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LES DEUX CITÉS LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE AUX DIFFÉRENTS A&ES DE L'HUMANITÉ PRINCIPAUX OUVRAGES DU MÊME AUTEUR. Précis d'ethnographie, de statistique et de géographie historique 2 vol 6 fr. Le peuple primitif, sa religion, son histoire et sa civilisation 3 vol. in-12 9 fr. L'âge de hronze, ou les Sémites en Occident. Matériaux pour servir à l'histoire de la haute antiquité. 1 vol. in-8°. ... 7 fr. Christ et ses témoins, ou lettres d'un laïque sur la révélation et l'inspiration. 2 vol. in-12 9 fr. La Révélation de saint Jean expliquée par les Ecritures et expliquant l'histoire 5 fr. La vie humaine avec et sans la foi. 1 vol. in-12 4 fr. II faut choisir. Conférence contre le déisme et contre le matérialisme. 1 vol. in-12 3 fr La croix du Rigi et les soupirs des créatures. Impressions d'un pèlerin. ín-12 §q c Amour et foi.
Impressions d'un pèlerin. 1 vol. in-12. . . . 2 fr. Paris. — Typ. de Ch. Meyrueis, 13, rue Cujas. — 6377. LES DEUX CITÉS LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE AUX DIFFÉRENTS AGES DE L'HUMANITÉ PAR FRÉDÉRIC DE ROUGEMONT TOME PREMIER LE PEUPLE PRIMITIF. i/ORIENT PAÏEN ET LES HÉBREUX. LES HELLÈNES ET LES ROMAINS. L'ÉGLISE CHRÉTIENNE ET LE MOYEN AGE. PARIS SANDOZ ET FISCHBAGHER, ÉDITEURS 33, RUE DE SEINE ET RUE DES SAINTS-PÈRES, 33
Preface
C'était; si je m'en souviens bien, en 1835. Je venais de déserter l'école de Hegel pour m'asseoir aux pieds du Christ. Un soir je m'entretenais de mes études d'histoire avec un pieux et savant ami, que Dieu a rappelé de ce monde à la fleur de l'âge. Au milieu d'une douce et sérieuse causerie où nous échangions nos idées avec toute la vivacité de la jeunesse, il me dit subitement : « Re lais la Cité de Dieu et donne à ton livre pour titre : les Deux Cités. » Cette parole imprudente a décidé de ma vie; avec la rapidité de l'étincelle électrique, elle a allumé dans mon âme un feu qui brûle encore. Rien n'a pu l'éteindre, ni le sentiment toujours plus vil de mon impuissance, ni les objections de plus en plus graves qu'opposent à la foi les sciences, ni la pensée si triste de la brièveté de la vie.
J'ai vécu et je mourrai avec cette idée des Deux Cités qui s'est comme identifiée avec moi. Elle a été mon guide dans toutes mes études, le foyer vers lequel ont convergé toutes mes méditations, l'abeille mère qui groupait autour d'elle l'essaim croissant de mes connaissances et de ce que j'appelle mes découvertes. Dans sa Cité de Dieu, saint Augustin, le plus grand génie de l'ancienne Eglise, plaidait la cause la plus aisée à défendre, celle des vainqueurs. Les faux dieux tombaient à terre devant la croix; la philosophie, qui sc mourait de vieillesse, évoquait les dénions; le monde païen s'écroulait sous le poids de sa propre corruption, et au milieu de ses ruines avait grandi l'Eglise, qui du palais des a Césars, régnait déjà sur l'empire romain. La seule objection sérieuse que .'Evêque africain avait à réfuter, c'étaient les malheurs qui frappaient à coups redoublés les nations devenues chrétiennes.
