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LES CONVENTIONNETS DE L'EURE ÉTUDES SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE LES CONVENTIONNELS DE L'EURE BUZOT, DUROY, LINDET \ TRAVERS L'HlSTOIRt PAR J.-N. DAVY jlEPRÉSENTANT DU j3 E U P L E TOME PREMIER EVREUX DE L'LMPRIMERIE DE ERNEST QL'ETTIER 3^, JIUE pHARTRAlNE, 37 PRÉFACE Parmi beaucoup de notes, de feuilles volantes, matériaux toujours précieux, souvent utiles à tout travailleur, j'ai trouvé, comme pouvaut être publiées, les pages suivantes que je n'ai point le droit de retenir pour moi seule, puisque celui qui les a écrites les destinait à tous. Sans doute on y pourra trouver bien des in corrections, des lacunes peut-être, qui n'existe raient pas si leur auteur avait pu mettre la der nière main à ce travail qu'il aimait ; mais cette satisfaction, comme beaucoup d'autres, lui a été refusée. Sans être indifférente à ces détails que mon insuffisance ne me permet pas de faire dispa raître, je ne m'y arrête toutefois que d'une façon secondaire; et, avec témérité peut-être, mais aussi avec confiance, je livre ces pages telles quelles.
Que celui qui les lira sans intérêt me pardonne en faveur de Tintention pieuse qui me dirige; que celui que la mort a surpris, et dont elles sont la pensée réfléchie, me pardonne encore davantage ; mais, je le sais , toujours préoccupé ici-bas de ce qui pouvait être l'extension du bien et du bon, du vrai et du juste, ses lignes, à ce modeste mais sincère ouvrier du grand devoir de Dieu, ne seraient-elles que le grain de mil, si elles peuvent concourir à cette extension, sa chère âme sera, là même où Dieu l'a rappelée, plus heureuse encore, et la mienne, seulement alors, se consolera quelque peu ! . . . Marie DAVY, Evreux, novembre 187f>, NOTICE Quand nous venons de perdre un ami, quand notre cœur a pleuré l'adieu, n'est-il pas conso lant de voir comme revivre cet ami dans un livre où il se retrouve tout entier, pour ceux qui Tont connu : esprit élevé et impartial, cœur généreux.
Tel fut J.-N. Davy : son intelligence éclai rait son cœur, et son cœur agrandissait son intelligence en la rendant accessible à tous ; d'une indulgence patiente pour ceux qui avaient besoin d'être enseignés et dont il fut l'apôtre, il était par exemple d'une sévérité inflexible NOTICE II pour ceux qui savaient et qu'il trouvait coupables ; il pardonnait vite l'impuissance de l'es prit, mais il condamnait irrévocablement les faiblesses de la volonté. Dieu ne fait pas naître beaucoup d'hommes nos maures : il ne fut pas de ceux-là ; mais Dieu les fait naître tous nos frères : il comprit ce grand devoir, et il fut un des meilleurs. Aussi, maintenant qu'il nous a légué, pour ainsi dire, son testament politique dans ces deux volumes, dont nous devons la publication à des soins pieux, c'est à nous d'entourer ce travail de la juste reconnaissance qu'il mérite.
