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Journal particulier d'une campagne aux Indes occidentales, 1781-1782

Gabriel Joachim de Revel Du Perron · 1898 · Scanned text

79,147 words · about 5 h 33 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Gabriel Joachim de Revel Du Perron
Language
French
Published
1898
Length
79,147 words · about 5 h 33 min
Sections
23 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (23)
  1. Front matter under 1 min
  2. Chapitre I about 12 min
  3. Chapitre II about 28 min
  4. Chapitre III about 26 min
  5. Chapitre IV about 11 min
  6. Chapitre V about 6 min
  7. Chapitre VI about 13 min
  8. Chapitre VII about 9 min
  9. Chapitre VIII about 4 min
  10. Chapitre IX about 6 min
  11. Chapitre X about 15 min
  12. Chapitre XI about 9 min
  13. Chapitre XII about 1 h 9 min
  14. Chapitre XIII about 3 min
  15. Chapitre XIV about 8 min
  16. Chapitre XV about 50 min
  17. Chapitre XVI about 12 min
  18. Chapitre XVII about 44 min
  19. Chapitre X under 1 min
  20. Chapitre XII under 1 min
  21. Chapitre XIV under 1 min
  22. Chapitre XV under 1 min
  23. Chapitre XVII about 7 min

Continue:

Front matter

JOURNAL PARTICULIER D'UNE CAjMPAGNE ADX INDES OCCIDENTALES (1781-1782) PAR JOACHIM DU PERRON, COMTE DE REVEL Sous-Lieutenant au Réí-.iment de Monsieur-Infanterie AVEC CARTES ET CROQUIS DANS LE TEXTE PARIS Henri CHARLES-LAVAUZELLE Éditeur militaire 118, Boulevard Saint-Germain, Rue Danton, 10 (mèmk maison a limoges) JOTTR.I-T.A.Xi PARTICULIER d'une campagne AUX INDES OCCIDENTALES (1781-1782) DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS JOURNAL PARTICULIER DUNE CAMPAGNE AUX INDES OCCIDENTALES (1781-1782) PAR JOACHIM DU PERRON, COMTE DE REVEL Sous-Lieutenant au Régiment de Monsieur-Infanterie PARIS Henri CHARLES-LAVAUZELLE Éditeur militaire 11, Place Saint-André-des-Arts, 11 (Même maison à Limoges.) JOURNAL PARTICULIER d'une campagne AUX INDES OCCIDENTALES (1781-1782)

Chapitre I

« Les étapes du détachement de Monsieur-Infanterie, de Besançon au Conquet. — Une petite alerte. — La garnison du vaisseau du roi le Languedoc. Les étapes du détachement de Monsieur-Infanterie, de Besançon au Conquet. Enchaîné depuis plusieurs années parmi les plus grands fous de l'espèce humaine, j'ai été transporté à des milliers de lieues pour y égorger méthodiquement d'autres fous de ma trempe. Deux ans se sont écoulés dans cette étrange occupation et j'ai tenu note journalière de tout ce qui s'est fait et de tout ce que j'ai vu. L'importance des événements qui ont eu lieu, leur singularité, leur influence dans le monde politique, m'engagent à rédiger mes notes et mes plans. Cette compilation sera sans doute peu correcte, mais elle ne sera que pour moi, pour mon amusement et peut-être pour celui de quelque anglomane villageois.

Le régiment d'infanterie de Monsieur, étant en garnison à Besançon, en Franche-Comté, reçut, le 10 mai 1780, un ordre de la cour pour fournir un détachement de 400 hom mes destiné à former la garnison de plusieurs vaisseaux de guerre. Ce détachement, formé de la tête et de la queue de chaque compagnie, se mit en marche le 20 du même mois, sous la conduite de deux capitaines commandants, deux capitaines en second, quatre lieutenants et quatre sous-lieutenants, en tout douze officiers, au nombre des quels je me trouvais compris par rnon rang comme premier sous-lieutenant du corps. Capitaines : MM. de Saint-Quentin, Dessaulx, de Véron, de Vanloo. Lieutenants : MM. Gouliard, Châtillon, Bosquevert, de Fabry. Sous-lieutenants : MM. du Perron, de Vialet, d'Hou detot, de Laws. II est à remarquer que tous les corps n'ont pas suivi le même ordre, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas cru devoir marcher par grade, ce qui suppose que le ministre ne leur avait pas adressé des instructions claires et précises; au reste, c'est ce dont nous avons eu à nous plaindre dans plusieurs circonstances.

