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Voyage au pays des Mormons; relation-géographie-histoire naturelle-histoire-théologie-mœurs et coutumes ... Ouvrage orné de 10 gravures sur acier et d'une carte

Jules Remy · 1860 · Scanned text

341,993 words · about 23 h 57 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jules Remy
Language
French
Published
1860
Length
341,993 words · about 23 h 57 min
Sections
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Contents (10)

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RELATIOiN — GEOGRAPHIE HISTOIRE NATURELLE — HISTOIRE — THÉOLOGIE MOEURS ET COUTUMES t \ i; JULES RE M Y TOME PREMIER Ouvrage orne de ÌO gravures sur acier et d'une Carte PARIS E, DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR PALAIS-ROYAL, 13 GALERIE D'ORLEANS 18 i PARIS. — IMPRiKTERIE DE J. CL AYE ìí U E SAINT-BENOIT, Hé en 1801, Daguerréotype en VOYAGE AU PAYS DES MORMONS RELATION GEOGRAPHIE HISTOIRE NATURELLE — HISTOIRE — THÉOLOGIE MOEURS ET COUTUMES P A II JULES RE M Y TOME PREMIER Ouvrage orne de ÌO gravures sur ,-icier et d'une Carte PARIS E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR PALAIS-ROYAL, 13. GALERIE d'ORLFANS 1860 Tous droits réservés RU TOME PREMIER Pages. Préface vu Introduction. Du mouvement religieux aux États-Unis... ix-lxxxviu LIVRE PREMIER VOYAGE DE CALIFORNIE EN UTAH Chapitre Ie'. Route de Sacramento à Carson- Valley 3 — II. De Carson-Valley à Haws's-Ranch 35 III. De Haws's-Ranch à la Nouvelle-Jérusalem 133 IV. La Nouvelle-Jérusalem 1 65

Livre II Histoire Des Mormons

I PONTIFICAT DE JOSEPH SMITH Chapitre Ier. Vie du Prophète jusqu'à rétablissement rie sa religion. 180V1830 VI Pages. Chapitre II. L'Église mormonne jusqu'à la fondation de Nauvoo. 1 830-1 839 233 — III. Depuis la fondation de Nauvoo jusqu'à la mort du Prophète. 1 839-1 844 287 ; [ PONTIFICAT DE BRIGHAM YOUNG IV. Depuis l'avénement de Brigham Youngjusqu'à l'organisation du gouvernement territoriíil de l'Utah. 1 844-1 851 347 V. Depuis l'organisation du gouvernement territorial de l'Utah jusqu'à nos jours. 1851-1860 387 Résumé chronologique de l'hisloire des Mormons 429 PLANCHES DU TOME PREMIER Portrait de Brigham Young Frontispice. Portrait de Sòkòpitz 1 28 Temple de Great Salt Lafc City 1 70 Caractères des plaques de Mormon 210 Plaques de bronze de l'IUinois 230 Carte

Preface

Après dix années de voyages entrepris dans un but purement scien tifique, je suis revenu un instant au pays natal, où j'espérais puiser une nouvelle ardeur pour la carrière qu'il me reste à parcourir. Durant cette courte halte, je ne pouvais songer à publier un ouvrage complet et étendu. La coordination seule des matériaux que j'ai rapportés de la Polynésie, pour ne parler que d'un point de mes explorations, aurait demandé beaucoup plus de loisir que je n'en avais. Je ne voulais pourtant pas quitter l'Europe sans donner au public un épisode de mes courses lointaines. Je n'avais qu'à choisir : mon choix fut bientôt fait. Les écrits publiés sur les Mormons se trouvent entachés d'inexactitudes ou plutôt d'erreurs si nombreuses, que j'ai vu là un sujet à traiter, un sujet que je pouvais aborder avec d'autant plus de confiance que j'avais eu le privilège d'étudier au cœur même de leur empire ces nouveaux sectaires, dont les principes étranges ont éveillé l'attention publique dans ces dernières années, malgré la gravité des événements qui s'accomplissaient de ce côté-ci du monde, et les profondes préoccupations qui devaient naturellement s'ensuivre.