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De mes vieilles luttes sous le drapeau de la Liberté, je n'ai recueilli pour bénéfice que l'amitié de quelques hommes fermes, droits et purs, auxquels je reste attaché par les liens d'une affection fraternelle; mais je trouve que c'est un bon lot dans ma destinée : je sais que tout le monde ne peut en dire autant, à une époque de dépra vation où on voit le cynisme honoré, pris pour une habileté qui ne l'est même pas, brûler si volontiers ce qu'il a adoré, et adorer ce qu'il a brûlé. Parmi les noms de ces amis dont j'honore le caractère, je dois reproduire ici le nom de M. Canel, le premier auteur, pourrais-je dire, de recherches et de travaux aux- Tomo i. —
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quels je ne me serais pas livré sans la légitime influence qui lui appartient sur mes déterminations. Lui et moi, nous avions marché fidèlement dans les rangs d'une phalange politique qui reconnaissait Dupont de l'Eure pour chef en nos contrées. Elle affirmait, avec la netteté d'une conviction inébranlable, la liberté comme école de l'intelligence, de la justice et de l'honneur, et comme seule sauvegarde de la fortune, de la grandeur et de l'avenir des nations. M. Canel avait été plus tard mon collaborateur dans Tadministration de notre département, aux jours si difficiles des révolutions, puis mon collègue de députation dans une grande Assemblée, à laquelle les historiens véridiques ne pourront reprocher qu'une hon nêteté trop scrupuleuse, s'ils se placent au point de vue, après coup, des hommes qui jugent des actions d'hier par les événements de demain ; ou sous Timpression démora lisante de dénouements qui sont un hommage à la fortune, mais qui sont aussi une atteinte aux liens sociaux et un affront aux enseignements de la conscience.
M. Canel a été aussi (et c'était avec justice, sous le rapport de nos liaisons) mon compagnon en ces tristes jours où la persécution nous enveloppait, brutale comme Tarbitraire, lâche et stupide comme le zèle vénal et servile. Cet ami, dans les bons et les mauvais jours, a trouvé une ressource contre les événements difficiles de la vie dans son érudition, dans des travaux littéraires et historiques ayant principalement pour objet la Normandie, notre province, qu'il aime et dont il rétablit d'une main sagace et patiente la physionomie passée. De ce que ses recherches et sa pénétration lui ont fait saisir le caractère des faits et des hommes d'autrefois, il a tiré trop facile-
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3 ment la conséquence que d'autres aussi pouvaient se livrer avec succès à de semblables travaux, et trop peu convaincu de mon insuffisance personnelle, entraîné par les illusions complaisantes de Tamitié, il a longtemps insisté pour que je me chargeasse de reproduire la vie politique de notre célèbre compatriote Robert Lindet. Pourquoi n'avouerais-je pas mes fautes ? Je me suis placé dans la condition, au moins ennuyeuse, d'un homme qui se charge d'une tâche et qui ne la remplit pas. Pourtant, je n'ai manqué ni de bonne volonté, ni de résolution, ni d'indépendance d'esprit : j'ai vu de trop près Timprobité, les bassesses et les vengeances des par tis, et j'ai pu constater trop souvent les lâchetés de This toire elle-même, pour ne pas me sentir, quoique dans une sphère modeste, au-dessus des condescendances qui ser vent de couverture aux mauvaises actions, et sont une trahison de la vérité.
J'éprouverais peut-être bien, au contraire, une joie qui ne serait pas exempte d'âpreté à déchirer à coups de fouet les iniquités politiques, si j'en avais la puissance. II faut espérer qu'à quelque jour cette manière de sentir sera la manière commune ; mais si, dès actuellement, en ce qui me concerne, elle peut avoir quelque mérite, je le reporte moins à mes propres instincts, qu'au contact de cet illustre Dupont de TEure que Lamartine a eu tant de raison d'appeler le plus humain des hommes, et qui a été en France la personnifi cation de la probité politique. A une époque de décadence morale, où on entendait une foule de gens, ne comprenant même plus Ténormité de leurs paroles, proclamer comme un axiome : « En politique, il n'y a plus de probité, » il rappelait au contraire, avec complaisance, comme son
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4 ami Lafayette, en 1812, ces mots de Mably : « La bonne politique ne diffère pas de la saine morale. » Paroles vraies, car on ne fera jamais ni qu'un homme sans scru pules asservisse les intérêts et les ambitions de sa vie politique aux règles de principes honorables, ni qu'un fripon politique ne soit pas un fripon dans la vie privée, s'il en trouve Toccasion et en éprouve le besoin. Or, Thistoire des hommes remarquables dans la Révo lution, appartenant au département de TEure, se prête merveilleusement bien à montrer tout ce qu'a de déplo rable, de désastreux pour les nations elles-mêmes, Tini quité politique, n'importe d'où elle vienne. Mais cette histoire exige une étude des principaux faits révolutionnaires auxquels ils ont pris part, de même qu'elle en rattache plusieurs assez étroitement les uns aux autres, pour qu'il ne soit pas possible de rapporter les actions de l'un, sans rappeler les actions de l'autre.
