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HISTOIRE LE L UNITE POLITIQUE ET TERRITORIALE DE LA FRANCE 572. — PAIUS, TYPOGRAPHIE A. LAHURE lìue de Fleurus, HISTOIRE D K L'UNITÉ POLITIQUE ET TERRITORIALE DE LA FRANCE PAR J.-B. PAQUIER DOCTEUR ÈS LETTRES PROFESSE f R AGRÉGÉ D'HISTOIRE ET DE GÉOGRAPHIE AU LYCÉE SAINT-LOUIS TOME PREMIER PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET G" 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1879 Uroiti de propriété »i de Lrtductitm réierre» A M. RAMEAU DÉPUTÉ MAIRE DE LA VILLE DE VERSAILLES ANCIEN VICE-PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE Monsieur le Maire, Permettez-moi d'inscrire votre nom cn lèle de cet ouvrage j'accomplis, le faisant, un double devoir. D'abord c'est pour ainsi dire sous vos yeux que s'est faite cette histoire de notre unité nationale. Votre présence continue à mes cours m'était un précieux encouragement dans V accomplissement de la tâche, qu'avait bien voulu me confier la municipalité de Versailles, dont le concours ne m' a jamais fait défaut, et je l'en remercie bien sincèrement.
En second lieu, je ne saurais oublier qu'en parlant « mon nombreux auditoire de ceux qui avaient travaillé, depuis plu sieurs siècles, à fonder la grandeur el la prospérité de notre pays, j'avais « mes côtés un des hommes qui ont le plus fait, dans ces dernières années, pour maintenir intactes la dignité et la sécurité nationales, qui sont comme notre patrimoine à tous. Je me sentais soutenu par V approbation du grand citoyen qui, dans des circonstances si douloureuses, sut mériter, avec V admiration et la reconnaissance de ses compatriotes, le respect même de nos ennemis. Aussi son nom désormais se trouve trop dignement mêlé à notre histoire contemporaine pour qu'il ne trouve pas sa place ici. J. B. PAQUIER. PRÉFACE Chargé en I8"Î7 par la municipalité de Versailles de professer un cours public d'histoire à l'hôtel de ville, nous avions choisi comme sujet de nos conférences « la formation de l'Unité politique et territoriale de la France » , persuadé que cette façon d'envisager notre histoire na tionale pouvait présenter quelque intérêt, et avoir son uti lité propre.
C'étaient moins les faits, en eux-mêmes, qu'il s'agissait de raconter à notre auditoire, que les causes qui les avaient amenés et les conséquences qui en résultaient, en associant intimement aux développements histo riques l'étude consciencieuse du sol, dans laquelle réside en grande partie ce que l'on pourrait appeler la philosophie même de notre histoire. L'ouvrage que nous présentons aujourd'hui au public, comprend Tensemble des conférences faites pen dant ces deux dernières années à l'hôtel de ville de Versailles. Elles ont été sténographiées, séance tenante, par MM. Haury et Magnan, dont la collaboration nous a été très utile pour recueillir et coordonner à nouveau la suite et T enchaînement des idées que nous avions à développer. Je ne saurais trop les remercier du zèle qu'ils ont mis à me seconder.
Chapitre II Des
ÉLÉMENTS DIVERS DONT s'EST FORMÉE LA NATIONALITÉ FRANÇAISE. § I. —Les Gaulois et les Romains. Nous avons dit que Thistoire de la formation de l'unité politique et territoriale de la France ne commence bien qu'au neuvième siècle, en 843, et même en 887, quand, après les partages de Verdun et de Tribur, il y a une France [Fran cia] distincte de l'Italie, de la Lotharingie et de la Germanie ou Allemagne. C'est à ce moment en effet que s'opère entre les différentes races qui, pendant plusieurs siècles ont vécu côte à côte, sans se mêler ni se confondre, une première fusion : et de cette fusion naît la nationalité française, dont Thistoire se lie intimement à celle de la dynastie capétienne. Mais avant d'aborder Tétude de cette période, nous devons jeter un coup d'œil sur les siècles antérieurs, et voir com ment se sont réparties sur Tancien sol gaulois les différentes races qui sont venues successivement s'y établir, depuis la plus haute antiquité jusqu'au milieu du neuvième siècle: par là nous nous rendrons un compte beaucoup plus exact des origines de notre histoire, et des différentes révolutions qui ont marqué la formation de notre unité nationale.