Nous partîmes donc le 20 mai 1780 de Besançon, où nous tenions garnison depuis longtemps; les premiers jours de notre route furent fort gais, et nos soldats, qui s'étaient présentés avec ardeur pour composer le détachement, véri fièrent le caractère national, qui saisit toujours avec plaisir tout ce qui est nouveau. Délivrés des exercices et des sujétions minutieuses d'une garnison, aussi bien que de l'aspect sévère des chefs à grosses épaulettes, ils se crurent moins subordonnés, mais ce petit moment d'effervescence fut bientôt réprimé par les soins vigilants de M. de Saint-Quentin et de mes autres camarades. Notre route fut dirigée par Pin et Magny, Gray, Ch-am plitte et Langres, où nous séjournâmes le 24. M. de Saint- Quentin me chargea d'aller tous les jours en avant pour préparer le logement, et je partais toujours à 10 heures du soir," à cause des grandes chaleurs qui engageaient notre commandant à faire marcher sa troupe dès les 2 ou 3 heures du matin.

De Langres, nous fûmes à Chaumont-en-Bassigny, Bar le-Duc, Vandeu vre et Troyes en Champagne, où nous eûmes séjour le 29, et où nous fûmes magnifiquement traités par le commandant d'une compagnie des gardes du corps, en quartier dans cette ville. Nous continuâmes par Ville neuve-l'Archevêque, Sens, Cheroy et Nemours, où nous nous reposâmes le 3 juin, et où les chaleurs devinrent excessives; de Nemours, nous fûmes à Milly, Etampes, Saint-Arnoult et Chartres, où nous fîmes séjour le 8; nous y trouvâmes M. le comte de Virieu, colonel en second du régiment, qui allait se marier; nos deux destinations étaient un peu différentes. De Chartres, nous fûmes à Châ teauneuf en-Thimerais, à Moutiers-en-Perche, détestable logement, à Mortagne et à Alençon, où nous demeurâmes le 13, pour continuer le lendemain par Pré-en-Pail, mauvais village, où nous brûlâmes notre étape par entêtement, par Mayenne, Laval, Vitré et Bennes, grande et belle ville, capitale des fiers Bretons.

M. le comte de Vaux, général de l'armée cantonnée en Bretagne, y avait son quartier. Nous dînâmes chez lui le 18, jour du séjour. M. de Goyon, maréchal de camp, com mandant particulier de la province, changea notre première destination, qui était pour Saint-Brieuc, et nous donna une nouvelle route pour nous rendre au Conquet, petit village situé à l'extrémité la plus occidentale de la Bretagne, sur le bord de la mer, environ à 6 lieues au delà de Brest. Nous partîmes de Bennes le 20, pour nous rendre à Plélan, mauvais village; à Josselin, où nous fûmes reçus par M. de Quassou, ancien capitaine du régiment; à Pontivy et à Bostrenen, petite ville où nous séjournâmes le 24. Cette partie de la Bretagne est le plus affreux pays du royaume, aux yeux d'un voyageur; quelques cìiau mières éparses, des bois, de la lande et du genêt pour toute production; une espèce d'hommes généralement petite et de mauvaise mine, des vêtements sauvages, un langage barbare, en un mot, un aspect rebutant; il y a au moins cinquante ans de distance des bas Bretons aux autres habitants de la France.