Rs sont trois principalement, trois dont on est forcé d'apprécier diversement les actes politiques, et qui ont chacun leur part dans Téloge et la critique tout à la fois ; mais les routes divers s qu'ils ont suivies n'empêchent qu'ils ne soient tous les trois des artisans de Témancipa tion du peuple français, et qu'ayant pris la liberté pour point de départ, restés fidèles à leurs convictions dans les erreurs mêmes de leur marche, ils n'aient droit à la reconnaissance des générations dont ils ont préparé le salut. Nous pouvons, nous devons étudier leurs actions, en juger selon notre conscience; parfois avec sévérité, car nous avons le droit de libre examen sur elles ; mais alors que nous avons blâmé, énergiquement peut-être, l'un ou l'autre de leurs actes, nous devons considérer que nous
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5 avons le bénéfice de Texpérience qu'ils nous ont léguée et qu'ils ont payée si cher; que nous jouissons de leurs travaux, et qu'ils n'en ont eu que les calamités. Voilà pourquoi David (d'Angers), grand artiste, grand patriote et grand cœur, qui embrassait d'une reconnaissance égale, sans acception de parti, toutes les figures révolutionnaires dont Thistoire peut constater le désintéressement et Tab négation, avait projeté avec moi de doter le département de TEure d'un monument destiné à rappeler aux nouvelles générations trois des premiers artisans de notre liberté. Ce projet se fût accompli, si de déplorables évé nements n'avaient jeté le grand artiste en exil et creusé prématurément sa tombe. Ils sont trois, avons-nous dit. C'est tout d'abord Buzot, l'un des rares hommes politiques et hommes d'Etat de ce séduisant groupe Girondin composé de tant de beaux esprits, que quelques furieux comme Isnard, et quelques extravagants comme Barba roux, ont achevé de jeter dans une voie de perdition.
Mais si on conçoit qu'à une époque terrible où la situa tion du vaincu désarmé n'appelle même pas la générosité du vainqueur, et qu'au moment où se prépare la mort des Girondins prisonniers à Paris, il soit logique de vouloir aussi et bien plutôt la mort des Girondins qui se sont réfugiés dans Tinsurrection départementale, on s'explique moins Tacharnement assez grossier sur la maison d'un proscrit et le décret qui en ordonne la démolition. La. valeur morale de Buzot, qui commande souvent la considération chez des adversaires, a-t-elle au contraire excité davantage la colère contre lui, et dicté à son égard des mesures tout exceptionnelles, qui se sont étendues de
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6 Thomme aux choses matérielles ? . . . C'est ce qui se voit souvent : les petites misères du cœur humain escortant de grands actes ; et Buzot Téprouve complètement, lorsque des gens qui se croient sans doute de bien grands poli tiques Taccusent, absent, d'être un agent du duc de Bouillon, et réussissent tout au plus à appeler une petite calomnie au secours d'une grande proscription. C'est aussi Robert Lindet, ce Montagnard qui recule devant les sacrifices humains, et qui repousse toute me sure violente et inutile; ce républicain décidé, sauveur de tant de royalistes, proconsul qui ne frappe pas et qui pacifie; ce grand organisateur des subsistances et qui a fini par vaincre la famine, une sorte de crime, il est vrai, aux yeux des agitateurs monarchistes : aussi, dès que viendra cette réaction qu'on peut appeler Torgie furieuse du crime, débordant comme un torrent par la porte du 9 thermidor, il faudra bien que Robert Lindet lui dis pute sa tête, et qu'il subisse les injures du méprisable Henri Larivière.
