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Histoire de la Révolution de 1848 ... Nouvelle édition

Daniel Stern · 1880 · Scanned text

342,147 words · about 23 h 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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About this book

Author
Daniel Stern
Language
French
Published
1880
Length
342,147 words · about 23 h 58 min
Sections
32 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (32)
  1. Introduction about 1 h 24 min
  2. Chapitre II about 23 min
  3. Chapitre III about 14 min
  4. Chapitre IV about 13 min
  5. Chapitre V about 25 min
  6. Chapitre VI about 18 min
  7. Chapitre VII about 29 min
  8. Chapitre VIII about 19 min
  9. Chapitre IX about 42 min
  10. Chapitre X about 29 min
  11. Chapitre XI about 33 min
  12. Chapitre XII about 25 min
  13. Chapitre XIII about 38 min
  14. Chapitre XIV about 41 min
  15. Chapitre XV about 23 min
  16. Chapitre XVI about 47 min
  17. Chapitre XVII about 33 min
  18. Chapitre XVIII about 37 min
  19. Chapitre XIX about 26 min
  20. Chapitre XX about 30 min
  21. Chapitre XXI about 42 min
  22. Chapitre XXII about 53 min
  23. Chapitre XXIII about 55 min
  24. Chapitre XXIV about 1 h
  25. Chapitre XXV about 43 min
  26. Chapitre XXVI about 49 min
  27. Chapitre XXVII about 57 min
  28. Chapitre XXVIII about 1 h 9 min
  29. Chapitre XXIX about 30 min
  30. Chapitre XXXI about 53 min
  31. Chapitre XXXII about 1 h 54 min
  32. Chapitre XXXIII about 3 h 3 min

Continue:

Introduction

I le premier jour, exprimé son caractère com plexe avec sa signification véritable, elle est politique et sociale. Ses convulsions annon cent tout ensemble Tagonie d'une force épuisée et Tavénement d'une force nouvelle, que la société moderne renferme obscurément dans son sein. De là les vagues terreurs et les es pérances plus vagues encore que la révolution de 1848 a suscitées dans les esprits. Selon qu'ils étaient plus ou moins frappés par l'un ou par l'autre de ces aspects, selon qu'ils ap partenaient plus ou moins intimement au passé ou à l'avenir, à ce qui finissait ou à ce qui allait commencer d'être, on les a vus, en proie à un trouble extraordinaire, signaler dans les moindres faits, ceux-ci les symptô mes effrayants d'une ruine complète, ceux-là le présage assuré d'une complète rénovation de Tordre social.

II n'est pas très-aisé, à cette heure où le pays semble avoir entièrement oublié cet étrange moment de son histoire, de se rendre un compte exact d'une telle confusion d'idées. C'est pourquoi, avant d'entrer dans le récit des événements, avant de suivre le cours rapide d'une révolution si diverse ment comprise, je crois utile de remonter à son origine, afin de mieux marquer sa nature et de rendre plus sensible cette double action politique et sociale qu'il ne faut pas perdre un La vie des peuples, comme la vie même du g'obe où s'accomplissent leurs destinées, n'est qu'une perpétuelle métamorphose. Sans s'arrêter jamais, cette puissance insaisissable que nous appelons la vie opère dans la société, comme elle le fait dans toute la nature, un travail simultané de formation et de dissolu tion, soumis, malgré les apparences fortuites qu'y produit Tintervention de la liberté hu maine, à des lois mystérieuses au sein d'un ordre invariable.

Crises violentes de la nature sociale , les révolutions ne font autre chose que précipiter tantôt le travail de dissolution, c'est-à-dire la décadence d'un peuple, tantôt le travail de formation, c'est-à-dire le pro grès de ce mème peuple dans la civilisation qui lui est propre. La révolution de 1848, que je me suis pro posé de raconter ici , va nous montrer dans un même moment cette double action de deux forces contraires. Essentiellement transfor matrice, elle tend à décomposer et à recom poser, à dissoudre et à constituer; elle est critique et organique, ou, pour emprunter les termes par lesquels l'instinct populaire a, dès DANIÍL STBUN. • d titution de l'Église chrétienne atteignaient à leur insu Tinstitution politique; comment la négation de la révélation, du péché originel, de Texpiation, de la rédemption par les souf frances d'un Dieu entraînaient à des négations de même nature dans Tordre social, et de vaient offenser, jusque dans le principe même de son existence, une société qui n'était pas même imaginable sans la souffrance et la ré signation du plus grand nombre.