Nous poursuivîmes notre route par Carhaix, petite ville et Lafeuillée, mauvais village que nous trouvâmes infecté d'une gale universelle. Le maire et les habitants s'étaient allé cacher pour ne pas loger nos soldats; aucun n'enten dait le français ; il fallut se servir de l'étapier de Lander neau pour interprète, et enfin, ne pouvant parvenir à tirer parti de ces gens indécrottables, il fallut faire cuire la viande sur la pelouse au pied des arbres, et M. de Saint- Quentin fixa l'heure du départ le même jour à dix heures du soir pour nous rendre à Landerneau, où nous arrivâ mes à la pointe du jour. Nous devions, selon notre route, nous rendre le lendemain de Landerneau au Conquet, mais le maire refusa de fournir des chevaux et voitures, prétendant que la distance était trop forte, qu'il ne pouvait fournir que jusqu'à moitié chemin.

II y a neuf lieues de l'un à l'autre. M. de Saint Quentin m'envoya à Brest rendre compte de notre arrivée à M. le comte de Langeron, et lui demander ses ordres sur les diffi cultés qu'on nous faisait. Cet officier général était chargé du détail et de l'inspection de toutes les troupes destinées à s'embarquer; il laissa à mon choix de faire arrêter le détachement à Saint-Benan, sous condition de l'y faire vivre avec le prêt, n'y ayant point d'étape, ou bien de suivre notre ordre de route, en allant le même jour au Conquet, et faisant seulement changer les chevaux et voitures. Je pré férai ce dernier parti, présumant que notre troupe, en haleine, ferait sans peine un effort pour la dernière journée, et je me munis des ordres nécessaires pour avoir des che vaux frais à Renan, bourg à trois lieues du Conquet.

Les choses étant ainsi arrangées, nous arrivâmes enfin à notre destination, le lendemain 28 juin, bien fatigués et bien ennuyés d'une route aussi longue et aussi chaude. Le Conquet est un village à moitié détruit, situé à une lieue au nord de la pointe Saint-Mathieu, qui forme un des côtés de l'entrée de la rade de Brest. Le long du village règne une crique qui servait autrefois de port aux corsaires et qui maintenant est fréquentée par quelques barques de pêcheurs. La guerre, ou je ne sais quelle autre cause, a éloigné presque tous les habitants de ce canton; il y reste beaucoup de masures et de maisons inoccupées, dont quelques-unes nous servaient de casernes pour placer des ustensiles et fournitures que les syndics exi geaient des paysans voisins. Nous trouvâmes un détachement de garde-côtes qui y était cantonné et était chargé du service de toutes les batteries du rivage; et comme nous n'avions aucun ren seignement sur le genre de service que nous devions faire, nous établîmes seulement une garde de police.

Notre existence était assez oisive; quelques-uns de nous allaient dans quelques maisons des environs; les autres se promenaient sur le rivage, et contemplaient les pêcheurs de la côte et les bâtiments de toute espèce qui entraient ou sortaient de la rade de Brest; nos lunettes étaient conti nuellement braquées sur les bâtons de signaux de l'île de Molène, qui répétait ceux de l'ile d'Ouessant qui, par sa position, découvre tout ce qui entre dans la Manche. Notre peu d'expérience maritime nous faisait toujours craindre une descente ; la moindre voile qui paraissait était d'abord jugée ennemie; nous avions plusieurs batteries, le long de notre côte, dont le mauvais état nous faisait gémir; en un mot, nous nous croyions le repos de la France dans notre chétif village, et nos têtes exaltées nous figuraient continuellement les Anglais gravissant nos rivages.