Aujourd'hui la même cause semble désespérée. L'incrédulité triomphe, l'Eglise se meurt, et son plus redoutable adversaire, c'est elle-même. II faudrait pour la défendre, plus qu'un Augus tin, et je n'apporte à cette entreprise que de la bonne volonté et de longues études. Si l'Eglise se meurt, c'est que la victoire qu'au quatrième siècle elle avait remportée sur le monde païen, n'avait été qu'une déplo rable illusion. Les nations dont on fermait ou renversait les temples, se faisaient baptiser, sans se convertir de Satan à Dieu et du vice à la sainteté. Elles infectèrent de leurs souillures et de leurs erreurs l'Eglise qui les recevait dans son sein. On crut que le monde s'était fait chrétien, et c'était le christianisme qui s'était niondanisé. Aussi l'histoire ne fut-elle plus désormais qu'une longue série de scandales qui sont Parme la plus acérée de l'in crédulité moderne.
Du vivant de saint Augustin, l'Eglise était encore au bénéfice de ses trois premiers siècles de martyre et d'héroïques vertus. Elle avait le droit de se déclarer la lumière et le sel de la terre. Malgré toutes ses infirmités, son Fondateur et son Chef pouvait lui dire : « Tu as été fidèle jusqu'à la mort, reçois la couronne de vie (1). » La cause du Fils de Dieu ne se distinguait point de celle des hom mes, ses serviteurs. Plaider l'une, c'était plaider l'autre. Mais de nos jours il faut les isoler, même les opposer. Pour sauver la gloire du Dieu d'Israël, il faut, comme Jérémie la veille de la ruine de Jérusalem, annoncer au peuple élu qu'il va périr et que ce sont ses péchés qui le perdent. II faut rappeler à l'Eglise que selon sa sinistre prédiction, Jésus-Christ, à son futur retour (et quatre ou cinq générations nous en séparent à peine), trouvera lout aussi peu la foi sur la terre (2) qu'à sa première venue.
Malheur à l'apologiste assez fanatique pour justifier sans distinction tout ce qu'a fait et dit l'Eglise depuis Constantin à nos temps ! III Apoc. 11, 10. — (21 Luc XVIII, 8. Le monde se détournerait de lui avec ce dédain que lui inspire l'apparence même de la mauvaise foi, car il n'est point tellement plongé dans le mal qu'il n'admire les sublimes vertus dont le Christ a donné l'exemple et fait un devoir aux siens, et qu'il ne mesure avec une parfaite justesse l'écart entre l'idéal divin et la réalité historique. Qu'on ne vienne donc point avec d'adroits so phismes lui démontrer que les crimes et les erreurs de l'Eglise soi-disant infaillible sont de saintes vérités et de saintes œuvres. Son indignation retomberait en plein sur le Christ, qu'il rendrait responsable des violences faites à la conscience et à la raison.
Mais quel est le prophète qui, dans cet inextricable chaos qu'on appelle l'histoire de l'Eglise, saura démêler d'une main sûre, le bien et le mal, le vrai et le faux, le saint et le profane? Qui aimera assez la vérité pour ne pas craindre de blesser au cœur en la di sant ses pères et ses frères? Qui aura assez de charité pour que l'amertume n'empoisonne jamais ses censures? Qui saura tout à la fois foudroyer le mensonge qui se dit être la vérité divine, et res pecter la moindre trace de vérité jusque dans la plus déplorable erreur ? A quoi serviraient d'ailleurs et la charité et la vérité sans le souffle d'En-Haut, qui seul donne à la parole du croyant la puis sance de se faire écouter de son siècle, de convertir les incrédules, de raffermir les âmes ébranlées et de faire pénétrer des lumières nouvelles dans le cœur des courageux témoins de Jésus Christ?
