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André Brue; ou l'origine de la colonie française du Sénégal

Etienne Félix Berlioux · 1874 · Scanned text · Free in the US

100,421 words · about 7 h 2 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Etienne Félix Berlioux
Language
French
Published
1874
Length
100,421 words · about 7 h 2 min
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Contents (12)

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ANDRE BRUE

/ORIGINE DE LA COLONIE FRANÇAISE DU SÈ[^ÉGqAL

AVEC UNt CARTE DE LA SÉNEGAMBIE

Introduction

PREMIERE PARTIE

Caractère de l histoire de 'Briie et sources de cette histoire

NDRÉ BRUE, chevalier de (ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, commatidatit pour le T{oi et directeur général pour la Compagnie royale de France aux côtes du Sénégal et autres lieux ScAfrique y est à peine nommé dans rhistoire générale de notre pays, et cependant il devrait y occuper une place distinguée, si nous étions plus soucieux des intérêts de nos colonies et plus attentifs aux découvertes géographiques de nos compatriotes. 11 a donné à nos possessions du Sénégal des limites qui n'ont pas été dépassées, et il a dirigé des explorations sur des contrées qu'on n'a pas toutes revues depuis l'époque où il vivait.

De 1694 à 1724, il s'occupa presque constamment des intérêts du Sénégal. Il fut successivement directeur de la colonie, chef du bureau administratif de la Compagnie et commissaire général chargé d'inspecter le domaine que cette

I dernière possédait en Afrique. Par ses ordres ou sur ses indications, les postes français furent portés : du côté de Test, au-dessus de la jonction du Sénégal et de la Falémé; du côté du nord, jusqu'à Arguin, et, du côté du midi, jusqu'à l'île de Bissao. Ces limites seules indiquent l'importance de ses travaux et l'étendue de ses plans. D'autre part, la longue durée de son administration et le temps qu'il consacra à cette œuvre prouvent qu'il ne s'agissait point d'une entreprise momentanée, mais d'un projet sérieux, attentivement discuté et poursuivi avec persévérance.

Pendant cette longue carrière, le gouverneur du Sénégal fut mêlé à des événements qui n'intéressaient pas seulement l'Afrique, mais auxquels l'Europe attachait aussi une grande importance. Colbert, qui avait formé des projets si vastes pour nous donner un empire colonial avec une grande marine, était mort depuis quatorze ans seulement, lorsque Briie alla prendre le commandement de Saint-Louis, et le directeur vit à l'épreuve le système du grand ministre. Son histoire nous expliquera pourquoi ces tentatives échouèrent, pourquoi les réformes de Seignelay ou les plans de Law n'eurent pas plus de succès, et pourquoi notre pays a mal réussi dans ses entreprises coloniales.

Sans doute les autres colonies françaises ont fait la même expérience malheureuse, mais nulle part cette expérience n'a été aussi frappante qu'au Sénégal, car nulle part les Compagnies n'ont été aussi nombreuses et plus rapidement ruinées; Briie en a vu six et servi trois. En second lieu, la présence de cet homme intelligent, dont les efforts n'ont pu conjurer la mauvaise influence d'une condition défavorable, donne à cette étude un intérêt particulier. Enfin, ces recherches deviennent plus instructives, parce que les Compagnies françaises trouvaient autour d'elles d'autres Compagnies rivales fondées par la Hollande, l'Angleterre et le Portugal. Un pareil voisinage permet

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de faire des rapprochements utiles, et la comparaison est particulièrement intéressante quand il s'agit des Anglais.

Aujourd'hui nous admirons la puissance maritime de ce dernier peuple et nous lui attribuons volontiers un génie tout spécial pour la colonisation. Mais quand on prend ses colonies d'Afrique au XVII* siècle, au moment où Briie arrivait au Sénégal, on est loin de trouver des preuves de ce don merveilleux. La situation de ces possessions africaines n'avait rien de brillant, même à côté du Sénégal français. Les établissements des Anglais étaient plus misérables que les nôtres, leurs hommes plus faibles à supporter le climat du pays, et leurs chefs moins habiles. Mais ils nous ont dépassés plus tard parce qu'ils ont été plus persévérants, et qu'ils ont mieux que nous profité de l'expérience.