Une petite alerte. Nous eûmes, à la fin du mois de juillet, une petite alerte qui ne contribua pas peu à nourrir cet excessif contente ment de nous-mêmes. Le cutter du roi, la Levrette, com mandé par M. le chevalier de La Bourdonnais, se trou vant sur Ouessant un matin, fut poursuivi par un vaisseau anglais, le Nonsuck, qui le joignait à vue d'œil; le cheva lier de La Bourdonnais chassait sur Brest, et craignant d'être atteint avant d'y entrer, coupa tout court vers le Con quet et mouilla à l'entrée de notre petite crique. Le vaisseau ennemi, sûr de sa marche, laissa le cutter, mit pa villon espagnol et poursuivit sa route en dedans de la pointe Saint-Mathieu, comme si réellement il eût voulu entrer à Brest; le chevalier de la Bourdonnais, qui l'avait bien reconnu pour ennemi, ne fut point dupe de son pavillon espagnol, ni de sa manœuvre hardie; il demeura mouillé sous nos batteries et força une vingtaine de barques, qui, dans le même moment, venaient de Saint-Malo, sous l'escorte de la corvette le Prince-Henri, pour se rendre à Brest, il les força, dis-je, de mouiller au même endroit, et les sauva par conséquent de la gueule du loup qui lui était caché parla hauteur de la pointe Saint-Mathieu.

D'après l'avertissement et la réquisition du chevalier de La Bourdonnais, nous nous portâmes sur nos batteries, parce qu'il prétendait que l'ennemi reviendrait sûrement pour tâcher de faire échouer notre flottille; effectivement, au bout d'une demi-heure, nous le vîmes revenir, rangeant de très près la pointe Saint-Mathieu, et, dès qu'il l'eût dé passée, il porta sur nous le plus possible ; mais lèvent, qui était au nord, ne lui permit pas de nous approcher; il vira de bord deux fois devant nous, et, au bout d'une heure, il gagna le large. C'était le premier vaisseau de guerre que je voyais sous voiles; je fus saisi d'admiration en voyant une si lourde masse manœuvrer et se mouvoir avec autant de lé gèreté et de précision. Nous ne manquâmes pas d'attribuer sa retraite à notre bonne contenance.

J'ai cru remarquer que trop souvent, dans l'infanterie, nous croyons avoir beaucoup de mérite en faisant de très petites choses. Cette petite alerte fut cause qu'on fit attention au mauvais état des affûts et des canons de la côte; on y donna plus de soins, on fit montrer l'exercice de l'artillerie à nos soldats par des bas-officiers de ce corps, on augmenta quelques postes, et on mit toute l'importance possible aux précautions que l'on jugea à propos de prendre. Nous fournissions tous les quinze jours une garde de quinze hommes et un sergent au château de Bertheaume, situé sur l'entrée de la rade de Brest, à une bonne lieue du Conquet. Ce fort est construit sur un petit rocher séparé du conti nent par la mer; on y communique par un pont de madriers fortement attachés sur deux gros câbles, dont la mobilité surprend la première fois qu'on y passe.

II est garni de canons et de mortiers qui défendent rapproche de cette côte et le mouillage voisin qu'on appelle baie de Ber theaume; mais on passe aisément hors de leur portée pour entrer à Brest, dont l'abord n'est bien défendu qu'au pas sage du goulet qui se trouve étroit et bien garni de batte ries. En attendant qu'il y eût quelques vaisseaux en armement prêts à nous recevoir, nos soldats furent employés, par Tordre de M. le comte de Langeron, à la construction de plusieurs nouveaux forts, qui formaient une enceinte autour de la ville de Brest, à trois quarts de lieue dans sa partie septentrionale et occidentale. Ces travaux immenses et qui ont coûté des sommes exorbitantes, avaient été projetés et mis en exécution par cet officier général, sans la participation de messieurs du génie, qui, par conséquent, ne les approuvaient pas.

Les partisans de M. le comte de Langeron prétendaient qu'un port, des arsenaux et des magasins aussi essentiels que ceux de Brest exigeaient les plus fortes défenses, et que, en cas d'invasion, Brest, dans son premier état, n'était pas à Fabri d'un coup de main. Les ingénieurs prétendaient que toutes les dépenses étaient inutiles et même nuisibles, que cette partie de la Bretagne est inaccessible par la nature de son sol, à cause de l'usage où sont les paysans de ces cantons d'élever autour de leurs champs un rempart de terre consolidé par de gros buissons et de gros arbres plantés très près dans le même rempart; ils font beaucoup d'élève de chevaux qu'ils renferment dans leurs champs ainsi clos, de manière que chaque champ est une bonne redoute, ce qui rend l'intérieur du pays inaccessible.