C'est cet épisode que je me hasarde à publier aujourd'hui. La science, si justement sévère, n'y trouvera peut-être que peu de chose à recueillir, et le moraliste pourra regretter que l'histoire de ce peuple singulier n'ait pas été écrite par une main plus exercée. J'ai pensé toutefois que le naturaliste ne dédaignerait pas de regarder, dans une peinture scrupu leusement fidèle, des lieux qui n'ont pas été explorés, ou qui ne l'ont été PRÉFACE. VIII qu'imparfaitement, et que l'homme qui aime le spectacle des choses hu maines, ne verrait pas sans intérêt le tableau d'une société politique et religieuse, qui, naguère chrétienne et libre, rompt avec le christianisme et la liberté, pour s'essayer à la vie dans des conditions nouvelles et pro fondément différentes. La plupart de ces feuilles ont été écrites au jour le jour, à la belle étoile, sur le penchant ou sur la crête des montagnes, au milieu des déserts, au milieu des distractions et souvent des périls qui accom pagnent nécessairement une aussi longue pérégrination , et sans doute les pages qu'on va lire se ressentent des lieux et des circonstances qui les ont vues naître.

Elles manquent, je le crains, de ces qualités littéraires dont on est à bon droit si curieux. Mais il m'a paru que ce n'était pas là une raison suffisante pour garder le silence, bien certain d'ailleurs que ce qu'elles laisseraient à désirer sous le rapport de la forme, elles le rachè teraient par la vérité. La vérité, si souvent altérée, sera rétablie dans ce livre. La plupart de ceux qui ont écril sur les Mormons ont puisé à des sources peu sûres. Les historiens et les voyageurs qui leur ont servi de guides, ou n'avaient pas apprécié les choses sur les lieux mêmes, ou ne l'avaient fait qu'au point de vue de leurs opinions et trop souvent de leurs passions. J'ai eu l'avantage de voir de mes yeux, et mes lecteurs s'en apercevront , je l'espère. Détaché, en outre, de tout préjugé, je puis affirmer que j'ai contemplé la nature morale du même œil, avec la même impartialité, que j'ai observé la nature physique.

Le bien et le mal ont été exposés; mais si je redresse des opinions erronées, je suis loin d'offrir une apologie. C'est la conscience de cette sincérité et de cette impartialité qui m'a inspiré quelque confiance et donné le désir de me présenter au public. La vérité tient toujours le premier rang auprès des esprits sérieux. et c'est pour ceux-là que j'écris. Pjris, aoùt 1860.

Introduction

DU MOUVEMENT RELIGIEUX AUX ÉTATS-UNIS Mon itinéraire m' ayant conduit , il y a quelques années, dans le voisinage des Mormons, je ne pus résister à la tentation de faire une pointe vers le pays de ce peuple étrange, où j'espérais voir de près une religion naissante, et saisir sur place un des grands secrets de la nature. Un culte, surgissant tout à coup au milieu d'une grande société, et apparaissant à l'horizon comme une île nouvelle au sein de l'Oeéan, cela valait bien qu'on se dérangeât un peu et qu'on s'écartât de sa route. Me refuser le plaisir d'un tel spectacle était, d'ailleurs, au-dessus de mes forces, ou, pour mieux dire, je me serais cru coupable de m'en priver, puisque l'occasion s'en présentait, et qu'il n'y avait guère plus de quatre cents lieues de désert à traverser. Si j'avais eu à me justifier de la diversion que ce voyage apportait à mes études de naturaliste, diversion qui, du reste, ne fut pas absolue, je me serais dit sans doute qu'il ne pouvait pas y avoir peine perdue à étudier, sur le terrain même où il se produisait, un phénomène rare dans tous les temps, et surtout dans le nôtre.