Pour nous, selon la mesure de nos lumières, et sans nous faire. d'illusions sur les difficultés où nous nous engageons, nous ne reconnaissons pour de vrais successeurs des apôtres et des pre miers chrétiens que les hommes qui, pleins d'une foi vivante au Sauveur, ont été renouvelés intérieurement par l'Esprit de sain teté. Nous reconnaîtrons pareillement pour unique règle de la vérité, la révélation du Christ telle que ce même Esprit l'explique aux vrais croyants et qu'elle se trouve consignée dans nos Saints Livres. Nous condamnerons donc sans pitié : dans l'Eglise catholique, le culte des saints et des images, nouvelle édition expurgée du vieux paganisme; l'esprit de persécution, qui est celui des Néron et des Dioclétien ; le principe exclusif d'autorité, qui par la foi ser vile tue la foi individuelle; la prétention de régner avant le temps sur e monde (c'est là le mystère d'iniquité que saint Paul voyait déjà se former au sein de l'Eglise naissante); l'infaillibilité de Rome et des papes, qui est l'impénitence finale, et la création de l'ordre des Jésuites, qui est avec l'Inquisition le plus grand ennemi de Jésus.
Aux Eglises protestantes nous reprocherons d'avoir soumis Dieu à César, l'Eglise à l'Etat; accepté de Rome l'héritage de Fintolé rance; scandalisé le monde et détruit elles-mêmes leur force spi rituelle par leurs sectes, fruit de Forgueil ou de la persécution; sacrifié la sanctification au pardon gratuit, la liberté humaine à la prédestination divine, les sacrements à une fausse spiritualité, le ministère évangélique au sacerdoce de tous. Aussi sont-elles si malades qu'elles ne peuvent rejeter de leur sein ceux qui renient ouvertement le Christ, et leur action sur le monde est si faible que leurs capitales sont à peine moins immorales et moins impies que les cités catholiques. Quant aux Eglises d'Orient, elles dorment du plus profond som meil; peut-être Dieu les réveillera-t-il bientôt en suscitant du milieu d'elles un grand prophète, un puissant réformateur.
Cependant si les Eglises ont, comme Israël, été infidèles à leur Seigneur, il est demeuré fidèle (1) et a gardé toutes ses promesses. II avait annoncé que son règne sur le monde ne daterait que de son retour (2) et que jusqu'alors il y aurait peu d'élus (3). Ceux donc avec lesquels il a été, il est, il sera jusqu'à la fin du monde (-4), ce n'est point la foule immense de ceux qui sont revêtus des charges officielles, c'est le petit troupeau (5) des humbles, des débonnaires qui seuls doivent hériter la terre (6). Les vrais croyants forment une traînée continue de sainte et vive lumière dans les ténèbres morales des Eglises visibles et à travers leurs longs siècles de scandales. Mais (hâtons-nous de le dire) , si la foi les rend tous égaux en humilité, de naissance ils appartiennent à tous les rangs de la société ainsi qu'à toutes les communions.
II est dans leur nombre des rois et des esclaves, des artisans et des hommes d'Etat, des seigneurs et des savants ou des artistes, des papes et des curés. (II . Tim.11,13 - (21 Jean XV1U, 36. Comp. Apoc. XIX. - *:n Matth. XXII. lí. - *í Malth. XXVIII. 50. - (5) Luc XII, j!. - |8) Matth. v, .;, V des évêques et des pasteurs, des missionnaires protestants ou catholiques, des sœurs de charité ou des diaconesses, des pauvres de Lyon que Rome persécutait, et des moines mendiants. Leurs noms peuvent ne pas être inscrits dans les annales de l'histoire; ils le sont tous au ciel dans le livre dévie. Plusieurs de ces noms-là sont au reste parmi les plus illustres de la terre. Je ne citerai que Keppler, Pascal, Newton et Leibniz. Ces vrais chrétiens, qui depuis quinze et seize siècles sont perdus dans les Eglises déchues, sont, à mon avis, la seule apologie victorieuse du christianisme par l'histoire.