Le digne Robert Lindet insulté par cet intrigant, quelle humiliation pour Thomme, et quel en seignement pour Thistoire ! . . . . Mais c'est également le modeste et intéressant Duroy, l'un des généraux pacificateurs de la Normandie, cœur grand et simple, bientôt Tune des victimes de cette atroce majorité de prairial, trop peu étudiée, trop peu flétrie, qui a mis trois jours à rédiger, pour le mieux fal sifier, le compte-rendu de ses séances, mais qui ne s'est pas assez aperçue qu'en laissant voir Tentrain (le mot n'est pas exagéré) avec lequel elle venait de frapper les députés Montagnards, elle formulait elle-même un témoignage de son iniquité : bande de chacals qui avaient
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7 peur le matin, et auxquels il fallait le soir de la chair fraîche pour se remettre ! Quel coup de fortune pour ces gens-là, non pas seulement que leurs affidés aient si bien fait avorter le mouvement de prairial, dépourvu de direction, mais encore que des bêtes féroces aient promené au bout d'une baïonnette la tête sanglante du député Fé raud! Quelle occasion d'assassiner d'autres députés et d'y comprendre Duroy, qui a eu, lui, en son temps, la simplicité de sauver des royalistes .... Oui, en écrivant Thistoire des hommes que le département de TEure a fournis à la Révolution, on rencontre inévitablement Toccasion d'exhumer, non pas seulement de grands événements, mais aussi tous les méfaits qui appartiennent à Thistoire générale de cette époque. C'est une occasion périlleuse, je le sais, car aucun parti n'aime qu'on déshabille ses petits saints, et encore moins qu'on démasque Timmoralité de certains faits dont il a eu le profit d'un jour.
Et, singularité qui n'est pas sans explication, les partis qui font le plus, en paroles, étalage de modération, sont ceux qui pardonnent le moins qu'on leur arrache les étiquettes frauduleuses dont ils se parent; liés eux-mêmes par je ne sais quelle solidarité, on en voit encore à Theure actuelle en France qui se sont efforcés de couvrir de leur propre masque ces Modératos espagnols, dont le nom restera pourtant, dans la réalité des choses, synonyme de vol, débauche et férocité. Cet exemple s'étend loin, il est vrai; mais pour persécuter, quand on dispose de la puissance, il n'est pas besoin d'esprit, et il suffit de la bassesse de Tâme et d'un prétexte vulgaire. L'étiquette est donc le seul art, le
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grand art des persécuteurs : c'est une couverture à leurs méfaits, et ils se sentent aidés par une foule de braves gens qui se paient toujours de mots : fouettez donc d'une expression indignée la figure de ces misérables faiseurs qui sont capables de chercher avec soin, d'attendre avec patience et de saisir avec à-propos Toccasion de faire périr un adversaire systématiquement, au nom de la modération, et c'est vous qui serez Texagéré ! . . . . On peut le dire même : dans Tétat de notre société qui se sent dépravée, et qui en rit; dans Tabaissement des caractères qui excuse toutes les lâchetés, et qui fait considérer comme une folie le dévouement et la généro sité ; dans Téloignement de tous principes qui fait recher cher préférablement les expédients d'un jour; dans la pauvreté de jugement qui ôte toute prévision d'avenir; dans la substitution des passions étroites et vénales à la droiture et à la moralité ; jusque dans ce goût faux qui abêtit l'esprit; au milieu de tous ces affligeants symptômes d'une maladie sociale, il est impossible de désigner les choses par leur nom expressif sans provoquer la colère ou, ce qui est pis encore, les rancunes des gens si nombreux qui approuvent secrètement, parce qu'ils se sentent capables de commettre les méfaits politiques qu'ils voient flétrir.
