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CONSTANTINOPLE JÉRUSALEM El ROME rit L'abbé PIERRE <• CHANOINE ItONORAIRK DE LA CATHÉDRALE ET AUMONIER DU LYCÉE IMPÉRIAL DE HETZ TOME PREMIER PARIS M,1CHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS METZ IMPRIMERIE DE ROUSSEAU -PALLEZ. PAR L'abbé PIERRE CHANOINE HONORAIRE DE LA CATHÉDRALE ET AUMONIER DU LYCÉE IMPÉRIAL DE METZ TOME PREMIER PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS PRÉFACE En France et dans tous les pays catholiques, le pèlerin qui arrive de Jérusalem est accueilli avec empressement, je dirai presque avec respect. Quoiqu'il n'ait pas à la main l'antique bourdon, en guise de canne, ou à la ceinture la redoutable épée du croisé, chacun se serre autour de lui et veut entendre parler de la Ville- Sainte, de ses monuments ou de ses ruines, des collines et des vallées, animées par les souvenirs et par les lectures de notre première enfance.
II fut des temps même où il ne suffisait pas à l'heureux voyageur de destiner à ses amis une pierre, une relique détachée de quelqu'un des sanctuaires où il avait prié; il se voyait encore arracher et disputer les derniers lambeaux des vêtements qu'il avait eu tant de peine à rapporter. Depuis ['Itiné raire de Chateaubriand jusqu'au Voyage en Orient de M. de Lamartine; depuis Guillaume de Tyr, le Père Nau, Quaresmius, Anthoine Régnault, surnommé le Bourgeois de Paris, jusqu'au Père de Géramb , que de récits, que de lectures, que d'émotions, que de poésie ont fait battre le cœur de la foule! Chacun sent que la Palestine appartient au monde entier et que tous ont des droits à la parcourir, à l'étudier, à la connaître, à l'interroger. En même temps que le pèlerin est invité à prendre la parole, il a donc à se demander aussi comment il pourra intéresser et oser écrire, à côté de ces conteurs qui ont tenu le monde chrétien comme suspendu à leurs lèvres, et qui ont parsemé leurs récits de tant d'éclat et d'un si vif intérêt.
Mais le champ est vaste, et ses trésors sont inépuisables. D'ailleurs ceux que je viens de nommer n'ont pas tout vu et leurs regards, surtout ceux des poètes, étaient souvent plutôt fixés sur les reflets de leur brillante imagination que sur la sérieuse réalité des choses. Les Lieux-Saints eux-mêmes ont modifié leur aspect, et leurs ennemis ne sont plus aujourd'hui redou tables par les mêmes influences et par les mêmes dangers qu'autrefois. Les accents de douleur, les cris dedésespoir, qui retentissent des entrailles et des ruines actuelles de Jérusalem jusqu'aux plus lointaines contrées, n'ont plus les mêmes causes et les mêmes excitations qu'aux temps d'Omar ou d'Adrien. Lors donc que je pris la plume pour donner aussi mes jugements et impressions, pour raconter mes pérégri nations lointaines, j'eusse déjà été digne de pardon, rien que par la raison si simple que j'usais du droit commun qui appartient à celui qui a eu le bonheur de voir Jérusalem.
Chapitre II
Pleine mer. — Bonifacie. — Première frayeur. — Marche suspendue. — Lc Lavezzi et la Sémillante. — Charybde et Scylla. — Opposition des deux écueils. — Messine ; sa position, ses rues, ses églises, ses promenades. — L'oïdium et le choléra. — Le golfe Adriatique et le cap Matapan. — Le ciel de la Grèce. — Le cap St-Ange et son ermite. — Hydra. — Le Pirée. — Les Anglais prolecteurs. — Rivage désolé. — Faut-il aller en Grèce? — Comment il arrive qu'à certains cœurs bien nés la Grèce est plus chere que la patrie. — Hommages au souvenir de M. Thouvenel. — Les dragons de l'amiral. — Ce qui manque aux Grecs. — Les ruines du cap Colone. — Minerve et la vraie sagesse. Le 2 septembre, au lever du jour, nous étions en pleine mer. C'était la première fois que je me sentais ainsi enveloppé par l'espace et anéanti en quelque sorte par cette image de Pinfini.