C'est d'eux que Jésus-Christ disait : « La sagesse est justifiée par ses enfants (1). » Mais ils la justifient par leurs vertus cachées plutôt que par leur gloire terrestre et leur influence sociale. Ce n'est pas à dire que FEvangile n'ait la puissance requise pour renouveler et sanctifier l'humanité. II a fait, bien au contraire, ses preuves dans les limites du monde romain sous les Césars : Jésus-Christ s'était alors réellement acquis par son sang, par sa parole et son esprit, un peuple particulier si zélé pour les bonnes œuvres (2) qu'il différait absolument de tous les autres. De même à son retour le Seigneur créera sur toute Fétendue de la terre une Eglise universelle et visible qui proclamera avec éclat sa divine puissance. Toutefois, les siècles qui s'étendent de l'âge d'or passé à cet âge d'or futur, les séparent plus encore qu'ils ne les relient, et, d'après les révélations de saint Jean et de Daniel, ils appartiennent au vieux monde païen bien plus qu'à un nouveau monde vraiment digne du nom de chrétien.
Le monde qui se croit chrétien, disons-nous avec les prophètes, est en réalité païen. C'est, ce qu'il travaille à nous démontrer de puis plus d'un siècle. Les nations idolâtres de notre Occident étaient entrées dans l'Eglise par la contrainte bien plus que par la conviction; elles avaient changé de dieux et non de cœur, et le cœur de l'homme est de nature avide de jouissances terrestres. Elles se soumirent néanmoins avec une merveilleuse docilité à la rude discipline des prêtres qui avaient oublié le doux langage de FEvangile, et qui, sans mettre fin à la servitude, à la guerre, à la |l) Matth. XI, 10. - (21 Actes XX, 28: I Tite H, 14. VI tyrannie, à la misère, les consolaient par l'espérance de la félicité céleste et les épouvantaient par la menace de l'enfer. Le jour est enfin venu où elles se sont lassées de toujours trembler et souf frir.
Tous ces géants qu'on avait mis aux fers et qu'on apaisait à force de bonnes paroles et de sermons, ont brisé leurs chaînes. Ils réclament des Eglises saisies d'effroi leur part aux jouissances de cette vie. Les nations, selon la prophétie du Psalmiste, s'as semblent contre l'Eternel et son Christ : « Rompons leurs liens, disent-ils, et jetons loin de nous leurs chaînes (1). » Nous donnions à ces peuples le nom de païens : c'était leur faire trop d'honneur. Les païens repoussent Celui qu'ils ne con naissent point et auquel ils peuvent croire encore; nos peuples soi-disant chrétiens, au contraire, renient Celui qu'ils ont connu; ils foulent aux pieds le sang de cette alliance qu'ils avaient con tractée avec Dieu. Ils sont antichrétiens. Ils ont d'ailleurs à leur disposition de nombreux engins de des truction dont au quatrième siècle on ignorait jusqu'aux noms.
Leur premier point d'attaque, c'est la Bible. Pour la démanteler, ils ont la critique. Cette science moderne admet avec une remar quable inconséquence l'authenticité de tous les livres saints, sauf ceux des Hébreux. Les Kings, les Védas, les Lois de Manou, le Zend-Avesta, le Coran datent tous des siècles ou des auteurs que la tradition indigène leur attribue. Mais des Evangiles on ne laisse pas subsister intacte une page. Puis arrive la géologie, qui prétend que la vision des six jours est pleine d'erreurs, et que l'homme a deux cent mille ans d'antiquité. Les sciences naturelles à leur tour doivent fournir la preuve de Forigine simienne de l'homme et de la multiplicité des espèces humaines. A l'archéologie est dévolue la tâche de démontrer la fausseté de la tradition humanitaire du paradis et de l'âge d'or par les grossiers outils du premier âge de la pierre et par l'anthropophagie des plus anciennes peuplades.
Enfin, l'école de Voltaire parcourt d'un œil moqueur l'Ancien Testament pour noter tout ce qui peut étonner ou bles ser ce vulgaire bon sens qui ne juge de tout que sur l'apparence et qui est incapable d'un instant de réflexion. La Bible démantelée et les sources de I histoire sainte taries, les antichrists portent leurs efforts sur le fondement de toute religion quelconque, la foi au Dieu vivant. C'est le déisme qui détruit cette foi, en niant au nom de son dieu immuable et des lois physiques pareillement immuables, toute intervention divine dans les choses humaines, depuis les miracles de résurrection jusqu'au moindre exaucement de la prière. Cependant le dieu des déistes a gardé sa personnalité. Toul mort qu'il semble être, il pourrait reprendre vie et force, et rede venir Fénergie infinie, l'infinie justice, la miséricorde infinie.