Pourtant, je me suis senti le courage d'affronter toutes les ignorances, tous les préjugés, toutes les mauvaises passions de partis différents, en retraçant avec peu de talent sans doute, mais avec fermeté, les principales figures révolutionnaires de mon département, et les faits à travers lesquels Robert Lindet a parcouru sa vie poli tique.
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9 . Pour certaines personnes d'ailleurs, rappeler leurs grands morts est une tâche quelquefois pieuse, toujours séduisante. Mais alors même que ma valeur personnelle serait en rapport avec la grandeur du sujet, de telles satisfactions ne m'auraient pas moins été arrachées par les vicissitudes de la vie, par les nécessités que m'a créées une cause qui restera, il est vrai, la cause du droit et de Téternelle justice, et aussi par les altérations d'une santé qui m'a défendu si souvent de compter sur un len demain. Tout ce que je puis faire, pour répondre à d'ami cales exigences, c'est de rassembler quelques notes déjà faites, quelques traditions que je dois à des hommes d'une génération éteinte aujourd'hui, et quelques impressions personnelles qui en sont résultées pour moi. C'est à peine si j'ose espérer de pouvoir satisfaire jamais Tambi tion dont je me sens saisi de reproduire la belle figure d'un grand vieillard au contact duquel on ne pouvait que se fortifier Tâme, et de payer ainsi une dette d'affection pour la personne, de vénération pour les vertus et d'ad miration pour la vie entière de Dupont de TEure.
Sa longue carrière qui a été contemporaine des faits révolutionnaires, qui a embrassé aussi les positions officielles pendant plus d'un demi-siècle, depuis les Cinq- Cents, la fin du Directoire et le coup de main de brumaire, jusqu'au second Empire, pourrait offrir à des hommes d'une valeur plus haute que la mienne un champ d'études aussi intéressant que vaste ; malgré mon inapti tude, j'aimerais à la parcourir, car à la vue de bien des choses qui se reproduisent souvent devant moi, il me semble, chaque jour plus que jamais, avoir la raison pour moi, quand je me glorifie d'avoir été l'un des derniers
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lieutenants de Dupont de TEure, et de conserver fidè lement ses traditions. Quelque modestes que soient des travaux contempo rains, sur des faits ou des hommes passés, ces travaux ont toujours leur utilité, car les hommes vivants sont pour la plupart de grands enfants qui ne savent pas, ou qui ne retiennent qu'à force d'entendre répéter : j'en puis donner un exemple dans le sujet qui m'occupe. II n'y a pas longtemps que je me sentais presque contristé au moment bien inattendu où, au milieu de la ville d'Evreux, et au lieu même qui se prêtait le moins à la question, on me demandait quel était ce Buzot dont le nom venait d'être prononcé. . . . Soyez donc la plus grande figure qu'ait produite votre ville, et, au démembrement des provinces, le créateur de votre département et le signa taire de son acte de naissance ; soyez une célébrité fran çaise; soyez un homme à marquer votre place dans TAssemblée constituante de 1789, et une des notabilités de la Convention ; soyez un des plus connus des Giron dins, un homme dont le nom restera lié à Thistoire des grandes tourmentes révolutionnaires; soyez tout cela, pour qu'à quelques pas de votre maison, un autre enfant de votre ville, probablement le petit-fils de l'un de vos amis, demande qui vous êtes ! ....