Le point qui nous soutenait sur les flots semblait à peine visible dans cette immensité. Le ciel et l'eau, confondus dans le vaste cercle de Phorizon , sans autre reflet que Pazur du ciel et sans autre bruit que la marche du navire, faisaient sur mon âme une indéfinissable impression, parfois de grandeur, parfois de néant. On comprend les terreurs de Pâme en face de cette émouvante réalité. C'est alors , dit le Pro phète, que le marin, en face de Tabîme, saisit la merveilleuse puissance des œuvres de Dieu. J'éprouvai là ce charme irrésistible de Tinsini, qui déjà une fois dans ma vie s'était emparé de moi au sommet des Alpes où n'arrive aucun bruit de la terre ; le silence a aussi son immensité. Mais, hélas! la réalité vous rappelle bien vite à une appréciation moins poétique de la vie. Sans parler des malades qui vous entourent et se hâtent de payer le tribut réclamé par les flots, bien des préoccupations s'emparent de vous au sujet des intérêts les plus chers; ces préoccupations et surtout Tinquiétude causée par les dangers de tout genre que pouvait courir un enfant dans une telle traversée ; des distractions de toute nature sur un élément aussi nouveau pour moi , étaient plus que suffisantes pour détourner mon attention de la contemplation de Tinfìni.
Le 3 septembre, nous étions en vue de la Corse et de Bonifacio, dont le port ne saurait être deviné même par ceux qui en approchent. La côte nous apparaissait aride et désolée, et des écueils commençaient à surgir depuis le phare du cap Pertusato jusqu'au milieu de notre route. Ce passage des bouches de Bonifacio, d'une ouverture de cinq milles marins, dont plus de la moitié est condamnée par des écueils, ne laisse pas que de faire une vive impression sur l'imagination des voyageurs novices. Le capitaine , qui tenait plus à m'instruire qu'à me rassurer, m'avertit en ce moment que les dangers les plus sérieux n'étaient pas ceux qui se mon traient au-dessus de la surface de Peau, mais bien ceux qui , tels que le Lavezzi , se cachaient à quelques pieds seulement au-dessous de cette surlace. II parlait encore qu'un craquement extraordinaire se fit entendre dans les flancs du navire, et vint exciter de plus belle mon ima gination déjà suffisamment en éveil.
C'était une épave, une poutre flottante, qui venait de s'engager dans la roue de bâbord et avait brisé trois pagaies ou aubes d'un seul coup; il nous fallut demeurer sur place jusqu'à ce que les ouvriers les eussent remplacées. Ce travail sus pendit notre marche environ deux heures. Pendant ce temps, quelques gens du bord s'amusaient à tirer les cormorans qui passaient sur nos têtes ou venaient, se reposer sur les roches à fleur d'eau. Nous avions sous les yeux en ce moment une colline qui attirait involon tairement tous les regards ; c'était l'île de Lavezzi , sur le flanc de laquelle nous apparaissait un monument blanchâtre qu'on distinguait de loin et qu'on nous dit être la chapelle funèbre élevée en mémoire de Thorrible catastrophe de la Sémillante. Tous les regards, toutes les pensées, toutes les conversations étaient occupés de ce souvenir lamentable, de cet instant solennel de la nuit du 1 5 au 16 février 1855, pendant laquelle la Sémillante, emportée par le vent de la tempête, vint heurter Técueil de Lavezzi et livrer d'un seul coup à la mort sept cent cinquante victimes pleines de force et de vie, sans qu'une seule survécût à ce désastre pour en révéler les angoisses et les douleurs.
Comment ne pas donner ici un souvenir, une prière du fond de Tâme à ceux qui couraient chercher la mort sur les champs de bataille de la Crimée, et que la mort, sans attendre sa proie, vint surprendre ici au sein des flots ! Le 4 septembre il ne faisait point jour encore que déjà nous approchions de l'autre détroit, jadis si redoutable, de Charybde et Scylla. La vapeur a singulièrement modifié, pour ne pas dire supprimé, les dangers de ce passage. L'entrée offre à peine un kilomètre de largeur, ne présentant du côté de TItalie que les rocs inabordables du Scylla, contre lesquels viennent se briser les flots, et cachant du côté de' la Sicile des bas-fonds de sable non moins dangereux. Au milieu de ce détroit l'eau a une telle profondeur que, quoique parvenue à trois cent soixante mètres, la sonde doit renoncer à la connaître.