II serait in téressant, à coup sur, de montrer comment des hauteurs de la spéculation métaphysique Tesprit des encyclopédistes descendit dans la réalité, pénétra nos assemblées politiques et par suite toutes les classes de la société fran çaise; mais sans rattacher ainsi le mouve ment de 1848 à ses causes les plus éloignées, il suffira, pour s'en former une idée juste, d'expliquer ses causes prochaines et de rappeler dans son caractère général le règne du roi Louis-Philippe. seul instant de vue, si Ton veut embrasser dans son ensemble et juger selon les règles d'une saine et calme critique la métamorphose complète qui s'accomplit en France de puis un siècle, et dont la révolution de 1848, bien que ses effets immédiats n'aient point paru répondre à ses promesses, demeure à mes yeux Tune des phases les plus importantes et les plus décisives.

L'état républicain démocratique, proclamé le 24 février par Taccord spontané et en quel que sorte involontaire du peuple et de la bourgeoisie (I), n'était point, comme on Ta trop répété, le résultat d'un accident et d'une sur prise, d'un coup de main que le hasard avait bien servi. II était la conséquence naturelle de cette double initiative du dix-huitième siècle, qui conquit à la fois pour les classes lettrées la liberté de penser et pour les classes laborieuses la liberté d'agir. II était le terme où devait aboutir, dans un temps plus ou moins proche, le mouvement philosophique, criti que, rationnel, libéral ou révolutionnaire, comme on voudra le nommer, qui, parti des hauteurs de la société, avait ébranlé une à une toutes les croyances sur lesquelles s'appuyait Tautorité de droit divin dans l'état féodal catholique et monarchique.

On le peut considérer en même temps comme la manifestation la plus complète jusqu'ici de ce mou vement instinctif qui, agitant confusément les masses populaires, s'efforce, depuis 1789, de les faire entrer dans l'état démocratique, de procurer par Tassociation libre des citoyens un ordre égalitaire capable de suppléer Tan cienne hiérarchie féodale, de reconstituer au moyen du suffrage universel Tautorité sur la raison commune, de substituer au droit divin le droit humain, en un mot d'organiser la démocratie. II L'avénement de la branche cadette des Bourbons, qui, dans Tordre politique, avait un sens très-simple, compris de tous; le re tour à Tesprit libéral et Tinfluence prépondérante de la classe moyenne sur le gouvernement des affaires politiques, trouvaient la France dans un état social plus difficile à définir et qui échappait encore aux regards du plus grand nombre.

Cet état très-récent, mais dont s'inquiétaient déjà les esprits attentifs, était produit par Taccroissement excessif d'une fraction importante des masses popu laires qui, par un concours de circonstances en quelque sorte fatal, en était venue à former comme une classe à part, comme une nation dans la nation, et que Ton Commençait à désigner sous un nom nouveau : le prolétariat industriel. L'existence de ce prolétariat ne datait pas de loin; il était né chez nous avec la liberté du commerce et de Tindustrie. Pen dant de longues années son développement avait été presque insensible, et les décrets de TAssemblée constituante, qui, en abolissant Ce serait un travail trop étendu et qui m'ontrainerait hors de mon sujet, de recher cher par quelle relation secrète, par quelle nécessité cachée les attaques répétées de la philosophie du dix-huitième siècle contre Tins- (1) Je me sers à regret de ces Jeux termes dans le sens étroit et inexact qu'on leur a donné en 1818, estimant qu'on ne pourrait les remplacer par des termes plus justes sans ôter en quelque sorte l'accent vrai du temps oii ils étaient dans toutes les bouches.

INTRODUCTION.