II est bien certain que si j'avais appris en Californie, où je me trouvais alors, l'apparition d'une île nouvelle dans l'océan Pacifique, je n'aurais pas hésité à changer de cap pour me transporter sur les lieux. Pourquoi n'en aurais-je pas fait autant en faveur du mormonisme? Le phénomène moral a

INTRODUCTION.

. X était-il moins intéressant que le phénomène géologique aurait pu l'être ? Ce qui m'attirait encore, indépendamment du spectacle lui-même, c'est que le phénomène ine paraissait avoir un caractère tout à fait à part, et ne ressembler à aucun autre parmi les phénomènes de mente nature qui l'ont précédé dans l'histoire. II me faisait l'effet , non pas seulement d'une variété, mais d'une curiosité de l'espèce, d'une rareté, sinon d'une anomalie, comme certaines plantes que j'avais rencontrées sous l'équateur, comme le Rhizophora, par exemple, dont les graines germent dans le fruit et offrent à l'œil des individus complets, tout formés, lorsqu'elles s'en détachent et tombent sur le sol. A distance, d'après ce que j'avais vu et entendu du mormonisme, il me semblait qu'il pouvait y avoir quelque embarras à le classer.

Et pourtant, il me répugnait de croire à l' anomalie ; car, si les monstruosités déplaisent dans l'ordre physique, elles choquent bien plus encore dans l'ordre moral. J'en voulais avoir le cœur net à l'endroit du phénomène singulier, du Rhizophora moral, si je puis ainsi parler, qui , né dans les parages où le Niagara fait entendre son éternel tonnerre, aurait dû, ce semble, périr dans son germe aux lieux mêmes qui l'avaient vu naître, et qui, au contraire, dans le désert où il avait été transplanté, s'était accru, développé, et couvrait de son ombrage une société déjà puissante. Je voulais savoir d'une manière positive, en témoin oculaire, si la religion de Joseph Smith était véritablement une nouveauté, ou si l'ignorance ou la passion s'était trompée, et avait trompé le public sur son compte.

Le fondateur du mormonisme était-il, comme on le disait généralement , un imposteur ? Gela me paraissait fort étrange, avec les idées que je m'étais faites des origines des religions; et, s'il y avait une dérogation véritable à ce que j'avais jusqu'alors considéré comme une loi générale, je tenais à constater la dérogation. I Les religions, quelle que soit d'ailleurs l'opinion que l'on puisse avoir sur leur vérité absolue, sont des fruits spontanés de l'âme humaine. Elles répondent à des instincts primitifs, à des besoins puissants, qu'on ne saurait méconnaître. II n'est pas de créature humaine qui n'en porte le germe dans les profondeurs de sa raison, de son imagination et de son cœur; car il n'en est pas qui n'éprouve, vaguement d'abord, plus clairement dans la suite, le sentiment de l'innni, qui n'ait la vision plus ou moins lumineuse de l'idéal, et ne soit troublée ou tourmentée du mystère qui plane au-dessus de notre destinée.

Je ne voudrais pas médire de la philosophie duxvnr3 siècle; mais j'admire que ces hommes d'esprit, dont quelques-uns étaient de grands esprits, aient traité d'hallucinations et de chimères les plus hautes aspirations de l'àme , et prétendu gravement qu'il n'y a dans les religions que des inventions humaines, des produits de la politique et de ('imposture. II y a plus de philosophie dans ces vers de Milton, qui nous montre Adam , le jour même de sa naissance, préoccupé de cette grande énigme et s'adressant à la nature entière pour en trouver le mot : But who I was, or where, or from what cause, Knew not; to speak I try'd, and fortrrwith spake; M y tongue obey'd, and readily could name Whate'er I saw. Thou Sun, said l, fair light, And thou enlighten'd Earth, so fresh and gay, Ye Hills and Dales, ye Rivers, Woods and Plains,

INTRODUCTION.