II est de vérité que parmi les hommes de la vie ordinaire, dès le lendemain des choses, on les ignore ou on n'en sait presque plus rien. Aussi les écrivains qui, dans une matière ou dans une autre, scientifique, historique, ou purement littéraire, cherchent et reproduisent , ne fût-ce qu'en répétant , sont bien plus utiles qu'ils ne le soupçonnent d'abord. Fût-on
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11 réduit à ne dire aux générations nouvelles, sur des hommes tels que Buzot, Robert Lindet ou Duroy, que ce qu'elles pourraient en savoir déjà, qu'il serait bon encore de reproduire devant elles les noms et les actes de ces pre miers défenseurs d'une Révolution qui a élevé la France à la grandeur et à la dignité d'une nation. Quand Legendre, de Pont-Audemer, déjà député sous la Restauration, et qui a connu personnellement quelques survivants des hommes de la Révolution, m'avait dit, comme à M. Canel, que Robert Lindet, mort vers 1825, avait laissé des Mémoires confisqués par le Gouvernement de cette époque, j'avais accepté le fait comme un fait certain , et je n'avais pas même pensé à demander à Dupont de TEure s'il avait le même renseignement dans le souvenir. J'ai lu plus tard, dans une publication locale1, une note qui signale aussi Texistence des Mémoires de Robert Lindet, en leur assignant le même sort, et prouve au moins que Legendre n'a pas été le seul à croire à leur réalité.
II ne nous semblait d'ailleurs pas naturel que Robert Lindet n'eût laissé derrière lui aucuns papiers politiques, absolument rien autre chose que quelques méchants impri més dont M. Canel possède sans doute les plus importants, les uns en fragments, les autres en copie. II y a plus, nous nous faisions une idée exacte de Thomme dont les actes oflî- (1) Souvenirs et Journal d'un bourgeois d'Evreux, 1740-1830, p. 73, en note. C'est un manuscrit qu'il faut consulter avec prudence, mais qui est rempli de renseignements locaux , et dont la ville d'Evreux doit la publication à M. Bonnin.
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12 ciels attestent suffisamment par eux-mêmes les habitudes laborieuses et la facilité de rédaction claire et rapide, et nous ne pouvions admettre, par suite, qu'il y eût lieu de charger sa mémoire du reproche d'avoir passé de longues années de loisirs sans éprouver le besoin de retracer les grands événements dans lesquels il avait eu sa part, et de consigner sur le papier la rectification des assertions erronées ou même mensongères qui se sont reproduites si souvent devant lui, avec Tinsistance intéressée des hommes de la Restauration. Tous les efforts de M. Canel et les miens ont donc tendu, tout d'abord, à retrouver des mémoires faits par un homme tel que Robert Lindet, si exempt de mauvaises passions, si bien maître de sa rédaction, et qui ne pouvait fournir à Thistoire que des renseignements sincères sur les hommes et les faits, et un grand témoignage des scènes formidables dont il avait été l'un des principaux acteurs.
Mais, aujourd'hui, il est certain pour moi que Robert Lindet n'a pas écrit de mémoires , quoiqu'on en ait dit et imprimé. Le doute ne m'est plus permis à cet égard, depuis que j'en ai eu l'aífirmation négative d'une personne ayant autorité dans la question : M. Bodin, le mari, veuf maintenant, de la digne fille de Robert Lindet. II faut bien en prendre son parti, quelque peine qu'on en éprouve. II en résulte malheureusement que si quelqu'un de la génération actuelle veut, sinon ressusciter Robert Lindet en entier , ce qui me paraît désormais impossible, du moins retracer les lignes de la physionomie, et fixer les traits du caractère, il faudra se livrer aux pénibles recherches de Tantiquaire qui fouille le sol, pour recom poser par des fragments un passé presque perdu, ou
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retrouver, sur des médailles presque frustes, des types destinés à rester inconnus en partie. Certes, la correspondance de Robert Lindet, si on la retrouvait, pourrait par moments jeter un grand jour sur sa vie et les événements auxquels elle se rattache. Par exemple, qu'on retrouve la correspondance du membre du Comité de Salut public avec ses collègues, alors qu'il accomplit sa périlleuse mission à Lyon après le 31 mai, et on y pourra prendre nécessairement de Tinsurrection Lyonnaise , de ses auteurs , de ses véritables causes , de son développement, une impression qu'un autre représentant n'a pu donner de même, un mois plus tard. Mais qu'est devenue cette correspondance ? Probablement ce que sont devenues tant de pièces importantes du deuxième Comité de Salut public , passées aux mains du troisième Comité, qui n'a pas même su, ou voidu en empêcher le pillage.
