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Rapport sur les progrès de l'Anthropologie

A. de Quatrefages · 1867 · Scanned text

179,261 words · about 12 h 33 min to read

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Author
A. de Quatrefages
Language
French
Published
1867
Length
179,261 words · about 12 h 33 min
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9 reader sections
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Public Domain Mark 1.0

 

Contents (9)

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RECUEIL DE RAPPORTS sur LES PROGRÈS DES LETTRES ET DES SCIENCES EN FRANCE. PARIS. LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C", BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N" 77. RECUEIL DE RAPPORTS SUR LES PROGRÈS DES LETTRES ET DES SCIENCES EN FRANCE. RAPPORT SUR LES PROGRÈS DE L'ANTHROPOLOGIE PAR M. A. DE QUATREFAGES, MEMBRE DE L'IKSTITUT, PROFESSEUR AU MUSEUM. PUBLICATION FAITE SOUS LES AUSPICES DU MINISTÈRE DE LINSTRUCTION PUBLIQUE PARIS. IMPRIMÉ PAR AUTORISATION DE SON ESC. LE GARDE DES SCEAUX A L'IMPRIMERIE IMPERIALE M DCCC DE L'ANTHROPOLOGIE EN FRANCE.

Introduction

. DÉFINITION ET BUT DE L'ANTHROPOLOGIE. Le mot Anthropologie signifie Histoire des Hommes, comme Mam malogie veut dire Histoire des Mammifères, comme Entomologie signifie Histoire des Insectes. Rigoureusement parlant, il doit donc être pris dans la même acception que ces termes, dont le sens est bien dé terminé, et éveiller l'idée d'un ensemble de connaissances relatives aux hommes, comparable à celui qu'impliquent ces mêmes termes quand il s'agit des animaux. Or, au point où en sont aujourd'hui les sciences naturelles, l'histoire d'un groupe animal ne comprend pas seulement la des cription extérieure. Elle embrasse aussi l'examen comparatif des organes et celui des fonctions, l'étude des variations que présente le type fondamental, celle des instincts et des mœurs. En d'autres termes, le naturaliste moderne étudie les êtres vivants à tous les points de vue possibles, soit comme individus, soit comme espèces.

Ainsi entendue, TAnthropologie aurait le droit de revendiquer, Anthropologie. comme étant de son domaine, un certain nombre de branches des connaissances humaines déjà fort anciennement cultivées et con nues sous des noms spéciaux. En tant qu'individus, les hommes ont été étudiés de bien des manières. Leurs facultés intellectuelles et morales sont depuis des siècles le sujet favori des méditations et des spéculations philosophiques; la connaissance de l'Anatomie, de la Physiologie sont les fondements indispensables de la Médecine; la Pathologie, la Thérapeutique elles-mêmes, c'est-à-dire la description des perturbations que peut subir l'état normal, l'exposé des moyens propres à combattre ces troubles et à rétablir la santé, ne sont au fond que des branches de TAnthropologie. Toutefois la force des choses a, depuis longtemps, consacré la distinction de ces diverses branches du savoir humain; et le mot Anthropologie, quand il désigne une science à part, doit se prendre dans une acception plus restreinte : il signifie alors Histoire des hommes considérés au point de vue spécifique.

Ramenée dans ces limites, TAnthropologie n'en reste pas moins la plus vaste peut-être de toutes les sciences; elle est de plus la dernière venue. On s'explique aisément ces deux faits. L'étude des hommes embrasse tous les groupes humains. Elle a pour but de les connaître en eux-mêmes et dans leurs rapports réci proques. Pour atteindre ce but , elle doit s'enquérir de tous leurs caractères sans en négliger un seul. Sans doute , ici comme en Zoologie , les caractères tirés du corps passeront en première ligne; TAnthropo logie est avant tout descriptive , anatomique, et physiologique quand elle le peut. Mais ce n'est pas Tètre physique seul qui, même chez les animaux, occupe le naturaliste. Celui-ci étudie également les mœurs, les instincts des espèces dont il veut faire l'histoire. S'il parle du castor, il rappellera inévitablement sa sociabilité naturelle, la manière dont il barre le cours d'un ruisseau de façon à obtenir un étang artificiel et à niveau constant, Tart qu'il déploie dans la cons truction de ses digues.