On comprend que les cou rants, les vents, Tobscurité devaient autrefois causer bien des sinistres dans ce terrible passage, dont le nom est encore proverbial de nos jours. Les phares, les lumières de la côte, la puissance de notre machine et surtout la vigilance de notre capitaine étaient des garanties plus que suffisantes pour échapper aux deux dangérs. Aussi, à l'heure même où le jour commençait à poindre, nous faisions notre entrée dans le port de Messine, à l'instant où le son des cloches de la ville annonçait le réveil de ses habitants. C'était la première fois qu'il nous était donné de mettre pied à terre depuis notre départ de Marseille, et comme le Sinaï allait consacrer une partie de sa journée à embarquer du charbon, je me mis avec joie en devoir de parcourir Messine et ses environs.
La ville, séparée par son port d'une. presqu'île sur laquelle reposent le phare, le lazaret et la citadelle, s'étend le long des quais et se développe en amphithéâtre sur une gracieuse colline encadrée dans d'autres monti cules plus élevés encore. Les rues sont pavées de dalles fort belles d'une très-grande largeur, et entretenues avec propreté; les maisons ont pour la plupart l'apparence de l'aisance, du luxe et de la propreté; des jardins, dont les orangers sont surtout la plus luxuriante verdure, entourent un grand nombre de ces demeures, et Ten semble de la ville est à la fois pittoresque et séduisant. J'assistai dans la cathédrale, ainsi qu'à YAnnunziata et dans d'autres églises, à la prière du matin qui se faisait à haute voix et en commun, pendant qu'un prêtre à Tautel offrait pour tous Tauguste victime.
II y avait dans la prière de ces hommes agenouillés quelque chose qui respirait une grande foi et une grande naïveté. J'eus la douce consolation de célébrer les saints mystères dans l'église des Théatins où le supérieur voulut bien m'accueillir ; la messe fut servie par le docteur lui-même de notre équipage, qui, connaissant à merveille le pays, me dirigea "dans mes courses en ville et hors de la ville. De la promenade des Pères Franciscains, ainsi nommée parce que ces religieux en ont doté la ville, le regard s'étend sur Messine et ses environs; on jouit là d'un coup-d'œil ravissant. Je remarquai surtout les deux églises de San Gregorio et de YAnnunziata, où se révèle le génie simple et à la fois grandiose et chrétien des peuples de TItalie, génie qui laisse si loin derrière lui notre mesquine intelligence de Tarchitecture et de la peinture chrétiennes.
Avant dix heures du matin, la chaleur du jour était déjà devenue intolérable, même pour des promeneurs plus siciliens que nous; aussi nous fit-elle trouver délicieux un petit édifice ou restaurant voûté, bâti en marbre blanc, par faitement frais et aéré, où Ton nous servit des granites ou glaces plus délicieuses encore. Je vis là, au milieu d'une place publique, un palmier d'une fort belle venue; c'était le premier qui s'offrait à mes regards. Hélas! les plus belles contrées ne sont point à Tabri du mal : au milieu de ces beaux jardins, ornés d'une si puissante verdure , je constatai le passage du fameux oïdium qui ravageait à la même heure les vignes de la France ; ici il frappait les orangers. Mon passage à Messine, quoique bien rapide, me laissa un souvenir d'autant plus cher que, à mon retour, parle seul fait que j'avais débarqué à Malte, où pourtant il n'y avait ni peste ni maladie, on ne me permit d'y descendre qu'à la condition, que je m'empressai de refuser bien entendu, d'y faire une quarantaine de quatorze jours.
La frayeur de ces bons habitants me parut excessive; mais je la trouvai plus excusable lorsque j'appris que, pendant la guerre de Crimée, un choléra pestilentiel, apporté par nos vais seaux, y avait fait vingt-sept mille victimes en treize mois. La terreur des Siciliens était telle qu'ils refusè rent pendant longtemps de. manger mème du poisson de mer, parce qu'on avait jeté dans les eaux une grande partie de ces cadavres. Le 5 septembre nous étions en face de la mer Adria tique, bercés par un tangage des plus désagréables, qui me servit de première leçon dans mon métier si nouveau de marin. Cette petite contrariété, qui n'avait pour distraction que le ciel et l'eau, dura deux jours. Le 6, à minuit, nous doublâmes de très-près le cap Matapan. Enveloppé dans mon manteau, sous le ciel étoilé de la Grèce, je m'étais endormi sur le pont, avec la promesse solennelle du capitaine qui s'était engagé à me réveiller pour saluer avec moi cette terre si souvent chantée dans mes anciens beaux jours de grec et de latin, et que j'allais aborder pour la première fois.