Il est même curieux de voir que c'est dans la Gambie, et à l'époque de Briie, qu'ils ont commencé à se dégager des vieux errements du commerce européen pour faire l'essai nouveau d'un régime de liberté. Il ne s'agissait point encore de cette liberté du commerce qu'ils ont proclamée de nos jours et qui admet la concurrence de toutes les nations. Us se contentèrent d'abord d'accorder à leurs nationaux le droit d'envoyer dans la Gambie des vaisseaux de permission , et d'y trafiquer en même temps que leur Compagnie d'Afrique.

L'essai était modeste, sans doute, mais il attaquait le principe des monopoles que toute l'Europe avait admis et que la France appliquait avec une rigueur malheureuse. Bientôt après, l'Angleterre faisait le même essai dans le commerce international et forçait l'Espagne à ouvrir ses marchés d'Amérique à d'autres vaisseaux de permission. Sans discuter la valeur d'un régime pareil, et sans apprécier la conduite tenue par les Anglais dans cette dernière circonstance, on peut dire que l'apparition de ces vaisseaux signale une époque nouvelle dans Ihistoire du commerce, une période de transition entre le système ancien des monopoles et le régime moderne qui accepte la liberté en principe.

Mais, parmi les Compagnies rivales contre lesquelles Brlie dut lutter, la plus curieuse et la moins connue est la Compagnie du Brandebourg, qu'on appela ensuite la Compagnie prussienne dEmden.

On est étonné de trouver, dès le XVI 1^ siècle, le pavillon des HohenzoUern sur les mers et sur les rivages africains. Les électeurs de Brandebourg avaient à peine quelques lieues d'une côte déserte sur les bords de la Baltique ; ils ne possédaient rien encore sur celle du Nord et déjà le Grand-Electeur créait une flotte, nommait des capitaines de vaisseau et établissait une Compagnie d'Afrique. Il achetait les navires, les hommes, les officiers, et empruntait, presque de force, un port de commerce dans le voisinage de la Hollande. Or, une des stations prussiennes était à Arguin, et ce poste donna bien des ennuis à notre directeur, moins à cause de sa puissance que par la redoutable contrebande qu'il organisait autour de notre colonie.

Les événements n'avaient pas moins d'importance au point de vue des indigènes et de l'histoire africaine. Quoique nous apportions une attention plus distraite à ces populations barbares, il en est une cependant qui a vivement intéressé les savants de nos jours et excité la curiosité du public lui-même. On s'est demandé qui étaient ces Pouls, Peuls ou Fouis, qui ont surgi tout à coup dans l'Afrique occidentale pour fonder des empires aussi vastes que peu durables. Nous avons cru que ce mouvement était le premier réveil d'une race opprimée ou avilie qui se ranimait sous l'inspiration du mahométisme. Briie, au contraire, nous la montrera organisée en nation puissante, sur la limite du Sahara, dès le XVI I^ siècle j mais déjà à cette époque sa domination était minée par une force nouvelle qui ne devait pas tarder à la détruire.

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Le territoire des Pouls occupait le centre de la vallée du Sénéo:al. A côté d'eux une seconde race indigène s'était établiedans la région occidentale du même bassin. Les Yoloffs y avaient fondé un Etat puissant 3 mais, après l'arrivée des Européens, ils avaient vu les pays de la côte se séparer de leur empire pour former les deux royaumes indépendants duOualo et du Cayor. Cette révolution n'était pas encore terminée au moment où Briie fut envoyé à Saint-Louis 5 il en a suivi les dernières luttes et montré les résultats.