S'il fait l'histoire des hirondelles, il ne man quera pas d'insister sur leur instinct de migration; s'il s'agit de celle des fourmis, il ne décrira pas seulement les diverses espèces, mais il montrera aussi comment chacune a son genre de vie particulier; il insistera sur leurs curieuses industries et montrera dans ces traits de mœurs autant de caractères spécifiques distinctifs. Enfin , s'il s'agit du genre Rat, le naturaliste pourrait-il ne pas rappeler que la souris seule est indigène, qu'elle a été attaquée au moyen âge par le rat noir, auquel elle n'a pu résister que par sa petitesse même , et qu'à son tour elle a vu cet ennemi presque détruit par le surmulot, qui, à Tépoque de Buffon, arrivait à peine aux portes de Paris. L'anthropologiste ne saurait agir autrement. En traitant des di vers groupes humains, il n'a pas à s'occuper seulement de THomme physique.

L'Homme intellectuel, THomme moral, réclament de sa part une attention égale. Cette obligation explique Timmensité de sa tâche. II a devant lui , non plus des animaux dont l'intelligence rudimentaire est presque invariablement réglée par ces impulsions secrètes que nous appelons les instincts; non pas des générations qui se succèdent tou jours semblables entre elles, à moins que l'homme n'intervienne pour les modifier au gré de ses besoins ou de ses caprices ; mais des êtres éminemment intelligents et libres, progressifs et par conséquent capables d'accumuler et de transmettre les résultats de leurs efforts en tout genre , mais pouvant aussi rétrograder et s'amoindrir; par conséquent des êtres qui, dans tout ce qui les distingue le plus essentiellement de Tanimal, changent et se modifient souvent de siècle en siècle.

Partout ces êtres ont un langage articulé qu'ils ont su, dans une foule de lieux, traduire par des signes de convention. Oralement ou par l'écriture, ils ont conservé clans bien des cas la tradition de leur passé. Ils ont fondé des sociétés très -variées, souvent en lutte les unes avec les autres, superposées ou se poursuivant à la surface du globe , émigrant aussi quelquefois sans causes appréciables. Ces sociétés ont d'ordinaire laissé des traces de leur existence dans des monuments. Dans leur sein s'étaient développées des industries diverses dont les produits racontent à leur manière ce que furent jadis les ouvriers, même lorsqu'ils attestent l'art le plus rudimen taire et sont le plus profondément enfouis. Enfin deux ordres de faits entièrement étrangers à Tanimal, les faits religieux et moraux, s'ajoutent à tous les précédents.

Or tous ces faits sont chez les hommes les équivalents des phénomènes instinctifs de Tanimal. Comme ceux-ci, ils peuvent et doi vent fournir des caractères distinctifs. L'anthropologiste ne saurait les séparer des caractères physiques, quand il veut préciser les dif férences ou les rapports existant entre les divers groupes humains, sans laisser sa tâche incomplète. On le voit, TAnthropologie physique doit appeler tour à tour à son aide TArchéologie, THistoire politique, celle des institutions, des mœurs et des arts , la Linguistique , la Mythologie , en un mot toutes les sciences spéciales qui s'occupent d'un ensemble quelconque de manifestations de Tactivité intellectuelle et morale; et cela dans tous les groupes humains juxtaposés ou dispersés à la surface du globe. II est évident que, pour aborder cette étude, il fallait que les principaux de ces groupes au moins fussent découverts et connus; et, pour en arriver là, il fallait avoir à peu près terminé Texploration du globe.