III les corporations, les jurandes et les maî trises, avaient détruit une organisation in compatible avec le nouvel ordre social, ne s'étaient fait sentir que par leurs résultats heureux. Sous les guerres de la République, du Consulat et de TEmpire, les bras avaient manqué au travail plutôt que le travail aux bras. Rien n'avait provoqué Tantagonismedu maître et de l'ouvrier, qui trouvaient dans des gains suffisants Téquité naturelle des rapports. Mais à la paix continentale les choses chan gèrent d'aspect. Avec la sécurité publique et Taccroissement de la population, la vie industrielle prit un essor rapide. Dévastes ateliers, des usines immenses s'ouvrirent où, à l'aide de procédés nouveaux et de machines mer veilleuses, on multiplia les produits avec une célérité, une économie, une perfection incon nuesjusque-là.

La prompte fortune des fabri cants étonna, éblouit; elle éveilla une émula tion désordonnée. Le salaire des ouvriers, porté à un taux énorme par cette émulation des fabricants, attira dans les grands centres manufacturiers une population enlevée aux campagnes et poussa de plus en plus vers la production excessive. La consommation bien tôt ne répondit plus à une telle multiplication des produits ; la disproportion entre l'offre et la demande devint sensible ; Tencombrement se fit ; Téquilibre fut rompu. La concurrence étrangère et la concurrence intérieure entre les entrepreneurs, les chefs d'ateliers et les ouvriers amenèrent le chômage en même temps qu'elles nécessitaient la baisse des sa laires. Une lutte acharnée s'engagea, et cette lutte eut pour effet une misère d'une espèce nouvelle qui, en frappant une classe très-active, très-intelligente et très-énergique de la population, la poussait convulsivement de la souffrance à la révolte, de la révolte à une souffrance plus grande, et la faisait ainsi descendre jusqu'à la plus irrémédiable dé tresse. propre, les sentiments de la nature s'émous sent.

Un travail constant, opiniâtre, uniforme, abrutit toutes les facultés. On a honte pour l'espèce humaine de voir à quel degré de dé gradation elle peut descendre, à quelle vie inférieure à celle des animaux elle peut &e soumettre. » Ainsi s'exprime, en parlant de la classe ou vrière, l'un des écrivains les plus véridiques et les plus autorisés de ce siècle, M. de Sis mondi (1). Et cette vie inférieure à celle des animaux, cet état exceptionnel et en quelque sorte sous-humain du prolétariat industriel devenait chaque jour plus haïssable, parce qu'il formait chaque jour un contraste plus sensible avec le niveau ascendant du bien être général, avec le principe d'égalité qui régnait partout dans la loi française. Les droits du travail, solennellement proclamés dans nos assemblées, le peuple déclaré sou verain, ne permettaient plus d'ailleurs de parler au prolétaire de résignation ou d'hu milité.

L'ironie de Tégalité légale au sein des inégalités réelles, l'ironie plus forte encore de la souveraineté populaire criant la faim et gisant sur le grabat, apparaissaient sous le plus triste jour. Les temps étaient passés où le malheureux accablé sous Tinjustice du sort en appelait silencieusement, le front dans la poussière, à la miséricorde divine et à la vie future. Debout et impatient, il allait désor mais demander raison de sa souffrance à la société. II voulait sa part ici-bas. II ne l'im plorait plus au nom de la pitié, il Texigeait au nom de la justice. On conçoit que ces be soins nouveaux du prolétariat industriel, trop légitimes et trop impérieux pour être indéfi niment négligés, étaient cependant de telle nature qu'on pouvait encore moins les satis- (1) On pourra, si l'on veut concevoir quelque idée d'un état dont auoun tableau ne saurait exagèreles désolations, consulter les ouvrages suivants, écrits sur des documents officiels : « Aucune jouissance n'est plus attachée à Texistence de ces classes malheureuses : la faim, les souffrances étouffent en elles toutes les affections morales.