A deux heures et demi, nous doublions le cap St-Ange. Le jour était déjà suffisant pour nous faire remarquer T absence de toute lumière et de Termite qui ne vint point nous bénir. Une barque avec un flambeau pêchait à la côte, au fond d'une crique; peut-être était-ce Ter mite lui-même qui, ne nous attendant point à cette heure, songeait à sa provision du jour. A sept heures nous franchissons le golfe de Nauplie et nous passons devant l'île d'Hydra. A onze heures enfin, nous sommes dans les eaux d'Egine, de Mégare, d'Eleusis et de Salamine, et nos regards, attirés par les monts Hymète, Pentélique, commencent à distinguer Athènes, le palais de son roi et Tacropole qui domine la ville. Des bricks nombreux nous entourent, et à midi nous faisons notre entrée dans le Pirée. Les premiers Grecs qui s'offrent à mes regards, ce sont les habits rouges des Anglais, qui n'ont pu se décider encore à quitter ce pays, et qui ont pris le soin de se donner quelque chose à garder, même sur le continent.
Ici du moins je les trouve encore en com pagnie de quelques marins français, tandis que dans le Bosphore je les trouverai demeurés seuls des trois nations coalisées pour venir au secours de la Turquie. Les Grecs se demandent avec une certaine inquiétude s'ils vont avoir Tavantage d'être protégés comme les Ioniens. A quoi tient-il donc que ce peuple se sépare si difficilement de ceux qu'il a une fois protégés? Nous pourrons en donner plusieurs raisons dans la suite de ce récit. Je ne saurais dire quelle impression de tristesse m'ont laissée dans Tâme la vue et le souvenir de ces côtes, de ;ces rivages nus, désolés. En entrant dans le port, on remarque, sur la gauche, une pente doucement inclinée vers le rivage et qui serait complètement nue sans quel ques rares avortons de broussailles çà et là disséminés.
Au milieu de ce désert grisâtre apparaissent une tren taine de baraques rouges, fort étroites et dans lesquelles un homme ne semble pas pouvoir se tenir debout. Ce sont les logements de la quarantaine. Le sol étant in cliné perpendiculairement au soleil, la cuisson doit y être atroce, et les malheureux qu'on y enferme n'en doivent guère sortir que pour le tombeau, qui doit leur sembler préférable à cette étuve suffocante. A ce premier aspect, ce pays n'a rien de séduisant, et on comprend qu'un voyageur français ait pu dire avec tant d'étonnement à quelques-uns de nos compatriotes qu'il rencontrait sur le chemin de la Grèce: Eh quoi! messieurs, vous allez en Grèce, et vous n'y êtes pas obligés? Assurément si les vallées du Céphyse et les coteaux de THymète ont quel que ressemblance avec ce que je vois, il a fallu à tous ces poètes Grecs, dont on nous a tant bercés, une verve robuste pour si bien chanter un tel pays , et à tous ces guerriers un patriotisme au moins égal pour tant aimer une telle patrie.
Je veux pourtant bien croire au charme que certains voyageurs prêtent à ce beau climat, et j'ai regret de ne pas disposer de quelques jours pour parcourir à Taise ces plaines et ces montagnes dont mon enfance con naissait Phistoire avant de connaître celle de ma patrie, et de ne pouvoir juger aussi par moi-même de ces con trées si riches en souvenirs d'histoire, de beaux-arts et. de poésie. Mais j'ai à peine quelques heures à donner au Pirée et aux alentours, et Mme Thouvenel n'a ni le temps ni le désir d'aller voir cette capitale de la Grèce, où elle a échangé une douce jeunesse, passée au sein de la meil leure des familles, contre les ennuis et les imprévus d'une carrière toujours en butte aux orages de la diplomatie. A peine sommes-nous entrés dans le port, qu'il nous faut d'ailleurs accepter les hommages de tous les diplomates avertis de la présence de la gracieuse compagne de M. Thouvenel, dont la mémoire est grande en ce pays, ainsi que ceux de tous les marins que le poids des lauriers de la Crimée a retardés dans ces parages.