La géographie est donc, pour ainsi dire, la mère de TAnthropologie. Mais celui qui veut étudier les hommes à tous les points de vue ne peut pas s'en tenir à connaître le relief actuel du globe. L'histoire de celui-ci touche à celle des êtres qui en peuplent la surface, et la Géologie a déjà fourni à TAnthropologie de précieuses indications. La Paléontologie animale et la Paléontologie humaine se tiennent aujourd'hui, et leurs rapports deviennent chaque jour plus intimes. Enfin il n'est pas jusqu'à la Physique générale et à la Météoro logie dont la connaissance ne devienne parfois nécessaire à l'an thropologiste. Seule la connaissance des grands mouvements de Tatmosphère et des mers lui permet de résoudre avec certitude quelques-uns des problèmes les plus délicats soulevés par ses études. Ainsi TAnthropologie doit recourir à une foule de sciences dési gnées déjà par des noms divers et que Tesprit est habitué à regar der comme très-distinctes.

C'est là un fait dont on a singulièrement exagéré les conséquences. On est allé jusqu'à dire qu'elle vit uniquement d'emprunts et que par suite elle ne constitue pas une science spéciale. C'est se montrer à la fois injuste et peu logique. Si l'étude de la plante ou de Tanimal a mérité le beau nom de science, comment le refuser à l'étude de THomme? Les deux sciences naturelles fondées par les Linné et les Jussieu, par les Buffon et les Cuvier, sont-elles donc si simples et vivent-elles exclusivement sur leur propre fonds? Non; chacune d'elles se compose en réalité de plusieurs autres, qu'on isole aussi bien souvent. La Physiologie, par exemple, n'est qu'une branche de la Botanique ou de la Zoo logie. Elle-même ne marche qu'appuyée sur TAnatomie, et presque à chaque pas elle est forcée de recourir à la Chimie, à la Physique, à la Mécanique, pour résoudre quelqu'un des nombreux problèmes qu'elle agite depuis si longtemps.

Nie-t-on pour cela que la Physio logie soit une science? Pour définir nettement même un de ces corps que nous appelons simples, parce que, dans l'état actuel de la science, il ne nous est plus possible d'en séparer plusieurs autres sortes de matières, ril faut étudier, nous dit M. Chevreul, trois groupes de propriétés : des propriétés physiques, des propriétés chimiques, des propriétés organoleptiques l.u Quand un certain nombre de corps simples se combinent pour former des corps composés, quand ces derniers à leur tour s'unissent dans les êtres vivants et d'une organisation progressivement compliquée, les propriétés se multiplient, des facultés de plus en plus nombreuses apparaissent, et le nombre des groupes formés par elles croît dans le même rapport. Or chez THomme la complication atteint son maximum.

Quand il a voulu s'étudier lui-même, il a été forcé de fractionner la tâche, par suite de cette imperfection intellectuelle native sur laquelle a si justement insisté Tillustre maître que je nommais tout à l'heure. Prenant un à un et isolément chaque ordre de phénomènes cor respondant aux divers groupes de propriétés et de facultés qui lui sont propres, il a fait de chacune de ces études une science distincte; mais il n'a pas pour cela brisé les rapports qui les unissent. Au fond, chacune d'elles n'est qu'un chapitre de l' Histoire des hommes, et, en les mettant à contribution, dans un but déterminé, TAnthropologie ne fait que reprendre son bien. Maintenant lui reprochera-t-on de s'éclairer en appelant à son secours un certain nombre de sciences qui ne touchent à THomme Définition de la Chimie. {Histoire des connaissances chimiques, t. I.) que d'une manière indirecte?

Lui refusera-t-on pour cela le droit de prendre son rang? Mais, à part les sciences de calcul, quelle est la branche de nos connaissances qui marche absolument seule et sans jamais s'appuyer sur ses sœurs? Pas une, pas même la Physique ni la Chimie. La première doit une partie de ses progrès aux applications qu'on lui a faites des Mathématiques; la seconde tient à la Physique par un des groupes de propriétés reconnus par M. Chevreul, à la Bota nique, à la Zoologie, à TAnthropologie elle-même, par un autre 7 Oui, comme les autres sciences, TAnthropologie doit se complé ter par des emprunt*; mais, comme elles aussi, elle a son ordre d'études propres, qu'on n'aborde nulle part ailleurs; elle a ses ques tions de détail extrêmement nombreuses, ses questions générales, qui naissent du sujet lui-même, qui s'enchaînent et conduisent à des doctrines.