Lorsqu'il faut lutter chaque heure pour vivre, toutes les passions se concentrent dans Tégoïsme, chacun ou blie la douleur des autres dans la sienne Villemu';, Tableau de l'élat physique et moral des ouvriers. Buret, De la Misère des classes laborieuses. Frégier, Des Classes dangereuses. Blanqui, llapport a i Académie des Sciences morales cl politiques . De Morogues, Du Paupérisme. DupoaT-WlTHÈ, Essai sur les relations du travail avec U capital. faire immédiatement, et c'était là pour le gouvernement, quelle que fùt sa forme poli tique, Tembarras, la difficulté, le péril véritable. Mais au moment où Louis-Philippe monta sur le trône, ce péril était à peine entrevu, et aucun des hommes d'État que la révolution de 1830 portait au pouvoir ne s'en formait, il faut bien le dire, la moindre idée. donné naissance à des doctrines, à des théories, à des systèmes divers et souvent contradictoires en apparence, mais d'accord néanmoins sur les points essentiels.

Toutes ces doctrines protestaient contre Texcès de la liberté et contre les abus du droit individuel, auquel elles opposaient le principe de Tassociation, de la solidarité des individus, des classes et des peuples. Comprises vingt ans plus tard sous le nom collectif de socialisme, elles appelaient toutes Tintervention de TÉtat dans les relations commerciales et indus trielles; elles posaient avec une effrayante audace le problème que la philosophie du dix huitième siècle, en ruinant dans les consciences les assises morales du monde chré tien, avait légué sans le savoir, et peut-ètre sans le vouloir, à la science et à la politique modernes. Cependant, depuis plusieurs années déjà, deux esprits éminents, qui devaient donner leur nom à deux systèmes d'économie sociale devenus célèbres, avaient fait de ce sourd con flit entre les classes supérieures et les classes inférieures le sujet de leurs méditations; et tous deux, bien qu'inconnus l'un à l'autre, différents d'origine, d'éducation, de génie, ils avaient entrepris une œuvre analogue : la critique radicale de tous les rapports sociaux actuellement existants, et la réformation complète de ces rapports selon des lois nouvelles en harmonie avec le degré de civilisation où Thumanité était parvenue.

Ce problème, qui n'était autre au fond que celui de l'organisation démocratique, il fallait bien du temps pour Tétudier, Télaborer, le dégager de ses obscurités, pour le faire pas ser des vagues théories aux solutions pratiques. Rétablir sur les ruines de Tautorité catholique un pouvoir religieux qui dirigeât tous les progrès de Tindustrie, de la science et de l'art vers ce but suprême : l' amélioration la plus rapide du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, telle était en substance la conception de Saint-Simon. C'était la tâche et c'eût été la gloire du roi Louis-Philippe de favoriser ce travail pendant son long règne. Tout semblait le con vier à une œuvre si sage. L'indépendance de son esprit, Thumanité de ses sentiments, son éducation, son expérience, la connaissance personnelle qu'il avait acquise, dans les épreuves d'une fortune variable, des relations de classe à classe et de peuple à peuple, Toc casion et les moyens de son élévation au trône, ses rapports difficiles avec les souve rains étrangers, bien des voix éloquentes et plus d'une menace, tout en lui et autour de lui appelait son attention sur ce grand mal entendu entre la liberté et Tégalité, sur ces dissentiments entre les premiers et les der niers-nés de la révolution qui rendaient pré caire son pouvoir et douteux Tétablissement de sa dynastie.

Fils d'un royal régicide, élevé par la philosophie enthousiaste du dix-neuvième siècle au sein d'une génération pas sionnée, soldat d'une république, Louis-Phi lippe ne devait-il pas sentir couler avec son sang dans ses veines les espérances et les an goisses de son temps et de son peuple? Quel En publiant le Nouveau Monde industriel et sociétaire, Charles Fourier s'attaquait plus spécialement à la fausse industrie et au com merce mensonger; mais il n'hésitait pas plus que Saint-Simon devant la nécessité d'un re nouvellement complet de la société et d'une entière transformation de notre civilisation prétendue, qu'il qualifiait de honteuse et abo minable barbarie. Ces deux hommes s'étaient vus de leur vivant raillés et bafoués. Esprits intuitifs, absolus, d'une excentricité que Tor gueil égara jusqu'à Thallucination, et qui confondaient perpétuellement le monde des réalités avec le monde des chimères, trop en dehors du milieu social pour y pouvoir être compris, Saint-Simon et Fourier étaient morts dans Tisolement; mais leur parole n'é tait point morte avec eux.