L'intérêt de ces guerres n'était pas dans les événements eux-mêmes. Les chefs qui les conduisaient manquaient d'originalité et surtout de grandeur; les peuples qui les engageaient n'étaient que des barbares^ et les villes qui en étaient le prix ne donnaient au vainqueur que des huttes de boue et de paille.

Mais, au-dessus de ces événements misérables, il y avait des intérêts plus sérieux, et ces guerres prenaient quelquefois une véritable importance si l'on examinait les principes qui y étaient engagés. En effet, le Sénégal était comme un champ de bataille où les vieilles populations de l'Afrique, restées barbares à cause de leur isolement, se voyaient attaquées en même temps par deux invasions, par deux sortes d'ennemis représentant les idées les plus opposées. Par le nord et par l'est venaient les Musulmans avec leur Coran, et les Européens arrivaient par la côte. Cette double attaque était dans toute sa force à la fin du XV 11^ siècle et elle n'est pas encore finie de nos jours.

Briie a raconté comment les Maures du désert envoyaient chez les populations sénégaliennes tantôt leurs commerçants marabouts , tantôt des bandes armées, que les troupes du Maroc venaient soutenir. Il s'agissait pour eux de gagner des prosélytes à leur foi et de conquérir des terres plus fertiles pour leurs troupeaux. Il a vu aussi une autre invasion musulmane qui arrivait par l'est. Ces nouveaux missionnaires étaient de race nègre et ils apportaient leur croyance, comme leurs marchandises, de l'intérieur de l'Afrique. C'étaient des Mandingues dont les invasions plus lentes, mais aussi plus irrésistibles, venaient d'atteindre l'embouchure de la Gambie. De cette sorte, les populations du Sénégal étaient prises entre un double courant de l'islamisme.

En face de ces envahisseurs musulmans, les Européens arrivaient avec leur civilisation supérieure, les richesses de leur industrie et leurs armes perfectionnées, et cependant ils ont eu moins de succès, conquis moins de pays, gagné moins de peuples. Mais cette infériorité s'explique quand on voit le caractère de leurs entreprises dans la Gambie. Sur d'autres points de l'univers, ils avaient créé des exploitations agricoles, bâti des villes ou organisé des missions religieuses ; sur les bords de la Sénégambie et du Sénégal, leurs tentatives ne montraient rien de semblable à l'époque de Brlie.

Ils venaient simplement pour exploiter ce pays de la manière la plus avide et la plus égoïste. On demandait aux indigènes de l'or, de l'ivoire ou des gommes, et on leur donnait de l'eau-de-vie et de la verroterie. Les Africains, aux yeux de ces marchands, n'étaient pas des hommes qu'on dût initier aux connaissances de l'Europe ; c'étaient des sauvages destinés à fournir des travailleurs aux colonies d'Amérique. Les chefs des établissements européens, même les plus intelligents et les plus distingués, n'étaient au fond que des négriers, et la traite des esclaves restait une de leurs occupations principales.

Quand on est arrivé à une pareille découverte, ces personnages cessent bien vite d'intéresser, et on doit faire un effort pour suivre leurs travaux. Cependant les entreprises de Briie eurent tant d'importance et ses études tant de valeur, qu'on finit par oublier la déplorable mission dont il était chargé. Ensuite, si les chefs européens n'ont plus pour nous la même valeur, l'intérêt se reporte sur les malheureux indigènes qui

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ont souffert à cause de notre cupidité, et envers lesquels l'Europe a contracté la responsabilité la plus grave. Enfin, un dernier intérêt aussi puissant s'attache à ces recherches à cause de nos colonies elles-mêmes. En suivant les événements de cette triste histoire, on constate bien vite que le malheureux commerce des Compagnies a compromis la prospérité de nos possessions afiricaines plus sérieusement encore que les erreurs de nos ministres.