Ces races sont nombreuses ; énumérons-les en signalant le caractère propre qui distingue chacune d'elles. C'est d'abord la Race Gauloise, non pas autochtone, ou née sur le sol lui-même, mais la plus ancienne que Ton con naisse, et dont Timmigration se perd dans la nuit des temps. Puis la R a ce Latine avec la conquête des Romains, dont Tinfluence et Taction devaient pendant plusieurs siècles se faire sentir sur les différentes parties de la Gaule. — En troisième lieu, c'est Y Élément Barbare, avec ces tribus nom breuses, diverses d'origine et d'institutions, que Rome pendant cinq siècles maintient au delà du Rhin, mais qui finissent par déborder, avec les Wisigoths, les Vandales, les Suèves, les Burgondes, et enfin les Francs. Les Francs, remarquons-le, sont les derniers venus de ces Barbares du quatrième et du cinquième siècles ; ils sont aussi les moins nombreux et les plus divisés.
Quand, en 481, une de leurs tribus, partie de Tournay, essayera la conquête des pays de la Somme et de TOise, elle comptera à peine cinq mille guerriers, ce qui nous donne une popu lation totale de vingt mille âmes. Ces Francs Saliens cependant, si faibles à leur début, sont réservés aux plus brillantes destinées; et non -seulement ils sont appelés à soumettre tous les Barbares qui les ont précédés dans la conquête de la Gaule, mais encore à donner leur nom à ce pays ; et la France nous apparaît dès cette époque, sous le nom primitif d'Empire militaire des Francs, comme la plus ancienne et la plus glorieuse des régions de TEurope chrétienne, car elle se rattache directement aux traditions de Tantiquité et de Borne impériale. Après les Francs de Clovis et de Pépin d'Héristall, nous voyons d'autres invasions se faire : d'abord arrivent les Arabes et les Sarrasins au S. ; puis les Normands au N. et au N. E., eníin les Hongrois mêmes, au N. E. et à TE.; et chacune de ces invasions secondaires a laissé partout des traces, qu'aujourd'hui encore nous pouvons facilement re connaître.
Mais elles n'affaiblissent en rien Tœuvre fondée par les Francs, et bientôt elles finissent par se laisser ab sorber par la nationalité française, que nous voyons grandir et se fortifier dès le dixième siècle. Les différents éléments dont s'est formée cette nationalité, sont donc nombreux ; entrons dans quelques détails, et demandons à Thistoire ou à la tradition de nous fournir quel ques données précises ou curieuses sur tout ce qui les intéresse. Le premier peuple que nous rencontrons est le peuple Gaulois. Quel est-il véritablement? d'où vient-il ? et à quelle époque pénètre-t-il dans ce vaste pays auquel il devait donner son nom? —Ce sont là autant de questions qui, même aujourd'hui, défient encore les recherches des sa vants les plus sagaces. Nous ne pouvons que faire des hypo thèses, et chercher à les justifier par des preuves que nous fournit la géographie primitive de Tancien monde.