Ce fut donc une nécessité pour moi de renoncer à visiter sur place les indignes successeurs de Miltiade et de Périclès, et de me contenter d'avoir vu du rivage les nou veaux monuments d'Athènes et les restes immortels de l'Acropole. La proposition amicale que me fit Tamisai Bouët-Villaumez, de me faire escorter par une douzaine de dragons français depuis le Pirée jusqu'à Athènes, n'était pas de nature à me rendre cette promenade bien agréable, puisqu'il fallait bien m'avouer qu'il n'était pas prudent de braver les voleurs et d'oser franchir seul, entre la capitale et son port, la distance d'une lieue. Pauvre peuple ! que sont devenus les exemples de vertus et de désintéressement de tes ancêtres? Aujourd'hui le mensonge et le vol t'ont fait une réputation scandaleuse chez tous les peuples chrétiens , et il n'est pas rare de voir ceux-là mème qui devraient chez toi maintenir Tordre et la justice confondre leurs espérances et leurs profits avec ceux des voleurs.
Ma plume se refuse à répéter ce que Ton me raconte de quelques-uns de tes sénateurs. Soyons justes , pourtant : il est impossible de ne pas porter quelque intérêt à un peuple dont on nous a tant parlé dans notre enfance. 11 n'est pas entièrement in sensible à toute idée du bien. Le souvenir respectueux qu'il a gardé'de la justice et de la fermeté de M. Thou venel, fait voir que le sentiment de l'honneur n'est pas éteint chez lui, et que, s'il avait un jour le bonheur d'être chrétien , il pourrait encore reprendre une place honorable parmi les nations civilisées. D'autre part, en foulant aux pieds un sol jadis si fécond et des ruines aussi éloquentes, on ne peut se refuser à reconnaître les traces d'un grand peuple. A la vue de tant de beautés endormies dans la poussière de ces ruines , on se sent épris pour une nation qui a si bien senti et si bien ex primé les mystères de Tart, tel qu'il pouvait être chez les peuples païens.
Aussi, de nos jours encore, les par tisans, plus nombreux qu'on ne pense, de Tidolàtrie, sont-ils en même temps les admirateurs les plus enthou siastes du génie païen de la Grèce. Une admiration moins stérile, qui enverrait chez ce peuple quelques pauvres missionnaires, ou qui, tout simplement, les y ferait to lérer, serait d'une bien plus grande utilité pour lui, et alors peut-être nous serait-il donné de voir surgir, sous ce beau ciel de la Grèce , qui n'a pas son pareil dans le monde pour Téclat et la limpidité , d'autres merveilles plus grandes que celles qui sont mortes dans ces ruines. A six heures du soir, nous doublons le cap Colone après avoir fait nos adieux au Pirée par le temps le plus admit able. Notre gracieux capitaine a fait installer la table et le dîner sur le pont, et nous passons tellement près du rivage que nous pourrions en interpeller les ha bitants, s'il nous était donné d'en apercevoir un seul.
Sur le rocher qui domine la pointe du cap s'élèvent les ruines d'un ancien temple de Minerve, dont les colonnes debout se dressent toutes nues sur un ciel décoré par les derniers rayons du jour. Rien ne peut donner une idée de la douceur et de la limpidité de Tatmosphère qui nous inonde à cet instant solennel qui précède la plus belle des nuits et se reflète , comme sur un beau lac, dans le calme des flots. Les feux du soleil couchant, passant à travers les colonnes et les ruines du temple, tiennent en suspens et notre imagination et nos regards. Cette scène me laissa de vives impressions et rarement je trouvai la nature aussi belle dans ses magnificences. Pourquoi ce nom de Minerve vient-il me parler, à cette heure si douce, de la folle et prétendue sagesse de Thomme? Voilà ce qui reste de cette divinité, sortie tout armée du cerveau de Jupiter, chantée par les poètes, préconisée, jadis et aujourd'hui, par tant de philosophes.
La vraie sagesse de Dieu au contraire , celle qu'ont chantée les Prophètes, celle que le Fils de Dieu a apportée sur la terre, s'est bâti parmi nous une demeure qui sera éternelle comme son origine, et qui repose sur les vrais moyens de sanctification que Dieu a donnés au monde. Sapientia œdiplcavit sìbì domum. Excidit colum nas septem. Cette sagesse, les hommes ne la feront point périr; elle vit de toute éternité, et elle repose sur la pa role de Dieu. Le ciel et la terre passeront , a dit le seul et véritable Maître, mais mes paroles ne passeront point.