Après ces indications, il est facile de voir maintenant quel sera le caractère de cette étude. Il ne s'agit point ici d'un travail biographique, qui prend un personnage à sa naissance pour le suivre jusqu'à sa mort, et il est encore moins question de faire un panégyrique. Briie est un homme distingué, mais la colonie du Sénégal, dont il s'occupa pendant vingt-six ans, nous intéresse plus que lui, et c'est elle qui tiendra le premier rang dans ces recherches.

Or, le Sénégal est un pays qui mérite particuUèrement notre attention à cause de son importance et de son histoire. Il est riche en produits variés 5 il renferme des populations nombreuses sur lesquelles notre influence pourrait s'étendre, et il possède un grand fleuve qui mène à des régions encore fermées au commerce de l'Europe. Cette terre est la plus ancienne de nos colonies depuis que nous avons perdu le Canada; elle nous rappelle les expéditions des Normands qui précédèrent les Portugais sur les côtes occidentales de l'Afrique, et elle a vu de nombreuses explorations dont la science a profité. Enfin, elle se trouve sur un continent qui occupe aujourd'hui l'attention du public savant, où nous possédons encore l'Algérie et où la France est appelée à prendre une grande place.

Voilà le pays dont l'histoire de Briie nous fera connaître la nature, les traditions et les richesses. C'est lui qui a véritablement pris possession de cette contrée au nom de la science et, jusqu'à un ccrtani point, au nom de la France, Ses prédécesseurs n'avaient encore fourni que des renseignements incomplets sur le Sénégal et, avant son arrivée, la Compagnie n y possédait que les îles de Corée et de Saint- Louis.

Tant que l'ancienne monarchie a duré, les études de ce directeur ne furent jamais dépassées. De nos jours même, quoique les explorations récentes y aient ajouté des renseignements nouveaux, il est de nombreux points encore sur lesquels elles conservent toute leur importance. Mais elles seront utiles surtout quand on voudra exploiter sérieusement ce beau domaine que la Providence nous a confié; car nul mieux que Briie n'a prévu et indiqué la destinée du Sénégal.

Il

Pour retrouver Ihiston-e de cet homme et apprécier ses travaux, nous aurions les documents les plus riches si les mémoires qu'il avait écrits nous avaient été conservés d'une manière plus complète.

Autant qu'il est permis d'en juger, Briie avait tenu un journal très-détaillé de tous ses actes. Les faits de guerre ou d'administration, la description des lieux, les observations scientifiques ou simplement curieuses , les renseignements commerciaux y étaient notés avec soin. Ce journal était comme un compagnon que le directeur emportait avec lui, qui lui tenait lieu de société et recevait ses confidences. Briie conserva toujours cette habitude de prendre des notes, et il y fut fidèle dans tous ses voyages, non-seulement en Sénégambie, mais encore en Portugal et aux lies Açores.

Mais on ne possède pas ses mémoires mêmes. Un brave dominicain , le père Labat , qui s'occupait beaucoup de

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géographie, les a coupés par morceaux et distribués dans sa description de l'Afrique occidentale (i). Il a traité de la même façon d'autres journaux, des notes et des rapports que la Compagnie des Indes occidentales avait dû lui communiquer. Tous ces renseignements, mélangés entre eux, entremêlés de dissertations fort longues sur l'histoire naturelle, forment un assemblage assez disparate, où l'ordre chronologique est remplacé par un ordre tout à fait arbitraire. L'auteur y décrit, l'une après l'autre, chacune des contrées que l'on rencontre entre le cap Blanc et la Sierra-Leone, et, sur chaque point, il entasse tous les renseignements géographiques ou historiques dont il dispose. Voilà son livre ; c'est de là qu'il faut retirer et mettre en ordre les documents qui nous sont nécessaires.

Dans ce travail de triage, il a fallu avant tout retrouver la succession des faits ; car Labat oublie, plus d'une fois, de nous en donner. les dates. Il lui arrive même de nous égarer en cousant à la suite des récits entièrement distincts. C'est surtout par le rapprochement et la comparaison des événements qu'il est possible de reconnaître les morceaux épars des documents primitifs et de les ajuster entre eux dans leur ordre naturel. Alors, les faits et les personnages reprennent leur vraie physionomie, et, au lieu d'une description géographique nous retrouvons l'histoire vivante de la colonie à une époque des plus curieuses de ses annales.