Les Gaulois, comme la plupart des peuples nommés au tochtones, viennent d'un centre commun, TAsie, d'où les a chassés sans doute une de ces grandes révolutions géolo giques, dont le vieux continent conserve les traces. Ici nous ne pouvons faire appel à Thistoire, car Thistoire n'aurait rien à nous dire. Cependant nous pouvons avancer, sans crainte de paraître trop paradoxal, que la cause première de Té migration des Gaulois à Toccident de TEurope, comme de tous les peuples les plus anciennement connus du bassin de la mer intérieure, a été ce bouleversement intérieur du sol asiatique, qui amena le fameux déluge de Deucalion, la formation de la mer Egée, et le dessèchement de la région aralo- Caspienne. A un âge inconnu, mais qui cependant ne remonte pas très haut dans Thistoire des temps primitifs, (car les plus anciennes traditions en font foi, et la science moderne se trouve complètement d'accord avec elles), tout le pays situé à Toccident de TEurope, et s'étendant des Carpathes aux derniers contreforts du Plateau central asiatique, ne for mait qu'une seule et même mer intérieure, sans aucune communication avec cette grande nappe d'eau que nous appelons la Méditerranée.
On a tout lieu de supposer que cet océan, dit Océan Scythique, communiquait avec la Mer Gla ciale du nord par un détroit assez large, que nous reconnaissons aujourd'hui dans le cours de TObi. Le fond de cet océan Scythique, depuis longtemps agité par [des éruptions volcaniques, fut un jour soulevé à la suile d'une des plus fortes commotions intérieures qui aient modifié la croûte du globe. Une déchirure se pro duisit dans les masses qui le limitaient au S. 0., et un courant impétueux se fit jour, qui créa le Bosphore, la mer de Marmara et THellespont, peut-être même la plus grande partie de la mer Egée.
La mer Intérieure fut elle-même refoulée dans la direction de Touest, rompant T isthme qui la séparait de TAltantique; et avant que Téquilibre pût se Zijper^ion/pré^ujriíc/deáArytns, diaprés 2&s ancum auteurs rétablir entre TOcéan Scythique et la Méditerranée, qui subi tement el violemment entraient en communication, de longs jours s'écoulèrent pendìn lesquels les inondations, les dé luges d'eaux pluviales, qui toujours accompagnent les commotions intérieures du globe, ravagèrent de grandes étendues de pays. — Les populations riveraines de TOcéan Scythique émigrèrent en masse du côté de Toccident, em portant avec elles les traditions d'un monde kgmrique ou cimmérien, que nous trouvons disséminées depuis les rives de la Crimée jusqu'au pays de Galles, et depuis la Scandi navie jusqu'à la Bretagne, partout en un mot ou s'établirent les populations sœurs, que ce grand cataclysme avait dispersées aux quatre coins de TEurope. — Aujourd'hui en core la Crimée, le Caucase, la Caspienne et la Géorgie sont agités par de fréquents tremblements de terre, avec éruptions de boues et d'huiles minérales ; le fond même de la Mer Noire est en agitation continue; et à l'entrée du Bosphore se dressent, comme pour attester cette influence géologique, deux îlots volcaniques, les Cganées, que les anciens véné raient comme la personnification de divinités infernales.
Qui nous dit qu'un jour la science, poussant toujours plus loin ses recherches et ses progrès, ne nous apprendra pas que beaucoup plus à Torient, au sein du Pacifique actuel, un autre grand tremblement de terre avait, à une époque plus ancienne encore, détruit un monde immense, dont les traces subsistent dans ces îlots dispersés qui composent TOcéanie ? Les études faites de nos jours par quelques officiers français tendent à prouver que les habitants des îles Sand wich et du groupe des îles Taïti sont frères; que, distants les uns des autres de 20 degrés de latitude, ils ont néanmoins les mêmes traits, la même langue et les mêmes traditions, et que cependant, de mémoire d'homme, jamais ils n'ont pu communiquer entre eux. Pourquoi, diront les plus auda cieux, ne pas voir là le berceau véritable de Thumanité qui, chassée d'Orient en Occident par ce grand cataclysme, esca lada à grand'peine la pente du Plateau central de TAsie, les masses de THimalaya, de THindou-Kouch et de TIran pour se répandre sur les rives de TOcéan Scythique ; et qui, chassée de nouveau par le second cataclysme, continua sa marche dans la direction de Touest, laissant partout des colo nies ou des tribus que rattachent entre elles les traditions et la langue de la grande famille Indo-Européenne?