Les panthéistes accourent à la rescousse. Ils brouillent Dieu et le monde, le fini et Finsini, l'absolu et le contingent, l'esprit et la matière, le bien et le mal. l'être et le non-être. Sophistes dédai gneux, ils renversent les fondements de la pensée en rejetant le principe de contradiction et affirmant qu'être et n'être pas sont identiques. Mais ils laissent subsister l'esprit qui pourrait un jour se dégagei des étreintes du monde et remonter sur le trône vacant de la Divinité. Arrivent les vrais athées, pour qui tout n'est que matière. Ils achèvent dans le domaine de la théorie la destruction de la vérité en bouleversant les fondements de la morale. Ils refusent toute réalité à la conscience, à la liberté, à la responsabilité, au sens de la justice. Tandis que les travailleurs de la pensée font au Christ une guerre à mort d'arguments, d'autres ouvriers traduisent en faits et gestes les principes du matérialisme.
Ils ne discutent pas sur l'histoire et ne. Fécrivent pas, mais ils la font, et ils menacent la chrétienté d'une dernière irruption de barbares bien autrement sauvages que les barbares païens qui avaient envahi l'empire romain. Ce qu'ils veulent, c'est Fabolition de la propriété, de la famille et du mariage, la destruction des temples et la suppres sion de l'Etat. Ils veulent vivre sans Dieu et sans crainte de Dieu, sans loi ni remords ; ils veulent être libres de tout joug et ouir. Voltaire avait dit : « Ecrasons l'infàme sous nos sophismes. » Nos socialistes disent : « Terrassons l'imbécile sous nos coups de poing, » et les sophistes : « Enterrons-le avec honneur. » Telle est la société antichrétienne à laquelle saint Augustin au rait dû de nos jours démontrer par l'histoire et par le raisonnement qu'elle est, malgré ses triomphes présents, la cité criminelle des ténèbres, et que la cité durable de la lumière est Finvisible et humble Eglise des rachetés, qui semble près d'expirer.
Telle étant la tâche que je m'étais imprudemment imposée, comment devais-je repousser les agressions d'aussi nombreux et redoutables adversaires? comment leur démontrer la fausseté de leurs divers principes? Voici le plan d'attaque et de défense auquel je me suis arrêté : Dans les Prolégomènes, je passe en revue les idées que l'humanité s'est faites, à ses différents âges, de sa vocation, de sa nature intime, de ses destinées passées et futures, de sa chute continue ou de ses lents progrès, en un mot du plan de son histoire et des lois de son développement. Le résultat de ce long et pénible tra vail est de démontrer que les peuples, en abandonnant la tradition primordiale, les philosophes, en négligeant ou repoussant la révé lation du Christ, imaginent des fables puériles ou d'éphémères systèmes.
Les historiosophies (1) mêmes d'un Hegel et d'un Schel ling ne sont que des jeux d'enfants auprès de celle d'Esaïe et de Daniel, de saint Jean et de saint Paul. Seule elle embrasse et explique tous les siècles, tous les peuples, tous les ordres de faits. Seule aussi elle donne une pleine satisfaction au sens com mun, à la conscience morale, à Finstinct religieux et à la raison. Ce sont ces Prolégomènes que j'offre aujourd'hui à notre Suisse romande, où je compte de nombreux amis; à la France, qui, je le crains bien, malgré la communauté de la langue, ne verra en moi qu'un étranger; à l'Allemagne, ma patrie intellectuelle, qui, en traduisant mes ouvrages, m'a depuis quarante ans adopté pour son enfant. Pendant que je travaillais à cet écrit, W. Hersehell s'est souvent présenté à mon esprit, passant une grande partie de ses nuits, suivant son expression favorite, à balayer avec son téles cope la voûte céleste pour y noter les phénomènes qu'il se proi) Mot un )ieo lourd, mais indispensable, que Remprunte après Wronski á l'Allemagne. posait d'étudier plus tard avec soin.