Mais il est plus facile de remettre les événements à leur place que de réparer les oublis et de combler les lacunes. On remarque, en effet, que le livre de l'Afrique occidentale a traité sommairement quelques époques et négligé certains grands faits qu'il indique à peine. Ces oublis peuvent quelquefois être imputés à Brlie lui-même ou aux autres témoins

(0 Nouvelle relation de l'Afrique occidentale, par le père Jean-Baptiste Labat, de l'ordre des Frères-Piècheurs. — Paris, chez Guillaume Cavelier, 1728.

lO INTRODUCTION, que Labat a consultés, mais ce dernier a dû en commettre un certain nombre. Comme il était particulièrement curieux de détails géographiques, il s'attachait beaucoup plus aux descriptions quau récit des événements. Lorsque ces lacunes se présenteront, il ne sera pas toujours possible de les combler ; cependant on trouvera plus d'une fois le moyen de réparer la négligence de l'auteur.

Une troisième difficulté, c'est de distinguer dans le livre de Labat ce qui appartient à Briie et ce qui est l'œuvre du géographe , car ce dernier indique rarement l'origine des matériaux qu'il emploie. Il semble cependant qu'on peut, d'une manière générale, assigner à chacun d'eux la part qui lui revient. Le directeur n'a pas seulement fourni le récit des faits et la description des lieux, il a encore donné de nombreuses indications sur les produits de chaque pays, plantes et animaux. Mais les dissertations qui accompagnent ces détails relatifs à l'histoire naturelle doivent être l'œuvre de Labat. L'histoire de Brlie a peu de chose à voir dans un pareil travail.

On peut également attribuer à Labat les discussions géographiques qu'on trouve dans son livre et qui ont quelquefois pour but de critiquer les opinions du père Baudrand, l'auteur d'un dictionnaire de géographie. Les réflexions qui sont mêlées au récit des événements doivent encore lui appartenir dans un certain nombre de cas; mais il faut reconnaître qu'il n'a pas soumis à une critique assez sérieuse les matériaux dont il se servait et les événements dont il se faisait l'historien. Toutes les pages qu'il a reproduites ne méritaient pas d'être conservées. Il aurait dû être plus sévère parfois, et contrôler plus attentivement les passages ou les idées qu'il empruntait à ses mémoires. Nous aurons à signaler quelques graves erreurs commises par cet écrivain.

Cependant la négligence de Labat peut s'expliquer. Quelquefois il se trompait, parce qu'il copiait naïvement les jour-

ROLE DE BRUE. Il

naux qu'il avait sous les yeux ; ailleurs, il était égaré par des opinions reçues, au-dessus desquelles il ne savait pas s élever ; enfin, il est allé trop vite peut-être dans la rédaction de son livre. C'est à cette dernière cause qu'il faut attribuer quelques erreurs matérielles dont nous verrons la preuve.

De nombreuses citations permettront d'apprécier plus exactement le livre de Labat et même le journal de Briie. Il semble, en effet, qu'on retrouve des pages entières de ce dernier. On les reconnaît à la forme du récit et à certaines habitudes de style, qui reparaissent dans les pièces officielles rédigées par cet administrateur. Si l'on y remarque parfois un peu de négligence, on se l'explique sans peine, car le directeur était beaucoup plus occupé de ses affaires que de la rédaction de ses notes.

De son côté, malgré un savoir réel et des recherches intéressantes, le Père Labat a trop peu songé à corriger la rédaction des journaux qu'on lui confiait. En dehors des renseignements nombreux qu'il fournit, son livre n'a qu'une valeur médiocre. Le mérite de cet écrivain, c'est de s'être intéressé à l'histoire de nos colonies, aux découvertes de nos voyageurs et aux travaux de nos marins. Il a rendu un véritable service en recueillant des documents qui auraient peut-être péri sans lui.