Par conséquent la science des hommes, telle que je ì'ai définie précédemment, constitue une science spéciale dans toute Tacception du mot. C'est cette science que j'aurais dû résumer en entier pour remplir complètement la tâche qui m'était confiée. Mais, pressé par le temps, j'ai dû me borner : je n'aborderai donc ici que T Anthropologie générale. ' «Les propriétés physiques et chi miques se manifestent hors de nous. propriétés chimiques , sont en nous. . . Les propriétés organoleptiques se ma nifestent dans les animaux et dans les plantes. >. (Chevreul, loc. cit.). "Les propriétés organoleptiques. au contraire des propriétés physiques et des PREMIÈRE PARTIE. APERÇU HISTORIQUE. CHAPITRE PREMIER. PREMIÈRE PÉRIODE, S'ÉTENDANT DEPUIS BUFFON JUSQU'AUX TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ ETHNOLOGIQUE. La diversité des notions qu'embrasse TAnthropologie suffit pour expliquer son développement tardif.

Elle ne pouvait naître qu'autant que les éléments en auraient été réunis par le travail successif et morcelé dont je parlais plus haut. Or la connaissance des plus es sentiels date pour ainsi dire d'hier. Bien que Colomb ait touché aux Lucayes dès 1 692 , et que Vasco de Gama ait doublé le Cap cinq ans après, les sciences géographiques, et par conséquent la connaissance des groupes humains, ont progressé assez lentement. C'est seulement en 1768 que Cook, Pallas et Bruce partirent presque en même temps pour la mer du Sud, TAsie et le nord de TAfrique. Celle ci , abordée aujourd'hui de tant de côtés , ne fut sérieusement attaquée au sud par Levaillant que treize ans plus tard, et les voyages de Mungo-Park vont de i795ài8o5. Ceux de Humboldt, de d'Orbigny en Amérique se sont accomplis de nos jours.

On sait comment se sont multipliés les successeurs de ces grands pionniers de la terre et des mers, et jusqu'où la Géographie en est arrivée maintenant. Bornons-nous à constater que chaque pas en avant fait dans cette voie a été signalé pour ainsi dire par un progrès correspondant, accompli dans la science des hommes. Reconnaissons que par cela même cette dernière n'a pu se constituer que de nos jours. Ce n'est pas que les anciens aient méconnu les différences qui distinguent certains groupes humains, même sous le rapport physique. Les monuments de TEgypte et de la Mésopotamie sont là pour prouver le contraire. Lorsque l'étude en aura été sérieusement faite à ce point de vue, nul doute qu'ils n'ajoutent des renseignements précieux à ceux que nous leur devons déjà, et qu'à son tour THistoire proprement dite ne s'éclaire des résultats obtenus par TAnthropologie.

Les historiens, les géographes de Tantiquité, nous ont conservé aussi, sur les populations de leur temps, bien des détails que nous consultons avec grand fruit. Mais, je le répète, ces matériaux étaient trop peu nombreux, trop incomplets, pour qu'on songeât à les grouper et à en former une science, même rudimentaire. Une autre cause devait nécessairement retarder Tavénement de TAnthropologie. On ne pouvait penser à étudier les hommes au point de vue spécifique, tant que la notion de l'espèce ne s'était pas introduite dans les sciences naturelles en général, tant qu'elle n'a vait pas été élucidée par celles de ces sciences où les espèces sont multipliées et se rattachent à des types nombreux. Or la question : Qu'est-ce que l'espèce? n'a été posée qu'à la fin du xvne siècle, par Jean Ray, en Angleterre (1686), et par Tournefort, en France (1700).