J'ai de même balayé les peu ples et les siècles pour y ramasser tous les mythes, toutes les révélations, toutes les vues philosophiques qui pourraient, après mûr examen, jeter quelque lumière sur les grands problèmes de Fhistoriosophie. Au risque de lasser à Fexcès la patience de mes lecteurs et de faire de tels chapitres de mon livre une simple revue bibliographique, j'ai recueilli la moindre paillette d'or dans des ouvrages auxquels on avait à peine pris garde et qu'on avait bientôt oubliés. Mais mes successeurs me sauront peut-être quel que gré de ce bilan de la science historiosophique, qui a été achevé dans les années 1870 à 1873. J'ai d'ailleurs un regret à exprimer à mes lecteurs et des ex cuses à leur faire. Mon regret est de m'être trouvé parfois dans Fimpossibilité d'indiquer le volume et la page où j'avais pris tel texte.
C'est que mes premières études avaient été faites en vue d'un écrit d'à peine deux cents pages, où les opinions des philosophes auraient été très-brièvement résumées sans aucune citation. Mes excuses ont pour objet la liberté que j'ai prise de renvoyer à mes précédents écrits. Mais en faisant, pendant ces dernières années, la révision de mon travail, je craignais, et je crains encore, de ne pouvoir exposer dans leur ensemble mes vues sur la philosophie de l'histoire, et quand je devais y faire allusion, j'ai cédé à la tentation d'indiquer au bas de la page les opuscules où je les avais développées déjà par fragments. Je reprends l'exposition de Fensemble de mes travaux. Comme les Romains ni les Grecs ne s'étaient pas même posé le problème du plan de l'histoire humanitaire, rien dans la Cité de Dieu ne saurait correspondre à nos Prolégomènes (1).
Mais les dix premiers livres où saint Augustin fait la critique des religions et des philosophies païennes ont leur pendant dans la première partie, toute polémique, des Deux Cités. Le titre en est : La divinité du christianisme démontrée par la théorie de la connaissance et par la pratique de la vie. Nous n'avons plus affaire, comme FE vêque d'Hippone, avec des ennemis qui nous concèdent d'emblée m La première esquisse des Prolégomènes en une centaine de pages datait de ISA5 et 1850. Je r»i retravailliV en I8«S, seize ans plus tard, et n'ai terminé mon reuvre qu'en 1873. X l'existence de Dieu et la possibilité du miracle. La question n'est plus simplement de savoir quel est le vrai Dieu : celui de l'Eglise ou celui du Capitole. II ne nous est plus même permis de nous servir des armes dont faisaient encore usage les apologètes du siècle passé.
La preuve tirée des miracles et des prophéties sup pose démontrée l'authenticité de la Bible entière, et de nos jours, la critique, battue mille fois, ne s'avoue jamais vaincue. Aussi n'ai-je point tenté d'entrer en lutte avec elle. Je n'ai pas même eu recours, avec Vinet et M. Ch. Secrétan, à la méthode psychologique de Pascal, qui, pour arriver à la rédemption , part de la misère de l'homme, du sens moral, du péché et de ses souf frances; le siècle nous opposerait sa grande découverte que l'homme, étant tout matière, ne peut faire ni mal ni bien. La métaphysique ne m'était pas de plus de ressource ; elle ne fournit plus aucun principe incontesté, depuis que les sophistes hégé liens ont fait table rase de toutes les notions ontologiques. Mais il est au moins une question préliminaire que les écoles de vraient toutes se poser avant de se permettre la moindre affir mation, et où Terreur est plus facile à reconnaître que partout ailleurs.