Us prétendaient d'ailleurs que c'était, au contraire, fournir des armes à nos ennemis, parce que si jamais la France se trouvait dans une détresse assez grande pour craindre une descente réelle et sérieuse de la part de sa rivale, elle serait hors d'état d'empêcher le siège de tous ces forts, qui, une fois pris, serviraient de boulevards et assureraient le séjour de nos ennemis dans ces cantons. Dans les premiers jours du mois d'août, M. de Jumilhac, maréchal de camp, inspecteur des garde côtes et des batteries, vint faire une visite dans notre quartier; il crut remarquer de la négligence dans la manière de servir de messieurs les garde-côtes, et, en conséquence, les mit sous le commandement direct de M. de Saint-Quentin, auquel il donna un district de plusieurs lieues. Leurs officiers ne trouvèrent pas le changement de leur goût et il y eut des représentations de la part de ceux d'entre eux qui se nom maient chefs de division et qui portaient les marques dis tinctives du grade de major, prétendant ne pas devoir être sous les ordres d'un capitaine; ils furent déboutés de leur demande et forcés de servir plus exactement, ainsi que leurs soldats, auxquels ils ne purent plus permettre de rester chez eux comme auparavant.

La garnison du vaisseau du roi « le Languedoc ». Au commencement du mois de septembre, on envoya dans notre quartier un détachement de quatre cents hom mes du régiment de Beaujolais, qui fit le même service que nous. Vers le quinze du même mois, M. de Langeron vint nous passer en revue et nous annonça que nous ne tarderions pas à être embarqués. Nous étions impatients d'en recevoir les ordres, tant on a de penchant à désirer ce qu'on ne connaît pas. Effectivement, le 1er octobre, nous reçûmes Tordre de fournir cent soixante hommes et quatre officiers, pour composer la garnison du vaisseau du roi, le Languedoc, de 80 pièces de canon; MM. de Beaujolais reçurent, en même temps, Tordre d'en fournir le même nombre pour la garni son du vaisseau le Saint -Esprit. Ce nouveau détachement fut pris sur la totalité de Tan cien par la tète et la queue de chaque compagnie.

Le premier capitaine, le premier lieutenant en 1er, le premier lieutenant en 2e et le premier sous-lieutenant furent dési gnés pour le commander; en conséquence, MM. de Saint- Quentin, Gouliard, de Bosquevert et moi nous nous mimes en marche avec notre troupe, le 6 du mois d'octobre, pour nous rendre du Conquet à Brest. Nous y arrivâ mes de bonne heure, par un bien mauvais temps; le vent était si fort et la mer si agitée, que la communication du port à la grande rade, où était le Languedoc, se trouva im praticable. M. de Langeron n'ayant point prévu ce contre-temps et comptant nous remettre dès notre arrivée entre les mains de Neptune, n'avait point pourvu ni à notre logement, ni à notre nourriture; d'un autre côté, M. Hector, commandant de la marine, ne pouvant nous envoyer tout de suite à notre destination, refusait de se charger de nous.

Cela occasionna quelques débats entre le dieu de la terre et celui de la mer, qui enfin prit pitié de ses bâtards adoptifs et nous fit loger et nourrir sur un vaisseau que Ton armait dans le port.

Chapitre II

A bord du Languedoc. — Ce qu'est un vaisseau de guerre. — Lois et mouvements auxquels est subordonné un vaisseau. A bord du Languedoc. Le lendemain 7, le beau temps revenu nous permit d'a border notre vaisseau; nous y fûmes transportés et instal lés après avoir préalablement reçu des magasins du roi, pour chacun de nos soldats et bas-officiers, un sarrau de toile, deux chemises bleues et un hamac pour se coucher; ces fournitures étaient données gratis à la condition de les entretenir pendant toute la campagne. Quant à nous, nous prîmes des arrangements avec les officiers du détachement du régiment de Champagne, qui, deux jours auparavant, étaient sortis du vaisseau pour retourner à leur cantonne ment. Ces messieurs n'y avaient tenu garnison que quatre mois, et, dans cet intervalle, n'avaient fait qu'une croisière de huit jours dans le golfe de Gascogne; ils se trouvèrent très heureux et très satisfaits de nous céder la place de si bonne heure.