Un fait nous permet de voir combien on était peu soucieux jusque-là de faire de pareilles recherches. Les archives de la Compagnie du Sénégal n'avaient pas même gardé le nom des anciens directeurs de cette colonie, et, lorsque Brlie voulut connaître ses prédécesseurs, il dut s'adresser aux nègres eux-mêmes, qui lui fournirent sur ce sujet des renseignements précieux. C'est encore à la mémoire des indigènes qu'il fallut recourir, à l'époque de Colbert, pour retrouver le souvenir de nos anciens navigateurs (i).

On voie maintenant à quelle source il faut remonter pour avoir Thistoire de Briie et connaître l'origine de notre colonie du Sénégal. Les renseignements les plus nombreux et les plus essentiels ont été recueillis par Labat, et on les retrouve dans les cinq volumes qu'il a publiés sur l'Afrique occidentale. D'autres relations, écrites par des voyageurs qui visitèrent ce pays vers l'époque de Briie, fournissent encore des détails assez nombreux, et les pièces officielles donnent une troisième série d'indications.

A la vérité, tous ces documents étaient à la disposition du public depuis longtemps 5 mais on constate bientôt qu'ils ont été mal utilisés, quand on examine les ouvrages où il en est question.

Parmi les écrivains français qui se sont servis des travaux de Labat, il y en a trois qui ont donné de très-longs extraits de sa relation. Le plus ancien est l'abbé Prévost, qui commençait à publier sa collection de voyages en 174^. Cet auteur ne s'est pas borné à reproduire le livre de Ïc4frique occidentale, en l'abrégeant, il en a distribué les matériaux dans un ordre nouveau, et il a même annoncé qu'il rétablissait l'ordre chronologique que Labat avait négligé (i).

Si cette promesse avait été bien tenue, Prévost aurait donné une véritable histoire de Briie; mais il songeait fort peu à faire un travail pareil. En effet, son récit commence, comme celui de Labat, par les événements qui s'accomplirent de 1721 à 1723, c'est-à-dire parla fin. D'ailleurs, il a pris toute cette étude dans une collecdon anglaise, et il ne s'est pas même donné la peine de confronter cette traduction avec le texte du géographe français, ou il a fait ce contrôle d'une manière trop rapide (2).

(1) Histoire générale des voyages, édition in-4". 1745, 'ome H, p. 460. (3) Tome II, p, 4J0.

ROLE DE ERUE. 1^

Un second écrivain, Walckenaer, a reproduit aussi, longuement, rhistoire de Briie dans la collection très-volumineuse qu'il a publiée sur l'Afrique, et il a encore annoncé le projet de rétablir Tordre chronologique des faits. Mais il n'a rien changé, en réalité, à la distribution que Prévost avait empruntée à la traduction anglaise, et il a encore commencé par Ihistoire de la guerre d'Arguin, dont le directeur fut témoin à la fin de sa carrière. Le seul changement fait par cet auteur, c'est qu'il a corrigé la relation de Prévost sur le texte primitif de Labat(i).

Enfin, Durand, le premier directeur delà Compagnie delà gomme, établie en 178^, a aussi fait de nombreux emprunts à Labat, dans l'ouvrage qu'il a publié sur le Sénégal. Mais son livre est surtout une étude géographique, et il ne donne pas l'histoire même de Briie. D'ailleurs, il semble que Durand n'a consulté que la relation publiée par Prévost, au lieu de recourir à l'édition même de Labat (2).

Outre ces trois auteurs, un certain nombre d'écrivains et de voyageurs contemporains ont parlé de Briie et se sont occupés de ses travaux; mais nous aurons à constater plus d'une erreur dans les citations qu'ils en ont faites. On peut donc dire que l'histoire de l'ancien directeur du Sénégal est restée peu connue jusqu'à présent, et que personne n'a encore mis en ordre les documents recueillis par Labat.