C'est le grand et radical problème de la théorie de la con naissance. Cette théorie, telle que Font comprise Bacon, Fichte, Baader, M. Ernest Naville, Claude Bernard, peut se résumer en ces trois mots : la déduction, ou la raison humanitaire, le moi humain (et non individuel); Y induction, ou l'observation du non moi, c'est-à-dire de la nature, de l'homme et de Dieu, et {'assi milation, la découverte, ou (que l'on me permette ce néologisme) la conduction, qui est la synthèse du moi et du non-moi (1). Si l'on applique cette formule aux systèmes de nos diverses écoles philosophiques, on les verra toutes rejeter ou ignorer un des trois termes, et ce simple vice de méthode explique immédiatement leurs erreurs de doctrines. Le christianisme seul fait appel en même temps à Yévidence des vérités déductives, à la certitude des faits extérieurs et historiques, et à Fintime conviction qui naît de Fassimilation de ces faits par l'esprit.
Aussi FEvangile est-il la (I) J'ai exposé cette théorie de la connaissance dans un cours public donné á Neuchàtel, cn (8A7. Je lai rédigé Tannée suivante; mais je réduirais aujourd'hui mon manuscrit des neul diiièroes. On trouvera un résumé de celle théorie dans les seiiième et dii-septième Lettres de Christ et ses témoins. 1854. seule philosophie qui coordonne et harmonise toutes nos connaissances. Mais en produisant l'unité dans notre vie intellectuelle, elîe met en même temps notre vie pratique en accord avec nos principes. L'argumentation basée sur la théorie de la connaissance a ainsi sa contre-épreuve dans l'histoire de la vie humaine (!) telle que Dieu l'avait faite, telle que le péché l'a défaite et telle que l'a refaite la foi chrétienne. Quel est cet Evangile que tout ami sincère de la vérité s'appro priera par la foi, et qui devient une partie intégrante de notre âme?
C'est ce que je m'étais proposé de dire dans la deuxième partie des Deux Cités. Saint Augustin a disséminé dans tout son ouvrage les explications des vérités révélées. J'ai préféré réunir en un volume et en un système ce que j'oserais appeler la science chrétienne. Dans Fexposé que j'en ai tenté, j'ai suivi la méthode synthétique, tout en limitant mes études aux questions qui intéressent Fhisto riosophie. Je pars de Dieu et descends par son Verbe et son Es prit vers les choses créées. La définition que Jéhovah a donnée de lui-même à Moïse : Je suis celui qui suis, me permet d'en dé duire, éclairé à chaque pas par les saintes Ecritures, non-seulement toutes les perfections de Dieu, mais la nécessité psycholo gique de la Parole éternelle et de l'Esprit divin. Je substitue d'ailleurs à la doctrine ordinaire de la Trinité, celle du Dieu tripersonnel, qui seule fait droit à toutes les révélations bibliques, qui seule répond à la croyance de la primitive Eglise, qui ne porte pas la moindre atteinte à la pleine divinité de Jésus-Christ, et qui, tout en rendant peut-être les mystères plus insondables, fait au moins disparaître les contradictions dont se scandalisait la rai son (2).
Du Verbe et de l'Esprit par qui Dieu a créé toutes choses et qui forment la transition de Finfini au fini, nous poursuivons notre route à travers le monde. Nous franchissons d'une course rapide le domaine des anges et celui de la nature et nous nous arrêtons auprès de l'homme. II s'offre à nos études dans son in destructible essence, dans son état de chute et dans son état de rédemption et d'initiation (3). Eníin, je donne la théorie gé- (l| La rédaction définitive de cette histoire est a peu près terminée. — De tous les proverbes du monde, il n'en est aucun dont j'ai plus souvent expérimenté la vérité que cet adage chinois Quand on a dix pas à faire et qu'on en a fail neuf, on est a la moitié. 21 Manuscrit de 1863 et 1804 - (3) Manuscrit de 1848. nérale de Fhistoriosophie : les trois facteurs, Dieu, la nature et l'homme, qui par leur concours produisent les nations et, avec le mal, déterminent leurs destinées (1); les lois du développe ment des peuples ou la biologie historique (2), et le plan de l'his toire de l'humanité (3) ou Fhistoriosophie proprement dite.