Pour justifier cette hypothèse, nous avons le témoignage des livres sacrés des Hindous, et des populations Malaises, qui peuplent les îles de la Sonde Erreur ou mensonge, dira-t-on; et pourquoi? L'erreur d'aujourd'hui n'est-elle pas souvent la vérité de demain ? Et nous serait-il défendu de chercher, avec les simples don nées fournies par la tradition, à suppléer aux données de la science, quand celle-ci ne peut nous fournir encore des idées précises ou certaines? Du reste, nous n'affirmons rien, nous cherchons à expliquer, et nous exposons ce que nous croyons être la vérité. Nous n'en n'avons pas fini avec ces changements terrestres, auxquels nous demandons aujourd'hui Texplication de faits intéressants et curieux à noter. Si, passant de la dé pression Aralo-Caspienne à TEurope occidentale, et de TOcéan Scythique à TOcéan Altantique, nous voulons savoir quelles races, bien avant les Gaulois, habitaient la région qui plus tard s'appela la Gaule, ici encore nous nous trouvons en face d'un grand cataclysme, qui laissa une impres sion profonde dans Timagination des peuples les plus anciennement connus.
Platon rapporte dans un de ses dialogues que, voyageant en Égypte, il apprit des prêtres de Saïs que la terre n'avait pas été constituée autrefois comme on la voyait à leur époque; qu'au sein de Tocéan occidental avait disparu un monde tout entier, Y. Atlantide, dont le nom a survécu dans celui même qui désigne ce grand amas d'eau ; et qu'avec lui avait été engloutie une civilisation brillante, dont quelques restes pourraient encore se retrouver quelque part sur les rivages extrêmes de cet océan. Ce n'est là qu'une tradition, soit; nous nous y attachons néanmoins, et nous lui demandons de nous expliquer ce fait étrange de Texistence d'un petit peuple montagnard que Ton ne peut rattacher ni aux Gaulois, car il est bien anté rieur à Tarrivée des tribus gauloises, ni à aucune des populations qui sont venues s'établir sur les rives de la mer Méditerranée et de la mer de Gascogne ou Hispanique : nous voulonsparler des Ibères, nommés plus tard Aquitains, etde nos jours Basques.
D'où viennent les Ibères? A quelle race connue les rattachent leur physionomie, leur langage, leurs croyances ou leurs institutions? La science s'est déclarée jusque-là impuissante à résoudre ce problème ; et cepen dant il y a là une nationalité distincte, vivace et puissante, qui a survécu aux révolutions politiques, et qui même aujourd'hui a sa vie et son caractère propres. Nous pouvons voir dans les Ibères les descendants du peuple altantide, qui, échappés à la ruine de leur pays et de leur race, se sont perpétués sur les bords de l'Adour et de la Bidassoa. Aidons-nous des lumières de la géographie, et embras sons d'un coup d'œil TAtlantique, comme nous avons fait pour la dépression Aralo-Caspienne ; la géographie a des en seignements précieux, pour nous mettre sur la voie de beau coup de vérités incomprises.
L'Océan Altantique, comme TOcéan Scythique et TOcéan Pacifique, a été, dès la plus haute antiquité, agité et bouleversé par ces perturbations sous-marines qui étaient si fréquentes aux premiers âges du globe terrestre. Tout nous fait supposer qu'au milieu de ces eaux s'élevait une terre immense, reliant la partie occidentale de TEurope à T Amérique, et dont les points extrêmes sont ces archipels nombreux qui de TEspagne ou de TÉcosse tendent dans la direction des Antilles ou du Labrador. Suivons-les sur la carte : au midi nous avons les Açores, les Madères, les Ca naries, les Bermudes, les Lucayes; — au nord, les Hébrides, les Orcades, les Chetland, les Féroë, Tlslande, le Groënland. D'autres îles nombreuses existaient autrefois dans le cercle que tracent ces différents archipels ; elles disparurent dans la suite des temps ; et quand nous consultons les portulans ou cartes espagnoles des seizième et dix-septième siècles, nous sommes étonnés d'y voir figurer un nombre considérable de petites terres, dont les géographes ou les navigateurs contemporains ne retrouvent plus aucune trace. — Là donc existait, comme au sein de TOcéan Pacifique, un monde civilisé déjà ; et, Timagination aidant, nous pouvons supposer que TAtlantide des Égyptiens et de Platon disparut à la suite de ce grand bouleversement intérieur qui engloutit le le Continent Austral des traditions hindoues et malaises.