Les correspondances particulières peuvent quelquefois aussi avoir Timportance d'un document révélateur et acquérir une valeur historique ; mais les circonstances connues de la vie de Robert Lindet sont exclusives de Texistence d'une telle correspondance aux époques mêmes auxquelles elle aurait pu avoir Tintérêt qu'on chercherait en elle. II avait bien un frère, Robert-Thomas Lindet ', mais quoique attachés tous deux à la cause de la Révolution, (1) Celui-ci a laissé, lui, une correspondance très-curieuse que M. Bodin a eu l'obligeance de me communiquer avec beaucoup d'autres documents importants; qu'il en soit ici publiquement remercié.
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et quoique séparés par des travaux différents et souvent éloignés par les nécessités de positions dissemblables, ils n'ont peut-être jamais eu le temps d'échanger des lettres bien explicatives. J'avais bien compris que leur corres pondance dans Tété de 1793 eût été curieuse à connaître, pour Tétude des insurrections provinciales de cette époque, ou au moins de Tinsurrection de TEure , car c'est de ce département que Thomas Lindet, alors évêque d'Evreux, se fût surtout occupé; mais ce qui paraît certain, en rapprochant des documents et des dates, c'est que, parti d'abord à Lyon, Robert Lindet a eu besoin de tout son temps , de toutes ses heures , on pourrait dire de toutes ses minutes, et c'est qu'ensuite, lors de sa présence dans le Calvados , alors seulement que pour toute cette année il soit possible de supposer un échange de lettres entre les deux frères, Robert n'aurait plus eu à parler que d'une situation redevenant normale, et non des événements déjà passés.
Quant aux individualités, il ne les avait plus sous les yeux; tout le monde savait la dispersion des députés Girondins; les insurrecteurs de Caen n'appelaient pas alors Tattention sur leurs noms, et tout au plus cherchait-on, par curiosité, à pénétrer le côté mystérieux de ce général Wimpffen, dont le nom est resté si tristement attaché à Thistoire de Tinsurrection normande. Plus tard, au Comité de Salut public, Robert n'aurait pu suivre une correspondance quelque peu développée, car il lui eût fallu se soustraire aux tristes nécessités des subsistances, nécessités constamment menaçantes, se dressant toujours les mêmes, de nuit comme de jour, pesant sur lui d'une manière telle, qu'on s'est étonné que,
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15 secondé pourtant par sa grande activité, Torganisation physique d'un homme aussi heureusement constitué que lui n'y eût pas succombé elle-même. On voit qu'une telle correspondance n'a pu exister, qu'il n'y a eu rien de perdu à cet égard, et qu'il n'y a conséquemment rien à regretter. En est-il de même d'une époque plus rapprochée de nous, de Tépoque du Consulat et de TEmpire? Sans aucun doute, les deux frères habitant alors loin l'un de l'autre ont dû se communiquer leurs impressions. On a écrit, je ne sais sur quel fondement, que la correspondance de Robert Lindet avec son frère, à cette époque, était fort curieuse; mais il est certain que, pendant la Restauration, la veuve de Thomas Lindet a brûlé tout ce qu'elle a trouvé de cette correspondance. Toutefois, sans posséder ces lettres intimes, appréciations d'un contemporain qui n'est plus acteur dans les événements , œuvre d'un homme pouvant arracher les masques, il est vrai, mais dont les actes et les idées sont bien connus, on peut facilement se rendre compte de ce qu'il disait.