Eíie avait été re cueillie par des disciples plein de zèle. Elle s'était répandue lentement d'abord, puis avec une rapidité toujours croissante. Elle avait

INTRODUCTION.

V scrupule pouvait le détourner d'une réforme I sociale qui ne rencontrait dans sa pensée aucune croyance , aucune tradition , aucun préjugé contraires? Poser les seuls fondements solides d'une égalité véritable en mettant en pi'atique le système d'éducation nationale dont la Con vention avait tracé le plan; améliorer, relever l'existence des classes laborieuses, leur faire une part plus large dans les bienfaits d'une civilisation à laquelle elles apportent un concours si actif; les initier peu à peu à la vie politique; multiplier, resserrer les liens de la France avec les nations étrangères; prévenir, par une insensible transformation économique, la violence soudaine des révolutions politiques ; intéresser à cette noble entreprise î'orgueil des classes supérieures ; y convier les bommes d'État; associer enfin, au lieu d'opposer l'une à l'autre, les forces vives de la nation, que l'on eùt ainsi arrachées aux ennuis d'une paix prolongée et consolées du prestige perdu de la gloire militaire : certes, c'était là une tâche assez haute et faite pour tenter une ambition vraiment royale.

Louis- Philippe ne semble pas Lavoir entrevue (1). II s'en est donné une autre inférieure, ingrate, impossible, et qui, pour lui avoir été trop fa (1) Le règne de Louis-Philippe ne vit pas même importer en France et accommoder à nos mœurs d'excellentes insti tutions en pleine vigueur chez d'autres peuples : la justice gratuite pour les pauvres établie en Piémont, les banques a-nú. oies de l'Allemagne, les cités ouvrières, etc. 11 a été constaté que, de 1830 à 1843, tout l'efifort du gouvernement pour résoudre les questions d'amélioration sociale s'est borné à trois circulaires relatives au paupérisme, adressées par le ministre de l'intérieuraux préfets et restées dans les cartons de l'administration. Quant à la loi sur renseignement primaire, promulguée sous le ministère de M. Guizot etsi vantée àson apparition, elle parait bien timide et bien insuffisante si on la rappro che des livres de Condorcet et des idées émises au sein de la Convention (voir le rapport de Lakanal, 26 juin 1793).

En ne la donnant pas gratuite et en ne la rendant pas obliga toire, M. Guizot annulait de lait cette éducation populaire dont il posait le principe avec solennité. Les instituteurs primaires, rejetés en dehors de la hiérarchie universitaire, à peine rétribués, sans aucun avancement, sans retraite assurée, se voyaient placés dans des conditions si infîmes qu'il leur devenait impossible d'exercer l'influence et de remplir la mission auxquelles on semblait les appeler. Dans la discussion à la Chambre des députés, M. Salverte fit sentir une autre lacune de cette loi en demandant qu'on ajoutât au programme de l'instruotion primaire la connaissance des droits et des devoirs du citoyen. cile en apparence, tournera dans Thistoire à sa confusion. II a voulu retenir une nation magnanime au niveau d'une bourgeoisie par venue, qui, dans ce qu'elle avait de plus étroit et de plus égoïste, lui fournissait le type et, pour ainsi parler, la matière de son gouvernement.

On a reproché à ce prince d'avoir manqué de grandeur ; mais ce n'est point assez : Thistoire sévère doit l'accuser aussi d'avoir manqué d'amour. Non assurément qu'il ne fût porté par nature à la bonté, à la tolérance, à une sagesse toujours inclinant au pardon; mais sagesse et bonté demeuraient en lui stériles, parce qu'elles n'étaient point animées de cette chaleur généreuse qui fait les rois pères du peuple. Louis-Philippe n'aima point les classes laborieuses. II les considé rait comme une force aveugle dont on ne de vait plus attendre que le désordre. II n'aima pas non plus cette bourgeoisie à laquelle il s'efforçait de complaire, car il s'employa sans relâche à l'asservir en Tavilissant, et se fit un jeu de tromper le vieil esprit parlementaire et municipal qui vivait encore en elle, en mas quant, sous Tappareil des formes représenta tives et du langage républicain, un gouver nement qu'il voulait exclusivement dynastique et personnel.