La troisième partie des Deux Cités, qui serait le corps de Fou vrage, contiendrait les récits de l'histoire du monde, si ma vie devait dépasser toutes les limites de la longévité humaine. Ces récits démontreraient, d'un âge et d'un peuple à l'autre, que Fin tuition biblique, ainsi que je Fai prétendu dans les Prolégomènes, bien réellement embrasse tous les faits et les explique tous. Dans un premier livre je traiterais du Monde de l'aurore des temps, c'est à-dire de la création des étoiles et des anges (4*) ; car je dois, avec saint Augustin, relier d'après la Bible les destinées de l'homme à celles des intelligences célestes, et l'astronomie fait de notre planète et du système solaire, une part intégrante de la voie lactée. Le deuxième livre serait celui de l'histoire de la terre d'après l'a pocalypse qui est en tête de la Genèse, et d'après les résultats de la géologie (5).
L'économie patriarcale, d'Adam et Melchisédec, formerait le troisième livre; nous y verrons la cité de Dieu ou des Sethites se perdre dans celle des Caïnites, la terre subir par le déluge une crise immense, et se former les peuples, les langues et les fausses religions (6). Le Monde ancien, de Melchisédec ou d'Abraham à Jésus-Christ, nous présente, pendant l'âge de l'Etat, l'humble Israël que Dieu a choisi pour en faire le berceau du Messie, resplendissant par son monothéisme au milieu du Monde occidental, plongé dans l'idolâtrie, tandis que dans le Monde oriental ou l'Asie ultérieure, l'Inde et la Chine, échappant à la mort qui a détruit toutes les autres nations, sont mises à part pour les der- (II Manuscritd'un cours libre donné ù l'Académie de Neuchâtel, en 1847. 121 J'ai fait de ces lois l'ohjet d'un cours public donné il Neuchâtel, en 1862.
(3) Esquissé dans Melchisédec (4) J'ai publié la Chute des anges (de I844| dans la lie humaine. — I.e chapitre des astres. rédigé en 1844, a élé retravaillé cn 1864. 15) Le premier travail est de 1844 et 1845. Je devrais le refondre d'après les vues exposées dans le Surnaturel démontré par les sciences naturelles. 1870. 16) Le manuscrit incomplet du troisième livre date de 1850. Je m'étais vu contraint, pour jns tilier ma reconslruclion du monde patriarcal, de publier _ part mes preuves dans le Peuple primitif, dont les Irois premiers tomes ont paru. Le peu d'accueil qu'il a trouvé en France ma découragé, et je n'ai pas publié lc quatrième et dernier volume qui devait comprendre les mythes de la Grèce. niers temps. Le cinquième livre serait celui du Monde moderne, chrétien et mahométan à Fouest, bouddhiste à l'est.
L'Eglise du Christ devient un nouvel Israël, qui a ses temps de défaillance et ses temps de relèvement, et elle doit par ses missionnaires dissiper sur la terre entière les ténèbres du paganisme (1). Aux quatre derniers livres de la Cité de Dieu correspondrait notre sixième. J'y rappellerais et aux Eglises actuelles et aux socialistes les pro messes faites à l'humanité d'un règne de paix sur la terre. Le tableau final serait celui du Dieu-homme devenu le chef de toute la création. L'ouvrage dont j'avais dans ma jeunesse conçu le plan et rêvé l'exécution, aurait démontré, par la voie théorique et pratique et par la voie historique, que Jésus est seul le chemin ou la méthode qui conduit au Dieu vivant, seul la Vérité que cherche le monde, seul la Vie et la joie dont les individus et les nations sont altérés.
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