Certes, un des esprits les plus éminents de la société civile, Robert Lindet ne faisait pas consister grossière ment la grandeur d'une nation dans le bruit seul des batailles ou dans la puissance d'un conquérant; homme de la liberté, Robert Lindet n'exprimait certainement pas de Tadmiration pour les soldats du 19 brumaire, ou pour les dépravés qui les avaient mis en action; homme de haute tenue, Robert Lindet ne pouvait voir d'un œil complaisant ces grands dignitaires qu'il avait si bien connus, qu'il revoyait chamarrés, mais qu'il savait vivre dans la fange de la dénonciation, probablement parce que
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la Rome des Césars avait nourri les délateurs ; ancien membre du Comité de Salut public, il pouvait s'étonner, mais ne se réjouissait pas des appétits et des avidités que ce Comité n'eût pas tolérés ; esprit pénétrant et homme pratique, Robert Lindet ne se laissait pas tromper par le mensonge et le charlatanisme des mots ou le son de grandes phrases creuses, et il savait quelles misères morales cachaient des oripeaux et des titres dont il con naissait Torigine. Vraisemblablement, il parlait de tout cela dans ses lettres, mais, vraisemblablement aussi , il appliquait des noms propres, et c'est sous ce rapport peut-être que Ton aura jugé sa correspondance curieuse, parce que, accou tumés que nous sommes à accepter la réputation des hommes trop habiles ou trop heureux, sans peser nous mêmes cette réputation, sans rechercher qui et ce qui Ta faite, nous considérons comme une révélation curieuse toute appréciation nouvelle pour nous.
En veut-on quelques exemples pris dans le sujet même? J'en puis fournir deux ou trois, sans avoir lu la correspondance de Robert Lindet, car il est évident pour moi qu'il n'aura pas manqué d'en informer son frère, quand il a vu le commandement de soldats français remis aux mains d'un fanfaron, artisan de trahison, flétri par des hommes de tous les partis, un peu défendu seulement par quelques royalistes, pour son opinion royaliste ; militaire coupable que Robert Lindet n'avait pas assez fait rechercher naguère et qu'il retrouvait général de division, membre de la Légion d'honneur, baron de TEmpire. II en aura été de même, nécessairement, quand Robert Lindet a aperçu les insignes de général français donnés aussi à un homme
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qui avait été un chef de véritables chouans, et qu'il savait, tout aussi bien que Dupont de TEure, le président de la Cour criminelle, avoir été l'un des organisateurs des bandes qui ont désolé la haute Normandie pendant plus de dix ans, et dont il faudra bien que je parle, si je fais un jour le récit des événements politiques auxquels se rattache la vie de Dupont de TEure. Ce d 'était pas seulement le nom de celui-ci, mais c'était encore le nom des deux Lindet qui se retraçait vivement dans ma mémoire, un jour que, voyageur, je me trouvais par hasard au pied de la statue, ignorée de moi jusqu'alors, de l'un de ces grands hommes à peu de frais que chaque localité a maintenant la manie d'immortaliser. Celui-ci a pu jouir tour à tour des profits du servilisme et des éloges des feuilles libérales, trop oublieuses parfois des antécédents.
Les deux Lindet, comme d'autres grandes notabilités, Tont connu, très-bien connu, et n'ont pu parler de lui qu'avec la répugnance qu'excite un dénonciateur. Quelles lettres à lire au pied de la statue de ce traître érigé en grand homme ! Mais en réalité , on ne gagnerait que cette sorte d'impressions à la révélation des lettres de Robert Lindet, car il est facile du reste, avec fort peu d'étude, de se rendre compte du langage de Robert, et même de son frère Thomas, sur les hommes et les choses du Consulat et de TEmpire. Au reste, cette époque ne rentre pas dans Thistoire des événements dont Robert Lindet a été un des acteurs, et se trouve ainsi hors de Tétude dont il peut être Tobjet, comme d'autres Conventionnels. C'est à ce cadre, déjà trop large pour moi, que j'ai dû Tome I. —
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