Il faut même ajouter que ce travail était presque impossible jusqu'ici. En effet, pour entreprendre uae étude semblable, où les discussions de géographie sont liées de la manière la plus intime aux événements historiques, il fallait avoir des

(i) Walckenaer. Collection des relations de voyages par terre et par mer, en différentes parties de l'Afrique, depuis 1400 jusqu'à nos jours, tome II, chap. VI II et suivants.

(2, Durand. Voyage au Sénégal. — Paris, iSoi.

renseignements précis sur les lieux où ces faits s'accomplirent et sur les peuples qui en furent les témoins. Or, un grand nombre de ces indications faisaient défaut il y a quelques années seulement, lorsque personne n'avait revu ou étudié les pays connus par André Brlie.

Depuis vingt ans, au contraire, les contrées de la Sénégambie ont été visitées par de nombreux explorateurs ; on a refait les voyages que l'ancien directeur avait exécutés ou ordonnés, et les projets qu'il avait formés ont été repris de nouveau. Les cartes et les publications actuelles nous permettent donc de contrôler la relation de Labat, et les travaux de Brlie trouvent un commentaire dans l'œuvre de ses successeurs.

Cette comparaison perpétuelle, entre les documents recueillis par Labat et les renseignements contemporains, ne donnera pas seulement une solution aux difficultés géographiques, elle aura de plus un autre résultat d'une valeur aussi grande. Elle permettra d'apprécier exactement les travaux, les études et les projets de l'ancien directeur. En effet, si l'œuvre de cet homme n'avait laissé aucune trace qui fût visible aujourd'hui, cette œuvre aurait été d'une importance médiocre, lors même qu'un grand éclat l'eût entourée jadis.

Mais, si la colonie porte encore maintenant la marque de son passage, si ses études sont encore d'une application utile et si ses projets n'ont rien perdu de leur importance, cet administrateur a eu un rôle véritablement sérieux, quand même l'histoire aurait oublié de le signaler. C'est à cette dernière conclusion que les faits doivent nous amener.

Maintenant, après avoir indiqué le caractère de ce travail et les matériaux qui ont servi à le faire, il ne reste plus qu'à prendre une dernière précaution avant d'aborder le sujet lui-même : il faut trouver d'abord la place d'André Brlie dans l'histoire générale du Sénégal. Si l'on néglige une pareille

ROLE DE BRUE. ly

recherche, si Ton trace le tableau dune époque isolée sans k mettre dans son cadre naturel, on fausse les événements ou on leur donne des proportions inexactes. Cette obligation est d'autant plus stricte ici, que l'histoire de notre colonie est mal connue. Il est possible, d'ailleurs, de saisir rapidement, presque d'un coup d'oeil, cette vue d'ensemble dont nous avons besoin.

La fondation de notre colonie se rattache aux vieilles expéditions des Normands sur les côtes occidentales de l'Afrique, et l'histoire de ce pays doit rappeler d'abord le souvenir de ces premières entreprises. Celles-ci remontent au XIV*" siècle, au règne de Charles V. Au moment où Du GuescHn chassait les Anglais de nos provinces, les vaisseaux de Dieppe et de Rouen partaient pour les pays du poivre, de l'ivoire et de l'or; mais les expéditions étaient bientôt suspendues sous le règne malheureux de Charles VI. Plus tard, lorsque François I^'' et son fils eurent une flotte nationale, les voyageurs normands reprirent le chemin de l'Afrique et continuèrent à explorer ces contrées jusqu'au règne de Henri IV. Voilà les deux premières périodes. Elles ont ce caractère commun qu'elles sont restées peu connues. Pour en retrouver le souvenir, il faut compléter par des documents étrangers le récit insufl^sant de nos chroniques.