. XII And ye that live and move, fair créatures, tell, Tell, if ye saw, how came I thus, how hère? Not of myself; by some great maker then, In goodness and in poVr prééminent; Tell me, how may I know him, how adore, From whom I hâve that thus I move and live, And feel that I am happier than I know l. L'étude de l'esprit humain donne raison au poète contre nos philosophes. II n'est plus permis depuis Descartes, bien qu'on l'ait fait souvent, comme nous venons de le voir, et que parfois on le fasse encore, de prétendre qu'on puisse inventer Dieu. II faut bien qu'on en prenne son parti , si Dieu n'existait pas, on ne pourrait l'inventer : si l'axiome éternel, comme on l'a appelé , n'était pas dans la pensée de chacun, qui pourrait en assembler les caractères et en trouver la formule ? II n'y a pas de bonne volonté qui pût en venir à bout.

Dieu ne sort pas de l'àme de l'homme comme le fruit de la fleur ; ce serait dire la même im piété d'une manière différente, et troquer l'athéisme contre le panthéisme; mais l'idée de Dieu, le sentiment de l'idéal et du divin, ainsi que les religions qui n'en sont que les manifestations extérieures, les formes nécessaires, s'en échappent aussi naturel lement que la fleur du bouton et le fruit de la fleur. L'homme n'invente pas Dieu, il le trouve, il le saisit dans une révélation intérieure, qu'il ne dépend pas de lui d'écouter ou de mécon naître. Les religions ne sontque l'écho plus ou moins fidèle, plus ou moins sonore de cette révélation profonde. Le bouddhisme, que M. Barthélemy Saint-Hilaire vient de nous révéler en quelque sorte, n'est pas un argument contre l'existence du divin dans la nature humaine.

Le mot de Dieu n'existe pas dans les langues des peuples asservis à cette étrange religion, qui est la négation du principe de toute religion, et, par conséquent, semble n'avoir aucune raison d'être ; mais il ne s'ensuit pas néi. Pabauisiì lost, 8, v. 270-28Î. cessairement que l'idée de l'intìni n'y soit pas en germe dans les âmes. Le sentiment de l'imperfection humaine et de la misère de notre condition, qui est au fond du bouddhisme, enveloppe en lui-même le sentiment de la perfection ; et, que Dieu soit nommé on non, par cela seul que l'homme cherche une solution au problème de sa destinée, qu'il tient à secouer le joug de sa misère et aspire à un état meilleur, il y a dans les profondeurs de son âme un rayon de la divine lumière. L'idée de Dieu peut être enveloppée de profondes ténèbres dans la conscience humaine; elle peut, durant des siècles, rester à Fétat embryonnaire dans les races inférieures de l'humanité : ce n'est pas une raison suffisante pour conclure contre son universalité.

Voltaire disait contre Bayle, qui affirmait la possibilité de l'existence de peuples athées : «Ces peuples ne nient ni affirment Dieu : ils n'en ont jamais entendu parler. Prétendre qu'ils sont athées est la même imputation que si l'on disait qu'ils sont anti-cartésiens. Ils ne sont ni pour ni contre Descartes, ce sont de vrais enfants; un enfant n'est ni athée ni déiste : il n'est rien '. » Voltaire a vu avec une sagacité voisine de la profondeur la vérité en ce point, et nous pouvons appliquer son jugement au bouddhisme. Les peuples qui professent cette religion sont encore dans l'enfance, et l'idée de Dieu est chez eux ce qu'elle est chez les enfants, chez les enfants sans esprit et sans imagination , quelque chose de con fus , de ténébreux , de lourd, si je puis ainsi dire, qui a besoin de l'éducation pour se dégager, s'éclairer et s'élever.

L'histoire et l'érudition, si je ne me trompe, prêtent sur ce point leur concours à la pbilosophie. La critique a pu montrer ce qu'il y a d'humain dans les formes religieuses, mais elle n'a jamais prétendu que le fond ne fût pas divin : elle n'a pas con fondu l'or avec le quartz où il était caché ; et les formes reli gieuses elles-mêmes, elle n'a jamais dit qu'elles ne fussent pas des produits spontanés de notre nature. Tout le travail de la cri- 1. Voir Le Bouddha et sa Religion, par M. Barthélemy Saint-Hilaire.