Indévot, indifférent à la philoso phie, il assista passivement aux luttes de l'Église et de TUniversité, et livra, sans en prendre souci, à la direction contraire de ces deux puissances hostiles, Tesprit déconcerté de la jeunesse française. S'attachant obstiné ment à maintenir la paix, sans tirer de la paix autre chose qu'une prospérité et un repos mensongers; s'infatuant de la médiocrité de ses pensées à mesure qu'il les voyait plus généralement partagées ; se félicitant de sa sa gacité à mesure que le pouvoir et Texpérience lui montraient les hommes plus aisément cor ruptibles; se riant de tous les conseils, s'iso lant dans le sentiment exagéré d'une autorité que la vieillesse avait rendue jalouse, ce mal heureux prince finit par devenir totalement étranger à son siècle et à son pays. Par un jeu cruel du sort, il devait trouver sa perte dans ce qui faisait le sujet de son contente ment.

Cette bourgeoisie qu'il avait façonnée à sa guise, ces intérêts inférieurs, ces égoïsmes qu'il avait tournés à ses fins, ces passions VI arrière comme pour ressaisir le commande ment qui lui échappe ; à regarder ce pâle et austère visage, ce grand front sillonné, cette bouche fine et fière, les tons bilieux de ces tempes amaigries, cet œil où brille un feu con tenu, on croirait qu'après une longue lutte le principe du bien est demeuré vainqueur dans cette âme superbe et règne seul sur les mauvaises passions domptées. Mais, dès qu'il parle, l'homme sans conviction se trahit. Sous ces formules impératives, un scepticisme invétéré transpire et se communique à vous. On hésite, on reste en suspens; on éprouve un insur montable malaise, soit qu'on refuse à regret son estime à l'orateur, soit qu'on lui accorde une admiration consternée. basses dont il avait tiré si bon parti, en ren dant son gouvernement très-facile , ne don naient à son règne aucune base solide.

Quand vint le jour de la lutte, lorsqu'il eût fallu faire appel au dévouement, au courage civique, aux convictions désintéressées, il sentit, à je ne sais quoi de tiède et de mou dans l'atmosphère morale, combien un tel appel éveillerait peu d'échos. II avait abaissé les caractères, il avait raillé les vertus, il avait refoulé, éteint dans les âmes ces sentiments élevés, ces nobles passions qui l'eussent sauvé, ou tout au moins glorieusement défendu. En méprisant les hommes, il les avait rendus dignes de mépris. Et, pour parler le langage de la Bible, il avait semé la corruption, il recueillit la pourri ture. Noble esprit enchaîné à des ambitions subalternes, simplicité, intégrité, grandeur même dans la vie privée, et qui force de s 'arrêter au seuil du foyer domestique l'indignation sou levée par l'esprit corrupteur de l'homme d'État; éloquence magistrale défendant des ignominies ; opiniâtreté dédaigneuse et pro vocatrice de la parole perpétuellement dé mentie par les défaillances de la volonté; discipline sévère cachant à autrui et peut-ètre à soi-même l'absence de toute doctrine religieuse ou sociale, telles sont les lignes angu leuses et contradictoires sous lesquelles nous apparaît la personne hautaine, impérieuse et passionnée de l'homme d'État aux mains de qui périt la royauté dont je vais raconter la chute.

Entre les circonstances principales qui con tribuèrent à entretenir la confiance exagérée que nourrissait Louis-Philippe dans ses pro pres lumières, il faut compter en première ligne le concours de plusieurs hommes d'une rare capacité dont il était parvenu à faire des instruments diversement, mais presque également dociles. Depuis la mort de Casimir Pé rier, brisé dans la lutte qu'il avait osé entre prendre contre le gouvernement personnel du roi, MM. Guizot, Thiers, Molé, de Broglie, appelés simultanément ou tour à tour au con seil, selon l'opportunité d'une attitude in flexible ou conciliatrice, n'avaient opposé aux volontés royales qu'une faible résistance et des vues à peine divergentes, se préoccupant uniquement du soin intéressé de retenir ou de ramener dans leurs mains les fils de l'intrigue parlementaire, et persuadés, d'ailleurs, avant tout examen, du danger ou de l'impossibilité de la moindre réforme sociale.