Bésumons-nous pour cette première partie. L'existence préhistorique de ce monde de TAtlantide nous explique Texistence de cette civilisation dont les anciens ont entendu parler, et dont les restes se sont pour ainsi dire conservés au milieu des populations ibériques, sur lesquelles la science jamais n'a pu fournir de données précises. Les Ibères, ou Aquitains, sont donc les premiers habitants de la Gaule, et jusqu'à nos jours ils ont conservé ces traits caractéristiques qui tranchent sur le fonds même des populations Indo- Européennes. — En second lieu sont venus les Kymris, avant-coureurs de cette race celtique qui peupla la Gaule occidentale, à Tépoque où celle-ci se trouvait rattachée à la Grande-Bretagne. La formation de la Manche n'a pu rompre a xJ^J-tMT Ji'-'ÏCti, Echelle de i : 916.000 0 10 ÎO iO toici. tout à fait les liens de parenté et d'intimité étroite, qui unissaient les Armoricains aux Kymris de la Cornouaille et du pays de Galles; et, nous le savons, ces différentes régions de la France et des Iles Britaniques sont restées, jusqu'à une époque assez avancée, les centres où les traditions gauloises ont conservé le plus de force. — Les Gaulois ou Celtes occupèrent les bassins de la Somme, de la Seine, de la Loire et partie de celui de la Garonne, pénétrant par le col de Naurouze et le plateau actuel de Langres dans la vallée de la Saône ; et quand, bientôt après, une population sœur, la population Belge, eut occupé tout les bassins de la mer du Nord, depuis la Somme jusqu'au Rhin, la Gaule se trouvait constituée, telle que nous la voyons jusqu'à Tépoque de la conquête Romaine.
La race gauloise ou celtique a donc été la première race qui véritablement ait peuplé la Gaule ancienne. Nous de vons maintenant insister sur deux points qui nous feront mieux comprendre Torganisation sociale et politique de cette race, et la faiblesse qu'elle devait montrer en face des invasions ; nous voulons parler de la nature du sol et du caractère de Thomme qui primitivement Thabita. La Gaule, à ce moment, présentait absolument le même aspect que conserva la Germanie ou TOrient de TEurope jus qu'au milieu du moyen-âge. C'étaient partout des forêts qui, couvrant les hauteurs ou les collines, se continuaient souvent sur plusieurs centaines de lieues; et dans les plaines ou les vallées, qu'arrosaient les nombreux affluents du Rhin, de la Seine ou de la Loire, s'étendaient des marécages ou des étangs, dont nous retrouvons encore aujour d'hui la trace dans les Dombes, la Sologne et les Landes.
Rappelons-nous cette grande forêt Hercgnienne, dont César nous a laissé dans ses commentaires une description si saisissante : elle partait des rives de TOise ou de TAisne, pour rejoindre celles de la Vistule, occupant tout le nord de la Gaule, la Germanie entière et une partie de la Scythie occidentale. La Gaule centrale et méridionale ne présentait pas un autre spectacle ; et les Gaulois pour échapper à Tin fluence funeste des marécages et des pays plats, où crou pissaient des eaux stagnantes, entretenues par le voisinage des forêts, vivaient sur les hauteurs, se contentaient de cultiver les terres voisines de leurs chaumières, et formaient avec leurs villages fortifiés comme autant de tribus distinctes, indépendantes les unes des autres, quelquefois rivales et souvent ennemies. Parfois, pour échapper aux attaques des animaux féroces et des fauves qui infestaient les bois, ils s'établissaient sur les lacs mêmes ou sur les étangs, quand ceux-ci étaient assez profonds ; ils y trouvaient en même temps la nourriture nécessaire à leur subsistance et la sécurité.