Chapitre III
Vue de l'Archipel. — Cyclades et Sporades. — Pirates. — Fables de la mythologie. — Merveilles plus récentes. — Iles sortant des eaux. — Ténédos. — Le cap Baba. — Les champs de la Troade. — Les tombeaux d'Achille et d'Ajax. — La flotte des Grecs et la flotte de Bésica. — Les collines de lénichéri. — L'eau du Simoïs. — Rencontre. — L'entrée des Dardanelles. — Château d'Europe et château d'Asie. — Importance de ce passage. — Seslos et Abydos. — Troupe de dauphins. — Sillage de feu. — Gallipoli. La nuit vient clore ce magnifique spectacle et m'in viter à remercier Dieu de ses bienfaits. Le 7, au matin, la mer est calme et le jour est radieux. On ne fait pas un pas dans cet Archipel qu'on ne voie surgir autour de soi .quelque île plus ou moins étendue, plus ou moins élevée, et de forme toujours plus ou moins bizarre.
Cette agglomération des Cyclades eí des Sporades, à travers lesquelles il m'a été donné de faire de si délicieuses promenades tant sur le Sinaï que sur le Jourdain, fait de cet Archipel' le lieu du monde le plus curieux à par courir, et les flots de la mer brisés contre tant d'obstacles y dorment souvent comme la surface d'un lac tranquille. On dirait la Suisse avec sa chaîne des Alpes enfermée au sein des eaux et n'ayant sauvé de ce déluge que la cîme de ses montagnes. Aussi on comprend combien une telle conformation est favorable aux pirates qui trouvent dans ces déserts autant d'asiles qu'il y a de rochers, et on n'épargne guère au voyageur les récits de ce genre. J'aurai bientôt à raconter quelques-uns de ces exploits et à mettre en regard les jugements de nos marins modernes avec ceux de Thistorien Thucydide.
Jadis l'imagination des poètes avait peuplé ces eaux de merveilles : de Chypre à Cythère , de Crète à Lemnos , les divinités de POÎympe y avaient eu de célèbres aventures; les îles surgissaient au caprice des dieux ou s'y promenaient comme un bouquet de verdure entraîné par les vents; Técume elle-même des flots enfantait les nymphes les plus chères aux hommes et aux immortels. De nos jours l'imagination est moins riche en folies ; mais cette mer a gardé le privilège des merveilles. N'a-t-on pas vu tout récemment encore surgir du sein de ces eaux fécondes une terre nouvelle et inconnue, excitant, comme une divinité de Tenfer, Tambition et les convoitises de deux peuples ennemis, empressés d'y poser chacun le signe de leur prise de possession, puis s'affaissant tout à coup avec Tétendard qu'on y avait planté?
Image trop vraie de la vanité de ces possessions. Les cartes marines de nos jours indiquent encore, à quelques milles à Test de Malte , une roche sous-marine fort redoutée jusqu'ici et qui n'a été désignée pourtant que par un seul capi taine qui a pu la sentir et la reconnaître. Les incrédules ne manquent pas d'accuser l'imagination du capitaine; mais on voit qu'il y a dans ces parages capricieux des raisons pour mettre d'accord ceux qui ont vu et ceux qui n'ont rien vu. Pline, Strabon et Justin consignent dans leurs écrits des faits plus extraordinaires encore que ceux-ci, tels que la formation des îles de Santorin et de Therasia dont ils indiquent la date précise, 237 ans avant Jésus-Christ. Je sais aussi que. la nuit même où j'abordai en Phénicie, un tremblement de terre, que je ressentis á peine sur l'eau, coupa en deux cette même île de Santorin et causa d'autres ravages.