Ils nous remirent à bon prix leurs provisions maritimes, qui consistaient en hamacs avec cadre, matelas, couvertures, garnitures de chambres et autres ustensiles; il m'en coûta environ 80 francs pour ma part. Nous débutâmes assez froidement avec MM. de la ma rine, qui, dans ce moment, n'étaient pas nombreux à bord du vaisseau. M. le baron d'Aros, qui en avait le commandement de puis très peu de jours, se tenait à terre, ainsi que M. de Catelan, capitaine en second. M. Durand de la Motte, premier lieutenant et chargé de tout le détail, nous reçut et dirigea notre établissement; le poste de nos soldats fut fixé sous le gaillard d'arrière; mes camarades et moi nous eûmes des chambres sur la dunette. Bien entendu que tous les officiers de la marine, jusqu'au dernier enseigne inclusivement, devaient être logés avant nous, et que nous ne pouvions occuper une des petites chambres qu'autant que ces messieurs n'étaient pas assez pour les remplir.

Les premiers jours se passèrent très cérémonieusement, comme cela devait être entre gens qui ne s'aiment pas et qui sont forcés de se fréquenter. M. Durand de la Motte, excellent garçon dans le fond, mais entaché de la morgue de son corps, fit quelques tra casseries à M. de Saint-Quentin, sur des rendements de compte, sur des punitions, sur le droit d'inspecter sa troupe qu'il lui contestait, et sur plusieurs misères; cela produisit un peu d'animosité, quelques explications vives, qui cependant n'eurent pas de suite par la sagesse, Téquité et la justice de M. le baron d'Aros, qui régla tout à Tamia ble. Ce serait ici le cas de faire une diatribe sur la malheureuse existence d'un officier d'infanterie à bord d'un vais seau, mais comme elle serait en pure perte et n'aboutirait à rien, je me contente de former des vœux pour que le gouvernement, moins indifférent sur notre sort, daigne nous y rendre un peu de considération, ou veuille bien ne pas nous associer aux travaux d'un corps dont je respecte les talents et les prétentions, mais dont les prérogatives sont trop humiliantes pour nous.

Peu à peu nous nous habituâmes avec nos nouveaux hô tes; notre capitaine nous faisait bonne chère; assez ordi nairement, ces messieurs venaient dîner et s'en retournaient sur les 3 heures en ville, où ils demeuraient jusqu'au len demain ; Tofficier de garde restait à bord et cet officier était souvent un auxiliaire ou un garde de la marine, enfant de à 14 ans, à qui tout compte devait être rendu et toutes les permissions demandées, ce qui devenait désagréable pour nous, lorsque nous nous trouvions dans le cas. II est vrai, cependant, que M. de la Motte y restait très souvent. Nos soldats fournissaient régulièrement une garde de 16 hommes, 2 caporaux et 1 sergent; cette garde fournis sait deux sentinelles jour et nuit aux flancs droit et gauche du \'aisseau, deux autres sentinelles de jour aux cuisines, e't aux portes de la grand'chambre et de la chambre du conseil ; toutes ces sentinelles étaient armées des sabres du bord.

Du reste, les gens de garde couchaient dans leurs hamacs, qu'ils plaçaient à portée de leur poste ; les deux caporaux veillaient tour à tour pour relever les sentinelles et pour garder un fanal dans lequel ils étaient spéciale ment chargés d'entretenir du feu, et toutes les fois qu'on avait besoin de se servir de ce feu il fallait qu'il fût porté par le caporal de garde qui ne pouvait le confier à per sonne. II y avait un autre fanal q e Ton conservait pendant la nuit dans la première batterie, dans le canton appelé la saintebarbe, mais la garde en était confiée au maître-canonnier et à ses canonniers. Notre troupe partageait avec les matelots les corvées qui regardaient Tarmement, Téquipement et Tapprovi sionnement du vaisseau, et on lui montra l'exercice du canon, ainsi que celui des voiles.