De là date Torigine de ces villages lacustres, dont nous retrouvons un peu partout les traces. La vie primitive, adoptée par les Gaulois, a donc été une vie individuelle, personnelle pour ainsi dire, sans unité ni cohésion : peu à peu cependant un premier rapprochement se fit entre les habitants ou les tribus qui peuplaient la même colline, les mêmes hauteurs et la même région; bientôt naquirent ces confédérations multiples qui subsis tèrent jusqu'à Tépoque de César; confédérations si nombreuses que nous ne pouvons les connaître ou les retenir toutes. Mais jamais l'unité du peuple gaulois n'alla au delà de ce système fédéralif qui ne reposait que sur la commu nauté des intérêts et les traditions religieuses. Ceci nous explique la faiblesse si grande que montrèrent les Gaulois vis-à-vis des Romains, quand ceux-ci vinrent avec César pour achever la conquête du pays. — On a peine à comprendre que 35 à 40,000 légionnaires aient pu venir si rapidement à bout de cette cavalerie intrépide, qui s'élevait à quelques centaines de mille hommes : nous trouvons donc la cause première de la défaite des Gaulois dans cette absence d'u nité et de solidarité commune, qu'explique la constitution même du sol.
Le peuple gaulois mérite en outre une description particu lière qui peut intéresser : nous insisterons d'autant plus volontiers sur cette question que bientôt nous en tirerons des conséquences naturelles et justes, pour expliquer la facilité avec laquelle s'est établie plus tard la domination franque : nous voulons parler de cette ressemblance si frap pante qui existait entre les Gaulois et les Francs, et qui nous ferait croire à un lien étroit de parenté entre ces deux peuples. C'est le proconsul César qui doit être notre guide. Le Gaulois était grand, élancé; avait les yeux bleus et de longs cheveux blonds. II aimait le cheval et la lutte; recherchait la gloire et la réputation. Prompt à Tattaque, hardi et téméraire souvent, il se décourageait vite quand son impétuosité venait se briser contre quelque obstacle, et que ses premiers efforts n'aboutissaient pas immédiatement à un résultat.
Vagabond et aventureux, il se plaisait aux courses lointaines qui le promenaient par le monde; et bien souvent nous le voyons, dans Tantiquité, quitter les rives de la Loire ou de la Seine, reprendre cette route de TOrient qui le rapprochait de son lieu d'origine, el par ses invasions multipliées jeter la terreur ou le désordre en Italie, en Grèce et en Asie Mineure. Qui ne connaît les émigrations continues des Bitu riges, des Cénomans, des Boïens et des autres, que dirigent de hardis chefs de guerre ou Brenns, parmi lesquels Segovèse et Bellovèse? Nous voyons les populations gauloises coloniser la vallée du Po et la vallée du Danube inférieur, descendre dans la Hellade, et sonder, au delà du Bosphore, Tétat belli queux de la Galatie, contre lequel Rome eut longtemps à lutter. Ne trouvons-nous pas une ressemblance particulière et frappante entre les Gaulois et les tribus Franques que nous verrons, aux quatrième et cinquième siècles, envahir la Belgique et menacer la domination romaine?
Quel peuple plus différent des Wisigoths, des Burgondes, des Vandales, des Lombards ou des Ostrogohs que les Francs? Grands, élancés, aux yeux bleus, aux longs cheveux blonds, combattant demi-nus, ardents à la lutte, impétueux à Tattaque, prompts aussi à se décourager et à quitter le champ de bataille, quand leurs premiers efforts ont échoué; recherchant la gloire et la réputation, se plaisant à entendre les bardes ou poètes guerriers; aventureux et vagabonds, portés aux excursions lointaines comme le prouve ce fait remarquable entre tous. C'était au deuxième siècle de Tère chrétienne: déjà les Francs Bipuaires, Saliens et Sicambres devenaient menaçants sur les bords de la Meuse et du Rhin. L'empereur Probus voulut en débarrasser la Gaule, et, prenant une dizaine de mille d'entre eux, il les fit transporter à 900 lieues de là, sur les bords de la mer Noire.