INTRODUCTION.

. XIV tique allemande nouvelle, et celui de la critique française, qui est venu à la suite, et qui a répandu sur le premier je ne sais quelle lumière plus limpide, comme aussi plus aimable, ont démontré la spontanéité des religions et, par conséquent, leur sincérité. II y a bien de l'esprit, de la grâce, de l'enjouement, du piquant, même , et des choses singulièrement humaines dans les fables mythologiques de la Grèce. Est-ce à dire pour cela que les dieux que nous y voyons jouer et s'ébattre soient éclos du cerveau des poètes? Et le fussent-ils, en quoi cela prouverait-il contre la sincé rité de ceux qui les inventèrent ? Mais ils sont éclos de l'imagination populaire; ils sont les fruits du commerce des premiers hommes avec le monde, de leur communion avec la nature. Ce sont des rêves, si l'on veut; ce sont des impressions plutôt que des croyances, des fantaisies plutôt que des vérités, des sensations plutôt que des sentiments.

Cela est vrai : mais, à part la question de savoir si, au fond de ces rêves, de ces impressions, de ces fantaisies, le divin ne se retrouve pas, on ne peut douter de leur réalité, on ne peut méconnaître leur spontanéité. Ce sont des son ges affirmés, mais ces songes ont eu lieu; ils ont vécu pour ainsi dire, ils ont agité, ils ont fait palpiter le cœur de l'homme en fant, etl'impression a été telle, qu'il en a gardé, même au delà de la période de l'enfance, un long et profond souvenir. M. Renan a vu et exprimé admirablement , avec cette première et puissante impression sur l'homme, la formation des religions primitives. « L'homme primitif, dit-il dans son beau livre, voyait la nature avec les yeux de Pensant ; or, l' enfant projette sur toutes choses le merveilleux qu'il trouve en lui-même.

La charmante petite ivresse de la vie qui lui donne le vertige lui fait voir le monde à travers une vapeur doucement colorée ; jetant sur toute chose un joyeux et curieux regard, il sourit à tout, et tout lui sourit. Désa busés par l' expérience , nous n'attendons plus rien de bien ex traordinaire de l'infìnie combinaison des choses; mais l'enfant ne sait ce qui va sortir du coup de dés qui va se jouer devant lui : il croit plus au possible, parce qu'il connaît moins le réel. De là ses joies et ses terreurs : il se fait un monde fantastique qui Pen chante et qui l'effraye tour à tour. II affirme ses rêves : il n'a pas cette âpreté d'analyse, qui , dans l'âge de la réflexion, nous pose en froids observateurs vis-à-vis de la réalité. Tel était l'homme primitif. A peine séparé de la nature, il conversait avec elle, il lui parlait et entendait sa voix ; cette grande mère à la quelle il tenait encore par ses artères, lui apparaissait comme vivante et animée.

A la vue des phénomènes du monde physique il éprouvait des impressions diverses qui , recevant un corps de son imagination, devenaient les dieux. II adorait ses sensations, ou, pour mieux dire , l'objet vague et inconnu de ses sensations; car, ne séparant pas encore l'objet du sujet, le monde était lui même, et lui-même était le monde ' . » Quand on a vécu avec les peuples sauvages, c'est-à-dire avec les hommes primitifs, avec ceux qui sont encore des hommes enfants, et surtout avec ces races de l'Océanie, si simples, si naï ves, si crédules, si enfantines, on est bien forcé de reconnaître que cette délicieuse peinture est l'expression parfaite de la vérité. Pour les âmes encore « attachées aux mamelles de la nature, » et en communion perpétuelle avec elle, la vie, une vie analogue à la vie humaine, est partout.