Quant à la nourriture, elle était la même pour tout l'équipage, et, pour cet objet, tous les matelots et soldats étaient divisés par chambrées de sept individus ; une chambrée ainsi formée s'appelait, en terme maritime, unplat; chaque plat de sept matelots ou sept soldats avait son numéro qui lui était affecté et qui servait à faire la distribution avec ordre. Chaque plat était pourvu d'une gamelle de bois, de la grandeur et de la forme à peu près d'un baquet; cette gamelle était commune aux sept hommes pour y manger Indes occid. la soupe ou toute autre distribution; il y avait aussi un petil baril pour contenir les sept portions de vin. On faisait trois distributions par jour et par conséquent trois repas; le premier à huit heures du matin, s'annonçait parla cloche, au son de laquelle chaque chef de plat se portaità l'endroit où le commis délivrait ; il y présentait sa gamelle, dans laquelle il recevait trois livres et demi de pain pour son plat, c'est-à-dire demi-livre pou;' chaque homme, si la distribution se faisait en pain; mais si elle se faisait en biscuit, il n'en recevait que quarante-deu."< onces, c'est-à dire six onces pour chaque individu; il recevait ensuite dans son baril sept mesures de vin, dont trois font à peu près la pinte ordinaire et chacune équivaut à un grand gobelet; la distribution finie, chaque plat mangeait son pain ou en trempait une partie dans le vin du baril.

Ces mesures de vin s'appelaient, en terme de mer, quart de vin, de manière que chaque matelot ou soldat avait pour déjeuner demi-livre de pain et un quart de vin. La seconde distribution se faisait ordinairement entre onze heures et midi; la cloche Tannonçait comme la première, et le chef de chaque plat, armé de sa gamelle et de son baril, allait recevoir demi-livre de pain, ou six onces de biscuit et un quart de vin pour chaque individu de son plat ; il recevait, de plus, demi-livre de viande salée, ou bien six onces de lard salé pour chaque homme. Si la distribu tion se faisait en viande fraîche, ce qui avait toujours lieu en rade de Brest, alors on leur donnait le bouillon, qui leur faisait de la soupe, et chaque homme coupait la moitié de sa demi-livre de pain ou brisait avec un boulet la moitié de ses six onces de biscuit pour mettre dans la gamelle commune et faire de la soupe, et gardait l'autre moitié pour manger à la main avec sa viande; mais lorsqu'on donnait du bœuf salé ou du lard, on jetait le bouillon à la mer, parce qu'il aurait été scorbutique; chaque homme avait, par conséquent, pour dîner: demi livre de pain, demi-livre de viande ou six onces de lard, et un quart de vin.

Voici la manière dont on fait cuire la viande : on la dis tribue le soir à chaque plat à raison de demi-livre par homme; chaque chef de plat divise celle qui lui est échue en sept morceaux égaux, il enfile ces sept portions avec un morceau de bois fait en forme de broche, il les y attache solidement avec de la ficelle, et dans le haut de ce morceau de bois est écrit le numéro de son plat, par exemple : 3me plat de matelots, 5me plat de soldats, etc. Tous les chefs de plat reportent leur broche ainsi arrangée au chef de cuisine, qui s'appelle ordinairement le coq, lequel coq met toutes ces broches dans la chaudière (il n'y a qu'une seule chaudière pour tout l'équipage), y verse une quantité d'eau proportionnée au nombre, et fait bouillir jusqu'à parfaite cuisson, puis rend à chacun sa broche et en même temps vide dans la gamelle une mesure de bouillon, si, comme je Tai déjà dit, il a fait cuire de la viande fraîche.