Les zoologistes, les botanistes, en comprirent vite Timportance, et leurs travaux en donnèrent la solution pour les animaux et les plantes. Alors seulement on put songer aux hommes, et TAnthropologie prit naissance. Linné et Buffon entrèrent presque en même temps dans cette voie nouvelle, le premier avec la brièveté et la forme aphoristique qu'on trouve dans tout son Systema naturœ, le second avec bien plus de développement. Linné plaça THomme comme espèce unique en tête de ses Pri mates, et dans le même genre qu'un singe anthropomorphe. Ce rapprochement lui a attiré de vifs reproches de la part de plusieurs philosophes, et aussi de quelques naturalistes, parmi lesquels je citerai Daubenton. De nos jours, il lui a valu des éloges. Éloges et reproches portent à faux. Quand il inscrivait à côté l'un de l'autre Y Homo sapiens et Y Homo nocturnus, Linné n'entendait nullement leur prêter une parenté quelconque.

II met son lecteur en garde contre cette idée; il déclare lui-même que des recherches ulté rieures feront probablement retourner aux vrais singes Têtre qui présente déjà des rapports avec eux. Les caractères anatomiques qu'il ne connaissait pas lui manquent seuls pour le séparer entièrement de THomme, en qui il voit d'ailleurs un être exceptionnel, couronnement et fin de la création. Buffon aussi ne fait qu'une seule espèce de tous les hommes. En outre, tout en proclamant les rapports qui Tunissent aux animaux, il isole d'une manière absolue cette espèce privilégiée. S'il eût adopté dès cette époque les idées de classification contre lesquelles au contraire il lutta si longtemps, il me semble évident qu'il aurait le premier proposé Tétablissement d'un Bègne humain. Telle est aussi, au fond, la pensée de Linné.

Mais, tandis que chez celui-ci elle est dissimulée par la brièveté de Texposition, faussée par le fait de la classification, et appuyée en partie sur des considérations théologiques, elle est nettement exposée par Buffon, et repose chez lui exclusivement sur l'étude des animaux, dont il fait Tapplication à THomme. J'aurai du reste à revenir plus loin sur cette question, et le lecteur verra alors que, sur ces deux points, l'unité de l'es pèce humaine et la nature des rapports de cette espèce avec la création animale, la science moderne n'a fait en réalité qu'élargir la voie ouverte et tracée par Buffon. Quoique réunissant en une seule espèce tous les groupes humains , Buffon pas plus que Linné ne méconnurent les différences qui les distinguaient. Ils les signalèrent, chacun à sa manière. Linné admet, nomme et caractérise brièvement quatre groupes, savoir : l'Homme américain, l'Homme européen, Y Homme asiatique et l'Homme africain. 11 n'indique aucune des raisons qui lui ont fait adopter cet ordre, assez singulier à quelque point de vue qu'on Tenvisage.

H ajoute de plus, évidemment à titre de variétés acci dentelles, Y Homme sauvage, auquel il rapporte tous ces individus qu'on a trouvés en Europe errants dans les bois , et qui paraissent avoir été, pour la plupart, des espèces d'idiots abandonnés; et l'Homme monstrueux. Ce dernier groupe renferme les variétés cau sées, dit Linné, par le sol ou par fart. Dans la première catégorie, il place les populations montagnardes de petite taille et les Pata gons. La seconde renferme, entre autres, les jeunes Européennes qui se serrent outre mesure et se donnent ainsi une taille trop fine. Evidemment Linné n'a parlé de THomme et des différences qu'il présente que pour compléter le cadre qu'il s'était tracé. S'il en eût été autrement, il n'aurait certainement pas proposé les deux dernières subdivisions que je viens d'indiquer, et il eût cherché ailleurs que dans la Géographie Tépithète caractéristique des quatre groupes qui seuls rentrent dans TAnthropologie.