C'est vers la fin du XVI^ siècle que les Normands renoncèrent à leurs courses lointaines et à leurs prétentions sur la Côte-d'Or, pour se borner à l'exploitation du Sénégal. Ils avaient mis leur principal établissement à l'embouchure de ce fleuve, afin que la barre qui en ferme l'entrée leur fournît une protection refusée par la marine royale. Mais cette dernière grandit bientôt avec Colbert, et notre petite colonie dut subir l'impulsion donnée par le puissant ministre. Si la Compagnie de Law continua encore ce premier mouvement, il fallut attendre le règne de Louis XVI pour voir un noul6 INTRODUCTION.

veau réveil dans nos entreprises coloniales. Ce réveil se manifesta au moment où notre flotte nouvelle allait se mesurer avec la marine anglaise dans la guerre d'Amérique. Ces deux périodes de Colbertet de Louis XVI appartiennent à Tépoque royale. L'impulsion, les ordres, la direction, tout partait du pouvoir central, tandis que, à Fépoque précédente, nos entreprises maritimes venaient de Tinitiative particulière. Cette époque royale est relativement riche en documents de toute sorte.

Les travaux de colonisation, interrompus pendant la Révolution et l'Empire, ont recommencé après i8iy. Depuis lors, la guerre n'est plus venue les entraver ; mais plus d'une fois cette œuvre a été suspendue par l'inconstance ou les embarras de l'administration. C'est à cause de ces interruptions qu'on trouve trois périodes dans l'histoire contemporaine de notre colonie du Sénégal. La première a duré à peu près autant que la Restauration, la seconde comprend une partie du règne de Louis-Philippe, la troisième, qui correspond à celui de Napoléon III, a vu des entreprises et des travaux nombreux.

Ce tableau de l'histoire du Sénégal nous permet de retrouver la place de Brlie. Il est arrivé au miUeu de l'époque royale, au moment où nos colonies étaient organisées d'après les principes de Colbert. L'élan que ce ministre avait imprimé à nos entreprises maritimes et à nos tentatives coloniales n'était pas encore arrêté complètement, et Brlie obéit à cette impulsion quand il commença sa carrière. A la fin de celle-ci, au contraire, quand il remit son journal à Labat et que le livre de ce géographe parut, on avait oublié depuis longtemps le ministre de Louis XIV. Mais nos colonies, après un arrêt de quelques années, subissaient une impulsion nouvelle à la suite des entreprises de Law. C'est donc entre l'époque de Colbert et celle de Law que Brue a exécuté ses travaux.

Maintenant que la place de cet homme est trouvée, il est enfin possible d'aborder directement le sujet de cette étude.

ROLF DE ERL'E. I7

Les premières recherches porteront sur les événements qui se sont accomplis immédiatement avant son arrivée, de 1 664 à 1697. Ce travail est indispensable, car c'est dans cette période que la Compagnie du Sénégal a été créée, et que les Compagnies rivales ont subi des transformations ou des changements qui en réglaient la situation. La Compagnie anglaise avait reçu sa dernière charte en 1672 ; celle d'Emden avait été organisée par le Grand-Electeur en 16835 les Hollandais avaient cédé Arguin et Corée en 1678, et les traités qui réglaient le commerce du Cayor étaient de 1679. Tous ces faits, qui n'appartiennent pas à l'histoire de Briie, mais qui en sont les préliminaires nécessaires, formeront une seconde partie de cette introduction. Cependant ils seront racontés avec moins de détails que les événements suivants.

L'examen de cette période de 1664 à 1697 aura encore un autre avantage, celui de nous ramener à l'origine même de notre colonie. En effet, les événements accomplis dans ce pays avant l'époque de Colbert sont si peu connus quils suffisent à peine à remplir quelques pages. Cette étude rétrospective est d'autant moins étrangère à André Briie, qu'il a recueilli lui-même plusieurs renseignements relatifs à ces premières années. On peut dire qu il a été à la fois le premier historien, le premier géographe et le premier organisateur du Sénégal français. Il est donc juste que l'histoire du cet homme raconte aussi l'origine de notre colonie.

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