Tout est personnifié et vivant : les forces physiques sont des puissances morales et divines. Quand le volcan vomit des torrents de feu , c'est la déesse Pelé qui verse sa rage ou châtie l'impiété; quand le tonnerre gronde et que la foudre éclate, c'est le dieu Kahekili qui s'irrite dans le ciel; quand la mer est agitée par la tempête, c'est le monstre Uhumakaikai qui soulève les flots. II faut ajouter que cette religion primitive est si naturelle, elle est si bien celle qui convient au premier âge de l'humanité, et a pour lui tant de séduction et de charme, qu'on a une peine infinie à l'en détacher. Ainsi, il est constant que les sauvages de l'Océanie, alors même qu'on les croit convertis, soit au catholicisme, soit au protestantisme, restent encore au fond idolâtres. 1. E. Renan, p. 15 et 16.

INTRODUCTION.

. XVI Ils ne peuvent rompre complètement le charme et dissiper les fumées de l'ivresse. Le culte de la nature se conserve en dépit des apparences contraires ; il persiste sous les pratiques d'une reli gion supérieure, qui n'a guère fait qu'effleurer l'épiderme. II n'y a rien de facile comme de montrer le peu de solidité de l'homme nouveau et de mettre à nu le vieil homme. Je pourrais citer des faits sans nombre qui ne laisseraient aucun doute à cet égard. Je me bornerai à en raconter un ou deux; mais, si je ne me trompe, ils sont caractéristiques. C'était dans la grande Havaii. J'avais établi mes quartiers sur les bords du cratère de Kilauea, d'où il m'était facile de courir dans tous les sens pour explorer les volcans de la contrée, qui sont les plus vastes du monde. Un jour que j'arrivais du cratère de Mokuaveoveo, situé à trois mille mètres au-dessus de celui de Kilauea, des voyageurs indigènes, convertis à la religion catholique, vinrent à rapproche de la nuit camper sous mon abri.

La course difficile que je venais d'accomplir occupa la conversation toute la soirée. Je racontai aux insulaires les incidents divers de mon ascension, je leur expliquai les phénomènes que j'avais observés, et, en essayant de leur faire comprendre la théorie des volcans, je leur annonçai que je prévoyais une éruption pro chaine. A en juger par leur attitude, ils prenaient peu d'intérêt à mes paroles, auxquelles je m' aperçus bientôt qu'ils n'avaient rien compris. Quand j'eus cessé de parler, ils me demandèrent si je n'avais pas rencontré l'âme des volcans , la déesse Pelé, sous les traits d'une vieille femme. Cette question inattendue me suggéra l'idée de les intéresser davantage, en leur faisant un conte selon leur goût. Je leur dis que je croyais avoir entrevu la déesse au milieu des vapeurs soufrées, et je la leur peignis sous les couleurs les plus bizarres que mon imagination pût me fournir.

II se trouva que ma description était exacte, sauf en un point : j'avais repré senté Pelé comme une vieille excessivement maigre et maladive, tandis que la tradition en fait une virago puissante. Mes auditeurs n'en prirent pas moins ma fable à la lettre, et ils se chargèrent de me mettre d'accord avec la mythologie havaiienne, en expliquant la maigreur que j'avais prêtée à la déesse parles longs jeûnes qu'elle avait subis depuis que le christianisme était venu renverser ses autels. « Sans doute, disaient-ils, Pelc meurt de faim : il y a si longtemps que nous ne lui portons plus d'aliments! » Puis, se rappelant que j'avais parlé d'une éruption qui devait bientôt avoir lieu, ils s'écrièrent : « Hélas! où êtes-vous, gens de Havaii? La déesse a perdu son embonpoint par suite de l' abandon dans lequel nous Pavons laissée, et voilà que, pour se venger de notre ingratitude, elle se prépare à nous accabler de sa colère.