H eût évité ainsi de se placer, au moins en apparence, en contradiction avec bien des faits déjà connus de son temps, et dont quelques-uns étaient vulgaires pour Tantiquité elle-même. Le travail de Buffon sur l'histoire de THomme est bien différent. Ce travail est un des principaux titres de gloire de notre immortel naturaliste. C'est là ce que n'hésitent pas à proclamer quelques-uns même des écrivains qui ont le plus vivement combattu les idées de Tauteur sur l'unité de l'espèce humaine1. Buffon, après avoir assigné à THomme la place qui lui revient en tête et au-dessus des animaux, Tétudie d'abord comme individu. II le prend à sa nais sance et le conduit jusqu'à la mort. Cette partie de Touvrage est une sorte de résumé à la fois descriptif et physiologique , tel qu'il pouvait être tracé au temps de Buffon.

La science y est bien en retard sur le savoir de notre époque, et des vues théoriques depuis longtemps condamnées y jouent un rôle beaucoup trop considérable. Mais on y trouve aussi des aperçus remarquables et Rory de Saint-Vincent. Essai zoolngique sur le genre humain. parfois des idées justes, qu'on a reprises depuis, et même de nos jours, sans se rappeler où elles avaient été émises pour la première fois. Je citerai comme exemple tout ce que Tauteur dit des morts apparentes et du danger des inhumations précipitées. Mais c'est dans la partie du travail intitulée : Variétés dans l'espèce humaine, qu'on retrouve Buffon tout entier. H la publia en 17&9, près de vingt ans par conséquent avant les grands voyages de découvertes scientifiques que je rappelais plus haut. II y revint et la compléta environ trente ans après par des additions.

Alors seu lement il put disposer des matériaux recueillis par Bruce et par Cook dans ses deux premiers voyages. Ce sont là des dates et des faits qu'il ne faut pas perdre de vue, si Ton veut être juste envers Tauteur. Mais à cette condition il est impossible de ne pas admirer la merveilleuse sagacité de celui qui , disposant de matériaux aussi imparfaits, a su en tirer tant de déductions et de conclusions justes. Sans doute les lacunes sont graves et se font sentir; sans doute il y a des erreurs que des informations plus complètes sont venues corriger; mais de grandes coupes sont établies au milieu des groupes humains ; dans chacune d'elles les variétés principales sont reconnues et décrites , le plus souvent avec une exactitude d'autant plus remarquable qu'il a fallu démêler la vérité au milieu de dé tails insuffisants et contradictoires; les rapports des populations sont parfois presque devinés, grâce à cette intuition qui n'appartient qu'au génie ; enfin les limites géographiques sont esquissées , les mœurs, les civilisations, indiquées, etc.

En un mot les prin cipaux linéaments d'une Anthropologie véritable sont nettement arrêtés avec une sûreté de coup d'œil faite pour étonner encore aujourd'hui. Buffon a passé en revue tous les groupes humains connus de son temps et a résumé à peu près tout ce qu'on savait alors sur chacun d'eux ; mais il a suivi exclusivement Tordre géographique. Lui qui à cette époque ne voulait pas de classification , même en Zoo logie , n'a eu garde d'en proposer une pour les variétés humaines. Leur division en quatre groupes fondamentaux, caractérisés essen tiellement par la couleur, ressort d'une lecture attentive de son livre plutôt qu'elle n'y est formellement exprimée. A plus forte raison n'a-t-il pas cherché à distinguer les groupes subordonnés , et pourtant à chaque page ce qu'il dit de l'action des climats et de l'influence des croisements, les conclusions qu'il en tire, etc. montrent combien il est préoccupé des questions de rapports et de filiation, comment il cherche à les résoudre en s'aidant de toute la science de son temps.

A cet égard, il est encore supérieur à bien des écrivains qui ont traité les mêmes sujets après lui et avec des données bien plus complètes. En jetant les fondements de TAnthropologie, Buffon laissa à cette science le caractère essentiellement descriptif par lequel ont également commencé la Botanique et la Zoologie. Blumenbach lui donna plus de précision en Téclairant par TAnatomie. Son petit volume De generis humant varietate nativa ( 1 7 7 5 ) , ses Décades craniorum diversarum gentium (1790-1808), sont aussi des ouvrages fondamentaux. Le premier de ces ouvrages est un manuel complet, très-utile à consulter encore aujourd'hui. L'auteur cherche d'abord à caractériser THomme en général. Dans ce but il le compare rapidement aux animaux et aux singes en particulier, au point de vue de Tor ganisation interne et externe, des fonctions normales et des mala dies.