Entre ces quatre figures qui représentaient différem ment la monarchie de 1830, il en est une sur tout qu'il nous importerait de bien connaître, parce qu'elle représente plus particulière ment encore que les autres l'esprit du gouvernement de juillet : mais c'est aussi la plus difficile à reproduire avec exactitude, tant les traits qui la composent semblent se heur ter ou s'exclure. Je veux parler de François Guizot. Un tel homme, par ses défauts et par ses qualités, par la nature mème de ses ambitions et de ses talents, semblait prédestiné à pei'dre ia monarchie. Bourgeois par le hasard de la naissance, il avait été aisément amené à l'adoption du système appelé de juste-milieu, par lequel il prenait son point d'appui dans la classe d'où il sortait. Mais ce système, il n'aurait pu le soutenir qu'à la condition de l' étayer sur les vertus, et non pas, comme il le fit, sur les vices de la bourgeoisie.

Au lieu d'exciter dans son sein le patriotisme, l'ardeur du bien public, il y sollicita l'intérêt indivi duel et l'intérêt de classe, croyant ainsi op poser une barrière plus solide aux progrès des classes populaires vers la vie politique. Au rebours des véritables hommes d'État, qui A voir cette vaste tète, trop pesante pour ees épaules chétives, se rejeter avec effort en

INTRODUCTION.

VII embrassent d'une même vue les destinées d'une nation, M. Guizot concevait le pouvoir comme une force indépendante, ayant en soi sa raison d'être et vivant d'une vie séparée, en butte aux attaques perpétuelles d'un ennemi qui n'était autre, à ses yeux, que la masse du peuple. Résister, toujours résister, c'était là, suivant lui, tout le devoir et tout le génie d'un bon gouvernement. Le système parlemen taire plaisait à M. Guizot, parce que cet équi libre un peu artificiel semblait conseiller l'in trigue où il excellait, parce qu'il y fallait un talent oratoire que peu de gens lui pouvaient disputer. de hauteur apprise, une morgue de lettré souverainement répulsive au prince qui se ser vait de lui et au pays qui se laissait conduire. Tout, dans ce partisan opiniâtre de la paix et de Talliance anglaise, blessait le génie de la France.

En acceptant sa domination elle su bissait en quelque sorte un joug étranger. Ce fut la supériorité et la fortune de M. Thiers , pendant sa longue lutte avec M. Guizot, d'être éminemment français par Tesprit, par le cœur, par l'instinct et par la volonté. Les allures libres et souples de sa personne, de son intelligence, de son talent forment avec le dogmatisme et la roideur de ce dernier un frappant contraste. A la tri bune, comme dans les conseils, M. Thiers ne s'imposait pas, il s'insinuait. 11 y a de la volonté mais point d'autorité dans les lignes carrées de son visage. Un front ouvert, un œil vif et doux, les lignes fines d'une bouche qu'effleure au moindre propos le sourire d'une malicieuse bonhomie, la mobilité ex pressive d'une physionomie bienveillante, un débit animé, une phrase limpide, une verve naturelle et soutenue, exerçaient un charme d'une nature particulière, mais dans lequel il n'entrait ni admiration ni respect.

M. Thiers a des ouvertures d'esprit si faciles que chacun, croyant le pénétrer tout à Taise, se lais sait, sans défiance, pénétrer par lui. Un don merveilleux, qui parfois supplée le génie, lui livrait en quelque sorte la pensée d'autrui ; il s'en emparait, se Tappropriait, la rendait sienne. Son activité infatigable et sa promptitude de conception lui avaient d'ailleurs fait parcourir presque en entier le cercle des connaissances acquises à notre époque. Le besoin de la domination joint au goût de la discussion libre, voilà ce qui rend rai son des anomalies d'une politique qu'il a dé finie lui-même avec un accent de réprobation inimitable, en Tattribuant, il est vrai, au ca binet de M. Molé en 183S : « Politique sans principe et sans drapeau, toute d'expédients et d'apparence, qui exploite, fomente, aggrave cette mollesse des cœurs, ce défaut de foi, de consistance, de persévérance et d'énergie, qui fait le malaise du pays et la faiblesse du pouvoir. » Ses adversaires, en 1S47, ne s'ex primaient pas différemment.

