'histoire ni récuser son jugement L'humanité obéit à une loi trop puissante pour que ce soit l'intervention d'un seul individu qui en arrête ou en précipite l'exécution.

Telles sont les différences essentielles qui se remarquent dans le tableau de l'Europe politique au dix-septième et au dix-huitième siècles.

PRÉFACE, XXI

Celui quî entreprendrait d'expliquer et d'interpréter la conduite des gouvernements au dix-huitième siècle, aurait donc à faire ressortir vivement l'intérêt et l'importance des événements de ce temps, qu'on est tenté de prendre peur un âge purement philosophique, parce que la philosophie française est supposée avoir, plus que toute autre chose, servi de préparation à la Révolution; parce que Frédéric II s'est fait le sectateur et l'admirateur de Voltaire, que la grande Catherine a consulté et fêté d'Alembert, et que Bolingbroke a clos sa carrière par des écrits consacrés à la justification du scepticisme. Sans être un des grands siècles de l'histoire politique, le dix-huitième offre un sujet d'étude très-varié. Il y a beaucoup d'expérience diplomatique à acquérir à l'examen de ces alliances éphémères et d'utiles leçons de politique pratique à recevoir de ces gouvernements, dont les uns font de gigantesques progrès, dont les autres déclinent avec une menaçante rapidité. L'esprit humain a été, dans ce temps, assez actif pour nous avoir laissé beaucoup de souvenirs, et la collection des mémoires relatifs au dix-huitième siècle, écrits en dehors de tout système philosophique ou politique est considérable.

Le présent volume renferme d'abord des observations , sur la politique extérieure de Louis XIV. Le lecteur ne se méprendra pas au jugement que je porte sur ce prince. Le

XXII PRÉFACE.

nom que lui donne Thistoire n'est point usurpé. Il peut être utile d'examiner toutefois en quoi la conception du plan formé par lui a manqué de sagesse, et son exécution de prudence. Le règne se présente à nous comme ayant eu pour point de départ une très-haute situation, qui, pendant les premiers temps, s'est élevée encore, pour s'abaisser ensuite d'une manière continue. La supériorité militaire, l'habileté des négociateurs, la richesse du pays, l'ambition même du monarque, tout décline pendant la seconde moitié de la vie du roi. C'est dans les dernières années seulement qu'une triple bonne fortune, une bataille gagnée après des défaites, un traité' relativement avantageux et la prise de possession d'un trône étranger par un prince de la famille, font luire un dernier rayon de gloire sur la maison de France et permettent au vieux monarque de mourir en paix et avec dignité.

A la mort de Louis XIV, la politique pacifique de la Régence a rapproché la France et l'Angleterre. C'est la première fois que les deux puissances maritimes se sont alliées d'une manière systématique. Les règnes de Louis XV et de Georges I» ont débuté par une ère de paix qui eût duré plus de vingt ans, si la succession de Polog^ne et celle d'Autriche, étant contestées, n'eussent donné lieu, après celle d'Espagne, à un deuxième et à un troisième conflit européen.

FRÊFACE. XXIII

Après avoir parlé de la Régence et de sa politique, et des guerres de Poterne et d'Autriche, je rechercherai au milieu de quelles circonstances et à la faveur de quelles dispositions chez les cabinets de FEurope a éclaté la guerre de sept ans, qui avait pour objet, non plus une succession, mais la suprématie et la conquête, et comment s*y rattachent les événements accomplis presque simultanément en Amérique et dans Tlnde.

L'alliance anglo-française est désormais brisée. La France se rapprodie de l'Autriche, la Prusse de l'Angleterre. Frédéric II déploie dans cette guerre une activité et une capadté extraordinaires, tout en prescrivant des bornes à son ambition. Il lutte souvent sans auxiliaires contre une coalition puissante et accomplit avec simplicité des actions héroïques. Ce n'est que dans la poursuite des succès littéraires que son amour-propre se trahit. On s'explique avec peine la prétention obstinée d'un esprit aussi rigoureux et aussi ferme à des aptitudes que la nature ne lui avait point départies, et au défaut desquelles l'étude n'a point suppléé.

Il a lutté de patience et de talent diplomatique avec la grande Catherine dans le triste épisode du premier partage de la Pologne, et aidé puissamment à former la coalition du Noid, qui était alors une nouveauté dans le monde, mais une nouveauté pleine d'avenir. Cette coalition a été le germe

XXIV PRÉFACE.

de beaucoup d'alliances et de combinaisons récentes entre les États de FEurope. .