II indique les principales modifications que peut subir Tor ganisme animal, en recherche les causes probables et rattache à cette étude celle des variétés humaines. Puis il décrit les princi pales de ces variétés en les groupant d'une manière méthodique. Blumenbach, médecin et naturaliste, avait compris de bonne heure qu'une étude sérieuse de THomme devait, comme celle des animaux et des plantes, reposer sur un examen attentif de la nature. H avait senti la nécessité des collections anthropologiques. Celle qu'il forma est restée justement célèbre. Elle comprenait essentielle ment des portraits reproduisant Tensemble des traits des diverses races, et dea têtes osseuses dont le nombre, en 1799, s'élevait à quatre-vingt-deux. C'est là qu'il puisa les matériaux de ses Dé cades, où se trouvent exposés pour la première fois les caractères craniologiques des principaux groupes humains.

Comme Linné, Blumenbach fait figurer THomme dans le cadre zoologique; comme Buffon, mais à un moindre degré, il Tisole des singes et n'en fait qu'une espèce constituant à elle seule un genre et un ordre. En outre, après avoir proclamé un grand fait que Tobservation a mis et met chaque jour de plus en plus en lumière, après avoir dit que le nombre des variétés humaines est innombrable et qu'elles passent de Tune à l'autre par des nuances insensibles, il les ramène à cinq variétés ou races principales, sa voir : la Caucasique, la Mongolique, TEthiopique, TAméricaine et la Malaise. On peut faire à ces dénominations le même reproche qu'à celles de Linné. Empruntées à des notions géographiques, elles ont le grave inconvénient de supposer des rapports d'affinités qui souvent n'existent pas; mais ici cet inconvénient est atténué par les détails mêmes que donne Tauteur.

Les travaux de Buffon et de Blumenbach , ceux des naturalistes qui, de près ou de loin, marchaient sur leurs traces, avaient assis sur des bases solides l'étude comparée des groupes humains. La science nouvelle se vit bientôt renforcée par une sœur, d'origine également récente. La fondation de la Société asiatique de Calcutta (178/1) avait donné une impulsion et une direction inattendues aux recherches philologiques. En 1808, Frédéric Schlegel publia son livre Sur la langue et la sagesse des Indiens. En comprenant sous la dénomination commune d'iW/ogermaniques les langues de TInde, de la Perse, de la Grèce, de TItalie, del'AUemagne, etc. en justifiant cette appellation, il fit acte de génie et découvrit un nouveau monde. (Max Mìjller). Bientôt d'illustres émules, son frère Guil laume Schlegel, Bopp, Lassen, Guillaume du Humboldt, Bur nous, etc. s'élancèrent dans ce champ des découvertes; et tels furent les fruits de leurs travaux qu'en peu d'années on put dresser la classification généalogique des principales langues de Thumanité.

(Max Mùller.) De là à conclure à la filiation, au groupement des populations et des races, il n'y avait qu'un pas. 11 fut naturelle ment franchi; TAnthropologie philologique sortit de ces nouvelles études et marcha à pas de géants. Dans la science des races humaines la Linguistique d'une part, l'étude descriptive etanatomique de l'autre, doivent-elles, peuvent elles marcher isolément et sans souci des résultats acquis par les unes ou par les autres? J'ai entendu soutenir cette opinion par des anatomistes comme par des linguistes exclusifs. A mes yeux, il y aurait là une grave erreur. Rien de plus utile, rien de plus nécessaire dirai-je que de con trôler les unes par les autres les solutions que des moyens de recherche aussi différents donnent des mêmes problèmes. Lorsque deux hommes arrivent à des conclusions identiques par des voies aussi diverses que la Linguistique et Texamen physique, on peut accepter leurs dires; on a du moins de bien grandes chances d'être dans le vrai.