II nous faut au plus vite réparer nos torts et lui porter des vivres! » Le lendemain matin les insulaires, après m'avoir fait leurs adieux, me quittèrent pour continuer leur voyage. Je ne pensais plus à eux, quand le soir je vis arriver au bord du cratère un prêtre de Pelé, escorté de catholiques et de protestants indigènes , porteurs de toutes sortes de provisions de bouche. Quoiqu'ils eussent pris des précautions minutieuses pour me cacher le motif de leur pèlerinage, et que, pour arriver plus facilement à ce but, ils m'eussent offert une partie des présents qu'ils avaient apportés, je réussis à tromper leur surveillance et j'assistai, sans être vu, à la cérémonie expiatoire. Je vis les fidèles précipiter leurs offrandes dans la lave incandescente du Kilauea, pendant que le prêtre, en accompagnant ses paroles de mille gestes incompréhensibles, suppliait la déesse de pardonner aux Havaiiens l'impiété qu'ils avaient commise en désertant son culte pour suivre celui du dieu étranger. — J'eus , plus tard , l'occasion de raconter, dans différentes peuplades de l'archipel, mes aventures du Mokuaveoveo et la rencontre que j'y avais faite de Pelé : jamais je ne trouvai d'incrédules, et toujours je constatai les mêmes dispositions et une contrition pareille.

II arriva même une fois que des chrétiens, sans égard pour leur missionnaire qui les entendait, se mirent à dire, après mon récit, que Pelé allait venger les divi nités natives en vomissant ses feux sur les Havaiiens, qu'un or gueil impie avait fait tourner du côté du dieu des étrangers.

INTRODUCTION.

. XVIII Effrayé des conséquences de ma fable, le pauvre missionnaire, dont j'admirais, sans arrière-pensée, la naïve simplicité, me supplia de voir dans cette apparition , qu'il prenait lui-même au sérieux , une machination de Penser, un artifice de Satan , qui , en m'apparaissant sous la figure d'une divinité païenne, essayait de lui ravir son troupeau et de me faire tomber moi-même dans l'idolàtrie. Mais ni ses instructions multipliées, ni mes rétracta tions ne parvinrent à faire oublier les anciens dieux ; car plus d'une fois, pendant que le ministre de l'Évangile assistait un chrétien à Pagonie, il m'est arrivé de surprendre des sacrifices de poules blanches , qui se faisaient au dieu Milu à la requête du moribond. Je me souviens aussi d'un fait du même ordre qui se passa aux Marquises, durant mon séjour dans ces îles.

Une jeune insulaire, convertie au christianisme, avait, en traversant un bois, été lé gèrement touchée par une petite pierre que, sans doute, un oi seau en s'envolant avait détachée d'un escarpement voisin. Sans chercher à se rendre compte d'un fait très-naturel, la jeune fille s'imagina que le dieu du rocher, irrité de ce qu'elle avait abandonné son culte, lui avait lancé la pierre pour Pavertir qu'il la vouait à la mort. Dans la naïveté de sa foi , elle se crut condam née sans appel, tomba malade et mourut bientôt, en invoquant le dieu des chrétiens et ses dieux insulaires tout ensemble. C'est ainsi que ces races enfantines, que le zèle de nos pieux missionnaires se flatte d'avoir enlevées au culte des faux dieux, conservent l'empreinte indélébile de leurs croyances primitives, et voient jusque dans les événements les plus ordinaires des per sonnifications ou des interventions d'agents divins.

Quoi qu'il en soit, les croyances d'une essence supérieure ne sont ni moins naturelles, ni moins spontanées que celles qui con fondent l'homme avec la nature. Leur première éclosion, comine leur développement ultérieur, n'offre rien de calculé, rien de factice. Le monothéisme, la croyance à un seul Dieu séparé du inonde, est né d'un jet aussi spontané dans les déserts de P Arabie, que le panthéisme ou le polythéisme sur les bords du Gange ou sur le littoral de la Grèce. II est acquis à la science que certaines races, comme certains individus, sont moins séduites par Péclat du monde extérieur, moins frappées de la puissance de vie qui circule dans toute la nature, que ne le sont certaines autres ; tandis que ces mêmes races et ces mêmes individus sont, au contraire , attirés et remués profondément par le spectacle et le mouvement de la vie intérieure.