Je dirai comment l'indifférence et l'indécision des gouvernements de France et d'Angleterre ont favorisé les projets des puissances du Nord à l'yard delà Pologne.

Je terminenû cejtravail par quelques considérations sur l'explosion de la révolution américaine.

C'est là qu'il s'arrête pour le moment

Si je le continue dans un troisième volume, ce sera pour étudier l'histoire des années qui séparent la paix de Versailles des débuts de la révolution française. Il reste peut-être quelque chose à dire sur ce qui s'est passé entre la révolution d'Amérique et le commencement de la période révolutionnaire en France. Le violent orage qui a éclaté sur la France a-t-il été aussi peu aperçu de loin par l'étranger que la révolution anglaise de 1688 a été imprévue pour Louis XIV? Il est intéressant de s'en enquérir.

L'étude politique de cette époque comprendrait la partie la plus importante du règne de la grande Catherine, le deuxième et le troisième partages de la Pologne, les débuts ministériels de Pitt, la fin du règne de Joseph II, et la révolution des Pays-Bas contre l'Autriche, la recherche des symptômes précurseurs de la révolution française et l'état de l'Europe aux approches de ce grand événement.

PRÉFACE. XXV

Ce travail présentera sans doute dans son ensemble un résumé bien incomplet d'une histoire des gouvernements européens depuis la féodalité. S'il s'achève, il en ressortira néanmoins, j'espère, avec clarté, qu'il y a utilité pour tout le monde/pour la tranquillité universelle, pour la solidité de l'édifice européen et pour la paix durable, à ce qu'il existe au nord de la France, entre elle, l'Allemagne et l'Angleterre, un Ëtat indépendant, prospère, fortement constitué, garanti contre les convoitbes extérieures. En effet, l'adjonction dts Pays-Bas méridionaux à un grand Ëtat militaire n'a jamais constitué une situation paisible, satisfaisante, exempte de soucis ou de dangers. Il n'y a rien que démontrent plus clairement la lecture impartiale de l'histoire militaire, l'étude des traités, des n^ociations et des correspondances diplomatiques.

Depuis le jour où les provinces méridionales des Pays- Bas ont appartenu à un souverain qui n'avait de vassal que le nom, c'est-à-dire depuis les ducs de Bourgogne, les Pays-Bas, possédés par l'Espagne, l'Autriche ou la France, se sont sentis mal à l'aise dans leur assujettissement et ont causé des embarras constants à leurs maîtres. L'État de Bourgogne était, non pas une puissante conception, car personne ne peut se flatter d'en avoir été le fondateur, mais une organisation forte et logique, en harmonie avec les intérêts de l'Europe. Ce n'est pas la constitution

XXVI PRÉFACE.

même de TÉtat qui a causé sa chute, c'est que Philippe le Hardi et Jean sans Peur n'ont pas compris les devoirs de leur rôle, que Philippe le Bon a été en même temps passionné et irrésolu, et que Charles le Téméraire, auteur de projets qui étaient de magnifiques ébauches, n'a apporté dans leur exécution que de l'extravagance et de la légèreté. Charles-Quint a livré aux réflexions du monde et de la postérité l'un des plus profonds aperçus de son grand esprit» le jour où il a voulu constituer à part un royaume qui aurait ressuscité l'ancien cercle de Bourgogne. Il ne connaissait pas de meilleur moyen d'assurer la vitalité et la solidité de son héritage, c'est-à-dire de garantir la tranquillité de l'Europe. Ce projet se rattache à l'époque où il traversait la France, se rendant d'Espagne en Flandre pour y réprimer l'insurrection gantoise. On l'a vu se mettre alors en rapport avec les hommes qui, dans le gouvernement de François 1er, représentaient le parti de la paix. Philippe II, à qui on peut reprocher plus d'opiniâtreté encore que de mauvaise intention, s'est montré capable de concevoir une pensée politique lorsqu'il a manifesté le désir de donner les Pays-Bas à sa fille et de leur accorder une sorte d'indépendance. Le soulèvement des Pays-Bas a été l'embarras le plus grave et le plus permanent de son règne, et c'est après une lutte prolongée qu'un esprit aussi absolu et aussi jaloux de son pouvoir a trouvé bon de renoncer à gouverner par

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