Le désaccord indique immédiatement ou des difficultés spéciales ou quelque erreur commise d'un côté ou de l'autre; il fait naître des doutes prudents et provoque de nouvelles recherches; il est lui-même un moyen de plus d'atteindre la vérité. Mais il est rare qu'il y ait contradiction entre les résultats obte nus par les deux méthodes. Douze années de professorat, pendant lesquelles j'ai passé en revue toutes les principales races du globe et la plupart de leurs subdivisions, me permettent d'affirmer ce fait si encourageant pour qui s'occupe d'Anthropologie. Presque toujours Taccord se soutient jusque dans les détails, d'une manière qui m'a bien souvent surpris et qui se manifeste surtout chez certaines races mixtes. Dans un petit nombre de cas, les conclusions de la Linguistique, celles de la science descriptive et anatomique semblent se contredire; mais presque constamment alors il s'agit de groupes spéciaux, qui, considérés isolément, soit sous le rapport du lan gage, soit au point de vue des caractères physiques, constituent autant de problèmes également difficiles pour le philologue et pour le naturaliste.

Déjà pourtant les études les plus récentes, en ré vélant des faits nouveaux et en complétant les données que nous possédions il y a bien peu de temps encore, ont fait disparaître quelques-unes de ces difficultés et fait rentrer dans la règle générale un certain nombre de ces exceptions embarrassantes. Je reviendrai, du reste, plus loin sur cet ordre de faits 7 Buffon, Blumenbach et les grands linguistes que j'ai nommés sont les fondateurs de TAnthropologie. Chacun d'eux a eu ses disciples, rapidement et dans le monde entier. Je n'ai pas à rappeler ici tous ces travaux, ce Rapport ne devant embrasser que la France. Toutefois il est un homme dont il serait injuste de ne pas au moins mentionner le nom et les ouvrages. Je veux parler du docteur James Cowles Prichard. Sa thèse inaugurale imprimée en 1808 devint, dès 1 8 1 3 , un livre , qui parut sous le titre de Becherches sur l'his toire physique du genre humain2.

Accueilli comme il devait Têtre, cet ouvrage, malgré son étendue et son prix assez élevé, a eu trois éditions. Prichard est essentiellement de Técole de Buffon; mais on voit partout qu'il a su profiter des progrès de la science. Le premier volume de son livre est tout entier consacré à une étude générale et comparative de THomme et de ses races, et cette étude repose elle-même sur celle des animaux et des plantes. C'est en s'appuyant sur les lois générales communes aux autres êtres organisés que Tauteur cherche à éclairer l'histoire de THomme. La méthode est excellente; elle est la seule qui puisse conduire à des résultats vraiment scientifiques; et nous avons vu que Buffon et Blumenbach lavaient déjà mise en usage. Prichard introduisit dans la science les considérations tirées de de cinq volumes in-8° et est accompagnée de figures et d'un atlas.

Un abrégé de ce grand ouvrage a été traduit par M. Roulin et publié en deux volumes in-8° (i8i3) Voir le paragraphe consacré à la Linguistique. 2 Researches into the physical history os mankind. La troisième édition se compose Anthropologie. 1UPP0RT SUR LES PROGRÈS 18 la Pathologie comparée des races humaines; il insista d'une manière spéciale sur leur Psychologie, et sut à diverses reprises emprunter à la Linguistique les données dont Timportance se faisait mieux sen tir de jour en jour. Enfin Tatlas de cet ouvrage renferme une série de cartes reproduisant la distribution géographique des races humaines. Malheureusement on reconnaît trop souvent que cet auteur ne s'était pas personnellement occupé des sciences naturelles qui lui servent de point de départ. 11 ne connaissait pas assez les instru ments qu'il maniait et n'en a par conséquent pas tiré toujours tout le parti possible.

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