Mais un jour une troupe de ces bannis trouve une barque, échouée sur le rivage ; elle s'en empare, la radoube et la monte. Puis s'en gageant au S. 0 dans le Bosphore et la Propontide, elle pénètre dans la mer Egée et la mer Intérieure; s'avance jusqu'au détroit de Cadès qu'elle franchit, remonte le long des côtes de la Lusitanie, de TEspagne et de TArmorique, et vient débarquer aux bouches mêmes de TEscaut ou de la Meuse, dans Tarchipel Batave, qu'elle avait quitté quelques mois auparavant. Peut-on ne pas voir dans ces tribus errantes, qui se rapprochent des Gaulois par leurs traits, leurs traditions et leurs habitudes, une population sœur ou fille de cette population celtique, qui Tavait guidée en deça du Bhin. Que sait si les Francs ne sont pas des Celtes ou Kymris, attardés sur les bords de TElbe et du Wéser, et qui, quelques siècles plus tard, devaient prendre part aux grandes invasions barbares.
Quoiqu'il en soit de ces hypothèses, on peut avancer, sans crainte de se tromper, qu'au moment où les Francs se furent implantés dans les Gaules, après avoir détruit la domination des Wisigoths et des Burgondes, un rapproche ment dut rapidement s'opérer entre eux et les Gaulois, qui pouvaient reconnaître des frères dans ces nouveaux con quérants; et que de la similitude frappante qui existait entre la physionomie, les intérêts et les coutumes de ces deux peuples, sortit une première fusion, dont bénéficièrent les deux dynasties mérovingienne et carolingienne. Mais revenons aux Gaulois. — Cette population primitive de Tancienne Gaule n'était pas très nombreuse; nous avons dû comprendre pourquoi. Bien qu'aucun chiffre ne puisse à cet égard être fixé, cependant nous pouvons évaluer à quatre ou cinq millions tout au plus le nombre de ces pre miers habitants de notre pays, au moment où Rome apparut sur les bords de la mer Intérieure, pour s'établir au pied des Alpes et des Pyrénées.
C'était aux Romains que Tan cienne Gaule allait être redevable de sa première initiation à la civilisation antique, et de ses puissants moyens d'action dont elle pourra disposer sur la íìn de Tempire. Plus que dans aucune des provinces de son vaste territoire, Rome a laissé dans la Gaule des traces nombreuses et ineflaçables de sa domination, imprimant au front des cités gauloises le sceau de son génie propre, et travaillant pendant trois siècles à former cette race nouvelle, dite gallo-romaine, qui restera le fond persistant de la nationalité française. C'est par la Mer Intérieure que Rome pénétra d'abord dans la Gaule, quand les Massaliotes invoquèrent son appui contre leurs turbulents voisins. Aux bouches du Rhône s'était agglomérée, depuis plusieurs siècles, une population grecque, mêlée de quelques éléments phéniciens ou carthaginois, et qui avait formé comme un petit monde à part, maritime et commercial, resté longtemps étranger aux populations gauloises.
Les Phocéens étaient venus le long des rivages de la Mer Intérieure; Marseille, fondée en Tan 600 avant Jésus-Christ, la plus vieille des grandes cités de la Gaule, avait joué de tout temps un rôle des plus glo rieux parmi la populations belliqueuses et barbares qui Tentouraient. Elle était la grande métropole commerciale et maritime du bassin occidental de la Méditerranée, rivale de Carthage, sœur de Rome, comme elle s'appelait elle même avec un légitime orgueil. Mais livrés au commerce, les Massaliotes n'avaient pas toujours eu la force de résister aux voisins incommodes qui les gênaient, les attaquaient souvent et souvent aussi les battaient : ces voisins, c'étaient les Ligures. Elle appela contre eux le sénat et le peuple romains, qui venaient de triompher de TAfrique et de TEs pagne, et qui, Carthage et Numance détruites, ne deman daient qu'à étendre et à compléter leurs conquêtes à Tocci dent de Rome.