II est naturel, dès lors, que le sentiment re ligieux prenne dans ces races , qu'on a pu appeler privilégiées, et qui le sont sous ce rapport, une forme particulière, un ca ractère original, et crée un idéal divin d'une nature toute diffé rente. Là, livré à la contemplation continue de son être, du moi, s'il faut Pappeler par son nom, l'homme est saisi fortement de la conscience de son unité, et cette unité, qu'il ne trouve qu'en lui, il la transporte d'instinct, par un mouvement naturel de sa pensée, par une loi de sa raison, hors de la nature, dans une puissance supérieure à la nature et à lui-même. C'est la source d'où jaillit le monothéisme. L'âme concentrée en elle-même y découvre Pinfini dans ses profondeurs et le marque des traits qu'elle s'est reconnus à elle-même. Que plus tard, ou même dès Porigine, un homme s'élève au sein de ces races pour formuler leur croyance, qu'il en devienne, non pas le promoteur, mais le législateur et Pinterprète, quoi de plus naturel?

Qu'il trouve, soit dans son imagination, soit dans les habitudes primitives, des moyens de manifester sa croyance et celle de ses semblables, de la marquer au dehors , de correspondre pour ainsi dire avec le Dieu suprême placé hors du monde dans une solitude inacces sible, cela n'a pas non plus de quoi étonner. L'homme, dans un âge de civilisation réfléchie pourra peut-être se contenter de penser à Pinfini; il pourra ne pas le définir et renoncer, pour employer un mot de M. Renan, it exprimer l'ineffable. Mais tels ne sont pas les instincts primitifs de l'humanité. La pensée reli gieuse pure ne lui suffit point. S'il ne donne pas une forme à Dieu, au moins faut-il qu'il l'enferme dans les cadres d'un culte,

INTRODUCTION.

. XX qu'il établisse des moyens extérieurs de communiquer avec le ciel. Ce n'est pas assez pour lui de le penser : il veut le voir, lui parler, l'entendre; car il n'est pas seulement un esprit, il est un cœur, il est une imagination, et le monothéisme, en séparant l'homme de la nature , ne lui a ôté ni l'un ni l'autre. Ce caractère de spontanéité du monothéisme et du culte qui s'y rattache n'est pas contesté dans l'histoire. II n'y a plus per sonne aujourd'hui qui voie dans Moïse et dans Jésus-Christ des imposteurs : de telles opinions, quand par hasard on les ren contre, n'existent plus que dans les régions inférieures de la science. La critique a sans doute déchiré bien des voiles, dissipé bien des illusions, fait tomber bien des auréoles. Mais, non seulement elle n'a pas donné raison aux opinions qui ra baissent l'humanité dans ses plus grands interprètes, elle a, tout au contraire, mis en pleine lumière la haute moralité des croyances primitives de l'humanité et de leurs fondateurs.

Mahomet lui-même, que Voltaire présentait au siècle dernier comme un politique et un imposteur, et sur le dos duquel , si je puis ainsi parler, il prétendait fustiger toutes les religions , ne fait pas exception, au moins d'une manière absolue. Quoique rapproché de nous et descendu des nuages du supernaturalisme où se cachent ses prédécesseurs , il nous apparaît avec la même auréole de foi et de bonne foi ; et, si nous ne voyons que l'homme en lui , il ne paraît pas moins digne, dans les origines premières de sa foi , sinon des hommages, au moins de l'estime de l'humanité. L'imposture de Mahomet, considérée comme un fait constant et absolu, pouvait être crue au xue siècle et même auxvnr3, ce qui prouve que les extrêmes se touchent facilement dans Perreur ; mais elle ne peut Pêtre aujourd'hui, que la critique a porté son flambeau dans les origines de Pislamisme, comme de toutes choses de même ordre, et les a révélées au grand jour.

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