On dit que Néa- Kaméni, une des îles satellites de Santorin, naquit dans ces ondes au commencement du dix-huitième siècle, Pan 1707. Ces créations ou ces soulèvements ne s'opèrent pas toujours subitement, mais quelquefois avec une lenteur qui peut les rendre insensibles. Tout à coup nous pouvons nous écrier comme les célèbres voyageurs chantés par le poète latin : Est in conspectu Tenedos! Voilà devant nous l'île de Ténédos! Mais dans ces feux de l'Orient quelque chose de plus imposant que cette île domine nos regards : c'est le cap Baba, le plus occidental et le plus élevé de tous les promontoires de cette côte de l'Asie. Malgré moi je me sens battre le cœur en voyant pour la première fois cette terre de l'Orient, si nouvelle pour moi et sur laquelle je retrouverai en Palestine les souvenirs des Prophètes et les traces adorées de mon Dieu.
Pour le moment ces pieux désirs ne sont encore qu'une espérance, et ce que le cap nous révèle de plus rapproché, sur notre gauche et près du rivage, ce sont les campagnes de la Troade, campos ubi Troja fuit. C'est là que nous devons ren contrer M. Thouvenel, qui nous a donné rendez-vous dans ces lieux célèbres et qui a dû visiter les ruines de Troie, en attendant notre passage dans les eaux de Bésica. Déjà nous commençons à distinguer sur le rivage des éminences de terrain qui nous révèlent les tombeaux d'Achille et d'Ajax et nous rappellent les illustres com bats dont Homère a fait les frais les plus considérables. En voyant le peu d'élévation de l'île de Ténédos , je ne pouvais m'empêcher de dire que la flotte des Grecs, cachée derrière le sable de ses rivages, devait être bien peu de choses pour avoir si facilement échappé aux regards des Troyens, et cela au moment où ils se déci daient, après dix ans de combats, à renverser eux-mêmes leurs murailles devant le plus grossier des stratagèmes.
II est difficile de penser qu'un sol , qui ne paraît être qu'un banc de sable, ait pu s'affaisser d'une quantité assez considérable pour masquer des vaisseaux de quelque importance. Assurément la flotte française et anglaise, ■m attendant à Bésica Pordre d'entrer dans la mer Noire , devait présenter, il y a trois ans, un tout autre spectacle. Cette plaine de la Troade est terminée au nord par les collines de Iéníchéri, couvertes, comme les buttes de Montmartre, de moulins à vent qui contrastent étran gement avec Paspect de ces terres nues et abandonnées, aussi bien qu'avec la poésie de leurs souvenirs. C'est là sans doute un résultat des nécessités de la guerre d'Orient, de la présence des flottes , du campement des troupes européennes sur les ruines d'Hion. Près de celles-ci, le Simoïs aux bords escarpés et dangereux, et le Scamandre au cours lent et paisible, confondent leurs eaux et viennent les verser dans la mer.
Grâce à une délicate attention de M. Thouvenel, j'aurai l'honneur de boire de l'eau du Simoïs à mon repas du soir, dans les Darda nelles, et je me consolerai ainsi de n'avoir point par couru ses rivages. Nous passons d'ailleurs tellement près de la plage que nous distinguons sans peine au nord ouest de la rade le tertre qui porte le nom de Tombeau d'Achille , et à trois cents pas de là, un peu plus loin du rivage, celui de son ami Patrocle. A deux mille mètres de ceux-ci , à l'autre extrémité de la rade , on aperçoit celui d'Ajax, fils de Télamon. Voilà tout ce que je pourrai rapporter et dire des champs de Pergame. Enfin, à midi, tous les regards, sans cesse portés vers l'entrée des Dardanelles, aperçoivent et signalent Ì'Ajaccio portant à son grand mât le pavillon amiral, en l'honneur du noble ambassadeur de la France.
La joie règne sur le pont du Sinaï, comme si tous assistaient à une fête de famille, et, au moment où une embarcation de Ì'Ajaccio amène Son Exe. M. Thouvenel au pied de Péchelle du Sinaï , tous se découvrent devant le digne représentant de la France en Orient. Je remets entre les mains de cet honorable et excellent ami sa précieuse famille, et désormais, jusqu'à mon retour en France, je ne suis plus qu'un simple touriste ou pèlerin. II est décidé que nous restons sur le Sinaï jusqu'à Gallipoli où auront lieu le mouillage et le transbordement. En face du village de Dardanelle, posé sur la côte d'Asie, l'entrée du détroit se resserre, et de nombreuses épaves , à moitié enfouies dans le sable , attestent que ce passage n'est point toujours sans danger. Les verges dont THellespont fut frappé, par Tordre de Torgueilleux et ridicule Xerxès , n'ont point changé ses habitudes hostiles.
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The end
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