Les travaux historiques et littéraires de M. Guizot sont nombreux et estimables, mais ils s'effacent devant sa gloire d'orateur. A la tribune, M. Guizot ne fut point surpassé. La sobre et lumineuse ampleur de ses improvisa tions philosophiques, l'art si rare de composer par masses, de généraliser les idées et de trouver la beauté dans Tabstraction sans le secours de l'image, un calme dédain d'accent, une puissance concentrée de geste et de regard qui dominait les plus violents tumul tes, le rendait à peu près invincible dans les luttes parlementaires. Cependant, chose bi zarre, cet homme, si longtemps maintenu au pouvoir par la volonté du roi et Tappui du pays légal, était antipathique à tous les deux. Louis-Philippe était trop Bourbon, sous son écorce bourgeoise, pour ne pas goûter singulièrement les allures de gentilhomme; et ja mais M. Guizot ne réussit à dépouiller le pro fesseur, le genevois, le calviniste.

Son port, sa démarche, son sourire mème, et j.u,squ'à ses complaisances retinrent toujours une sorte L'ascendant de Talleyrand, que M. Thiers subit dans sa jeunesse, avait sans doute, plus que toute autre cause, incliné aux ambitions politiques sa vie encore incertaine. Porté d'instinct à je ne sais quel fatalisme insou ciant, M. Thiers se pénétra sans peine de cette adoration du succès qui tenait lieu à son illustre patron de principes et de cons cience. Le respect du droit se subordonna chez lui à Timportance du fait. II apprécia plus volontiers les hommes et les choses dans leurs rapports avec les nécessités du moment, que selon les règles immuables du juste et de Tinjuste. Aussi, à cause de ce vice essentiel qui devait à la fois fausser ses jugements his toriques et ses conceptions politiques, quelques esprits sévères, refusant également à M. Thiers la gloire de Thomme d'État et celle de grand historien, ne consentent-ils à applaudir en lui que le mieux informé, le plus ha bile, le plus sagace et le plus disert des journalistes.

L'apologie de la Convention, Téloge de Danton, protestation hardie contre les opinions reçues à cette époque, avaient fait la fortune de V Histoire de la Révolution française, livre écrit de verve et dont une certaine flamme de jeunesse échauffe encore le scepticisme caché. Grâce au produit des éditions qui se multipliaient, M. Thiers, de concert avec M. Mignet et Armand Carrel, avait fondé le National, dont la critique acerbe, funeste au gouvernement de la branche aînée, contribua puissamment à Télévation de la maison d'Orléans. sorte de juvénilité persistante qui charme souvent et désarme parfois ses adversaires. II s'irrite et s'indigne au souvenir de Water loo; les traités de 1815 Tont toujours trouvé rebelle. C'est par là qu'il encourait fréquem ment la disgrâce du roi, mais c'est par là aussi qu'il séduisait et ramenait à lui Topi nion publique.

Quand les richesses lui sont venues , M. Thiers s'est pressé d'en jouir en homme qui a longtemps pâti. Aussi a-t-il laissé approcher de sa vie privée des critiques que la simplicité de mœurs de M. Guizot a su toujours tenir à distance. Mais le tort principal de son cœur, devenu Terreur de son esprit, c'est qu'oubliant trop vite son origine il n'a pas songé, dans Texercice du pouvoir, à ce peuple dont il est sorti. L'amélioration du sort des classes pauvres n'a point occupé sa pen sée. Le progrès qui Tamenait aux honneurs lui semblait le progrès définitif de Tesprit humain. Légalité et la liberté qui Tavaient fait puissant et riche lui ont paru suffire au bon heur du monde. Jeté dans les régions du pouvoir par la ré volution de juillet, successivement conseiller d'État, député, secrétaire général au minis tère des finances, ministre de Tintérieur et des travaux publics, M. Thiers mit fin à la guerre civile de la Vendée en soudoyant un traître et en divulguant les faiblesses d'une femme.

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