Ce fut là Torigine des deux colonies d'Aix et de Narbonne, (123-119) qui, placées, Tune dans le voisinage des Alpes, l'autre dans le voisinage des Pyrénées, devaient être comme les avant-postes de la domination romaine, aux portes mêmes de la Gaule chevelue. La situation de ces deux colonies, la direction des longues vallées qu'elles commandaient du côté du nord et du côté de Touest, expliquent les progrès continus et sûrs de la politique romaine, qui remonte le cours du Rhône, et, s'adossant aux Cévennes pénètre profondément dans les longues vallées de laDurance, de la Drome et de TIsère, pour venir camper en face du Allobroges, aux pieds mêmes du massif alpestre. Toutes les routes et tous les débouchés, qui d'Italie conduisent au cœur de la Gaule, se trouvaient ainsi aux mains de Rome , quand César se fit donner la mission d'achever la conquête de ce pays.
Le grand mouvement des invasions barbares, qu'avaient déterminé les Cimbres et les Teutons, était encore présent à toutes les mémoires. L'émotion produite par Tapprochede ces populations belliqueuses, qui mirent autrefois la puissance romaine à deux doigts de sa perte, avait été profonde. On apprenait que d'autres émigrations s'avançaient avec les Suèves d'Arioviste, avec les Helvètes aussi, qui commen çaient à descendre sur les flancs étages du Jura, dans la plaine de la Saône. II y avait donc là un péril imminent qu'il fallait à tout prix combattre et faire disparaître. Rome avait à se défendre; elle se défendit cn faisant de nouvelles conquêtes, et, ce qui valait mieux, en consolidant ces con quêtes par une administration éclairée et forte, dont béné ficièrent les temps modernes. César ne mit pas moins de huit ans à conquérir le pays; et nous savons ce qu'il déploya de génie et d'activité pour arriver à ce grand résultat.
Mais tant d'efforts et de fatigues n'avait pas été dépensé sans fruit. La Gaule conquise devait rester fidèle pendant plus de quatre siècles ; et, sous celte longue domination romaine, elle allait se transformer complètement, et se façonner à la vie nouvelle, que lui apportait la civilisation. C'est à Rome, en effet, que nous devons cette administration municipale, cette culture intellectuelle et artistique, cetle expérience consommée des affaires publiques, dont plus tard héritèrent les Francs. C'est à Rome aussi que la Gaule doit cette augmentation considérable de population qui en fit. à la fin de Tantiquité, la province la plus peuplée et la plus prospère de TEmpire. Avant l'arrivée de César, le sol gaulois ne nous offrait partout que marécages, bois ou lan des, au fond des vallées ou dans les plaines du centre.
Les hauteurs seules voyaient s'élever les oppida, places sortes et ramassées, que remplacèrent plus tard les châteaux de la féodalité. Avec les Romains se défrichèrent les champs, s'as sainirent les pays plats, se développa Tagriculture, s'élevèrent de nombreuses et importantes cités, où se multiplièrent les industries. La population gauloise qui, en 58 avant Jésus-Christ, pouvait s'évaluer tout au plus à 4 millions d'habitants, en eut de 15 à 18 millions, à la fin du IVe siècle de Tère chrétienne ; et quelle grande place tenaient les Ro mains dans ce mélange des deux races, gauloise et latine, que le temps avait favorisé et pour ainsi dire renforcé ! Ainsi donc en 395, au moment où finit Tantiquité, la Gaule était déjà une nation puissante, rivale de THalie, et donnant au monde romain des savants, des poètes, des magistrats, des empereurs même.
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