La troisième distribution se fait ordinairement à cinq ou six heures du soir et consiste, comme le matin et à midi, en demi-livre de pain ou six onces de biscuit, avec un quart de vin, mais au lieu de viande on leur donne une espèce de soupe faite avec des légumes et de Thuile; c'est-à-dire, le coq, après avoir mis dans la chaudière la quantité d'eau nécessaire, doit y faire cuire des pois, ou des haricots, ou des fèves, ou des gourganes, ou du riz, et, si Ton peut, on y mêle des herbages; on doit mettre à raison de quatre onces de pois, fèves, etc., par chaque homme, et si c'est du riz, on n'en met que deux onces ; on doit encore mettre une bouteille d'huile par cent hommes et du sel en proportion; ainsi se fait le souper qui est tou jours à peu près le même. Dans les jours maigres, au lieu de viande, on donne environ trois onces de fromage; on donne aussi, quelquefois, de la morue : j'en ai vu distribuer ordinairement une fois par semaine.

M. le baron d'Aros avait grand soin de faire donner du pain frais le plus souvent possible, et, en général, il a saisi toutes les occasions qui se sont présentées pour faciliter le bien-être de son équipage, qui par reconnaissance, a toujours témoigné lui être très attaché ; on n'a pas eu moins à se louer, pour cet objet, de M. Durand de la Motte, qui, par ses fonctions de lieutenant en pied, chargé du détail, était spé cialement tenu de veiller aux distributions, aux qualités de la nourriture, à la propreté, et à toute Tadministration intérieure du vaisseau. II s'en acquittait comme un chef de famille dans sa maison ; et, bien certainement, il n'est pas douteux que la bonne santé de tout un équipage dépend du plus ou moins de soins du lieutenant en pied. Notre séjour dans la rade de Brest fut prolongé jusqu'au mois de inars suivant ; nous eûmes, pendant cet intervalle de temps, deux ordres pour aller en croisière, mais les vents ne nous le permirent jamais, et d'autres circons tances survenant, on nous donnait contre ordre.

Pendant cette longue station, nous avons d'abord eu pour général M. du Chaffaut et ensuite M. de la Touche-Tréville ; nous ne fûmes qu'au nombre de huit à dix vaisseaux jusqu'au mois de janvier, époque de la rentrée de M. de Guichen, qui, revenant des Antilles, avait joint M. le Comte d'Es staing à Cadix, et ces deux armées rentrèrent ensemble à Brest. On s'occupa tout de suite à réparer et ravitailler les moins endommagés afin de les joindre à nous et compléter l'armée destinée pour TAmérique. Nous n'imaginions pas alors devoir en être, à raison de ce que notre Languedoc, beau et bon vaisseau, mais ancien cheval de bataille de M. d'Estaing, avait été très éprouvé et très cassé par sa dernière campagne, n'avait été que médiocrement radoubé, et était encore doublé en bois au lieu de Têtre en cuivre, comme tous les bâtiments des tinés à une longue campagne; cependant, le temps nous apprit que nous étions du nombre des élus.

Ce qu'est un vaisseau de guerre. — Lois et mouvements auxquels est subordonné un vaisseau. Comme tout cet hiver ne fournit aucun événement inté ressant, à l'exception de quelques coups de vent qui nous faisaient jeter toutes nos ancres à la mer pour tâcher de nous tenir en place et ne pas aller à la côte, je vais tracer un précis, ou un à peu près des lois et des mouvements auxquels est subordonné un vaisseau, afin de faciliter Tin telligence des évolutions de la campagne. Un vaisseau de guerre tient sans doute une des premières places parmi ce qu'on appelle chef-d'œuvre de Tindus trie humaine; cette machine immense renferme dans son sein un magasin à poudre considérable, un parc d'artillerie et une artillerie du plus gros calibre, aussi nombreuse que celle des plus fortes places de terre, du bois, de Teau et des vivres de toute espèce pour nourrir son équipage pendant six mois, des bœufs en vie, des moutons, des cochons, et une très grosse quantité de volailles et quelquefois jus qu'à 1.200 hommes.

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